LE BOUT DE L'OREILLE
En entrant dans le salon, le voleur échangea un rapide regard avec Tonayrion^ s'inclina poliment devant madame Caussade, et se tournant ensuite vers Servian^ il lui désigna de Pœil les domestiques arrêtés à la porte.
— Ces messieurs me semblent de trop, dit-il d'une voix assurée; j'ai l'habitude de ne jamais rien dire devant la livrée. Faites-moi le plaisir de les renvoyer à l'antichambre. Je ne suis pas malfaisant le moins du monde^ je vous jure; d'ailleurs, ne savez-vous pas qu à vous seul vous valez au moins six gendarmes?
Servian fit un signe aux domestiques, qui sortirent du salon et en fermèrent la porte.
Le voleur salua de nouveau madame Caussade d'un air d'aisance qui contrastait singulièrement avec son costume et sa condition présumée.
— Madame, lui dit-il, la manière dont je me présente devant vous est si extraordinaire que je dois d'abord vous prier d'agréer mes humbles excuses pour
cette violation manifeste de toutes les lois du décorum.
— Mais cet homme n'est pas un de ceux qui m'ont attaquée^ dit Estelle^ qui depuis l'entrée du brigand l'examinait avec une sorte de désappointement ; ils avaient tous trois des barbes effroyables.
— Voici celle de monsieur^ dit Servian en tirant de sa poche la barbe postiche.
I Cet incident inattendu rendit plus vif encore l'intérêt qu'Estelle prenait à cette scène.
— Un déguisement ! s'écria-t-elle ; mais c'est donc un roman !
— Un vrai roman, Madame, dit le brigand avec un sourire aimable; le rôle que j'y joue ne s'annonce pas, j'en conviens, sous des couleurs très-avantageuses, mais l'héroïne a tant d'attraits que j'ose attendre d'elle un peu d'indulgence. Il est impossible qu'on ne soit pas bonne lorsqu'on est si belle !
Madame Caussade regarda tour à tour, d'un air émerveillé, ce voleur au langage académique, Servian, dont la physionomie annonçait une application pénétrante, et Tonayrion, qui, malgré ses efforts pour paraître impassible, semblait éprouver une inquiétude inexplicable.
— Y comprenez-vous quelque chose? dit-elle en s'adressant à Servian.
— Si je disais oui, je me vanterais, répondit-il ; mais monsieur Tonayrion pourrait peut-être vous donner le mot de cette énigme.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur, dit
le beau Raoul en piétinant sans s'en apercevoir, comme si le parquet lui eût brûlé la plante des pieds.
— Monsieur a raison, dit le voleur ; à quoi bon prolonger un imbroglio qui désormais n'a plus de but? Pour ma part, je le déclare, je suis ami dévoué, mais jusqu'au cachot exclusivement. Ma barbe est déjà tombée; au masque maintenant. Allons, Tonayrion, exécute-toi de bonne grâce et commence par me présenter à Madame d'une ^ manière un peu moins irrégulière.
— Ce misérable est fou ! s'écria Tonayrion en lançant au voleur un regard foudroyant.
— Fou ! répéta celui-ci sans s'émouvoir ; c'est toi, mon cher, qui me parais étonnant. Sais-tu que monsieur, qui pense à tout, a envoyé chercher des gendarmes, et prétends-tu que je me laisse traîner en prison, les menottes aux mains? Pylade eût à peine souffert cela pour Oreste, et quoique tu sois près de tomber en convulsion comme Oreste, sache que je ne suis point Pylade.
— Vous voyez bien que ce malheureux a perdu la tête, reprit le beau Raoul en s'adressant à Estelle d'un air effaré ; permettez que je le fasse sortir.
— Il n'est pas fou le moins du monde, répondit madame Caussade, dont la curiosité se trouvait portée au plus haut degré; expliquez-vous librement, continua-t-elle en se tournant vers l'homme en blouse.
- — Tu as beau me lancer des regards exterminateurs, reprit celui-ci sans se laisser imposer par la pantomime furieuse de Tonayrion, il y a force majeure ; les gendarmes
arrivent, et une plus longue discrétion serait une stupidité. Veux-tu me présenter à Madame, oui, ou non ? Non, n'estil pas vrai ? Eh bien, voici une petite lettre qui va me servir de recommandation.
Le voleur tira de sa poche un p^pi(T qu'il présonta respectueusement à Estelle. En aprrct'vant co billet, Tonayrionse précipita pour le saisir ; m lis SiTvian, qni suivait ses moindres mouvements, le prévint par un i^c<iù rapide.
— Tout beau, monsieur, dit ce dernier en remettant le. papier à madame Caussade.
Le beau Raoul laissa échapper un sifflement de rrgf^ et leva le poing comme pour pulvériser tout ce qui se trouvait devant lui; ce geste frénétique aboutit sans effusion de sang à la casquette qu'il avait posée sur une table au moment le plus chaud de sa déclaration.
— Cluzel, tu es un infâme ! s'écria-t-il en s'adressant au voleur ; mais rappelle-toi que tu aurac ma vie ou que j'aurai la tienne.
Cela dit, il se précipita hors du salon.
— Depuis quand te bats-tu ? lui cria Cluzel en haussant les épaules.
Estelle et Servian s'entre-regardèrcnt en silence, elle fort émue, lui souriant.
— Lisez-moi cette lettre, lui dit-elle enfin ; tout ceci me tourne la tête.
Servian prit le billet, dont il lut d'abord l'adresse : — iMonsieur Frédéric Cluzel, 26, rue Chantereine, Paris.
— C'est moi-même,, dit le voleur^ qui salua gravement,
— « Mon cher Cluzel^ poursuivit Servian en passant de la suscription au corps de la lettre^ au reçu de la présente tu convoqueras Balland et Salvetat^ aux termes de Tarticle 4 de notre association don juanique et méphistophélétique. Pour le quart-d'heure^ c'est à moi qu'il faut faire la courte échelle^ toute autre affaire cessante. Voici la chose : j'ai découvert depuis quelques mois^ par devers la forêt de Compiègne, une jeune, spirituelle et charmante veuve qui, ces qualités à part, possède à peu de choses près le million de rigueur. Je destine cette aimable personne au bonheur de devenir madame Tonayrion, mais pour cela il est indispensable que je lui sauve la vie ou l'honneur, quelque chose enfin dans ce goût-là; c'est son idée ! En sa double qualité de veuve et d'héritière, elle est capricieuse en diable, et j'ai vu le moment où, pour me permettre d'aspirer à sa main, elle exigerait que j'apprise à danser sur la corde roide ; enfin j'espère en être quitte pour la sauver une bonne fois de quelque danger bien épouvantable. Or, comme les dangers sont rares, il s'agit d'en arranger un qui me porte tout droit dans le port du conjungo. Le drame est écrit, il n'y a plus qu'à le lire aux acteurs. Or, écoutez et applaudissez. — Mercredi prochain à neuf heures du matin, toi ainsi que les susdits Salvetat et Balland vous vous trouverez au carrefour du Trieul, à un quart de lieu de la route de Compiègnc ; Balland, qui est chasseur, connaît la place. — Costume ; blouses déchirées, barbes formidables, physionomies de
Robert-Macaire, gourdins et poignards. — Je parie que tu as déjà deviné. — Entre autres habitudes guerrières, ma future épouse se promène tous les matins dans la forêt, et passe invariablement au lieu indiqué. Vous voilà ious trois à Taffùt ; le gibier en cornette arrive. Vous vous précipitez sur lui de l'air le plus brigand qu'il vous sera possible^d'imaginer; si vous avez perdu la veille à la roulette, votre jeu n'aura que plus de naturel. Je me ^trouve là providentiellement, et je fonds sur vous sans armes ; l'un de vous aura la bonté de se laisser désarmer. Ici grand combat à outrance ! On ne tape pas sur les doigts, comme dit la caricature de Charlet ; surtout n'oubliez pas de dégainer vos poignards et de me les mettre sous la gorge; les femmes estiment singulièrement le poignard! Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'à la fin vous êtes vaincus ignominieusement. Chacun son tour. Vous fuyez, le drame est joué, et le reste me regarde. A trois mois la noce; vous y êtes invités d'avance. La présente n'étant à d'autres fins, je prie Dieu, mes chers dévorants, .qu'il vous ait en sa sainte garde. L'union fait la force.
* TONAYRION. y>
Pendant cette lecture, madame Caussade avait rougi à plusicuîs reprises; à la fin, au lieu de faire aucune observation, elle demeura silencieuse, la tête baissée et l'air confus.
— Cette lettre vous a été adressée par M. Tonayrion ? demai.da Servian en regardant fixement le faux voleur.
— C'est bien son écriture^ dit Estelle sans lever les yeux.
— Pour détruire les soupçons qui pèsent sur moi, répondit Cluzel, il est nécessaire que j'explique plusieurs passages de cette lettre qui ont pu vous paraître obscurs. Nous avons formée quelques-uns de mes amis et moi, une association du genre de celle dont parle Balzac dans V Histoire des Treize.
— Les dévorants ! interrompit madame Caussade, qui, bien qu'elle n'eût pas encore trente ans, savait par cœur les ouvrages du célèbre écrivain.
— Précisément, madame : Tonayrion est un dévorant, je suis un dévorant ; il est vrai qu'à ce métier nous n'avons guère dévoré l'un et l'autre que notre fortune. Tonayrion, à ce que vous venez de voir, avait trouvé un moyen fort agréable de rétablir la sienne; soumis aux règles de notre association, j'ai du le servir, et j'avoue que je l'aurais fait jusqu'au bout si le soin de mon honneur ne m'eût forcé de rompre le silence; mais, je^ vous prends pour juge, madame, pouvais-je me rés-gner à passer plus longtemps devant vous pour un misérable voleur?
Au lieu de répondre, la jeune veuve regarda Servian, qui comprit le sens de ce signe muet.
— Vous pouvez vous retirer, dit-il à Cluzel d'un air sérieux, madame veut bien ne voir dans votre conduite qu'une étourderie que votre jeunesse rend excusable, mais qui en se renouvelant méi .terait un châtiment sévère. Les exploits de Lovelace ne sont plus de notre âge ;
aujourd'hui leur moindre punition serait le ridicule, ne Toubliez pas.
11 ouvrit la porte, et s' adressant aux domestiques qui étaient restés en faction dans la pièce en avant du salon :
— Laissez sortir monsieur, leur dit-il.
Au lieu de s'empresser de profiter de la liberté qui lui était rendue, Cluzel regarda madame Caussade d'un air assez ému.
— J'accepte la qualification d'étourdi, lui dit-il, mais je serais désespéré que vous me prissiez pour un malhonnête homme. Quand je pense que je vous ai fait peur, j'ai envie de me battre. Je vous en prie, madame, au nom de votre beauté, soyez généreuse ; dites-moi que vous me pardonnez, et que si le hasard me rapproche de vous dans le monde, vous ne me traiterez pas en paria.
— Je vous pardonne, répondit Estelle, qui, en voyant Pair humilié de l'ex-brigand, ne put s'empêcher de sourire; tenez, reprenez votre vilaine barbe et partez bien vite avant que l(;s gendarmes arrivent.
Cluzel la remercia d'un regard reconnaissant, et se tournant ensuite vers Servian :
— Réfiexion faite, lui di-il, ce n'est pas un soufflet, c'est un coup de poing que vous m'avez donné; or, dans un combat, et il y avait combat, les coups n'ont rien d'injurieux. Si ça vous est égal, nous en resterons là.
— Comme il vous plaira, dit Servian en souriant; vous devez avoir assez de votre querelle avec M. Tonayiion.
— Est-ce qu'il sebat^liii? répondit le jeune homme avec un air dédaigneux.
Saluant alors une dernière fois madame Caussade, il mit sa fausse barbe dans sa poche^ et sortit du salon de l'air aisé qu'il avait montré en y entrant.
Restés seuls^ Estelle et Servian gardèrent un instant le silence. A la fin il vint s'asseoir près d'elle.
— Eh bien^, lui dit-il avec une douce moquerie^ quand je vous parlais des plumes du paon !
— Je vous en supplie, répondit la jeune femme, ne me parlez pas de cet homme, ni aujourd'hui, ni jamais. Ne suis-je pas assez humiliée ! Votre ironie est redoutable ; ne m'en accablez pas. Ce qui me console un peu, c'est que je ne l'ai jamais aimé, je vous le jure. J'étais dupe de ses fanfaronnades, voilà tout. Encore une fois, n'en parlons plus. Que disions-nous hier quand il est venu nous interrompre ?
Servian entendait trop bien ses intérêts pom^ ne pas obéir sur-le-champ à ce changement de conversation.
— Vous alliez, répondit-il, me nommer le crime affreux qui m'a perdu dans votre esprit.
— C'est cela ; je vais tout vous dire. Surtout, tâchez de vous excuser bien ou mal ; je me sens si désenchantée que, pour me ranimer le cœur, je voudrais ne plus penser de vous que du bien. Vous rappelez-vous notre voyage de Vichy ?
— Depuis que je vous connais, je me rappelle tout.
— C'est de là que date mon changement à votre égard.
— De grâce^ expliquez-vous !
— C'est difficile à dire, pousuivit Estelle avec embarras , comment vous faire comprendre cela ? Quand les voleurs ont arrêté la diligence, il m'a semblé... j'ai cru voir... peut-être me suis-je trompée... mais enfin il m'a
paru...
— Quoi donc? au nom du ciel !
— Que vous aviez peur, dit la jeune femme, qui prononça ces paroles tout bas et rapidement comme au confessional on articule les péchés mortels.
— Et voilà votre grief contre moi ! s'écria Servi an, dont la physionomie inquiète s'éclaira d'un sourire plein
de sérénité.
— C'est bien assez, je crois, reprit-elle en le regardant
à la dérobée.
— Votre unique grief? A part cela, vous n'avez rien à me reprocher ?
— Rien. Mais, répondez-moi, me suis-je trompée?
— Non, dit-il avec un accent passionné ; non, car j'ai eu peur, il est vrai, et le souvenir seul de ce moment me fait encore frissonner. Quoi, vous êtes femme et ne comprenez pas? Vous étiez là, ces misérables étaient armés; au premier essai de résistance une balle pouvait vous at~ teindre, et vous ne comprenez pas que j'aie eu peur!
Madame Caussade avait penché la tête en arrière en fermant les yeux à demi, comme pour mieux approfondir la justesse d'un pareil argument ; tout-à-coup elle déploya le velours de son regard, et contemplant son amant :
— Je n'avais pas deviné, lui dit-elle d'un accent naïf; et Ton dit que j'ai de l'esprit !
Servian prit la main qu'elle lui tendait avec abandon et la garda tendrement dans la sienne.
— Et quand même j'eusse éprouvé l'accès de faiblesse que vous avez supposé, lui dit-il d'un air de doux reproche, ne m'auriez-vous pas trop cruellement puni?
— Ne vous plaignez pas de ma méchanceté, vous devriez plutôt m'en remercier ? Qui sait, peut-être avait-elle la même cause que votre peur !
— L'amour! s'écria Servian.
— Ce n'est pas vous que l'on 'pourrait accuser de ne rien deviner, répondit-elle en souriant finement; d'un mot que je cherche à rendre bien obscur, vous faites tout de suite un aveu.
— Le retractez-vous, cet aveu qui ferait mon bonheur? — Vous saurez cela plus lard. Tout ceque je veux vous
dire aujourd'hui, c'est qu'un indifférent n'aurait pas, selon toute apparence, si violemment excité mon courroux. Les deux amants étaient assis devant une fenêtre; en jetant les yeux au dehors, Estelle aperçut M. Herbelin qui traversait la terrasse d'un pas rapide et d'un air fort animé.
— Voici mon père , dit-elle en retirant la main dont Servian s'était emparé : reculez votre fauteuil, donnezmoi ma broderie et prenez un air bien raisonnable. Mieux que cela, reprit-elle avec un sourire aussi tendre que Tétait le regard de son amant.
— Savez-vous où est mons Tonayrion ? demanda le colonel en ouvrant brusquement la porte.
— Dans sa chambre, je suppose, répondit Estelle; avez-vous quelque chose à lui dire?
— Beaucoup de choses, reprit M. Herbelin d'un ton bourru, et d'abord bon voyage !
— Bon voyage! dit Servian, vous savez donc qu'il part !
— Je sais qu'il partira, sabre de bois! Voilà, j'espère assez longtemps qu'il nous honore de sa compagnie.
— Vous avez reçu des lettres de Paris? dit Estelle avec vivacité.
— Oui, Madame, j'ai reçu des lettres de Paris, répliqua le colonel sans quitter son accent grondeur; des lettres instructives et édifiantes. Margeron a tardé longtemps à me répondre, mais il avait ses raisons. Voulez-vous connaître son style ; écoutez.
Le colonel tira de sa poche un papier assez mal plié, et d'une voix, accentuée par la mauvaise humeur il lut ce qui suit :
« Aussitôt ta lettre reçue, mon vieux camarade, je me suis mis en campagne pour l'affaire en question. Voici les renseignements que j'ai obtenus ; je t'en garantis l'authenticité. — Tonayrion (Jean Raoul) , âgé d'environ trente ans, fils d'un parfumeur de Bordeaux, ancien clerc de notaire, maintenant sans profession; fortune, néant; son père lui avait laissé une centaine de mille francs, mangés à l'heure au'il est; — connu dans les maisons de jeu clan-
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destines et qui plus est à Sainte-Pélagie ; — l'an dernier^ relancé à outrance par ses créanciers, il est allé à Alger dansFintention d'y établir une industrie quelconque, c'està-dire d'y plumer les colons, mais il a trouvé plus malin que lui ; c'est là sans doute ce qu'il appelle sa campagne de Constantine. — Quant à son courage, il est plus qu'équivoque. C'est un de ces casseurs d'assiettes comme nous en avons rencontré plus d'une fois , qui, au rebours du proverbe, ne hurlent qu'avec les moutons. On lui connaît cependant deux duels : l'un au pistolet, à trente-cinq pas, avec un pauwe diable aux trois quarts aveugle ; l'autre à l'épée avec un enfant de dix-sept ans qui n'avait jamais mis le pied dans une salle d'armes: il les a blessés l'un et l'autre ! Si ta charmante fille, que tu embrasseras pour moi sur les deux joues, était assez folle pour épouser un drôle de cette espèce, ce que tu aurais de mieux à faire serait de mettre ton bien à fonds perdu, à moins que tu ne te sentes assez vert galant pour tâter une seconde fois du mariage, ce qui, mon vieux grognard, est diablement scabreux à notre âge. Tout à toi, Margeron. »
— Eh bien, qu'en dites-vous? demanda le colonel en ôtant violemment ses lunettes ; je vais de ce pas signifier à mons Tonayrion qu'il ait à déguerpir au plus vite. Je n'ai pas besoin d'un pareil matamore chez moi; et qu'il ne m'échauffe pas la bile, sinon...
— Mon père, c'est inutile, dit Estelle doucement; selon toute apparence, M. Tonayrion fait sa malle en ce moment, et avant le déjeuner il sera parti.
— Tu lui as donc donné son congé? En ce cas, viens que je t'embrasse !
La jeune veuve raconta les événements de la matinée. Au récit de la scène de voleurs organisée par Tonayrioi^ le colonel sentit redoubler sa colère ; mais cet emportetement s'apaisa bientôt lorsque Estelle^ à la fin de sa narration, eut avoué,, non sans rougir un peu^ qu'elle était réconciliée avec Servian.
— Tu vois bien que j'avais raison, dit alors monsieur Herbelin en se frottant joyeusement les mains; j'étais sûr que notre ami était aussi franc du collier que moi-même. Ah çà ! je suis de la vieille école, j'aime les romans qui finissent par le mariage. Puisque tu ne veux pas que j'aille couper les oreilles de cet intrigant de Tonayrion, je t'obéirai, mais c'est à condition que tu vas donner ta main à Servian devant moi, et tout de suite.
Les deux amants échangèrent un sourire.
— De quoi riez-vous? dit le colonel.
— De ce que vos ordres arrivent un peu tard, répondi Estelle, qui, par un geste plein de grâce^ mit sa main dans celle de Servian.
— Sournoise ! dit monsieur Herbelin en baisant le front de sa fille, tandis qu'il serrait avec la plus vigoureuse cordialité les doigts de son futur gendre.
Au même instant, la porte s'omxit, et Félix Cambier se précipita dans le salon, la figure rayonnante et le bras di'oit en écharpe.
— Félix ! dirent trois voix à la fois.
ni OKUVRES DE CH. DE BERNARD.
L'élève de Saint-Cyr ôta sa casquette de la main gauche et la jeta négligemment sur un canapé. Il s'inclina ensuite devant madame Caussade avec une galanterie cavalière et prit un air de maturité en saluant à l'anglaise son oncle et le colonel.
— C'est extraordinaire! dit Estelle en le regardant attentivement^ le loup vous a mordu au bras gauche et vous êtes blessé au bras droit !
— Tu t'es battu ! s'écria Servian.
Félix redevint sérieux et fit signe à son oncle de se taire.
— Vous croyez qu'il s'est battu ? dit monsieur Herbelin. On a raison de dire qu'il n'y a plus d'enfants. Allons^ Félix, ne rougissez pas et contez-nous ça ; vous voyez bien que nous sommes en famille.
Malgré son embarras^ l'élève de Saint-Cyr ne demandait qu'à parler.
— Mon oncle ^ dit-il en prenant un ton modeste, vous a peut-être raconté dans quelle triste disposition d'esprit je me trouvais en partant. J'étais à peu près décidé à me jeter à l'eau; car figurcz-vous, colonel,, que je m'étais mis dans la tête une idée peu récréative : je croyais être un poltron : rien que cela. J'arrive donc à Paris la mort dans l'âme; par un bonheur inoui, la première personne que je rencontre sur le boulevard, c'est Daligny, un jeune homme de ma promotion : un brave girçon, bon tireur et qu'il ne faut pas regarder de travers. Ce jour-là, il était de mauvaise humeur, moi j'avais du chag; in ; pour nous dislrairC; nous dînons ensemble chez Yéry et nous allons
ensuite à l'Opéra. A TOpéra nous nous disputons. Il prétend que Dupiez chante mieux que Rubini, je prends le parti de Rubini^ bien entendu. La querelle s'échauffe, les personnalités renaplxent les rrj ornements; bref, nous convenons de nous battre, et le lendemain, qui était hier, nous nous trouvons sur le terrain.
— Eh bien ! conmient cela s'est-il passé ? dit Scrvian, qui suivait avec un vif intérêt le récit chaleureux de son neveu.
— Miraculeusement bien ! répondit Félix d'un air de jubilation ; en tombant en garde j'ai encore éprouvé ce petit frisson que vous savez, mais ça été l'affaire d'une seconde. Les fers une fois engagés., je n'ai plus songé qu'à ma besogne ; elle était rude, car Daligny tire au moins de ma force. Nous avons donc ferraille noblement. Pour en finir, il passe un faux dégagement, et au moment où je veux parer tierce, il m'allonge une botte dans le bras, en criant : Ut de poitrine ! — Sol suraigu ! dis-je aussitôt en ripostant par un coup de seconde qui lui laboure les côtes. Blessés tous deux, on nous sépare; nous nous embrassons, et voilà !
— Et votre blessure ? dit Estelle en souriant malgré elle.
— Ce n'est qu'une écorchure; maintenant je sais à quoi m'en tenir sur la solidité de mes nerfs, et, je le vois, le danger, qui de loin est quelque chose, de près n'est rien du tout.
— A présent que tu es aguerri, dit Servian avec gra-
vite, il faut tâcher de t'en tenir à cette épreuve. Tous les coups d'épée n'ont pas pour résultat une écorchure.
— Je joins mes conseils à ceux de votre oncle, reprit madame Caussade ; il faut être brave, mais prudent !
— Peste ! s'écria le colonel ; vous voilà devenue furieusement raisonnable, madame Théroïne, qui méprisiez tant les hommes prudents. Est-ce que le mariage fait déjà son effet.
— Le mariage ? dit Félix d'un air stupéfait.
— Oui, mon lieutenant! reprit gaiment monsieur Herbelin; sachez qu'en votre absence, et sans même avoir eu la politesse de demander votre consentement, nous avons arrangé un mariage où vous serez garçon d'honneur, morbleu ! Allons, au lieu d'ouvrir les yeux comme si je vous racontais la retraite de Moscou, baisez la main de votre tante.
— Ma tante, répéta le jeune Cambier , qui se tourna tout interdit du côté d'Estelle.
— Oui, mon ami, dit Servian en s'efforçant d'amortir le coup que portait au romanesque adolescent cette déclaration si brusque et si imprévue ; madame veut bien consentir à devenir ta tante. Ce titre ne peut qu'accroître encore le respectueux attachement que tu lui as voué, et j'espère que tu te montreras toujours digne de sa bienveillance.
En voyant la consternation du jeune homme et ses efforts pour ne pas fondre en larmes, madame Caussade éprouva la compassion affectueuse qu'éveille toujours
dans le cœur des femmes la douleur d'un enfant aimable.
— Vous aurez en moi une bonne vieille tante, lui ditelle, d'une voix carressante; je vous gronderai le plus rarement possible. Lorsque vous aurez fait quelque trait bien noir que vous n'oserez pas avouer à votre oncle, c'est à moi que vous viendrez vous confesser. A votre sortie de Saint-Cyr, je vous donnerai une belle dragone pour votre sabre. Et puis, quand vous serez vous-même en âge de vous marier, nous vous chercherons une petite femme aimable, jolie, spirituelle, que vous aimerez bien et qui vous rendra aussi heureux que vous méritez de l'être.
Ces paroles, dont Estelle cherchait à rendre l'enjouement communicatif, accrurent le chagrin de Félix au lieu de le consoler. Hors d'état de répondre un mot, le cœur gonflé et les yeux baignés de larmes que l'orgueil seul empêchait de couler, il s'éloigna et alla s'appuyer sur le balcon. Servian le suivit sans avoir l'air de remarquer sa douleur, et pour lui donner le temps de se remettre, il lui raconta les aventures de la matinée et la complète déconfiture de monsieur Tonayrion. Ce récit produisit ia diversion salutaire qu'en attendait le narrateur ; en dépit de son chagrin, Félix devint de plus en plus attentif, et à diff'érentes reprises il laissa échapper des exclamations de mépris.
Au moment où Servian achevait sa narration, le beau Raoul, que suivait un domestique chargé de bagages, traversa la terrasse devant la fenêtre ; pour sortir de la
maison, il n'y avait pas d'autre chemin, sans cela il est permis de croire que le héros déchu ne fût pas venu de la sorte passer sous le feu de ses ennemis. A sa vue, le désespoir de Félix se tourna en colère, ce qui est déjà un commencement de consolation.
— Monsieur Tonayrion ! s'écria l'adolescent d'une voix éclatante, quand, vous aurez envie d'un coup d'épée, faites-moi donc le plaisir de venir me chercher à Saint-Cw.
Au lieu de se retourner pour répondre, le beau Raoul baissa la tête et continua son chemin d'un pas plus rapide.
— On ne doit pas frapper un homme à terre, dit Servian en mettant la main sur la bouche de son neveu, quj s'apprêtait à réitérer son apostrophe ; c'est ce qu'on appelle le coup de pied de l'une.
— Pour que la citation soit juste, dit Estelle en riant, il faudrait que M. Tonayrion fut un lion véritable au lieu de n'être que l'une vêtu de la peau du lion.
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