INTRODUCTION
Inventifs et ingénieux, généralement adroits à tous lés exercices, à tous les sports, comme nous le sommes en France, il est incroyable de voir avec quelle facilité nous nous engouons souvent d'une chose nouvelle et avec quelle promptitude notre enthousiasme tombe presque aussitôt. Il faut que ce dont nous nous occupons marche tout seul, que cela se fasse naturellement sans nous donner aucune peine, pour que nous ne l'abandonnions pas pour courir vers un autre but qui nous semble plus amusant et surtout plus facile à atteindre. Il en est ainsi de toutes choses dans notre pays, aussi bien en politique qu'en sport.
Comme nous réussissons mal généralement dans le dressage des animaux 1 Nos chevaux sont, pour un bon tiers, rétifs, et cela uniquement par notre faute ou celle de nos cochers; et malgré no» succès sur les hippodromes depuis quarante ans, nous n'avons pas produit
un seul jockey célèbre. Nos chiens, les meilleurs du monde, sont ou mal dressés, ce qui nous en dégoûte, ou négligés pour d'autres que nous achetons tout dressés, ce qui donne moins de mal que de les dresser nousmêmes. Nous avons abandonné beaucoup d'exercices qui, outre la distraction qu'ils procurent, sont une source de santé, uniquement parce qu'il faut de la persévérance pour les apprendre : la natation, le canotage, les exercices gymnastiques, les armes, etc., etc., sont inconnus à plus des trois quarts des Français ; et cependant, toutes les fois que nous nous livrons à ces exercices, nous y devenons généralement plus adroits que toutes les autres nations. Il semble que notre race, à moitié latine, ressent encore plus l'influence du sang des gens du Midi qui coule dans nos veines, que de celui des gens du Nord ; il nous faut, comme les méridionaux, tout avoir sans peine, il faut que tout réussisse sans nous donner le moindre mal.
Si nous dressons un jeune cheval, dès le premier jour il faut qu'il soit mis ; si nous menons des chiens à la chasse, il faut qu'ils sachent tout de suite leur métier et qu'ils ne fassent aucune faute ; et comme nos animaux ont assez volontiers le même caractère que leurs maîtres, la discorde est bientôt maîtresse du logis. C'est alors que nous avons recours à l'étranger pour avoir des bêtes toutes mises et bien drossées, aux persévérants Anglais ou aux patients Allemands, qui, en se frottant les mains,
nous envoient contre notre argent des bêtes inférieures aux nôtres peut-être; mais patiemment et intelligemment dressées.
Pourquoi a-t-on abandonné en France la fauconnerie? Est-ce par suite de l'introduction des armes à feu, comme on le dit? Pas le moins du monde. Louis XIII, le plus grand amateur de fauconnerie qui ait existé, était passionné pour le tir des oiseaux à l'arquebuse, et manquait fort rarement son but, même à balle. Un sport n'est d'ailleurs pas un commerce ni un métier, mais un amusement, et on ne chasse pas uniquement pour tuer et rapporter du gibier en masse. D'ailleurs, pourquoi l'Angleterre aurait -elle gardé des équipages de fauconnerie? Non, nous avons abandonné ce ravissant sport parce qu'il donne du mal, et que pour réussir il faut trop de conditions que notre légèreté est incapable de réunir : une grande patience, des hommes parfaitement au courant de leur métier, des oiseaux parfaitement affaités, et enfin un temps convenable et un pays propice, ce qui ne laisse pas toujours libre de chasser où et quand on le désire. C'en est trop pour notre impatience, et pourtant combien cette chasse est charmante 1
Par un beau jour de printemps ou d'été, dans une belle plaine ou une lande fleurie, quand vos deux faucons planent au-dessus de votre tête, faisant tinter leurs sonnettes et vous entourant de cercles concentriques, quand, les coudes au corps, vous arpentez
le terrain au pas du chasseur de Vincennes ou au trot de votre petit poney, qu'un lièvre part tout à coup et que vos deux oiseaux fondent sur lui avec la rapidité de réclair, quel charmant tableau 1 Le lièvre effrayé a fait un rapide crochet, les faucons l'ont manqué ; ils pivotent sur eux-mêmes, montent droit dans l'espace reprendre le vent, et semblent ne plus s'occuper du lièvre, pendant que vous poussez votre cheval à sa poursuite, en excitant vos oiseaux par vos cris. Les faucons ont atteint le sommet de leur carrière et ils fondent de nouveau sur leur victime ; plus prompts que la foudre, ils l'ont frappé de leurs mains, et le lièvre a fait trois ou quatre culbutes; les oiseaux font une ressource*, puis une nouvelle descente, et cette fois l'un d'eux, saisissant le lièvre dans ses serres, se cramponne à son dos, lui frappe les yeux de son bec, et vous courrez lui porter secours et assurer la victoire. Croyez-vous que ce ne soit pas là un splendide spectacle et que cela ne vaille pas la peine qu'il faut se donner pour arriver à ce résultat? Croyez-vous que, par une belle matinée d'été, lorsque les faucons montant à perte de vue dans les airs à la suite d'un héron ou d'un oiseau de proie disparaissent dans la nue, puis tout d'un coup reparaissant fondent sur leur proie et, la liant dans leurs serres, tombent du ciel avec la rapidité de l'éclair, croyez -vous
* Terme de fauconnerie, du mot latin resurgere (remonter).
qu'on regrette les soins qu'on a pris pour les dresser? Croyez-vous que ce sport ravissant ne soit pas digne du patronage des dames ? et tous les grands propriétaires de France ayant des pays appropriés à cette chasse auraient-ils jamais dû l'abandonner?
Il y aVaittantdejolis vols pratiqués autrefois qui n'ont guère été usités que chez nous et qui sont maintenant perdus. Le vol du papillon par le hobereau entre autres ne serait-il pas digne de passionner les demoiselles? Le vol de l'alouette par l'émerillon n'est-ce pas encore une chasse de dames, et ne serait-ce pas plus gracieux de voir porter à une jolie femme un hobereau chaperonné qu'un fusil Lefaucheux et une cartouchière?
Et pourtant, qui nous a aidés en France, lorsque, avec mon ami Pierre Pichot, nous avons fiait venir d'Angleterre le meilleur fauconnier qui existe peut-être actuellement en Europe, et que pendant trois ans nous avons chassé avec cet équipage que nous avions créé dans l'espoir que quelque amateur sérieux s'éprendrait de ce sport et en doterait de nouveau notre pays *? Quatre ou cinq personnes au plus. Malheureusement je ne pouvais pour mon compte garder l'équipage, et je n'avais pas un terrain bien convenable, surtout pour le gibier. Au Mourmelon, quand l'équipage appartint à M. Alfred
* Voir, dans la livraison d'octobre 1865 de la Revue britannique, un inléressant article de M. Pierre Pichot sur la fauconnerie à notre époque.
Werlé, après avoir été quelque temps chez M. Georges de Grandmaîson en Sologne, il n'y avait presque pas de gibier et le climat était fort mauvais pour les oiseaux ; chez moi, quand nous dressions les faucons, j'étais réduit au vol de corbeaux et de crécerelles, ne voulant pas prendre les lièvres ou les perdrix de mes voisins. Et cependant John Barr, le fauconnier, est un homme bien capable et connaissant son métier à fond. A la dernière remonte en Hollande, il a pris avec le vieux MoUen trente faucons sauvages, et cette année en Islande il a piégé autant de superbes gerfauts.
Peut-être un jour se trouvera-t-il quelque grand propriétaire, amateur réel du sport, qui rendra à la France ce charmant exercice. Heureusement il aura la ressource, si notre ancien équipage, aujourd'hui entre les mains de M. Julio Alfonso de Aldama, n'existe plus en France, de trouver en Angleterre, où on ne les laissera certes pas se perdre, les éléments nécessaires pour remonter un beau vol. On peut être sûr que je serai toujours à là complète disposition de l'amateur qui aura cette bonne idée, pour lui indiquer et les hommes nécessaires et les moyens de se procurer les oiseaux de façon à avoir le moins de déboires possible.
Puisque, à mon grand regret, je suis forcé de désespérer presque du succès de la fauconnerie en France pour le moment, qu'il me soit au moins permis, en attendant, d'enseigner à mes compatriotes un sport plus simple, si
facile et si peu coûteux, qu'il serait réellement incompréhensible que quelques amateurs n'en essayassent pas, d'autant plus qu'il est fort amusant, et que devant être pratiqué principalement pendant Tété, il
vient, pour les chasseurs comme moi, à une époque de repos.
Pour ceux qui, comme moi aussi, n'aiment pas la pêche à la ligne et qui ont, ou chez eux ou dans leur voisinage, des cours d'eau, des étangs ou des lacs, c'est un plaisir charmant, qui peut être le prétexte de parties de campagne et amusera les dames ou les enfants, surtout quand il a lieu sur les étangs.
C'est la pêche au cormoran.
L'oiseau îie coûte pas cher à acheter, les frais d'entretien sont très-minimes, le dressage est très-facile et très-prompt : un mois environ ; nul besoin d'un homme spécial, rien de coûteux, rien de pénible, surtout si l'on s'y prend de la façon suivante : en avril, on se procure trois ou quatre cormorans, on les dresse et on pêche avec eux du 1" juin au 1" octobre, et ensuite on s'en débarrasse pour ne pas avoir à les entretenir ou à les soigner pendant l'hiver, qui est la morte-saison. Toutefois, si l'on possède un oiseau exceptionnel et qu'on veuille le garder, les frais ne sont pas grands, car on peut le lâcher sur un étang dans une propriété close ; s'il y détruit du poisson pendant l'hiver, en revanche, quand on le reprendra au printemps, il sera devenu un
pêcheur exceptionnel, les vieux oiseaux sauvages étant meilleurs que les jeunes.
Je conseille donc à tout individu aimant les animaux et les plaisirs auxquels on peut les utiliser, ayant quelque patience et possédant aux environs de sa résidence des rivières, des étangs ou des lacs, d'essayer de cette pêche, très-simple et très-pratique, si pratique môme, que c'est un des principaux moyens des pêcheurs chinois pour se procurer du poisson.
Je vais d'abord dire quelques mots de son histoire ; je serai bref, car on trouve peu de documents sur ce sujet; nous jetterons ensuite un coup d'œil sur les mœurs du cormoran, et je terminerai enfin cette petite étude en parlant de son dressage, de son entretien, et en montrant la façon dont je m'en suis servi.
^■Mu^u-iad