CHAPITRE I
De temps immémorial , on a su mettre à profit le talent du cormoran pour la pêche, en s'en servant comme d'auxiliaire, et pour cela on le dressait à être obéissant et familier et on l'accoutumait à revenir à son maître en rapportant le poisson qu'il avait- pris, en lui serrant le bas du cou au moyen d'un anneau ou d'une courroie afin de l'empêcher d'avaler sa proie.
Cette ingénieuse méthode d'attraper les poissons fut, à. ce qu'on croit, très-anciennement inventée par les Chinois, comme on peut le voir d'après les plus vieilles peintures sur porcelaine du Céleste Empire, qui représentent déjà des pêches au cormoran.
Les Chinois semblent donc avoir toujours pratiqué cet art, et un voyageur du siècle dernier, qui a longtemps habité la Chine, George Stauton, nous a donné quelques détails sur cette pêche, qui a lieu généralement, d'après lui, sur un grand lac que forme la rivière de Luen à une journée de Han-choo-foo. c( Il n'est point étonnant d'y voir, dit-il, dans la partie orientale, des milliers de petits bateaux uniquement destinés à cet usage et construits exprès. Ils sont si légers , que
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les pêcheurs peuvent facilement les transporter dans telle partie du lac qui leur plaît ; sur chaque bateau sont perchés dix à douze de ces oiseaux, qui, au signal du maître, plongent dans Teau et pèchent ; on est étonné de voir la grosseur des poissons qu'ils rapportent. wStauton prétend que ces cormorans, appelés leu-tze^ sont si bien dressés, qu'ils n'avalent pas leur capture, quoiqu'ils n'aient le cou entouré d'aucun anneau ni d'aucune courroie; mais j'avoue que je n'en crois rien.
M. Salvin, dans un de ses ouvrages sur la fauconnerie*, dit que M. Fortune*, qui voyagea en Chine après la première guerre de l'Angleterre contre ce pays en 1842, parle de la pêche au cormoran ; et il a vu lui-même d'autres personnes qui l'avaient observée aux environs de Foochoo-foo, à l'embouchure de la rivière ; elle semblerait plus particulièrement pratiquée au nord de la Chine, dans les lacs peu profonds et sans doute à fond dur des environs de Shanghaï, oîi ces oiseaux sont fort estimés quand ils sont bien dressés.
Enfin MM. P. Dabry et J.-L. Soubeyran, dans un remarquable ouvrage sur la Pisciculture et la Pêche /Zwviale en Chine % nous donnent les détails suivants, les
* Fakonry, ils claims^ history and practicey by Gage Earle Freeman and F.-H. Salvin. London, Longman and Robert, 1859.
' Two Visits to the tea country of China^ by Robert Fortune.
' La Pisciculture et la Pêche fluviale en Chine, par P. Dabry, avec une introduction par M. J.-L. Soubeyran, D. M. — Paris, Victor Masson et fils, 1869.
LA PÈCHE AU œRMORAN 15
plus complets et les plus récents que Ton ait réunis jusqu'à ce jour sur la pêche au cormoran dans le Céleste Empire ; ils confirment le récit de R. Fortune :
o'On trouve ces oiseaux dans plusieurs provinces, mais on estime particulièrement ceux du Hou-nan et du Ho-nan. Lorsqu'ils sont bien dressés, leur prix est assez élevé et monte jusqu'à 60 taëls (160 francs) la paire, ce qui s'explique par les lengs soins et la patience qu'exige leur éducation.
ff Les cormorans peuvent pondre à deux ans, et au moment de cet acte, qui a généralement lieu à la troisième lune, on prépare, dans un endroit retiré et obscur, un nid de paille sur lequel la femelle vient pondre ses œufs qu'elle couve presque toujours elle-même. L'incubation dure trente jours. Pendant les sept premiers jours on donne aux jeunes de la viande hachée trèsmenu qu'on leur distribue trois fois par jour et qu'ils prêtèrent à toute autre nourriture*. Néanmoins, après ce temps, on ajoute à la viande de bœuf de petits poissons. Le dixième jour, l'éleveur transporte les petits cor-
^ Quelques auteurs, qui ont écrit sur ce sujet, prétendent qu'après réclosion on nourrit, pendant cinq jours, les jeunes oiseaux avec du sang d'anguille, puis qu'après ces cinq jours on leur donne de la chair d'anguille hachée très-menu, et que plus tard on doit^ pour les élever, leur donner de ce même poisson et des plantes légumineuses. Tout cela est possible et même probable^ bien que nous n'en ayons jamais entendu parler dans les provinces centrales de la Chine. (P. Dabry et J.-L. Soubeyran.)
morans sur un bateau, où ils prennent aussitôt place sur le perchoir commun, dont les bois sont garnis de chanvre; aussitôt qu'ils sont assez forts, on les met àTeau et on les laisse quelques minutes au milieu de leurs aînés. Au bout de quelques semaines, ils sont déjà merveilleusement dressés à happer et à recevoir au passage les petits poissons qui leur sont jetés du bateau. Ce n'est qu'à sept ou huit mois qu'ils sont bien dressés pour la pêche.
a On leur met alors autour du cou un collier de tengtsee (rotin), pour les empêcher d'avaler le poisson; on leur attache à la patte une cordelette, longue de 2 pieds environ et terminée par une flotte en bambou ou en bois. A un signal donné par le pêcheur, qui est posté sur son bateau *, la main armée d'une gaule fourchue de 8 à 10 pieds de longueur, tous les cormorans plongent dans l'eau, cherchent leur proie, et quand ils l'ont saisie reparaissent à la surface tenant le poisson dans leur bec ; le pêcheur accroche alors la flotte avec sa longue perche, sur laquelle monte aussitôt le cormoran, et, avec sa main , il retire le poisson , qui est jeté dans un filet. Lorsque le poisson est très-gros et pèse, par exemple.
^ Les bateaux employés pour la pêche au cormoran, et dont M. Dabry nous donne un dessin naïf esquissé par un artiste du pays, sont très-légers; ils ont 3 pieds de longueur sur 1 pied et demi de largeur ; deux de ces nacelles sont unies Tune à Pautre par deux planches sur lesquelles se tient le pêcheur.
de 7 à 8 livres, les cormorans se prêtent une mutuelle assistance, Tun prenant le poisson par les nageoires, un autre par la queue, etc. Les plus petits poissons qu'ils rapportent pèsent un quart de livre. Chaque capture est récompensée par un petit morceau de poisson que l'oiseau peut avaler malgré son collier.
a II arrive souvent que les cormorans, fatigués de ne rien prendre, ou par paresse, essayent de se reposer; alors le maître impitoyable frappe l'eau, à côté d'eux, avec sa gaule, et les pauvres oiseaux effrayés s'empressent de continuer leur travail, qui n'est suspendu que de midi à deux heures. La nuit, on les laisse dormir tranquillement.
a Cette pêche, qui n'est interrompue que par les grands froids, est assez productive : vingt à trente leu-tze peuvent prendre plus de 6 francs de poisson par jour. En général, les pêcheurs au cormoran sont associés ; les oiseaux appartiennent à chaque société et portent une marque particulière ; on a le plus grand soin d'eux, et lorsqu'ils sont malades on leur fait prendre de l'huile de sésame. Les cormorans peuvent rendre des services jusqu'à l'âge de dix ans.
« La pêche au cormoran, qui est des plus intéressantes, n'est praticable que dans les lacs ou étangs, où il n'y a pas de courant. »
Cette curieuse manière de pêcher paraît avoir été introduite en Europe dans le commencement du seizième
siècle par les Hollandais, qui Timportèrent d'abord chez eux, où depuis Ton a toujours continué à se servir des cormorans jusqu'à nos jours, puis en Angleterre et en France ; mais je n'ai trouvé aucun document positif sur cette version, et cette pêche aurait été pratiquée en Europe beaucoup plus anciennement qu'on ne le croit, que je n'en serais point étonné.
En Angleterre on trouve dans Pennant : « que Whitelock entretenait des cormorans pour la pêche, qu'il avait dressés comme des faucons à revenir à la main ; les meilleurs lui avaient été donnés par M. Wood, maître des cormorans de Charles I". »
Il y avait donc à cette époque un équipage de cormorans à la fauconnerie royale d'Angleterre.
En France, cette façon de pêcher aurait été introduite, d'après M. le baron de Noirmont, par un Flamand qui vint à la cour de France sous Louis XIII avec deux cormorans dressés, et en donna le» spectacle au roi, qui voulut en avoir dans ses pièces d'eau, notamment à Fontainebleau.
Cependant elle existait déjà sous Henri IV, puisque nous voyons dans le journal d'Héroard, premier médecin de Louis XIII enfant :
« 24 septembre 1609. Mené le Dauphin avec Leurs Majestés au grand jardin à Fontainebleau, où il voit pêcher au cormoran aux canaux.
« 25 septembre 1609. Mené à la chapelle, puis au
jardin des canaux pour y voir le cormoran prendre du poisson, etc. »
Héroard, qui ne manque pas d'indiqiler les chasses ou tes vols nouveaux, ne fait aucune mention spéciale des cormorans, et a Tair de considérer cette pèche comme une chose établie de longue date.
On voit, dans Y Etat de la France de 1698, qu'il y avait encore à cette époque, à Fontainebleau, un garde des cormorans, logé dans le parc. Ce fonctionnaire existait encore en 1736.
Le Meraire d'octobre 1713 nous donne une description magnifique du spectacle que présentaient ces pêches au cormoran, et des cortèges somptueux auxquels elles servaient de prétexte :
oc II y a deux fois la semaine pêche au cormoran et promenade royale le long du canal (de Fontainebleau). Le roi menait lui-même sa calèche, ainsi que M™" la duchesse de Berry la sienne, qui marchait toujours à côté de celle du roi, et qui était toute dorée, de même que les harnais des chevaux.
« Ces deux calèches étaient entourées de M. le duc de Berry, de M. le duc d'Orléans, de M. le comte de Charolais, de M°*' la princesse de Conti, de M"' de Gharolais et de plusieurs autres dames vêtues en habits de chasse, à cheval, de même que la plupart des seigneurs de la cour.
G Immédiatement après suivaient plus de cent carrosses à six et à huit chevaux, etc. »
Nous avons donc trace de la pèche au cormoran pratiquée en France au moins de 1600 à 1736, et il est pour moi certain qu'elle remonte plus haut.
En Espagne, on s'est aussi servi de cormorans pêcheurs. (Baron de Noirmont.)
Il est à croire que cette pêche a été introduite en Angleterre à peu près en même temps qu'en France, mais il est probable qu'elle disparut des équipages royaux d'Angleterre à la chute des Stuarts, tandis qu'en France elle a duré au moins depuis Henri IV jusqu'au milieu du règne de Louis XV.
En Hollande, le goût de cette pêche s'était toujours conservé, ce qui n'est pas étonnant, quand on sait d'abord combien les Hollandais étaient restés fauconniers et amateurs d'oiseaux, et ensuite quelle facilité ils avaient pour se procurer des cormorans; aussi M. Salvin dit-il dans son ouvrage : « Je connais deux exemples de cormorans amenés en Angleterre de Hollande où ils avaient été dressés. Mon ami M. Newcome , le châtelain de Feltwell-hall (Norfolk), rapporta un de ces oiseaux à son retour du Hawking-club de Loo, en 1846. La contrée qu'habitait M. Newcome n'était pas favorable à cet amusement et il ne put faire grand' chose, mais cet essai me détermina à essayer ce que j'avais rêvé pendant bien des années. Pendant l'été de 1847 je reçus un jeune cormoran, non dressé, de Rotterdam, qu'un des membres du Loo-club me rapporta. Je savais peu
de chose de la manière de dresser cet oiseau, mais avec de la persistance et mes connaissances en fauconnerie je finis par réussir; il devint un pêcheur extraordinaire, et je le nommai en conséquence Isaac Walton^ en l'honneur de ce ravissant écrivain sur la pèche, b
Je crois qu'en France il n'y a maintenant que moi qui ait des cormorans dressés à la pèche. M. de Grandmaison en possédait d'excellents lorsque John Barr, le fauconnier, était à son service au château des Souches, en Sologne, près Romorantin. Plus tard, lorsque l'équipage de fauconnerie de Champagne vint en déplacement chez moi, ce fut John Barr qui m'apprit à dresser ces intelligents palmipèdes. C'est avec le désir de faire profiter ceux qui voudraient nous imiter des instructions du fameux fauconnier écossais et des leçons de ma propre expérience que j'écris ce petit essai, pre-» mier travail de ce genre qui ait été publié en France.