COLLECTION MICHEL LÉVY
ŒUVRES COMPLÈTES
D'ALPHONSE KARR
EN EiU DOUCE ET EN EiU SALÉE
I.n pèche et ses détracteurs. — Toc toc. — Les délnssements des détracteurs de la pêche. — La pièce et les décors. — Que qu' ça nous fait ? — Ëtretat. — Sainte-Adresse. — Alexandre Dumu. ^- Pourquoi mon matelot Buquet n'aime pas la peinture. — Aphorismes.
Si vaus parlez de pêche devant un bourgeois vulgaire, il vous interrompra en souriant, ne pouvant prendre sur lui de retarder le moment de placer une des cinq ou six plaisanteries qu'il possède, a La pêche, dira-t-il, ah! oui, la pêche à la ligne, — toute la journée le bras tendu pour prendre un goujon. » Et il rira, et son œil écarquillé ramassera autour de lui les sourires approbalifs de Tauditoire.
Ce dédain pour la pêche, exercice pour lequel il est convenu qu'il faut beaucoup de pal\exvee,New\
*i LA PÈCHE
(lire de la part du bourgeois en question : a Moi, je n ai pas de patfôQce; moi, je suis un homme bouillant et passionné. x>
On a dit : « La vanité est une passion avare et chiffonnière qui ne laisse rien traîner, et ramasse même dans les ordures. » Il est curieux de suivre dans la conversation par quels détours on arrive à faire perpétuellement son éloge. Pendant un été que je passai à la campagne avec quelques amis, nous fîmes celte observation les uns sur les autres, et nous imaginâmes de constater chaque tentative de ce genre par deux coups frappés sur la table avec le doigt replié. Quelque adroite que fût la dissimulation, quelque déguisé que fût l'éloge, les esprits rendus attentifs par ce jeu ne s'y laissaient plus • prendre, et l'inflexible toc toc averlissait l'orateur qu'il étùit dévoilé, quelquefois même lorsqu'il était lui-même dupé, et ne s'apercevait pas de Tarrièrepensée qui dictait ses paroles. Les phrases les plus insignifiantes en apparence ne sont pas exemptes de vanité. Demandez le malin à vos hôtes comment ils ont passé la nuit, personne ne vous répondra qu'il a dormi comme de coutume, « comme dort tout le monde; » qu'il a un peu rêvé, qu'il s'est, une ou deux fois, réveillé et rendormi.
Pérsopne m veut être « comme tout le monde; »
fiî SES DéTRÂGTEUtlS. %
Vnh n*a pas fermé FftîH, l'autre a dormi tout d'un somme, — celui-ci a fait des rêvés épouvantables. — Le premier joiié h poëte élégîaque ou Thomme que ses profondes méditations empêchent de dormir; — le second veut se vanter d'une santé robuste; -^ le troisième a tant d'imagination ! '
Essayez du toc toc, entre amis intimes, et je vous promets une série d'observations amusantes.
Révenons à ceux qui trouvent la pêche à la ligne une occupation si ridicule. — Tâchez de savoir à quels divertissements ils se sont livrés hier et aujourd'hui. — Les uns ont joué aux échecs ou aux dames, -^ ces jeux inutilement laborieux, que Montai^ déclarait « n'être pas assez jeux. » Un Latin, je ne sais plus lequel, et le plaisir que je vous ferais en rcfi*duvant son nom est si douteux, que je ne vaîs^pasle chercher; un Latin a dit: « Amusez-voufs à des riens si vous voulez, mais il est honteux de faire des riens difficiles : (Turpe est difficiles habere nugas.)
Ou il dura joué âUx cartes, espérant, à force d'application, faire pààiser quelques écus de la poche de ses amis dans la sienne. Joli plaisir, ingénieuse réunion de gens dont la moitié s'en va toujoilfs triste ou mécontente! et pour ce résultai ip^ç»%^T toute vne soirée assis dam un salon sans a\v , \i ^^o-
4 LAl>ÉCHÊ
noncer ces mots : « Cœur — pique — trèfle — carreau — atout — je coupe — je passe — les honneurs — combien de levées? » Un des avantages de la pêche est celui-ci : Quand la pièce ne réussit pas, elle se sauve néanmoins par les décors ; — elle se joue au Ijiord d'une rivière ou sur un bateau, entre les deux rives. Des vieux saules arrondis, au feuillage glauque, s'élancent les peupliers à la cime verte; les nénufars- étalent sur l'eau leurs larges feuilles et leurs fleurs odorantes, jaunesou blanches; la sagittaire lance de l'eau ses feuilles en fer de flèche et ses fleurs à trois pétales blancs à centre lie de vin; plus près de terre, le plantaire d'eau montre ses petits épis d'un blanc rosé, le wergiss-meinnicht, le myosotis, ses fleurs d'un bleu tendre, le jonc fleuri, sa couronne de pêches; la bergeronnette grise et jaune, la lavandière, marchent sur le sable en se balançant avec une grâce cadencée ; le martin-pêcheur, bleu, vert et jaune, s'élance d'une rive à l'autre d'un vol droit et rapide comme celui d'une flèche, en poussant un cri aigu. Les demoiselles, les libellules, dont les ailes de gaze soutiennent des corps d'émeraude, de saphir ou de turquoise, voltigent au-dessus des fleurs aquatiques.
Et l'eau qui coule, par son murmure et son aspect, vous jette dans de douces et profondes rêveries.