LIVRE VI
L*AHOUn EN PRISON
Ainsi finissaient les confessions du poète. Deux mois s'étaient écoulés pendant qu'il confiait au papier ses joies et ses peines, tout le roman de son cœur et de sa vie. Grâce à cette confession, les heures de la solitude lui furent moins arr.ères, le passé rayonnait sur le présent, il n'était pas seul : il habitait le cachot de Ravaillac, mais avec ses souvenirs de vingt ans. Les fraîches images de Marie et de Dafné lui apparaissaient tout éblouissantes dans Tombre éternelle.
Après avoir relu çà et là quelques passages de son manuscrit, il le remit au geôlier avec la prière de le donner à la religieuse qui devait le demander. Deux fois déjà cette femme mystérieuse qui était venue le consoler dans sa .
prison lui avait écrit qu*elle attendait son, manuscrit et qu'elle passerait chez le geôlier pour le prendre. Dès qu'il s*en fut séparé, il le regretta, il en pleura la perte, comme on pleure un ami qui savait tout le passé.
-;— Hélas! s'écriait-il, j'avais perdu la tête! Cette femme avait donc une puissance divine, puisqu'elle a voulu savoir ma vie et que je ne lui ai rien caché? Marie ! pardonne-moi ; j'étais fou quand j'ai dit à une autre que je t'aimais ; je n'aurais dû le dire qu'à toi seule, 6 Marie ! Insensé! j'ai dévoilé les mystères de mon âme, j'ai chassé les vapeurs vierges qui l'entouraieiit comme un voile de lin ; j'ai dissipé mille trésors enfouis là; maintenant, si j'y cherche mon amour, je ne l'y retrouve plus. Insensé! j'ai fouillé dans mon âme, j'y ai puisé le souvenir à pleines mains pour Téparpiller sur les feuillets d'un livre. Les poètes sont des misérables qui vivent pour les autres ; leur âme est un miroir qui ne garde aucune trace pour eux.
Les gelées du dernier hiver avaient détaché quelques pierres aux murailles qui séparaient le cachot de la cour; les pluies abondantes du printemps avaient dégradé cps murailles, et, en s'éveillant un matin, Théophile fut ébloui par un sillon de lumière qui glissait par une fente et qui tombait dans son cachot; il en éprouva une joie sigrande, que les deux sergents enfermés avec lui crurent qu'il devenait fou; il appuya ses yeux à l'ouverture et les enivra de clarté ; il sentait mieux que jamais la froide horreur de sa prison.
Le soir, comme il regardait encore par cette ouverture, il vit flotter au vent des volubilis. A la vue de ces clochettes, il pâlit et frissonna; car il se souvint qu'autrefois Mercure, son alerte lévrier, avait porté une pareille fleur à Marie dans le promenoir des chênes.
Ce fut ce soir-là que Brizailles descendit bruyamment dans son cachot.
— Corbacque! s'écria le bouffon, monstrueux geôlier! insolent coquin !
— C'est toi! Brizailles, c'est bien toi! D'où \iens-lu? que sais- tu?
— Ce geôlier est un bélître, un rustre, un buffle, un ivrogne, et...
— Brizailles ! Voyons, dis-moi tes aventures <lepuis ta courageuse équipée au souper des treize.
Brizailles était pensif.
— Que viens-tu donc faire à la Conciergerie ?
— : Par ma flamberge ! je viens vous voir. Vous me demandez donc mes aventures depuis ce jour horrible, ce jour fatal, ce jour de deuil...
— Ce jour enfin où tu dédaignas de souper en compagtiie d une troupe d'archers.
Brizailles leva la tête avec fierlé.
— Les lâches! s'ils étaient là, ma flamberge...
— Brizailles, je le croyais maintenant plus humble, je' le croyais las d'abattre les montagnes, de renverser les forêts, de sécher les fleuves*.
— Vous voulez donc savoir ma vie depuis cinq mois : mon histoire est fort simple : j'ai pleuré vos malheurs et je suis redevenu baladin. Charlotte, quelle puissance magique avait ton regard t Oui, j'ai égayé les paysans de Normandie et les badauds parisiens; on m'a jeté des deniers, que j'ai jetés à mon tour dans les tavernes; j'ai chanté, j'ai dansé, j'ai avalé de^ poignards, et me voilà plus amoureux que jamais de Charlotte.
— C'est à merveille ; mais tu cries comme un corbeau, les sergents t'écoutent.
Les deux gardiens s'étaient avancés vers Théophile et
Brizaitles; les rires du bouffon, les paroles animées du poète, avaient éveillé leur défiance; ils craignirent un complot, et Tun d'eux, frappant tout à coup sur Tépaule de Brizailles :
— Assez jacassé, mon cher, lui dit-il, il faut partir à l'instant.
brizailles repoussa le sergent et frappa sa flamberge de sa main.
— Ce drôle! dit-il d'un ton dédaigneux. Capédédious! ma fureur s'allume et je crains un embrasement; les hommes de mon sang ne peuvent se maîtriser; HM. les sergents se repentiront d'avoir commencé la guerre.
La guerre ne fut pas longue ; la fureur de Bnzaillcs s'éteignit en naissant; il passa le plus humblement du monde devant les gardes, en promettant au poète de revenir bientôt.
Rien ne changeait pour Théophile ; accablé du présent, ' effrayé de Tavenir, il se réfugiait dans le passé, il demandait à ses souvenirs un baume salutaire à ses plaies.
Il avait, depuis quelque temps, les Confessions d^ saint Atigmtin; il les relisait avec ardeur.
Mon jeu, ma danse et mon festin.
Se font avec.saint Augustin, Dont la douce et sainte lecture Est ici mon contre-poison' En la misérable aventure Des longs cimuis de ma prison.
Je maudis mes jours débauchés, Et, dans l'horreur de mes péchés, Bénissant mille fois l'outrage Qui m'ordonne le repentir, Je trouve encore en mon courage Quelque espoir de me garantir.
LA PÉCHERESSE i^
Alors que mes yeux indiscrets Ont trop percé dans les secrets, Jésus m'a mis en la pensée Qu'il se fit ouvrir le côté, Et que sa veine fut percée, • Pour laver notre iniquité.
Les psaumes de David le consolaient aussi : « Enseveli dans les ténèbres du cachot, j'aime les paroles du roi David ^ qui est Tâme de la dévotion. Jamais les délicatesses des poésies profanes ne m*ont touché si tendrement ni si vivement que les fermes et éloquentes méditations de oe prophète : je les ai toutes dans le cœur. »
Marie était morte pour le monde, Marie était religieuse; mais sans avoir prononcé des vœux éternels, comme si elle n'eût pu briser la chaîne de feu qui l'attachait à Théophile.
Cette femme vêtue d'une robe noire et couverte d'un voile blanc, cette femme toule mystérieuse qui avait consolé le poète dans son cachot, c'était Marie. Le couvent de Sainte-Gudulc perdait Dafné le matin, Mane y priait le soir. Dafné quitta Dieu pour un homme que Marie quitta pour Dieu. La pauvre fille était pleine de foi : le jour où son amaut la trompa, le jour où elle cessa de croire a l'amour humain, elle crut à l'amour de Dieu ; elle changea de religion et de poésie. Elle s'enferma dans une sombre cellule; son corps ^ qui eût frémi doucement aux étreintes
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de Tamour, ne ressentit que les étreintes meurtrissantes du cilice. L'immense solitude et l'éternel silence du cloître, la prière et le jeûne napaisèront pas dans son ânne le souvenir palpitant du poète; elle lutta courageusement contre son amour, mais elle ne put le vaincre. Elle parvint souvent à renverser cette fleur de son âme, mais la fleur se relevait bientôt plus belle et plus parfumée ; le temps lui-même, qui flétrit tout» passait vainement sur ce lis adoré.
Marie fut pourtant le modèle d'une grande et sainte résignation; sans avoir juré d'être à jamais une dt^-s amantes de Dieu, sa jeunesse pâlit sous les regards du Christ qui protégeait sa retraite; sa jeunesse se glaça sous le voile de plomb des religieuses.
Le couvent de Sainte-Gudule était perdu dans une gorge profonde de l'Agénois ; sa ceinture de hêtres, d'ormes et de châtaigniers, le cachait à tous les regards et formait l'horizon des religieuses; l'hiver pourtant, à travers les branches nues, on découvrait l'escarpement des collines d'alentour. Marie voyait tristement revenir les fleurs des châtaigniers, le sombre feuillage des ormes, les bouquets touffus des hêtres; mais, dés que le vent d'automne détachait les feuilles jaunies, dès qu'elle pouvait entrevoir un petit bois pareil au Bois-aux-Grives suspendu au sommet de la montagne, la joie descendait dans son^cœur. Sa cellule n'était pas toujours sombre, car c'était là qu'elle puisait au trésor des souvenirs. Dieu fut quelquefois oublié dans ces poétiques extases.
A part certaines heures de jalousie, Marie aimait toujours Dafné; elle demandait au ciel la rémission des péchés de sa sœur, elle pleurait sur son égarement, sur ses profanations. Mais Timage de sa sœur, l'image de Dieu même, , s'effaçaient aux apparitions de Théophile. Marie aimait I
LA PÉGHE&ESSEi 155
toujours le poète, rien n avait altéré Tardeur de son amour. Le hasard lui avait apporté les premières œuvf es de son ainaiit, ces soupirantes élégies qu'eût enviées Pétrarque. Que de fois ses yeux enflammés dévorèrent, celle qui commence par ces vers :
J'ai fait ce que j'ai pu pour m'arracher de l'ùme
L'importune fureur de ma première flamme;
J'ai lu toute la nuit, j'ai joué tout le jour ;
J'ai fait ce que j'ai pu pour me guérir d'amour.
En vain j'ai vu le bal, j'ai vu la comédie.
J'ai des luths les plus doux goûté la mélodie...
Je m'imagine, hélas I mais bien douteusement,
Qu'elle aura soupiré de mon éloignement.
Désormais nous voyons épanouir les roses,
La vigueur .du printemps reverdit toutes choses,
Le ciel en est plus gai, les jours en sent plus beaux,
L'Aurore en s'habillant écoute les oiseaux .
Ma fontaine d'amour est encore gelée;
Elle attend le soleil, mon âme désolée 1
En 4 623, Marie avait quitté la province pour venir s'enfermer dans un monastère de Paris : c'était quelques jours avant l'arrestation de Théophile. Le père Garasse prêchait au couvent où s'était réfugiée Marie. Elle apprit ainsi les malheurs du poète; elle parvint, après mille obstacles, à pénétrer à la Conciergerie; elle distingua confusément, dans l'horrible nuit de la prison, son dieu terrestre qu'elle n'avait pas vu depuis si longtemps; elle se fut évanouie sans la peur constante qu'elle avait d'être reconnue. Théophile ne la reconnut pas, car il croyait que Marie lui eût dit en le revoyant : Je suis Marie, La voix de la religieuse s'était altérée en chantant les louanges de Dieu; d'ailleurs, nul pressentiment ne l'avait averti. Marie n'était plus pour lui que la blanche vision de ses rêves, le soleil qui brillait sur ses jeunes années ; son souvenir
était si céleste, quil ne pouvait penser qu'elle fût encore une femme de ce monde; il voyait des ailes à son corps aérien, il voyait flotter autour d'elle Técharpe des anges. D'autres auraient deviné que Marie ne s'entourait de mystère que pour mieux lire dans le cœur de son amant, pour mieux pénétrer dans les replis les plus ignorés; mais la nature élrange de Dafné, ses bizarreries charmantes, avaient toujours empêché Théophile de connaître les femmes. On Ta vu, il croyait écrire son histoire pour quelque grande dame de la cour ou quelque coquette aventureuse ; certes, il ne pensait pas dévoiler sa vie â une sainte recluse; pour Marie, il se fût servi de couleurs moins ardentes.
Quand Marie eut Thistoire des amours de Théophile, elle s*enferma toute palpitante et jeta un regard avide sur les feuillets du manuscrit.
— Enfin, dit-elle avec un profond soupir, je vais donc savoir s'il m'a aimée !
Elle lut d'abord à la hâte le récit du poëte ; aux premières pages, elle répéta plusieurs fois d'un ton impatient :
— Isaure! Isaure! toujours Isaure!
Mais bientôt elle fut radieuse, elle s'écria avec transport :
— Il m'aimait ! il m'aimait !
Aux scènes de passion, elle souffrit, elle s'agita , elle pleura.
— Dafné ! 6 ma sœur î m'avez-vous laissé son âme tout entière?
Quand elle eut fini de lire, elle relut, puis elle relut encore, tantôt pleine d'une sombre tristesse, tantôt rayonnante de joie.
Elle retourna à la Conciergerie. Cette fois, elle trouva le poêle qui marchait à grands pas, comme pour échapper aux désolantes pensées qui l'obsédaient ; elle s'approcha de lui silencieusement.
— C'est vous enfin, madame, lui dit-il; je n' espérais plus vous revoir.
— Il y a longtemps que je pensais à vous; mais ce n'est point chose aisée de pénétrer ici.
Marie, chancelante, s'appuya contre le mur; l'humidité la fit reculer aussitôt. Théophile lui présenta son escabeau.
— J'ai lu voire histoire, lui dit-elle avec émotion.
— Est-ce un roman?
— Oh ! non, ce n'est point un roman ; vous avez aimé Marie, vous avez aimé-Dafné; vous l'avez bien aimée, Dafné?
^ Je vous l'ai dit, madame, Dafné fut l'&me de mon corps, Marie fut l'âme de mon âme.
Marie saisit la main de Théophile.
— Et jamais nulle autre femme ne vous fit oublier Marie?
— Avant de vous voir, jamais.
Marie fut jalouse d'elle-même.
--Oui, je vous aime, madame; l'amour est comme la rosée qui emperle les fieurs fraîches et les fleurs fanées; 1 amour emperle les jeunes âmes et les âmes flétries.
— Mais Marie?
Théophile tressaillit.
-r Mais vous ne l'aimez donc plus ?
— Je Taime toujours.
Marie pressa la main de Théophile.
— Et moi?...
— C'est une chose étrange, madame; mais je vous aime...
— Qu'elle doit être helie, à cette heure, la vallée d'Over!LeBois-aux-Grives est vert, les arbres sont en fleurs.
— Et mon amour est digne de vous, madame; c'est une de vos larmes qui brûle mon cœur.
— L'herbe est verte dans le promenoir des chênes.
— Et rien n'est chaste comme cet amour : mon âme reprend ses ailes comme autrefois.
— La mousse est soyeuse dans le Bois-aux-Grives; le mûrier tremble sur le tapis d'herbe où dormait Marie.
Théophile tressailht encore.
— Qu'elle était charmante dans son sommeil ! Il faut l'avoir vue... Il y avait tant de -nonchalance dans son repos, tant de calme sur son front, tant d'amour sur sa bouche 1 Avec quel ravissement je me suis penché audessus d'elle !
Théophile pencha mollement sa tête sur l'épaule de Marie.
— Avec quelles délices mes lèvres...
Marie jeta son voile en arrière. Un baiser passionné retentit dans le cachot.
— Oh! vous étps Marie 1 s'écria Théophile; vous êtes Marie, car je ne puis aimer ainsi deux femmes.
Marie murmura d'une voix mourante :
— Vous ne m'aviez donc pas reconnue l
— Je VOUS avais reconnue par le ccmr. Vous m*avez quitté pour Dieu?
— Et Je quitte Dieu pour vous.
— Oh ! Marie, Je vous retrouve donc; Je vous revois donc; vous nêtes pas morte et vous vivez pour moi! Mon ivresse est trop grande ; le bonheur va suivre encore ma vie comme un enfant qui suit sa mère; mes chaînes sont brisées, ma prison s'écroule, mes gardes disparaissent dans les ruines! enOn le soleil rayonne aussi pour moi ! Plus d'inimitiés envieuses, ni de haines de sang, mais ton amour, Marie ; plus de bruits de verrous, plus de voix de geôliers, mais tes paroles si douces ; plus de ces hideuses images de la mort qui me poursuivaient Jusque dans mon sommeil, mais ta figure divine ! Les fleurs sortent des épines, le soleil d'une couche noire : ma longue souffrance ne fut que la source de ma Joie. Mon corps n'était que le cercueil de mon âme, mon âme ressuscite enfin. Marie! nous reverrons ensemble notre beau pays.
Marie pleurait.
— Il devient fou î pensa-t-elle.
— Oui, Marie, notre pays sera notre refuge; nous fuirons Paris, car Paris est un monstre qui dévore les illusions, les enchantements, les pures amours; nous fuirons la grande ville, car la grande ville est une sirène perfide qui Jette en nous le désordre, qui caresse toutes nos passions mauvaises, qui nous tonduit au sein des teinpêtes. Le bonheur est là-bas, Marie, puisque le bonheur est une promenade sur l'herbe avec toi, avec la vue du ciel; mes larmes ont lavé mes fautes ; fuyons, fuyons là-bas et vivons seuls ; oublions mes années maudites et le bonheur est à nous î
La porte du cachot s'ouvrit avec fracas : une lumière soudaine éblouit les amants* Les rêves du poète, les
IM LA PÈGUBRBSSE
images couronnées qu'il voyait dans l'ombre, venaient de 8*évanouir.
Un homme traînant une longue robe noire s avança so lennellement vers lui.
— Qui ètes-vous ? demanda Théophile avec agitation.
— Le prieur de la Conciergerie.
— mon Dieu ! s'écria Marie en se cachant la tête dans ses bras.
— Mais que me voulez-voUs? dit Théophile la tête baissée.
— Vous confesser, puisque (^eniain...
Le prieur leva la main et frappa le sol du pied.
— Puisque demain, poursuivit-il, le ciel et la terre s'ouvriront pour vous.
Marie tomba à terre en poussant un grand cri.
Théophile refusa de se confesser, disant que Dieu voyait dans son cœur. Le prieur se retira en disant qu'il reviendrait; Les gardes s'approchèrent de Marie.
— L'heure est passée, madame, lui diraat^ils.
— Non ! répoudit-elle avec effroi.
— La nuit vient, madame, il faut sortir.
— Non, dit-elle encore.
Les gardés s'approchèrent davantage.
— Madame, c'est une folle résistance, il faut sorlir. Marie s'attacha à Théophile.
Marie avait tout oublié, même sa cellule.
— Je ne sortirai pas sans lui.
Théophile n'eut pas le courage de repousser Marie; les gardes attendris n'eurent pas la force de la déchaîner du prisonnier.
— Puisqu'aussi bien il va mourir, dit l'un d'eux, donnons-lui le quart d'heure d'amour.
Le poète, brisé par tant de violentes secousses, appuya sa tête sur les mains de Marie et s'assoupit.
— Au moins, dit-elle, il vient des songes dans le sommeil de la vie; mais, dans le sommeil de la mort, qui sait !
Théophile rêvaiiqu*on l'avait banni de la France et qu'il était seul dans un immense désert; des nuées de corbeaux planaient au-dessus de lui et jetaient à ses oreilles leurs croassements funèbres ; une louve en furie hurlait dans le lointain. Bientôt des vagues grandes comme des montagnes vinrent mouiller ses pieds et le glacèrent d'épouvante ; il s'agita dans les bras de Marie, qui, le croyant poursuivi de visions horribles, essaya de l'en délivrer par cette chanson qu'il aimait tant :
Blanche dormait sur le rivage, Un chevalier passa par là...
Théophile s'éveilla.
— J'ai fait un songe affreux et charmant; j'entendais les hurlements d'une louve et la voix d'une femme.
Théophile se tut et reposa son front dans les blanches mains de H^rie.
— Ces corbeau! croassants, ce sont mes ennemis, ce sont les, catholiques, les saints pères, les jésuites, qui s en vont crier partout ma .perte prochaine; cette louve furieuse, c'est Garasse qui me poursuit sans rejâche ; cette vague qui mouilla mes pieds et me glaça d'épouvante, c'est la mort qui me touche déjà; mais cette voix si douce qui fit taire les corbeaux, qui chassa la louve, qui calma la mer...
Marie se mit à chanter.
— Marie ! j'avais oublié ta voix.
Pendant que Marie priait Dieu pour Théophile, Dafné priait les hommes ; la religieuse songeait à sauver Tâme dont elle était la reine, la profane songeait à la délivrance du corps dont elle était Tâme. Depuis Tinstant où le carrosse qui la traînait s'arrêta près de la fontaine des Innocents, devant le bruyant cortège du poète, depuis l'instant où elle arracha ses fleurs et ses parures en expiation de son inconstance, elle avait fait d'hèroicpies efforts pour combattre les ennemis de son premier amant. Après onze mois de luttes, elle désespérait de vaincre, quand elle mit en œuvre sa dernière ressource ; elle se fit belle, elle prit sa voix de sirène, elle alluma ses grands yeux et courut se jeter aux pieds de Richelieu, qui chassait à Fontainebleau.
— Grand roi, lui dit-elle, sachant bien que le roi, c'était le ministre, je vous demande la grâce d'un grand poète que vous aimez.
— Vous êtes si ravissante, madame, que, s'ils étaient mes captifs, je vous accorderais la grâce de tous les poètes de France.
 son retour à Paris, Richelieu avait oublié Théophile; mais Dafné, qui ne l'oubliait pas, l'en fit ressouvenir. Le soir qu'on promit au peuple le spectacle d'un bûcher pour le lendemain, elle courut au Louvre, elle pleura, elle fut belle dans sa douleur, elle fut victorieuse. Richelieu donna un ordre pour le parlement.
Dafné courut à la Conciergerie.
— Quelle est cette femme agenouillée là-bas? demandât-elle en voyant Marie.
— C'est, répondit Théophile, une pauvre religieuse qui prie Dieu pour moi.
— Des prières à Dieu! c'est bien le moment !
La pécheresse courut à la religieuse.
— Que faites-vous là ? Ce n'est pas devant un mur qu'il faut s'agenouiller, c'est devant le roi. Ce n'est point sur vos mains qu'il faut répandre des larmes, c'est sur les pieds iiu roi.
Marie demeurait immobile.
— Allez donc, madame, allez donc ! et, si vos prières ne font rien, levez votre voile, vos yeux feront plus, car le roi n'est pas ennemi des femmes, comme on le pense.
Marie sanglotait.
~ Vous voilà bien, saintes femmes, mais femmes faibles! vous ne savez que pleurer.
— Dafné, dit le poète, laissez en paix cette religieuse ; ne demandez plus ma grâce, je veux mourir. •
Dafné jeta un regard de reproche à Théophile. »
— Mourir ! mais la mort, c'est la ton^è; la vie, c'est l'amour.
Dafné se retourna vers Marie, et, d'une main jalouse, elle arracha le voile de la religieuse.
— Ma sœur ! cria-t-elle en tombant à genoux.
Elle embrassa Marie avec effusion. Et, comme elle senlait des larmes venir dans ses yeux :
— Ce n'est pas ici qu'il faut que je pleure, dit-elle en se levant tout à coup. Je cours achever ce que Richelieu a commencé.
La religieuse passa la nuit entière avec Théophile ; elle lui fit reposer la tète sur son sein, elle lui réchauffa les
mains dans les siennes; elle essaya de ranimer en lui l'espérance de la vie ; elle essaya d*endormir ses douleurs ^ présentes en lui déroulant ses joies passées.
— mon Dieu ! disait le poète déchiré d'angoisses, je ne me plains pas, depuis que tu m*as envoyé un ange à l'heure de mourir ; je ne me plains pas, car la vie me fut mauvaise et la mort, me sera douce : d'ailleurs, la vie n* est-elle point la mort et la mort n*est - elle point la vie? Je ne me plains pas, mon Dieu ; car, s'il est une joie dans ce monde, c'est la jeunesse, et j'ai eu ma jeunesse.
— sainte Vierge, disait Marie, si vous n'avez pitié d'un pécheur, ayez pitié d'une de vos servantes qui intercède pour lui. sainte Vierge, sauvez le pécheur !
Vers sept heures du matin, deux archers vinrent prier Théophile de les suivre dans la salle Saint-Louis. Le prisonnier eut une lueur d'espoir, il fit pourtant ses adieux à Mane comme s'il allait au bûcher.
La religieuse fut emportée mourante à son couvent.
La grande lumière éblouit Théophile, qui faillit s'évanouir a son entrée dans la salle Saint-Louis ; les seigneurs du parlement l'attendaient en silence ; il s'arrêta devant eux et leva la main sur un de leurs signes.
— Votre nom ? lui demandérenl-ils.
— Théophile de Viau.
— Votre pays?
LA PËCUERESSE iG5
-- Sainle-Radegonde, village de l*Ag6nois.
— Votre âge?
— Trente-trois ans.
— Votre profession?
— Je ne fais rien hormis des vers; j*étais gentilhomme do la chambre du roi, dont la pension a toujours été servie à mes geôliers, qui semblaient recevoir, pour me faire mourir, cette pension qu'on leur donnait pour me faire vivre.
— Êtes-vous catholique romain?
— Oui, messeigneurs.
— L*ave2-vous toujours été?
— Non ; j'étais de la religion prétendue réformée; je me suis instruit en la foi romaine par les conférences du père Âthanase et du père Arnoult ; c'est entre leurs mains que j'ai fait mon abjuration. Mais pourquoi toutes ces formalités avant de mourir?
— Nous avons annulé la sentence de vos juges.
L'un des seigneurs du parlement, H. de Moncalde, s'approcha de Théophile et lui dit à l'oreille :
— Le roi vous fait grâce de la mort.
— Le roi me fait grâce! Dafnél Dafné! murmura Théophile.
lie poète fut remis au cachot pendant que le parlement revit les nombreuses pièces de son procès. Dafné n'y reparut pas non plus que Marie.
Hais la religieuse écrivit au poète qu'ils se retrouveraient tous dans l'Âgénois.
Le parlement déclara, en séance solennelle, que Théophile n'était pas punissable du feu ; mais il le condamna
au bannissement.
Le jour de ce jugement célèbre, qu'on retrouve encore aux archives, les ronsardisants, dans la joie de sa déli-
( 166 Là ÈCHEKESSË
vrance, entraînèrent Théophile à une belle fête où Ton n*osa plus chanter les gaietés du Parnasse satirique.
Le lendemain, le poète écrivait ainsi au roi l'histoire de son procès :
« Vous savez, sire, que, pour montrer leur puissance, les religieux voulaient brûler un homme de cour. J'affichais une grande liberté de pensée, leur fureur tomba sur moi. Mes vers vous ont déjà dépeint mon exil et mon arrestation. Étant arrivé à la Conciergerie, dont le flux du peuple m'empêchait l'entrée, Je fus enlevé dans la grosse tour, et porté tout d'abord dans le même cachot où le plus exécrable parricide a été : on y renferma deux gardes, qui furent quatre mois dans le cachot, avec aussi peu de liberté que j'en avais; le chagrin et les maladies, qui sont presque inévitables en ce lieu-là, leur firent à la fin donner licence de sortir; depuis, on m'associa des prisonniers appelants de la mort. Après avoir été six mois dans une trèsgrande impatience de me faire ouïr, M. le procureur général me fit l'honneur de me venir voir, sur le bruit qu'il eut d'une abstinence extraordinaire dont je me macérais depuis quelques jours. Il me parla avec des civilités et commanda très-expressément à ceux qui avaient charge de moi de me gouverner avec toute la douceur que la nécessité de leur devoir me pouvait faire espérer. En cela, il a été toujours très-mal obéi; car ces gens-là, sans se contenir même dans la rudesse permise aux guichetiers les moins humains, ont outre-passé la félonie des hommes les plus barbares. Je ne saurais, aveyc le respect que je dois à Votre Majesté, lui dépeindre l'horreur ni du lieu ni des personnes dont j'étais gardé. Je n'y avais de la clarté que d'une petite lampe à chaque repas; le jour y éclaire si peu, qu'on ne saurait discerner la voûte d'avec le plancher, ni la fenêtre d'avec la poKe* Je n'y ai jamais eu de feu;
aussi la vapeur du moindre charbon, n ayant là dedans par oii s'exhaler, eût été du poison. Mon lit était de telle disposition, que l'humidité de l'assiette et la pourriture de la paiJle y engendraient des vers et autres animaux qu'il me fallait écraser à toute heure. Divers prisonniers qui ont été çà et là avec npi, s'ils en sont sortis pour vivre, peuvent vérifier mes plaintes. Pour un témoignage plus manifeste de la fureur extraordinaire qui les animait contre moi, c'est que, durant tout le temps d'une si dure captivité, où toute sorte d'objets de frayeur et de peine me tenaient toujours en nécessité de consolation, il ne me fut jamais permis de communiquer avec un religieux, ni de me faire donner un chapelet. Il semblait qu'on eût pris à tâche de me faire périr le corps et l'âme; mes accusateurs faisaient retentir les églises de médisances dontl'hûtel de Bourgogne eût été scandalisé.
« C'est alors, sire, que le père Guçrin fit un voyage exprès en Bretagne pour suboinér des témoins contre moi ; luimême a eu l'audace de déposer, mais il n'a osé soutenir là confrontation. Le père Margestant, supérieur des jésuites de Paris, après m'avoir dit plusieurs injures dans son collège, s'en alla solliciter M. le lieutenant civil pour faire donner mainlevée aux imprimeurs de ce ramas de bouffonneries et d*impiélés de Garassus, que j'avais fait saisir. Le père Voisin a été chez plusieurs de mes juges demander ma morl pour la défense de la Vierge et des saints, dont il leur recommandait la cause. Et voilà, sire, tout le fondement de ces crieries imprudentes dont ils ont si longtemps agité mon innocence, voilà tout ce que ce long travail de persécution a pu produire contre moi.
« J avaisfaitun \ivre deY Immortalitéde Vâme qui rendait raison de ma créance. Cela était dangereux pour un étourdi
168 LA PÉGUEUëSSE
OU pour un méchant; mais, moi qui avais l'esprit tendu à ma justification, et qui pour ne m*égarer n'avais autre chemin à suivre que celui delà vérité, je répondis que je n avais point composé ce livre-là, que c'était un ouvrage de Platon, que je l'avais traduit sans m'éloigner du sens de Tauleur, et que ce n'était point par où je rendais raison de ma foi; que, pour montrer que j'étais chrétien, j'allais à la messe, je communiais, je me confessais. On m'allégua quelques passages de ce traité, dont je me suis entièrement justifié.
(( Saint Augustin, qui ne parje jamais de Platon sans admiration, m'a fourni de quoi faire approuver la peine que j'ai prise en cette traduction. Après l'examen de cette version ou paraphrase sur l'immortalité de l'âme, on ne me trouva convaincu, je ne dis pas, sire, d'une impiété, mais non pas seulement de la maindre irrévérence contre rÉglise.
« Les libraires ont imprimé ensuite de ce traité quantité de mes vers, avec les ignorances que j'y ai laissées et avec les crimes que mes ennemis y ont ajoutés. J'ai éclairci la cour de tout ce qui était de ma composition et rendu toutes mes pensées manifestement innocentes.
« On m'apporta d'autres faits sur la prose d'un second tome imprimé en mon nom ; mais je fis voir clairement Timpertinence des accusateurs, qui, par des subtilités scolastiques, avaient embrouillé le sens de mes écrits, et, dans leur mahce aveugle, pensant profiter de mon peu de mémoire, ils produisaient des périodes imparfaites en des choses où le mécompte d'une syllabe peut, d'une pensée innocente, faire un crime.
« On me présenta un livre intitulé le Parnasse des vers satiriques^ dont j'étais accusé d'avoir compilé les rapsodies pour les mettre en vente. J'apportai pour ma défense
LA P Ë G U E R E S S £ lOU
la sentence du prévôt de Paris, obtenue contre les imprimeurs. Je croyais avoir fini les interrogatoires qui furent de trois journées et m*attendais à jouir du privijége d'un peu d'élargissement qu'on ne me pouvait refuser, selon les formalités du palais; mais l'hypocrisie effrontée de ceux qui sollicitaient ma mort avait rendu mon affaire de telle importance et fait estimer ma délivrance si dangereuse, qu'il fallut donner haleine aux calomniateurs, et leur accorder la licence de redresser les embûches que j'avais évitées jusque-là. On me remit dans le cachot pour quatre mois, durant lesquels les guichetiers me continuèrent leurs inhumanités avec tant d'excès, qu'on eût jugé qu'ils craignaient plus mes ennemis qu'ils ne respectaient leurs maîtres. A la seconde attaque, qui fut de quatre journées en nouveaux interrogatoires, on me représenta plusieurs manuscrits et de mes amis et de moi, où il ne se trouva. Dieu merci, non plus de crime qu'aux accusations précédentes.
« Me voilà donc délivré de ces chahies odieuses; mais le soleil m'est moins doux qu'autrefois : je suis banni de la cour. »
Le roi ne répondit pas au poète. Mais, quelques jours après que cette lettre eut été remise à Louis XIII, le duc de Montmorency vint avertir Théophile que le roi daignait lui accorder la grâco^ d'habiter encore la France, sinon Paris.
— Mon château de Chantilly vous est ouvert, dit le duc au poète.
— J'irai y mourir, répondit Théophile comme saisi d'un pressentiment. Mais je veux aller dire adieu au pays de ma mère.
Il n'osa dire tout haut : au pays de Marie et de Dafné,