‹ La pécheresseChapitre 10 sur 18 · LA P Ë G II E R E S S E · texte numérisé non relu

LA P Ë G II E R E S S E

les siècles des esprits inquiets qui vont en avant, vers l'aube encore douteuse. Je crois fermement en celui qui est là-haut, mais je Taime dans ses œuvres comme dans le ciel. Je suis sûr que le souffle qui réveille le pampre au printemps, c'est le souffle de Dieu. Tout, ce que je vois avec amour est un autel où j'adore la Divinité :.la javelle qui tombe sous la faux, comme la créature dont le cœur bat sous la passion.

« Je traçais les dernières lignes démon histoire, quand un bruit de voix s'est fait entendre à la porte du cachot. Les gardes m'ont averti qu'une femme voulait entrer; je les ai suppliés de la laisser passer, et, plus humains sans doute que les autres jours, ils n*ont pas résisté. Je ne puFs vous dire quelle immense joie noyait mon âme, quelles délices et quels ravissements je ressentais en moi! Une femme! un soleil dans les ténèbres. Un damné, plongé dans les flammes infernales, verrait avec moins de bonheur descendre vers lui un ange, un messager de Dieu.

« Or, cette femme s'avança silencieusement vers ma lumière, et, dès qu'elle entrevit ma figure si pâle et si amaigrie, elle tendit les bras et tomba devant moi. C'était Hélène; je la reconnus à son front vaste et à ses grands sourcils. Elle me sembla singulièrement sombre; ses vêtements révélaient une opulence déchue : ils étaient riches mais fanés.

a ^ Il y a quelque nouveau drame en sa vie^medis-je

en la contemplant; l'amour a encore passé dans son cœur.

I Hélène tressaillit tout à coup. Je Tavais attirée à moi ; elle releva lentement la tête.

( — Que ne m'avez-vous laissée mourir il y a dix ans ! me dit-elle d'une voix coupée de sanglots.

€ Sa tète retomba.

c — Vous avez fait une mauvaise œuvre ; vous avez renversé mon échafaud; je viens vous prier à genoux de le relever. Il faut que je meure ! Je suis allée criant partout que j'étais une grande coupable, que j'avais élouffé mon enfant; nul n'a voulu m'entendre, tous m'ont dit que j'étais folle, tous ont ri de mesaffreuses confessions. Ayez pitié d une misérable criminelle qui se débat contre la vie, qui appelle la mort à grands cris, mais qui n*a point Ja force de se tuer. Allez, courez, cherchez des oreilles qui écoutent, des juges qui condamnent.

c Hélène me regarda.

« — Mon Dieu ! j'oubliais déjà que vous êtes dans un cachot, j'oubliais que vous souffrez aussi.

c Hélène se tut.

c — Hais vous n'avez pas ëtouflé votre enfant, repritelle; vous n'avez pas...

« La criminelle sanglota encore.

c — Hélène, lui dis-je, quelque nouvelle catastrophe a troublé votre vie.

Elle se cacha la iéte.

« — Je suis la proie du mal; un démon me poursuit sans relâche; son regard me fascine et m'attire.

« — Hélène 1 Hélène! je sais votre histoire d'autrefois; j'attends la fin de la confession.

i — Vous en savez déjà trop. N'ouvrez plus l'oreille à

ma voix; laissez en mon âme toutes les choses tristes qui

y sont enfouies; ne faites pas saigner les plaies.

i58 LA PÉCHERESSE

« — Hélène, c'est un frère dans le malheur qui vous parle et qui vous écoute. ^ '

« Il y avait dans ma voix et dans mon regard une prière qu'Hélène ne pouvait combattre.

« — Oui, me dit-elle, je vous ai confié le commencement d'une mauvaise vie, vous saurez la fin.

« Elle essuya ses larmes et parla ainsi :

« — Le duc de Montmorency m'avait accueillie dans son châtçau ; la duchesse était une amie pour moi. J'aurais dû trouver le calme et le bonheur près d'elle ; mais les remords et l'ennui me poursuivaient sans relâche, mais l'amour de mon amant me ravageait toujours. H vint un temps où je regrettai de ne point être morte, un temps où je voulus mourir. Je me souviens de certaines soirées que je passais autour de l'étang de Chantilly, le regard plongé dans l'eau. C'étaient de tristes soirées; le soleil se couchait dans un lit de pourpre : je croyais voir un lit de sang ; le vent agitait les feuilles ; je croyais entendre les plaintes de mon enfant. J'avais de violents désirs de me jeter à l'eau; je ne fus jamais assez forte: les touffes de joncs arrêtaient mes pieds, les branches des saules retenaient mes mains. Un jour pourtant, aux pieds de la vierge Marie, je fis le solennel serment de me noyer, de me pendre, de mourir. Avant d'accomplir cet horrible serment, je voulus revoir une dernière fois le pays de mes amours : c'était au temps où les bruyères sont fleuries; je voulus dormir encore dans les bruyères. Je sortis à la hâte de Chantilly; je suivis la rivière, et, deux jours après, je vis Taiguille du clocher que j'avais vue tant de fois. Je n'osai point entrer au village; je m'assis sur une berge aride que la rivière baignait dans Jes grandes pluies, je perdis mon regard dans les flots bleus qui renversaient à mes pieds un bouquet de fleurs d'or ; la nuit tombait

et couyrait de deuil ma solitude profonde; les eaux se teignaient de couleurs lugubres; les fleurs d*or penchaient leurs têtes et disparaissaient. Une affreuse tristesse me remplit le cœur; le délire m*éblouit; je fis quelques pas sur la berge et je me précipitai; mais un bras saisît ma robe : c'était le bras de mon amant... et je ne mourus point...

(' Tje souvenir agita singulièrement Hélène. Elle poursuivit :

t — Cette aventure doit vous paraître romanesque ; que n'est-ce un roman, mon Dieu! Mon amant péchait à deux pas de moi : des touffes d*osier me Tavaienl masqué. A la vue d'une femme qui tendait les bras avec délire, d'une femme qui semblait suspendue au-dessus de la rivière, il avait laissé ses hameçons, il était accouru. Vous m'avez sauvée de la potence, il m'empêcha de me noyer. Quand il vit que j'étais Hélène, il s'agenouilla devant moi, il me supplia d'avoir pitié de lui, il me baisa les pieds. Ses baisers me rendirent la force de marcher dans la vie ; son amour repoussa la mort. Il me dit que je serais indignement chassée du village si j'y rentrais; nous fûmes à quelques pas delà, dans le château d'un de ses amis qui voyageait ; nous passâmes des heures de joie en ce château; mais ce n'était plus ce doux et calme amour d'autrefois, ce n'étaient plus ces ravissantes mélodies qui nous enivraient; c'était quelque chose de farouche et de terrible . Une voix du ciel me criait toujours dans nos erpbrassements : « Il y a du sang entre vous! n Quand le maître du château fut de retour, mon amant lui ouvrit ma porte et lui dit : « Voilà ma maîtresse, une johe fille, n'est-ce pas ? » Je tombai morte sur les dalles. Vous savez que j'ai un frère : mon frère était devant moi ; le vagabond était devenu marquis de Saint-Pierre.

« — Le marquis de Saint-Pierre ! m'écriaî-je. 4

« — Vous connaissez mon frère ? me dit Hélène. \ « — Robert de Saint-Pierre! il était temps de mourir f — Robert de Saint-Pierre ! vous avez vu Robert di Saint-Pierre ? vous avez vu mon père ? ,

f Je racontai à Hélène la vie et la mort du vieux poète. (( — Oui, dit-elle, il était temps de mourir; au moinii il n'a pas vu les infamies de ses enfants ; car, vous Tignoij rez encore, mon frère fut aussi coupable que moi. L'ami de mon amant était mon frère ; le fils naturel de Robert de Saint>Pierre avait ramassé des titres de seigneurie e| s'était mis en possession du château délaissé. Dans le$ loisirs d'une vie opulente et dissipée, l'ingrat avait oublié sa sœur mendiante; et, quand je tombai morte à ses pieds, quand mes traits lui rappelèrent que ma mère avait eu deux enfants, au lieu de s'émouvoir de pitié, il lui prit une rage violente ; il me croyait morte ; mon apparition renversait la plus chère de ses espérances. «Une sœur! une sœur flétrie ! dit-il en grinçant les dents ; une sœur qui est maîtresse d'un gentillâlre ! infernale rencontre ! » Ces indignes paroles résonnent toujours à mes oreilles. Il craignit que mon amant ne révélât ce secret ou ne confiât l'amour de sa sœur, et, pendant que j'étais évanouie, il le fit enfermer; quand je revins à moi, il me dit que mon amant était parti sans retour ; je dévorai mes larmes en silence; il essaya de me faire bon accueil; il me dit que j'étais sa sœur bien-aimée et me parla de notre mère avec une feinte sensiblerie. Le lendemain, le hasard, ou plutôt l'amour, me conduisit vers la prison de mon amant; j'embrassai les genoux de mon frère, je le suppliai de déchaîner sou captif; je lui promis de fuir et de ne jamais reparaître. Dans ma prière, j'avais saisi sa main; j'y appuyai mes lèvres, et, quand je levai le regard

four lire notre arrêt dans ses yeux, je fus effrayée du feu

Urange...

* (( Hélène se tourna vers moi.

> « — Vous avez compris, n'est-ce pas? me dit-elle avec égarement.*

« Je ressentis une froide horreur.

> t( — Vous avez compris que ce n*était pas un amour fraternel...

> a Hélène frissonnait.

^ a — Non, c'était un amour frénétique, dont j'aurai toujours peur et dont je frémis encore. Mon frère me promit la grâce de mon amant, mais à une condition révoltante ; je le repoussai avec dégoût ; le lendemain , mon amant fut surchargé de chaînes et mon frère me crut domptée; je le repoussai toujours, de plus en plus indignée. Le lendemain, il m'avertit que mon amant mourait de faim. Je pouvais le sauver : il mourut. Mon frère fut assez barbare pour me traîner dans la prison à l'heure de sa mort; je n'essayerai pas de vous^peindre les tristesses de ce tableau, je me sens à peine la force de vous parler de mes luttes. mon père, 6 ma mère, quels misérables enfants sont les vôtres !

« Hélène laissa tomber ses bras avec désespoir. « — Quelle affreuse destinée, Hélène ! La débauche et la misère ont tué voire père et votre mère ; l'amour a tué votre enfant et votre amant.

« — Et le remords tuera le frère et la sœur, f — Et que se passa-t-il encore au château de Saint- Pierre?

« — Quand je vis mon amant mort, je me jetai sur mon frère comme une lionne : la furie me rendait forte, je lui déchirai les joues, j'essayai de l'étrangler. Que vous diraije? je m'enfuis du château de Saint-Pierre, je courus chez

le prévôt de la province, je lui disque j'avais étouffé mon enfant et que je devais mourir : le prévôt me crut folle et me chassa. J'allai dire mon crime ailleurs, on me crut toujours folle, on ne voulut jamais me croire criminelle. Vous seul savez que j'ai mérité la corde, vous seul pouvez relever ce que vous avez renversé; puîs-je rester en ce monde, où je suis déchirée de remords, où je suis pourchassée d'un horrible amour, dans ce monde où j'ai vu mourir mon amant, où j'ai commis un crime horrible? Non, il faut que j'aille ailleurs, fût-ce aux enfers !

« La malheureuse était dans une grande agitation.

« — Priez, Hélène, lui dis-je.

(( Elle secoua la tête.

« — Je n'ose plus, me répondit-elle avec une voix pleine de larmes.

« — Croyez en la miséricorde de Dieu ; quelque temps encore, et vos souffrances seront calmées. Je suis plus misérable que vous ; je suis déjà mort, puisque j'ai déjà perdu toutes les douces choses de la vie : la lumière, la musique, les parfums. Je me résigne pourtant, je prie, je pleure, j'espère toujours.

i — Priez , pleurez , espérez; nfiais par pitié faites que je meure.

« Hélène avait les yeux hagards.

« — Je suis donc bien faible, reprit-elle, puisque je ne puis me tuer?

« Elle se leva tout à coup et regarda la muraille.

« — Non, non, mon sang vous épouvanterait.

a La pauvre fille se voulait briser la tête.

« — Adieu, me dit-elle, adieu ! car je sens que je deviens folle et j'ai peur de moi. Il me reste une ressource, je vais aller me jeter aux pieds de Louis XHI; il

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m'a fait grâce de la mort, je le supplierai de me faire grâce

de la vie.

« Je retins Hélène, qui reprit d'une voix ferme : « — Attendez la mort; moi, je cours au-devant d'elle.

« Les malheurs d'Hélène réveillèrent mes angoisses ci me plongèrent dans un abîme de tristesse : je contemplai par toutes ses faces ma mauvaise vie ; je me souvins avec frayeur de mes jours de volupté; je maudis les routes trompeuses qui m'ont égaré, je maudis la pécheresse qui a détourné le cours limpide de ma vie pour l'entraîner aux flots mugissants de la débauche ; je maudis Dafné qui a perdu mon âme et mon corps, car je ressentirai les flammes du bûcher et celles de l'enfer, si Dieu et Louis XIII n*ont pitié de moi. Oui, je maudissais Dafné, quand Dafné se glissa dans mon cachot.

(( Je la repoussai avec rudesse.

« — Dafné, lui dis-je, je ne veux plus vous voir, je vais mourir bientôt, ne troublez pas ma dernière heure.

( Dafné tomba agenouillée devant moi.

« —C'est une pécheresse repentante qui est à vos pieds ; ce n'est plus Dafné qui cherchait le plaisir, c'est Dafné qui se réfugie dans la religion, qui pleure sur ses fautes, qui prie Dieu pour vous et pour elle.

« — Dafné, nous avons marché trop longtemps ensemble, n'allons pas plus loin.

fl — Je vous Tai déjà dit, je ne suis plus la coquette

ni la voluptueuse, je suis une pauvre femme qui se repent.

« — Ce n'est point ici qu'il faut implorer Dieu : allez devant l'autel, allez dans le sanctuaire, sous les yeux de Marie et du Christ; c'est là qu'il faut prier!

c Toujours agenouillée, Dafné leva vers moi ses grands yeux humides; je me sentis frémir, Tamour corporel m'ê- (reignait encore. %

* — Dafné, fuyez ! fuyez !

< — Théophile, nous avons offensé le ciel ensemble, prions ensemble.

« La pécheresse me saisit les mains et je tressaillis. « — Fuyez ! fuyez ! car la souvenance va me perdre; ne me faites point ressouvenir. '

< Dafné priait la Vierge. Je la regardais avec une singulière agitation, oubhant qu* elle pressait mes mains; mais son cœur, qui palpitait, m'avertit que j'étais en danger.

« — Dafné, songez que je n'ai plus que peu de jours à vivre.

« La pécheresse poursuivit sa prière et me regarda avec plus d'ivresse que d'extase.

« — Vous êtes l'ange du mal, Dafné.

« Je sentis ses bras de serpent sur mes épaules ; je voulus la repousser encore : ses mains enchaînaient mes bras, sa bouche cherchait mes lèvres. La sirène fut victorieuse : elle était pécheresse encore et non point repentante.

« — Et tu croyais, me dit-elle, que je venais prier ici? Dafné na se repent pas : sa prière, c'est le plaisir; j'ai menti ; ne me condamne pas, Théophile, je voulais te faire oubher les ténèbres de ce cachot, je voulais te délivrer un instant des douleurs qui te déchirent.

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« — Dafné 1 m*écriai-je, j'ai tout oublié ! tes yeux m'ont rendu la lumière. Je n'ai pas vu mon cachot, je n'ai vu que toi. Hais d'où viens4u?

< Dafnè me baisa la main et s'enfuit.

f Que vous dirai-je encore, madame? vous savez tout, je TOUS ai confié ma faiblesse et mon orgueil, mes fautes et mon repentir. Je regrette que mon esprit, un peu fantasque, ait jëlé des scènes bouffonnes sur un fond si triste; je regrette aussi d'avoir offert à vos yeux trop d'images ardentes et trop de marbres à demi drapés; mais j'ai voulu dire tout. J'ai vu la débauche du vin, j'ai saisi ses formes enluminées ; j'ai vu la volupté corporelle, j'ai parlé de son délire. Je pouvais abréger mon récit, en taisant les fanfaroimades de Brizailles, les vaines coquetteries de Charlotte; mais Brizailles et Charlotte ont touché ma vie de si près et leurs amours me rappellent un temps si doux ! Je les aime, car ce sont de joyeux amis qui m'ont souvent égayé. On se souvient toujours avec charme de ceux-là qu'on voyait à vingt ans,

« La fin de mon histoire vous est connue, madame ; tout Paris, toute la France sait pourquoi je suis dans cet affreux cachot. Après m'avoir accusé d'athéisme, on m'accuse d'être un homme de mœurs perdues; on m'accuse d'être auteur du Parnasse satirique^ ce recueil de vers hardiment touchés qui rappellent les nudités de l'antique. Je n'ose défendre mes mœurs; mais je ne suis pas athée, Dieu le sait 1 le Parnasse satirique est l'œuvre commune de tous les poètes de ce temps. Je pourrais démasquer mes accusateurs; mais je serai vengé s'ils viennent à mon supplice, car, s'ils entourent le bûcher qui me dévorera, ils trembleront plus que moi-même : les flammes seront pour eux un présage d'enfer^ Vous savez

que j'ai passé six mois d'exil dans unelle de l'Océan comme

Ovide en Scythie; vous 'avez peut-être lu mon od^ au roi :

Celui qui lance le tonnerre,

Qui g-ouvernc les éléments,

Et meut avec des Iremblemerfts

La grande masse de la terre :

Dieu qui vous mit le scepti^e en main,

Qui vous le peut ôter demain,

Lui qui vous prête sa lumière,

Et qui malgré les fleurs de lis

Un jour fera de la poussière

De vos membres ensevelis ;

• Ce grand Dieu qui fit les abîmes

Dans le centre de l'univers, Et qui les tient toujours ouverts A la punition des crimes, Veut aussi que les innocents A l'ombre de ses bras puissants Trouvent un assuré refuge.

Et ne sera point irrité Que vous tarissiez le déluge Des maux où vous m'avez jeté.

J'ai choisi loin de votre empire Un vieux désert où des serpents Boivent les pleurs qije je répands, Et soufflent l'air quf^je respire.

Dans l'eflroi de mes longs ennuis, Je cherche, insensé que je suis, Une lionne en sa colère Qui, me déchirant par morceaux, Laisse mon sang et ma misère *> En la bouche des lionceaux.

« Avant sa visite en ma prison, j'avais revu Dafné près de la fontaine des Innocents, le jour où je fus jeté dansée cachot. Elle était avec le comte de Saint-Luc dans un magnifique carrosse ; je tendis mes bras vers elle, et elle

déchira ses fleurs, et elle arraoba ses parures, et elle jeta tout au peuple qui me servait d'escorte.

« Je n'ai jamais revu Marie; Marie, la seule joie de mon âme, Marie, que j'adore toujours comme Dieu. Mais il ne s'est pas passe de jour que je n'aie songé à elle ; il ne ^ est pas passé de nuit que sa souvenance n'ait caressé mon âme. Je vais mourir avec l'espoir de la retrouver au ciel; car, si elle n'est pas morte, son âme n'est-elle pas déjà là-haut?

tf Vous le voyez, nul homme n'a aimé ni soutTert plus que moi ; banni du royaume, exilé daiis des climats sauvages, j'ai senti toutes les étreintes du malheur; l'envie m'a sans cesse pourchassé, et depuis longtemps une main de fer s'est appesantie sur moi; j'avais des désirs plus grands qile le monde, ces désirs m'ont dévoré; j'avais mie famille, elle m'a maudit, elle s'est éteinte loin de moi; j'avais des amis, ils m'ont perdu ! J'ai quitté la terre d'exil pour la prison; je quitterai la prison pour la tombe. Ohl que j'étais fou de m'enivrer du vin de l'amour et de tendre la main vers la couronne des poètes ! Volupté, Poésie, vous êtes des amies perfides : la douleur vous suit de près.

« Je ne vous parlerai plus de mes souffrances dans ce cachot. Je n'y dors point; la nuit, ma couche est toute sanglante, puisque c'est la couche de Ravaillac. J'y suis toujours tourmenté d'apparitions funèbres : tantôt c'est le régicide qui me raconte ses tortures ; tantôt c'est la Mort qui me tend ses bras noirs ; tantôt c'est le démon qui veut me précipiter dans le gouffre éternel. Je n'ose lever les Qiains, je me crois entouré de flammes et de serpents. J'avais deux amis poètes : l'un m'a oublié et l'autre m'a trahi.' Je jette son nom à la vengeance, celui-là se nomme Balzac.

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a Des bruits confus in*avertissent qu'avant un mou tout sera fini. Que dirai-je à Dieu, si Dieu me demande c€ que j'ai fait de ma vie? Cela m'effraye, car mon repentir n'a point effacé mes fautes; d'ailleurs, je ne sais pas me repentir; une vague volupté m'entraîne, une fatale rêverie berce mon âme et l'enivre ; mon âme est semblable à ces oiseaux insouciants qui écoutent l'orage, mais qui chantent toujours.

« A cette heure, elle a pris sa volée ; elle traverse les champs de l'Âgénois, elle effleure les montagnes, elle se repose à l'ombre des forêts, elle s'enivre aux parfums des cheveux de Dafné, elle retrouve le ciel dans les yeux de Marie...

« Mais la voilà qui s'arrête à la Grève, au*dessus du bûcher qui s'allume pour moi. »

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