MON AME
— Hélas ! dit Théophile, les douces caresses de Dafnè n'ont peut-être pas eu pour moi le charme que celte clochette fanée et ce mauvais vers ont eu pour Marie. Où donc est l'amour? L'amour est-il un souvenir ou une espérance? est-ce une volupté de l'âipeou des lèvres? Est-ce Marie? est-ce Dafné?
Le feu qui s'allumait tira Théophile de ses réflexions ; il glissa la croix à son cou et se retourna vers Marie, qui dormait toujours. Il pria l'hôtesse de la veiller comme sa fille et sortit dans le dessein de s'aventurer encore au château; il retrouva dans la salle d'entrée Bmzailles qui s'était remis à table et qui dévorait à belles dents une seconde oreille de sanglier.
— OuQ fais-tu donc là, maraud? lui cria-t-il en fureur»
LA P Ë G II E R E S S E * iOl
— Hélas ! dit le bonfTon, je n'ai d'autre distraction que \ d'ensevelir ces oreilles malsaines.
Théophile voulait se fâcher, mais il savait que Brizailles riait de ses colères ; il se contint et lui dit de le suivre. ! Le bouffon fit la plus piteuse grimace du monde vers son souper, si souvent interrompu ; il se promit bien d'interrompre Théophile la première fois que le poète récite-' rait une ode ou un sonnet. Il alluma la dernière lanterne de rhôtellerie et marcha devant son maître en sifflant un vieil air de chanson basquepour se rassurerlui-méme; mais plus il approchait du château, plus son sifflement s'affaiblissait; près d'arriver sous l'arcade, ses pieds, s'arrêtèrent malgré lui ; il ne songea plus à siffler, il attendit Théophile.
— Eh bien, marche donc, lui fit le poète.
— A vous les honneurs, mon cher maître !
— Marche ! marche !
— Je ne me permettrai jamais cette impolitesse.
Théophi^e, impatienté, prit la lanterne et passa ; il remonta le perron et pénétra dans tous les recoins de la vaste solitude : mort et sflence partout. Brizailles le suivait pas à pas, et, quoiqu'il fût peu catholique, il se signait à toute minute et ne regardait que les aiguillettes de son maître, tant il avait peur de voir encore quelque terrible chasseresse.
Théophile ne trouva que son ombre dans le château de Pansy. A son retour à l'auberge, Marie lui dît qu'elle avait vu apparaître l'ombre éplorée de Dafné :
— Oui, j'ai vu Dafné. J'ai poussé un cri d'effroi ; un pareil Qri m'a répondu. Le vent a éteint la lumière. Le vent jetait mille clameurs funèbres ; je suis tombée évanouie, croyant voir passer la mort dans ce château qu'elle a dépeuplé, car, vous le savez, il y a vingt ans, ma mère comptait onze enfants*
— En effet, dit Théophile rêveur, peut-être Dafné estelle au château.
— Non, c'était une apparition. Hais nous la verrons bientôt, car les visions sont comme les pressentiments.
ni
Marie jura de ne plus rentrer au château de Pansy, et, le lendemain, Théophile remmena à Sainte-Radegonde; le soleil, tiè.de encore, buvait la rosée qui blanchissait les champs; de longues vapeurs traversaient l'espace et se perdaient dans un flot de nuages groupés au-dessus de la montagne. Marie, toute chancelante, s'appuyait sur le bras de Théophile et penchait sa tête abattue. Us prirent un détour pour échapper aux bénédictions des paysans ; ils passèrent sur le bord du cimetière: Le regard errant de Théophile s'arrêta sur la maison de maître Jacques.
— Chat angora, lévrier blanc, Isaure, où êtes-vous? dit-il tout haut. Tout passe et s'enfuit.
Et comme il voyait le Christ veillant toujours sur les morts :
— Dieu seul reste!
Marie essuvait des larmes.
— Vous pleurez, Marie?
— Je pleure ma mère assassinée par les huguenots. Passons vite !
Ils descendirent la montagne par le Bois-aux-Grives; ils cherchèrent en vain la mousse où dormait autrefois Marie et le niûrier touffu qui l'ombrageait; un éboulement avait tout recouvert. Us traversèrent tristement la vallée; le
platane n'y était plus, la charrue avait sillonné le promenoir des ormeaux.
— Hélas ! dit Marie, que sommes-nous donc venus revoir ici?
A leur arrivée^ les portes du château s'ouvrirent à deux battants.
— Enfant perdu, vous voilà donc enfin? dit à Théophile sa vieille tante.
— Mon père ! mon frère ! s'écria 1%éophile.
La vieille tante montra le ciel du doigt.
— Nous sommes les débris de la famille.
— L'ange destructeur a passé sur ce château.
— Oui, mon enfant! Et tu seras bientôt seul, je me sens mourir tous les jours !
— Oh ! s'écria Théophile, la terre d'exil et la nuit du cachot étaient moins tristes pour moi que ce château dépeuplé. Quelle route fatale ai-je donc suivie ?Dafné,Dafné, ma vie fut un jouet pour vous ! Je vous ai sacrifié les douces joies de la famille; je vous ai sacrifié la poésie de ma jeunesse, car la poésie n'accompagne pas les cœurs perdus ; elle reste au pays natal.
La tante de Théophile connaissait de longue date la famille de Vertamond. Elle accueillit la religieuse comme un de ses enfants ou plutôt comme une sœur de Théophile.
Les premiers jours se passèrent en promenades; le poète revoyait les bois, les coteaux, les prairies qu'il aimait tant ; les cerisiers avaient de beaux panaches rouges; les trembles secouaient leurs feuilles argentées ; les pins balançaient leurs noires chevelures; mais les yeux de Théophile ne s'arrêtaient que sur les collines arides.
— Où ètes-vous, ombrages de ma jeunesse, bruyères fleuries, mousses soyeuses, claires fontaines, où êtes- .vous?
i94 LA P Ë'G H E R S S S K
Un Jour, il venait de s'asseoir avec Marie sur le bord d'un chemin sans verdure; il répétait le même cri de désespoir, quand sa vue s'arrêta s^r la religieuse. C'était le matin, Marie n'avait guère dormi la nuit; la pâleur altérait ses joues, ses lèvres avaient perdu leur éclat pénétrant, quelques rides malveillantes coupaient son front.
— Qu'est devenue sa beauté? murmura Théophile. Et le soir son cri fut plus long et plus triste; après les
ombrages, les bruyères, les mousses et les fontaines, il regretta mademoiselle de Yertampnd, la jeune et adorable châtelaine de seize ans, car la religieuse était une autre femme.
Le lendemain, un voile tomba de ses yeux.
— Hélas ! s'écria-t-il, la nature est toujours belle, les ombrages sont toujours doux, les bruyères fleurissent encore, ces champs ne sont pas déserts, mais je n'aime plus !
Un jour, la vieille tante se mit à raconter son histoire à ^arie. Théophile, qui savait les plus légers détails de cette histoire assez vulgaire, sortit et les laissa seules; Depuis la veille, il désirait ardemment revoir la mvstérieuse fontaine du Bois-aux-Grives ; il avait soif de l'eau claire et glaciale qu'elle versait éternellement à travers l'herbe.
Il allait passer sous * les grands chênes qui l'ombrageaient, qnand il s'arrêta tout d'un coup à la vue d'une femme assise sur la roche et regardant tristement couler l'eau.
C'était Dafné.
La pécheresse était vêtue d'une robe fanée ; les ronces du Bois -aux -Grives avaient déchiré ses souliers, les sorbiers avaient arraché sa coiffuve. Ses joues pâlies accusaient de grands ravages : la volupté l'avait flétrie.
— Dafné! s'écria Théophile, Dafné triste !
Elle leva la tête, et vint se jeter dans les bras du poète.
— Que faites-vous ici, Dafné?
— Je pleure.
— Vous pleurez ?
— Oui, car je me souviens que j'ai été jeune et que j'ai élé belle : je pleure ma jeunesse et ma beauté.
— Vous êtes jeune encore, vous êtes belle toujours ; mais pleurez, les larmes sont la parure des yeux.
— Je ne suis pas vieille? je ne suis pas laide ? Dafné se jeta au cou de Théophile.
— Âh ! toi, tu ne désenchantes pas !
Dafné baissa la tête et demeura pensive; puis elle se rapprocha de la fontaine, pencha gracieusement sa tête et se mira.
— Est-ce que mes joues ont cette pâleur livide?
— Tes joues sont toujours fraîches, mais l'eau décolore tout.
Dafné parut douter.
— Est-ce que mes yeux n'ont plus d'éclat?
— Le feu s'éteint dans l'eau.
La pécheresse se tourna vers le poète.
— Point de mensonge, point de pitié; suis-je laide? suis-je belle?
Théophile cacha ses larmes.
— Vous êtes belle, Dafné.
*^ le n'ai pas entendu*
— Vous êtes belle ! vous êtes belle !
Dafné étreignit violemment Théophile.
— La vie n'est donc pas fermée pour moi ; il y a donc encore des roses à ma couronne! Depuis quelques jours les épines déchiraient mon front. Je ne suis pas vieille, je puis aimer; je ne suis pas laide, je puis encore être aimée... Je t*aime, Théophile.
— Je t'aime, Dafné.
— Le premier amour ne s'éteint jamais, dit Dafné radieuse.
— Hélas ! dit tristement Théophile, l'amour terrestre se réveille toujours.
Dafné se pencha encore au-dessus de l'eau et demeura quelques minutes en contemplation.
Théophile alla s'asseoir à deux pas de la fontaine, sur des feuilles rougies que le vent avait balayées du versant de la montagne; l'amour qu'il croyait éteint à jamais le tourmentait encore ; le regard pénétrant de Dafné le brûlait déjà ; il lui semblait que la pécheresse n'avait pas cessé de Tétreindre. La volupté reparaissait à ses yeux avec tous ses prestiges ; il ne pouvait se soustraire à sa fascination, il ne pouvait détourner la vue de ses charmes enivrants; il se souvint de leurs jours de joie, de leurs embrassements, de leurs folies. Et quand Dafné vint s'asseoir prés de lui, il l'embrassa avec sa belle passion des vingt ans.
— Dafné, Dafné, ne me faites pas retomber sur la terre, ne m'arrêtez pas dans mon vol, ne courbez pas mon ivresse.
Théophile et Dafné se regardaient avec des yeux baignés d'amour.
— Quelle étrange idée t'a conduite ici, Dafné?
— ! Le désespoir. Quand le malheur nous frappe, il s'é-
LA PÉCHERESSE i07
veille en nos âmes un cher souvenir qui déploie à nos youx toutes les beautés de notre pays et qui nous attire à la maison natale. La repentance aussi me poussait dans ma patrie ; je voulais expier mes fautes aux pieds de la sainte de Pansy; je voulais prier où j'avais prié dans ma jeunesse; mais la repentance est une lâcheté, on ne doit pas rappeler Dieu dans une âme troublée et perdue d'amours profanes.
Dafnè glissait entre ses doigts une petite croix de buis toute pareille à celle de Marie ; elle la portait à ses lèvres avec insouciance, ses regards s'arrêtaient souvent sur le revers. Théophile suivait cette croix des yeux, avide de savoir ce qu'il y avait de mystérieux sur le revers ; dans un mouvement involontaire, il la saisit et découvrit Vaimant qui attirait Dafné ; c'était un petit miroir ovale incrusté dans le buis. Dafné demanda sa croix.
— Voyons, dit Théophile, sans s'inquiéter de sa demande, voyons ce que renferme celle-ci. Hélas! cène sont sans doute pas des fleurs desséchées.
— Elle ne s'ouvre pas; dit Dafné, c'est une croix taillée dans la sainte Beaume; je la porte sur mon cœur pour ne pas oublier que Dieu a beaucoup pardonné à Madeleine.
Théophile entraîna Dafné au château. A leur entrée, Bnzailles, assis entre la vieille tante et Marie, leur débitait mille fanfaronnades imaginées; la vieille tante souriait aux gais récits de Brizailles, Marie semblait étrangère à ce qui se passait autour d'elle.
Les deux séenkvs furent moins heureuses que surprises de se revoir; elles s'embrassèrent avec une froideur qui révolta Théophile.
Marie, Dafné, le poète, la vieille tante et le boufTon passèrent quelques jours en famille ; tous avaient l'air
calme; nul n'était en paix avec lui-niéine. Théophile sor* tait tantôt avec Marie, tantôt avec Dafné : la religieuse l'attirait toujours dans des champs arides ou dépouillés; la pécheresse Tentraînait au fond des bois sous de mystérieux ombrages ; Marie aimait les froides matinées sur le sommet des coteaux, sur le bord des grands chemins : Dafné aimaitlestièdes soirées dans les détours des vallons, sur les sentiers parfumés. Un jour, Théophile allait avec Marie voir la ^înte de Pansy : c'était une grai^de statue en pierre, dont la longue robe ébréchée se voilait de plantes grimpantes et de mousses pâlies. Le lendemain, il allait avec Dafné voir une Vénus antique, oubhée à deux pas du château dans une léproserie en ruines du douzième siècle.
Théophile était toujours le reflet des deux sœurs ; avec Tune, ir puisait ses pensées dans des choses saintes et pures; avec l'autre, il songeait au plaisir. S'il n'aimait plus ardemment la reUgieuse, au moins était-elle un vivant souvenir de son amour; prés de Dafné, son corps éprouvait encore de violentes secousses, de grands élans de voluptés. La vue de Marie le détournait de Dafné ; mais bientôt, las du ciel, il retombait sur la terre.
— Si j'étais riche, disait-il à la pécheresse, j'aurais un superbe palais de marbre dans V Isola Bella. Je serais roi de ce palais, puisque tu en serais la reine. Tu marcherais sur des tapis de roses, ô là plus voluptueuse des temps modernes !
— Si j'étais libre, disait-il à la religieuse, nous irions dans quelque gorge déserte des Pyrénéen; nous aurions pour horizon les têtes neigeuses des montagnes, nous n'aimerions que Dieu et nous attendrions là solitairement la mort.
Mais la fortune, mais la liberté n'arrivaient point, et, un
inatin^ avant Taube, les deux sœurs prirent la fuite du château.
Marie avait écrit cet adieu sur le livre d'heures de la vieille tante :
Dieu me rappelle^ à Dieu !
Dafné avait tracé ces mots sur un miroir :
Je ni ennuyais^ à revoir!
Quand Théophile s'éveilla, les deux sœurs étaient sur la montagne d'Orsay. La vieille tante vint l'avertir de leur fuite.
— Que le ciel les conduise ! je ne veux plus les revoir, s'écria-t-il avec désespoir.
La vieille tante eut un mouvement de Joie, elle crut que Théophile demeurerait.
— Oui, mon enfant, que le ciel les conduise et veille sur nous !
~ Où est Brizailles?
— Avec elles sans doute.
— Et le cheval? et le carrosse ?
— Tout est parti.
— Je les suivrai !
— Tu ïne laisseras seule, mon enfant? Oh! non, tu ne seras pas assez barbare pour cela ; j'ai soigné ton père mourant, j'ai fermé les yeux de ton frère. Aie pitié de moi, ma mort ne peut tarder, ton esclavage ne sera pas
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long. Théopliile! 6 mon enfant ! reste encore quelques jours !
La pauvre vieille caressait les mains de Théophile.
— Je t'aime comme mon enfant; ne suis-je pas ta seconde mère? Reste encore, la vie est meilleure ici; nulle part tu ne trouveras plus de calme et de solitude.
— Mais je retrouverai Marie.
Le soleil était Tevé quand Théophile, monté sur un petit cheval andalous, sortit pour la dernière fois du château natal ; il fit solennellement vœu d'y revenir, mai^ la volupté et sa sœur, la mort, ne lui laissèrent point accomplir ce vœu.
Sur la montagne d'Orsay, il s'arrêta devant le château de Fargueil.
— Si ce fou était là ! dit-il.
Il s'enfonça dans l'avenue et frappa à grands coups à lajgriiie.
— Où est ton maître ? demanda-t-il au valet qui ouvrit. — 11 dort, car il n'est arrivé que d'hier.
Théophile couru! à Fargueil. Il le trouva assis sur son
lit. Â la vue de Théophile, il s'écria :
— EtDafné?
— Je la poursuis ; si vous voulez èlre du jeu?
— Non, ma fortune s'altère, et je songe à quelque châtelaine nubile des alentours.
— Adieu, Fargueil.
— Dafné ! Dafné! je ne veux plus me marier, car je me souviens de vos deux vers.
En des baisers permis Tamour souvent s'endort, Et le lit de rhymen est le lit de sa mort.
Fargueil fit sceller son cheval et suivit Théophile. Jamais cavaliers impatients n'eurent de coursiers plus aler-
les; les arbres, les buissons, les champs rayés fuyaient derrière eux comme par magie.
— Nous dépassons la vitesse du vent, mon cher Théophile, disait Fargueil; le pâle cheval de la mort n*estqu*un cheval de plomb. Dafné ne peut m*échapper. Il est bien entendu que je cours après Dafné et vous après Marie : point de chicones futures.
Déjà les clochers d'Aiguillon accouraient à eux ; Fargueil admirait leurs formes sveltes, leurs grands yeux noirs, leurs sveltes colonne! tes; Théophile ne voyait que la poussière qui sortait des sabots de son cheval. Ils s'arrêtèrent à la taverne où Brizailles et le vieux Robert de Saint-Pierre s'étaient gravement querellés, en trinquant ensemble, sut la mesure d'un vers et sur un titre de grandesse espagnole ; le tavernier fumait sur le pas de sa porte et souriait aux enfantillages d un marmot qui se roulait à ses pieds.
— Tavernier du diable ! lui cria Fargueil.
— Je suis votre serviteur très-humble, monseigneur.
— Une bouteille du fond de la cave!
— Mais vous ne descendez pas, messeigneurs?
— Deux bouteilles !
— Mais vos pauvres montures?
— Trois bouteilles ! Et, si tu dis trois mots,lrois coups d'épée pour toi.
— Je suis sûr qu'ils courent après la carrossée, marmotta l'hôte entre ses dents.
— Que dis-tu, roi des ivrognes?
*- Vos trois coups d'épée glacent ma langue.
— Parle, ou je t'en donne six !
— Je me disais que vos seigneuries poursuivaient sans doute les deux voyageuses...
— Où sont-elles i où allaient*clles ?