‹ La pécheresseChapitre 14 sur 18 · LA P É C H E K B ^ S E · texte numérisé non relu

LA P É C H E K B ^ S E

— Ah ! par Dieu ! je ne suis pas s cier ; je sais seulement qu'elles étaient conduites par un drôle tfui buvait à deux mains et qui oubliait de payer: Quel buveur, sainte Vierge!

L*hôte descendit à la cave. Théophile, impatient, secoua les guides de son cheval, qui reprit soudain sa course; Fargueii avait soif; mais, dans la crainte de ne plus rejoindre Théophile, il partit aussi. L'hôte remonta en care^santdéjàdans sa pensée les trois écus de Fargueii; mais le devant de la porte était désert.

— Hélas! dit-il en soupirant, être volé par des gens qu'on voulait voler ! Dieu est injuste !

Après ce blasphème, le tavernièr semit à courir de toutes ses forces après lesfugitifs. Un embarras de charrettes avait arrêté Théophile et Fargueii, qui n'étaient pas encore loin.

— Messeigneurs !, messeigneurs ! cria à tue-tôle le tavernièr, aussitôt qu'il les vit. J'ai oublié de vous dire quelque chose.

— Accours, propera, furdferj ganeo, flagellilndum, ut Plautiano vetio utar, et testudineis pedibus talarHas adde plumas, Mercurii adtnule.

— Vous avez oublié de boire, messeigneurs, et voilà vos trois bouteilles.

Le taverhier arrivait près de Fargueii.

-^ Quoi ! rustre , c'est pour cela que tu nous poursuis?

— Pendant que vous boirez, je vous dirai ce que j'ai oublié de vous dire à propos des voyageuses.

Théophile s'était arrêté à quelque distance ; il revint sur ses pas.

— Raconte ce que tu sais^ dit-il au tavernièr.

— Je vous jure que j'ai pris ces trois bouteilles au fond de ma cave, dans la plus belle couche de sable. . .

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— Ne plaisante p'!')f coquin, ou je t'étends à mes pieds! Le tavernier prési ata une bouteille à Théophile et une à

Fargueil ; le poète prit la bouteille et la jeta contre le mur; Fargueil essuya le goulot de la sienne et prouva beaucoup plus de philosophie.

— Parleras-tu , buffle !

( Le tavernier commença à trembler.

— J'avais donc oublié de vous dire que l'ivrogne qui I conduisait les voyageuses avait les cheveux crépus et les

yeux verts.

i Théophile voulut assommer le tavernier; Fargueil le

paya de fort bon cœur.

» Les deux amis suivaient la route de Paris; mais, arrivés i à l'embranchement de deux chemins, ils s'arrêtèrent et se { demandèrent en mètne temps lequel il fallait prendre; i un prêtre priait au pied d'une grande croix rouge à demi f perdue dans les ronces. Théophile l'entrevit et s'avança

vers lui.

i — N'avez-vous pas vu passer deux femmes et un la* ^ quais?

— Oui, un carrosse s'est arrêté là, deux femmes en sont } descendues : l'une, vêtueen religieuse, a prié devant cette

croix; l'autre, vêtue en femme du monde, s'est assise sur

cette touffe d'herbe et m'a demandé l'heure qu'il était en P lissant ses cheveux. Le coche d'Aiguillon passa bientôt;

la religieuse se jeta dans les bras de la femme du monde, j; et, après leurs embrassements, l'une monta dans le coche,

Tautre **entra dans le carrosse. Vous savez sans doute que ^, le coche prend le chemin qui est à droite de la croix, le

carrosse prit à gauche. Voilà ce que je puis vous dire,

messieurs, j — Hais, s'écria Théophile, est-ce la reUgieuse qui est remontée dans le carrosse?

204 LA PËGHERESSE

— Non, monsieur, c*est la femme du monde; la religieuse va sans doute à Paris.

En deux bonds le cheval de Théophile fut à droite de la croix. Fargueil demeura à gauche.

— Adieu, dit-il à Théophile. Â vous Marie, à moi Dafné !

Le prêtre se ravisa et rappela les cavaliers.

— Messieurs, je vous trompais sans le vouloir : la religieuse est dans le carrosse, il m'en souvient maintenant; peut-être va-t-elle dans un couvent voisin; le carrosse en a bien pris le chemin.

— Et vous êtes bien sûr, dit Fargueil, que la profane est dans le coche?

— Oui, monsieur.

Le prêtre se signa et disparut bientôt dans les ormes de la route.

— Voilà qui n'est pas drôle pour nous, dit Théophile.

— Changeons-nous de chemin ?

— Oui, car je suis sûr que Marie est dans le carrosse.

— Je n'ai pas votre assurance.

— Eh bien, restons où nous sommes.

— Non, si vous croyez que Dafné soit dans le coche.

Après bien des paroles perdues, les deux amis, incertains, changèrent de chemin et firent caracoler leurs chevaux.

— Oh ! disait Théophile, je ne verrai plus Dafné ; je veux m'enfermer avec Marie, et le mauvais amour n'aura plus de prise sur moi ; la religion sera mon refuge. Une fois isolé du monde, une fois dans la retraite, j'expierai les débordements de ma jeunesse.

— Oh! disait Fargueil emporté dans les airs par son cheval, je vais te revoir, belle Dufnè, sœur de Cléopâtre et de Diane de Poitiers; je vais revoir les grands yeux

noirs qui ravissent, ta boucbe qui enivre, tes mains si douces à mes lèvres! Je vais revoir ta longue chevelure et ton pied mignon, ta jambe et ta gorge de marbre rose !

A la tombée de la nuit, Théophile .chevauchait lentement dans un chemin de traverse; son cheval harassé reprenait haleine; il lui donnait toute liberté : la bride s'était échappée de ses mains et flottait sur la crinière. Il faisait un temps calme et déjà froid ; le ciel était d'une grande tristesse : de lourds nuages gris marchaient à petits pas et masquaient tout. L'horizon était vaste et varié ; mais la brume le couvrait de ses mille écharpes. Le ciel velu de deuil et le paysage désert parlaient à l'âme de Tliéophile : il se sentait entraîné vers un sentiment indéfini de mélancolie; il se jetait à corps perdu dans un océan de tristesse, et c'était avec une joie farouche qu'il reposait la vue sur le cimetière du village voisin. De temps en temps il s'assurait du regard si les ornières offraient l'empreinte des roues. Un mendiant vint à passer.

— Vous avez sans doute rencontré 'un carrosse traîné par un cheval brun?

— Oui, monseigneur; celui qui le conduisait m'a rudoyé ; mais la jolie dame du carrosse m'a donné un écu.

< — Comment celte dame était-elle mise ?

— ie ne sais pas, monseigneur; je n ai vu que sa main,

et je l'ai baisée, ne vous en déplaise.

— Mais VOUS la dites jolie?

— Oh ! par saint Jaques ! oui, c'est une jolie femme; car les laides ne sont pas si humaines.

. — Est-ce que le carrosse était arrêté?

— Oui, monseigneur ; à la porte dîune hôtellerie.

Théophile reprit la bride; Tandalous leva la tête et repartit au galop ; il côtoya une longue fougeraie, une prairie noyée parles premières pluies d'automne; il se précipita dans le village et descendit dans la cour de riiôtelierie. L'hôtelier vint prendre son cheval.

— Vous serez servi comme un prince, monseigneur.

— Vous avez deux voyageurs ?

— J'ai du vin de Bordeaux, j'ai du vin d'Espagne.

— Un ivrogne et une religieuse?

— J'ai des faisans et des oies. Que vous mettraige à la broche? ,

Théophile frappait 'du pied avec impatience.

— Vous-même l Je vous demande où sont vos voyageurs?

— Ils sont couchés, monseigneur ; j'en ai beaucoup, comme toujours; j'ai aussi des cailles et des ortolans.

Théophile laissa le catalogue vivant de l'hôteUerie et courut à la recherche de Marie : il traversa d'abord plusieurs salles dont les lits étaient déserts et pénétra dans une petite chambre noire où la lumière ne jetait que de pâles sillons ; il vit les rideaux du lit, et, devant les rideaux, des vêtements de femme.

— Marie! s'écria-t-il.

Une grande femme se leva sur le lit.

— Vous voilà donc, mon cher Qitiphon? Je désespérais de vous revoir. Approchez, je suis seule ; ne craignez rien, mon tyran est loin, et nous avons quelques jours à passer ensemble.

— Et sans doute quelques nuits, marmota Théophile en voulant sortir.

— Eh bien, volage, vous me fuyez déjà?

Théophile sortait ; mais tout à coup une main quelque

peu carressante lui saisit le bras.

— Vous êtes un traître, monsieur ! Je ne vous lâcherai point; vous allez vous coucher tout de suite.

Théophile se débattit en riant.

— Vous seriez fâchée de me faire violence, madame, car je ne suis pas Clitiphon.

— C'est une feinte, c'est pour m'échapper; mais je vous répète que je ne vous lâcherai point. Allons, mon doux Clitiphon, laissez-vous conduire. Clitiphon! Clitiphon! cette résistance est indigne !

La dame embrassa Théophile.

— Vous êtes amoureuse, madame, c'est fort bien ; je ne condamne pas votre cœur, mais je condamne votre acharnement à me poursuivre. Si votre véritable amant arrivait!

— Monstre ! peut-on feindre ainsi ! Clitiphon ! Clitiphon ! redevenez mon Clitiphon d*avant-hier.

La dame fit tous ses efforts pour entraîner Théophile vers son lit.

— Vous avez perdu votre amant et votre raison, ma chère, dit Théophile en se débattant toujours.

Il eut toutes les peines du monde à convaincre la dame qu'il n'était pas Clitiphon; la pauvre amoureuse, a demi morte de confusion, alla tomber sur son lit, en se promettant de se venger de sa méprise sur le véritable Clitiphon . Théophile revint sur ses pas et demanda à l'hôtelier dans quelle chambre était couchée la religieuse. L'hôte, qui avait un canard à la main, Téieva sous le nez de Théophile.

— Par saint Roch ! ce canard-là est digne du pape et de vous, monseigneur !

Théophile jeta le canard au feu et monta un escalier qui venait d'attirer son regard. H traversa une chambre nue, il arriva dans une seconde, éclairée par une lampe mourante ; il s'approcha de Talcôve, dont les rideaux étaient tendus et souleva ces rideaux en s'écriaut encore :

— Marie! Marie!

Dafné, car c'était Dafné, ouvrit ses yeux noirs et tendit ses blanches mains à Théophile.

— Je croyais dormir cette nuit, dit-elle d'une voix charmeresse.

Le prêtre avait trompé Théophile et Fargueil ; dans son adieu au poète, le pédant s'était écrié : — A vous Marie, à moi, Dafné! Le prêtre avait pensé que c'étaieiit deux démons qui poursuivaient deux anges; il crut faire une bonne œuvre en faisant un mensonge, et il espéra sauver deux âmes en péril.

Théophile avait soulevé le rideau dans l'assurance de voir Marie. Â la vue de Dafné, les bras lui tombèrent de surprise.

— Toi ! dit-il d'un air désenchanté.

— Je suis désolée de n'être point une autre. Adieu, monsieur ; je vais dormir.

— Ma destinée doit s'accomplir, dit Théophile. Passions infernales! je suis las de lutter coQtre vous; je suis las de vous repousser. Passions ! passions ! je vous rouvre mes bras! je suis à vous jusqu'à la mort! Oui, Dafné, le plaisir n'aura pas une flamme, pas un fruit, pas une liqueur, pas un parfum, pas une musique dont je ne m'enivrerai; je dessécherai sa coupe sous mes lèvres ardentes toujours.

— Enfin, dit Dafné, ta voilà presque raisonnable, et je ne désespère plus de toi.

— Si j'avais retrouvé Marie, j'aurais dit adieu aux vo; luplés de la terre ; mais la destinée ne l'a pas voulu.

— Pauvre homme faible 1 lu suis les caprices du hasard ; tu es bien à plaindre, ô poète, tu n'as jamais eu la force de vivre à ta guise.

— Et loi, belle insouciante?

— J'ai choisi la route et je l'ai suivie sans détour ; j'ai marché franchement au plaisir, je me suis fait un sceptre de ma beauté, j'ai voulu asservir tout ce qui levait noblement la tête. Et sous savez si j'eus des esclaves! Hais ce n'est point l'heure de vous raconter ma vie, vous la saurez pourlîbit un jour,, je ne veux pas mourir sans vous faire la confession de mes défaites et de mes gloires, de mes amours et de mes haines, je ne veux pas mourir sans vous dévoiler des mystères que vous n'avez pu deviner, sans vous dire des choses qui vous feront rire ou trembler; mais vous êtes d'une morosité trop élégiaque, vous savez que je n*aime guère les élégies ; rêvez un peu moins et parlez un peu plus.

Dafné se retourna.

--Dafné, vous êtes une femme étrange, il faudrait vivre mille ans pour vous comprendre; mais où alliez-vous seule, sans défense, sans argent?

— Où j'allais? L'amour est un dieu : il est partout.

— Hais sans défense?

— Quelle ironie ! Est-ce que je âuis une des onze mille vierges?

— Et sans argent?

— Vous me faites souvenir que je n'en ai pas, mais je ne m'en soucie guère et cela ne m'empôche pas de dormir. La fortune est aveugle, et, demain à mon réveil, qui

sait si sa pluie d*or ne retombera pas pour moi? Nais la fée du sommeil abaisse mes paupières et verse à mes yeux sa poudre brune; allez rêver un peu plus loin. Gomme je suis miséricordieuse, je vous permets de revenir quand vous serez las de rêver.

Dafnè tendit ses bras et parut s'endormir. Théophile se promena dans la chambre et réfléchit à la bizarrerie de leurs destinées. •

— Nous sommes unis par un fatal lien, dit-il en se frappant le front; j'ai fait des efforts gigantesques pour le briser; je ne résisterai plus. La vie est une lutte éternelle pour les fous; je trouve le combat trop fatigant et je dépose les armes. A toi ma vie, Dafné ! prends-la, caresee-la, rejette-la comme une parure qui te plaît ou qui te m^ssied. A toi ma vie ! une flamme qui, près de toi, s'éteindra plus vile, mais qui sera plus rayonnante.

Théophile se rapprocha du lit; »la Respiration lente et cadencée de Dafné l'avertit qu'elle dormait: à la vue de ses longs cheveux caressants, tout son amour se réveilla; il se pencha au-dessus d'elle et appuya ses lèvres avides surce cou odorant comme la forêt de Diane chasseresse.

— Il y a deux choses ravissantes dit Dafné en soulevant ses cils baignés : Tune est de baiser une épaule froide, l'autre est d'avoir l'épaule froide et de ressentir le baiser.

Le lendemain, vers midi, le carrosse sortait de la cour de l'hôtellerie; Dafné rajustait son chaperon, Théophile la regardait et Brizailles lançait ses grands mots au cheval,

qui ne s* effarouchait guère et qui marchait au pas, en dépit du bouffon. Le chemin se déroulait dans une plaine uniforme et dépouillée qui ne promettait guère de paysages changeants : c'étaient toujours des champs sillonnés, de maigres buissons épars, quelques hêtres dans le lointain ; c'étaient toujours les mêmes nuances, un horizon brumeux, un ciel chargé, un vent lourd. Quelquefois un troupeau frileux se trouvait tapi contre les bords du chemin ; quelquefois une volée de ramiers s'abattait sur leteule. Dafné, bientôt lasse de voir les mêmes horizons, regarda son amant; une mélancolie profonde le dévorait» ses yeux battus s'ouvraient sut les champs, de grandes raies bleues coupaient ses joues, un souffle ardent desséchait ses lèvres pâlies.

— Les pécheurs et les pécheresses meurent jeunes, dit-elle avec une joie amère, le chemin du plaisir est le chemin de traverse dans la vie.

Théophile lui prit la main.

— Oui, Dafné, c'est le chemin de traverse dans la vie ; j'aurais dû balayer à ton passage les pierres et les ronces de ce chemin ; j'aurais dû en adoucir toutes les aspérités; j'aurais dû te couvrir d'éclatantes parures, t'entourer de fleurs et de parfums, te servir en esclave ; j'aurais dû dépenser mes heures à effeuiller des iroses à tes pieds, à t'enivrer de musique et de paroles d'amour ; j'ai stérilement usé ma jeunesse, j'ai perdu mon temps.

— Oui, tu as perdu ta jeunesse, tu as tout poursuivi sans rien atteindre. Tu voulais trop embrasser, ignorant la longueur de tes bras; courir après la gloire, c'est courir après une poussière insaisissable. N'a-t-on pas assez de gloire, d'ailleurs, quand on a l'amour d'une belle jfemme? Un doux regard tombé d'un œil de flamme ne vaut-il pas tous les lauriers du monde? Moi, je n'ai pas

perdu mon temps, j'ai trouve ce que je chetchais, je sois arrivée où je voulais...

Dafné s'arrêta tout d'un coup; Brizailles, ennuyé de crier, s'était mis à chanter :

Blanche dormait sur le rivage, Un chevalier passa par là...

Brizaiiles chantait fort mal, mais il chantait, et Dafné, muette, immobile, était dans le ravissement ; ses beaux yeux jetaient des éclairs et versaient des larmes. Théophile la voyait pleurer avec enthousiasme.

— Dafné, Dafné ! lui dit-il, pardonnez-moi, je vous accusais de ne pas avoir d'âme.

— Vous accusiez le ciel d'être sans soleil, quand le soleil vous éclairait et que ses rayons vous brûlaient.

Brizaiiles finit sa chanson.

— Les hommes sont ainsi, reprit Dafné; ils ne veulent pas comprendre qu'une femme qui aime par les yeux et par les lèvres puisse avoir le sentiment des choses saintes et pures ; les passions n'étouffent pas l'âme : ce sont des nuages sur le soleil, les nuages se dissipent et le soleil rayonne encore.

Tous les matins, Théophile s'éveillait plus pâle et plus souffrant ; un feu ardent lui dévorait la poitrine et le ravageait; tous les malins il se découvrait une nouvelle ride. Dafné cachait coquettement les désastres des années et s'aveuglait sur le mal brûlant qui lui déchirait le sein; il y avait toujours de l'amour dans ses yeux et la trace d'un sourire sur sa bouche.

La carrossée passait dans Chartres ; le prévôt de la province était i\ la fenêtre et il reconnut Théophile, qu'il avait vu juger. Il se souvint que le poète était con-

damné au bafinissement, il donna ordre de l'arrêter. Comme Théophile était un homme de marque, le prévôt ne souffrit pas qu'on le conduisit en prison : il lui fit les honneurs de son hôtel.

— Monsieur, lui dit-il en regardant Dafné, vous oubliez sans doute que vous êtes banni, que vous n*avez que Chantilly pour refuge.

— Je ne l'oublie pas, répondit le poète, et, si vous le permettez, avant quelques jours je serai chez le duc de Montmorency.

— Comment osez- vous voyager en ce pays ! Je ne suis pas sévère, monsieur, mais le devoir me force de vous arrêter.

Dafhé jeta ses yeux vers le prévôt.

— Arrêter un poète qui a voulu revoir son pays ! murmura-t-elle.

— Du reste, reprit le prévôt, on aura pour vous tous les égards dus à votre rang, et, si madame veut rester près de vous, elle restera.

Le prévôt était troublé.

— Quelle femme! quels yeux ! se disait- il à la vue de Dafné. '

H fit passer les amants dans une grande salle déserte où une servante vint allumer du feu. On était à la chute du jour ; Thiver se faisait violemment sentir et Dafné s*approcha de Tâtre pour se chauffer les pieds. Le prévôt la suivit avec empressement, et, glissant une chaise près d'elle, il la pria de s'asseoir. Dafné dégrafa sa rnante et la remit au prévôt, qui ne songea même pas à s'offenser et qui la déposa sur une autre chaise. 11 tombait quelques flocons de neige et Théophile regardait (ristement tomber la neige à travers les viires ; le prévôt, charmé de cette distraction, rejeta son masque sévère et prit joyeux visage.

Dafné se mirait dans une grande glace à biseaux qui ornait la cheminée ; Il lui dit en souriant :

— Il est fâcheux que les miroirs u* aient pas la vertu de . garder le reflet des belles femmes.

Théophile, qui vint au foyer, interrompit le prévôt.

— Il neige, il neige ! dit -il en pensant à Isaure.

— Chauffez-vous, mes chers hôtes, dit le prévôt. Je vais prier ma femme de penser au souper. Vous tombez à merveille : mon fils vient de tuer un magnifique chevreuil et les métayers de Landrecy m'ont apporté ce matin une belle guirlande de cailles.

Le prévôt salua et sortit.

— Cet homme est aussi laid que ridicule, dit Dafné en s'asseyant enfin.

Le feu flambait joyeusement.

— Du reste, reprit-elle, ce gîte vaut bien une mauvaise hôtellerie. Lé prévôt na pas l'air méchant; il t*a fait saisir pour se désennuyer et pour avoir le plaisir de te gracier.

Théophile hocha la tête.

— Le prévôt, dii-il, est quelque lointain ami du père Garasse, et j'aimerais mieux me trouver à minuit devant une misérable taverne que d'être tombé dans ses lacs.

Dafiné attisait le feu.

— Demain tu seras libre ; les révérends pères ne songent plus à toi; Garassus est las de te poursuivre; il t'a rayé de ses libelles. ,

Un bruit de pas se fit entendre. Un jeune homme entra et s'inclina. •

— Il est charmant ! se dit Dafné.

Le jeune homme regarda Théophile.

— Quelle mine lugubre! quel front élégiaque! Théophile, que faites-vous donc?

Théophile leva la tête.

— De Lépinaye ! s'écria-t-il.

I^e poète avait reconnu un jeune seigneur de la cour qu'il voyait souvent autrefois.

— ^Ehî mon Dieu, oui, en chair et en os; je n'ai pas subi la plus légère métamorphose. Il n'en est pas ainsi de vous : il semble que. vous sortiez du royaume des trépassés. Que faites-vous donc, o mon funèbre ami?

De Lépinaye regarda malicieusement Dafné.

— A Paris, reprit-il, vous avez toujours une renommée du diable ! Vos élégies ne passent point de mode et ma maîtresse m'endort avec vos stances. Malherbe vous jalouse toujours et vous condamne, la grammaire en main. On raconte mille choses occultes sur Balzac. On a répandu une nouvelle édition du Parnasse satirique. Voilà les nouvelles.

— Vous n êtes donc plus à la cour?

— La cour est morose : Marie de Médicis rêve à quelque sombre complot, j'aime mieux chasser dans la forêt de Chartres. Vous me voyez ici dans la maison paternelle : ce vieux fou, qui vous a arrêté, n'est rien autre chose que mon père. Par Dieu ! il a bien fait de vous arrêter, la rencontre est merveilleuse !

De Lépinaye prit une chaise.

— Et vous marchez toujours dans la vie une main lendue à la poésie, Faulre à l'amour? Heureux poète! heureux amant!

Le gentilhomme jeta à la dérobée un regard à Dafné.

— Pour mqi, j'avoue que la muse s'effarouche à ma voix : il me semble aussi pénible de faire des vers que d'égrener un rosaire. Vive, vive à jamais la chasse ! J'aime l'aboiement des chiens, le son du cor, le cri des cerfs aux abois, le battement d'ailes des faisans.

Les yeux de Lèpinaye s animaient.

— Vivent à jamais les femmes ! J'aime les voix mourantes, les yeux languissants, les chevelures éparses, les gorges soulevées! Voyons, voyons! la mélancolie messied à nos fronts! Egayons-nous, mon cher : le vin de mon père est aussi vieux que lui, buvons !

Le prévôt reparut sur le seuil de la porte.

— Je vous Tavais dit, mon père, l'homme que vous avez eu la bienveillance d'arrêter est un de mes chers amis : une mauvaise action peut avoir de bonnes suites, vous le vovez.

Le prévôt fit la grimace.

— Du reste, mon pauvre Théophile, votre punition sera légère ; mon père m'accorde son droit prévôtal, et je vous condamne à passer seulement une nuit avec nous : nous ne sommes pas dans le cachot de Ravaillac !

Le prévôt s'était assis près de Dafné.

— Et, pendant que ce vieux fat essaye d'ôtre galant auprès de votre maîtresse, parlons du temps passé : vous souvient-il de nos orgies chez Du Bosquet? Que de vin répandu ! que de femmes fanées ! Du diable si d'autres avaient des belles alors : toutes étaient pour nous !

On i^rvit à souper.

— A table ! à table ! soyons verts et gais !

Le souper fut plus bruyant que joyeux ; au dessert pourtant, les visages s'animèrent et la mélancolie du poêle s'envola. Le prévôt disait toujours des galanteries à Dafné, qui riait sous cape; le fils du prévôt, ennuyé de voir un vieillard aux prises avec une si belle fille, fit naître à propos une querelle entre son père et Théophile ; et, pendant que le poëte et le prévôt discouraient chaleureusement, il jeta à l'oreille de Dafné celte déclaration burlesque, mais dans le goût du temps :

— J*avais le dessein d'assiéger votre cœur, madame ; mais je craignais de mourir avant la conquête, foudroyé par vos regards !

— Je vous fais grâce du reste, dit Dafné qui n'aimait pas les longs propos.

Le lendemain, Théophile partit seul.

Dafné lui cria par la fenêtre :

— Vous ne m'attendez pas, mon bel ami?

Théophile ne répondit pas.

— Eh bien, qu'il s'en aille! répondit Dafné. Nous avons beau nous fuir, nous nous retrouvons toujours.

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