LES BOHÉMIENS
La nuit et le jour se passèrent sans qu'il survint de changement; la fièvre poursuivait ses ravages, Théophile souffrait comme un martyr païen, ne se consolant pas dans rhorizon du ciel.
Le soir, le soleil couchant glissa ses rayons sur lui à travers les grands arbres et les vitres bleues et rouges.
— Uuel beau suleil! dit-ii avec admiration. Hélas! c'est la dernière fois qu il rayonne pour moi, c'est un regard d'adieu !
Il tendit son bras vers Marie.
— Votre main? murmura-t-il d'une voix afTaiblie* Comme il caressait la blanche main d'un œil éteint et
d'une bouche déjà morte, une musique lointaine et des cris joyeux lui vinrent à l'oreille.
— De la musique ! de la joie ! Dieu ne veut donc pas
que ma mort soit pieuse? voilà les bruits de la terre qui ressaisissent mon pauvre cœur.
La musique s'approchait.
— La musique ! la poésie du souvenir !
Un éclair brilla dans Tœil du poète.
— Marie! Marie! entendez-vous? des chansons de notre pays !
Le même éclair passa dans les yeux de la religieuse. Cependant la musique s'approchait toujours.
— Mais c'est un songe ! reprit Théophile ; on vient à ce pavillon !
Une voix claire et voilée par les sons d'un hautbois et d'un tambour de basque chantait les Roses de la belle. Le malade écouta avec ivresse :
Blanche dormait sur le rivage, Un chevalier passa par là :
— La belle, m(^nte ma sauvage.
— Chevalier, nenni pour cela.
Mais Blanche n'était pas farouche, Le chevalier lui dit tout bas :
— La belle, un baiser sur ta bouche?
— Beau chevalier, je ne veuï pas.
Le chevalier, sur le passage, La fit descendre dans ses bras.
— La belle, quel joli corsage I
— Beau chevalier, lu me perdras.
La plus fraîche rose du monde De Blanche embaumait les appas.
— Je m'en vais la cueillir, la blonde.
— Beau chevalier, je ne veux pas.
U prit la rose à la rebelle...
Blanche était tout un espalier...
» U t'en reste une encor, ma belle.
— Je ne crois pas, mon chevalier.
Théophile, qui avait oublié cette ballade, crut sortir d*une extase profonde. Il se jeta hors du lit et se couvrit d*un manteau en courant sur le balcon.
— Suis-je donc au ciel? dit-il dans le ravissement. Marie n*eut pas la force de le suivre.
Une troupe de bohémiens s'ébattait gaiement sur l'herbe verdoyante du parc. Des jeunes filles charmantes, dont les jupes pailletées miroitaient au soleil, chantaient en folâtrant autour des myrtes et cueillaient des étoiles de jasmin qu'elles glissaient daîis leurs brassières. Les galants de la troupe les pourchassaient^ en essayant de leur ravir ces fleurs dans un baiser. Les enfants délaissaient leurs triangles pour se lutiner sur Therbe ou dans les ramées. Jamais tableau ne fut plus animé : toutes figures riantes mollement caressées par le soleil couchant; de la jeunesse, de la fraîcheur, de la gaieté partout ; un paysage aussi éclalant que varié : des chansons d*oiseaux perdues dans des chansons humaines ; de beaux nuages dorés errant dans le ciel ; des panaches de verdure se balançant au-dessus des danseuses ; une capricieuse fontaine gazouillant à leurs pieds. Le pauvre poète, qui se sentait mourir, plongeait un regard jaloux sur toutes ces choses si vivantes.
Il tressaillit tout à coup à la vue de la femme au tam- - bour de basque.
— Charlotte! Charlotte ! s'écria- t-il en tendant les bras.
— Tout beau I dit Brizailles qui jouait du sistre ; je suis maître Jacques maintenant.
— Brizailles! s'écria Théophile. Charlotte! Brizailles! ô mes joyeux amis, je ne mourrai donc pas sans vous revoir.! Dansez, chantez, que je rie, que je pleure encore!
Le pauvre poète riait, mais il y avait des larmes dans ce rire.
— Mourir! dit Brizailles, vcrilà une idée lugubre, je croîs que vous ferez une sottise.
— Non, non, s'écria Théophile, je ne puis pas mourir, je ne veut pas mourir.
Théophile s'attachait à la balustrade, comme s'il eût craint l'approche de la mort.
— La vie est trop douce pour la quitter si tôt: Chantez, chantez, Charlotte ! Quel beau soleil ! mon Dieu ! faites que le soleil rayonne encore longtemps pour moi ! A cette heure suprême tout est beau !
*— Hormis vous, mon cher maître, dit Brizailles eit se penchant vers Charlotte pour lui baiser le cou. Théophile sourit à Charlotte.
— Enfin, Jui dit-il, voys voilà consolée?
Charlotte baissa la tête.
— Pas encore, murmura-t-elle.
— mon cher maître ! dit Brizailles d'un ton pathétique, vous voyez que votre bouffon se souvient éternellement de vous. Ma troupe a fait un immense détour pour égayer votre seigneurie. Nous étions aux Pyrénées et nous allons à mon grand^uché de Brizailles.
— Vous n'avez fait aucun détour, d\t Théophile, qui s'efforçait d'être gai; ton duché n'est-il pas partout?
— mon cher maître ! je ne pensais pas vous revoir ainsi. Quelle pâleur ! Atropos est-elle donc jalouse de vos " conquêtes ! Par ma flamberge! je lui défends d'approcher !
— Tu m'avais fait oublier la mort et tu me rappelles déjà que je vais mourir. mes vieux amis ! allez, courez le monde, soyez toujours ivres de chants, de danses et d'amour ; souvenez-vous quelquefois d'un bohémien comme vous, d'un jongleur en poésie qui est mort à trente-trois ans, pour avoir trop aimé ce qui fleurit sur la terre.
Le poète, épuisé par cette dernière secousse du cœun
refroidi par le vent humide de la soirée, se détacha de la balustrade, rentra précipitamment dans le pavillon et tomba mourant sur son Ut.
Théophile rouvrit une dernière fois les yeux ; ia nuit tombait et une petite lampe d'argent éclairait vaguement la chambre du pavillon encore toute jonchée de fleurs.
Marie, agenouillée devant le lit, priait et baignait de larmes les mains du moribond.
11 y avait quelque chose de solennel dans les traits du poète; ses cheveux découvraient son front vaste et retom* baient en arriére ; ses yeux levés nageaient dans Textase; ses lèvres s'entr'ouvraient pour aspirer les joies du ciel.
Les bohémiens jouaient à la porte du château ; ils n'étaient pas encore loin et Théophile entendait toujours leur musique, leurs chants et leurs Joyeux cris mélancoliquement adoucis par la distance et par les rumeurs confuses du soir.
— Mourir ! dit Théophile en proie au déUre.
Il regarda Marie.
— Aller au ciel quand vous êtes surla terre ! •
— Je vous suivrai bientôt, dit lareligieuse.N
•— Mais vous irez près de Dieu, Harie^ et j'irai prés du démon.
— Je vous suivrai... partout... ou plutôt Dieu entendra mes prières.
Les chants des bohémiens arrivaient toujours au pavillon.
— L'enfer! Tenfer! dit Théophile avec le sourire du doute.
Il entendit un bruit de. pas. '
— L*enfer ! nous irons ensemble ! cria, d'une voix gla* ciale, Dafné, qui se dessina dans Tombre au fond de la chambre.
— La mort ! c'est la mort qui vient ! dit Théophile. Il pressa dans ses mains les mains de Marie.
— Défendez-moi de la mort ! la voilà qui vient !
La religieuse voulut courir à sa sœur; mais elle était anéantie.
. Dafné fit un pas vers le lit. Théophile, qui la regardait d'un œil errant, recula avec terreur.
— mort! laisse-moi prier, et ma vie est à toi! Ma vie! pourquoi la prendre sitôt? Je n*en suis point las. Aie pitié de moi, vieille reine du monde ! Hélas ! la mort est sourde aux prières ; quand elle ouvre ses bras noirs, il lui faut une proie ! Attends! attends encore ! je n'ai point assez vu la joie de mon âme.
Le mourant contempla Marie.
— Je n'ai point assez vu ses yeux, qui furent mon ciel î Attends que j'aie baisé Tor de ses cheveux ; attends que j'aie laissé mon âme sur sa bouche.
La pécheresse fit un second pas vers le lit.
— N'approche plus, laisse-moi me ressouvenir du temps de mes amours. J'ai tant aimé ! Isaure, ma blanche colombe, reparais ! tu fus mon amour le plus pur ! Marie, ma blonde vierge, reparais ! tu fus mon amour le plus chaste ! Image ardente de Dafné, efl'ace-loi ; ne me poursuis plus, je te crains encore.
I<e regard fauve du poète s'arrêta sur la pâle figure dé Dafné.
— Ce n'est point la Mort, c'est h Passion... C'est
Dafné... Marie ! Marie î défendez-moi de la fée, de la sirène, de la channeresse...
Involontairement la religieuse se pencha au-dessus de son amant.
— Je la vois toujours, ô Marie ! je suis perdu. Théophile cacha sa tète dans le sein de Marie. Dafné, qui n'avait plus qu'un souffle, roula sur les
fleurs.
— Oh ! dit-elle d'une voix sombre, je n'arriverai donc pas jusqu'à lui !
Elle se traîna péniblement. Quand elle fut devant sa sœur, elle ressaisit la vie qui lui échappait, elle se leva tout d'un coup, elle renversa Marie, elle la jeta à ses pieds et se lança comme une lionne sur Théophile. '
Le poète, égaré et délirant, lui rouvrit ses bras.
— A toi mon dernier battement de cœur! lui cria-t-il.
— Puisqu'il faut mourir, mourons d'amour! ditDafné. Théophile se souleva pour tendre les bras à Dafné ; mais
tout à coup leurs bras se détachèrent ; ils se regardèrent avec effroi ; un sanglot brisa leur cœur, une larme de repentir tomba de leurs yeux.
— Dafné ! dit Théophile, nous sommes aux portes de Tenfer.
Dafné leva les yeux avec repentir et joignit les mains avec dévotion.
— Le ciel est si beau ! dit-elle.
Son front retomba sous une douleur profonde.
— Mourir si mal! dit Théophile avec désespoir.
Son regard errant passa sur Marie qui priait toujours. ' — Marie! murmura-t-il, vous êtes l'angedu Seigneur; priez pour nous. J'ai cherché Tamour et je n'ai trouvé que la volupté... l'amour qui touche à Dieu, la voluf qui touche à l'enfer.
Tour la première fois le cri de la vérité s*èchappàit de ses lèvres. Ce fut son dernier cri.
Il regarda Marie et son âme s'envola.
Dafné cacha son front et murmura :
— ma sœur ! priez pour nous.
Et sa bouche flétrie sous Tamour se ferma sous la morU
Le vent emportait alors les derniers chants des bohé- -miens.
Marie pria pour les pécheurs;
ni
Le même tombeau renferma Théophile et Dafné , comme si l'amour pouvait braver la mort.
Les paysans de Chantilly s'ameutèrent pour empêcher que le huguenot et la pécheresse ne fussent inhumés en la terre bénite du cimetière ; mais le prêtre était un saint homme, qui leur permit ce dernier refuge»
Le convoi avait un étrange aspect; horniis Fargueil et Marie, on n'y voyait que des bohémiens.
Le cercueil était porté par Fargueil, BrizaiUes et deux gitanes.
Quand le convoi passa devant la masure, la sorcière se jeta sur le chemin et ramassa de la poussière pour en jeter sur le cercueil; mais le prêtre la chassa en secouant l'aspersoir au-dessus de sa tête.
En ce moment, la pâle Aubépine sortit tout éplorée de
la masare et se glissa parmi les bohémiens. Elle était née pour la vie changeante, aventureuse, vagabonde; elle délaissa sa vieille mère et devint la plus jolie danseuse de la troupe de Brizailles, qui la surnomma la Perle.
Le soir du convoi, la religieuse, qui retournait dans l'austère solitude du cloître, s'arrêta au sommet de la colline, auprès d'une roche où Théophile et Da&ié s'étaient souvent reposés dans leurs promejaades.
Son œil humide erra dans la vallée.
Elle vit au loin, sur la lisière du bois, un cavalier qui plongeait un dernier regard sur le cimetière.
C'était Fargueil.
Elle* vit au loin, sur la montagne, Brizailles, Charlotte et Aubépine, isolés de leur troupe pour Voir encore la tombe du poète et de la pécheresse.
Elle contempla longtemps ce grain de sable qui couvrait à jamais l'amour de toute sa vie.
La nuit jetait sur la terre son crêpe funèbre ; il fallait partir.
Elle songea que, dans la tombe du cloître, il lui faudrait prier et attendre longtemps la mort ; elle détacha son regard du cimetière et s'écria en sanglotant :
— Seule !
L'année qui suivit, au milieu d'une sombre nuit d'automne, il se fit une grande rumeur à Chantilly ; les paysans attardés éveillèrent ceux qui dormaient et leur
racontèrent qu'ils avaient vu, aux pâles lumières des étoiles, trois fantômes chanlant dans le cimetière.
Or, ces trois fantômes, qui jetèrent l'épouvante à Chantilly, c'étaient Brizailles, Charlotte et Aubépine: ils n'avaient oubhè ni Théophile ni Dafné; ils étaient revenus sur leur tombe, non pour dire des prières, mais pour chanter cette ballade que tant de fois, en leur verte jeuesse, les trépassés avaient chantée avec amour :
Blanche dormait sur le rivage.
Un chevalier passa par là...