‹ La pécheresseChapitre 16 sur 18 · LA SOLITUDE · texte numérisé non relu

LA SOLITUDE

Bans ce val solitaire et sombre, Le cerf qui brame au bruit de Feau^ Penchant ses yeux dans un ruisseau, S'amuse à regarder son ombre.

De cette source une r^aiade »

Tous les çoirs ouvre le portai De sa demeure de cristal, Et nous chante une sérénade.

Les Nymphes que la chasse attire A Tombrage de ces forêts, Cherchent les cabinets secrets ' Loin de l'embûche de Satyre.

Un froid et ténébreux silence Dort à Fombre de ces ormeaux Et les vents battent les rameaux D'une amoureuse violence.

Ma Dafné, je te prie, approche, GouchonSHious sur ce tapis vert; Et, pour être mieux à couvert, Entrons au creux de cette roche.

Mon Dieu! que tes cheveux me plaisent 1 Ils s'abattent dessus ton Iront ; Et, les voyant beaux comme ils sont.

Je suis jaloux qu^od ils te baisent.

Belle bouche d'ambre et de rose, Tout entretien est déplaisant, Si tu ne dis en me baisant Qu'aimer est une douce chose.

D'un air plein d'amoureuse flamme.

Aux accents de ta douce voix.

Je vois les fleuves et les bois, S'embraser comme a fait mon àme.

Si tu mouilles tes doigts d'ivoire Dans le cristal de ce ruisseau, Le Dieu qui loge dans cette eau Aimera s'il en ose boire.

Présente-lui ta face nue, Et tes yeux avec 4'eau riront, Et dans ce miroir écriront Que Yénus est ici venue.

Vois-tu ce tronc et cette pierre?

Je crois qu'ils prennent garde à nous,- Et mon amour devient jaloux De ce myrte et de ce lierre.

Viens, ma charmante, que je coeille Tes baisers du matin au soir.

Vois comment, pour nous faire asseoir.

Ce myrte a laissé choir sa feuille.

Vois le pinson et la linote Sur la branche de ce rosier; Vois trembler leur petit gosier, Vois comme ils ont changé de note.

Approche, approche, ma Dryade, Ici murmureront les eaux, Tci les amoureux oiseaux Chanteront une sérénade.

Prête-moi ton sein pour y boire Des odeurs qui m'embaumeront :

Ainsi mes sens se pâmeront Dans les lacs de tes bras d'ivoire.

Je baignerai mes mains folâtres Dans les ondes de tes cheveux, Et ta beauté prendra les vœux De mes oeillades idolâtres.

m tk PtCHERESSB

A la fln d un beau jour, Théophile et Dafnë étaient assis devant la source du pavillon ; ils écoutaient en silehce la voix aiguë d'un merle perché au-dessus d*eùx et suivaient des yeux le cours plaintif de l'eau, quand Aubépine vint se jeter à leurs pieds ; la pauvre enfant était tout effarée ; elle fuyait un dogue qui avait brisé sa chaîne et qui sautait joyeusement autour d'elle.

— Qu'as-tu donc, ma belle ? dit Dafné en asseyant Aubépine sur elle.

-^ J'ai peur du chien qui m'a renversée dansl'herbe. Le dogue caressait Théophile.

— Le chien n'est pas dangereux, mon petit lutin, il t'a fait la guerre en riant.

Aubépine s'échappa des bras de Dafné et s'agenouilla près de la touffe de jasmin.

— Vous me fuyez, Aubépine?

L'enfant essoufflée s*appuya sur ses mains et trempa sa bouche yermeille dans la source; mais ses mains glissèrent sur l'herbe, elle tomba. Théophile s'élança vers elle et la releva. Dafné, qui vit la soudaine agitation de son amant, voulut lui arracher Aubépine des bras; Théophile résista et il survint une lutte étrange.

Pendant la lutte Tinsouciante Aubépine regardait passer les nuages.

La nuit, la pécheresse croyant que Théophile donnait mit sa robe à la hâte et sortit. Théophile, qui ne dormait

pas, la vit disparaître dans Tescalier. Cette fuite soudaine au milieu de la nuit, le jeta dans une grande surprise ; il en chercha la cause, mais ce fut en vain. Dans son tourment, il courut sur le balcon pour voir quelle route' suivait Dafné ; il vit sa forme blanche dans les saules de l'étang; une sinistre fdée le frappa ; mais la forme prit un détour et s* éloigna précipitamment de la nappe d^eau que la lune argentait. Toujours inquiet, il descendit du pavillon et marcha sur les traces de Dafné qu'il entrevoyait toujours ; elle s'avançait à grands pas vers le village; le ruisseau qui servait de limites au parc Tarréta quelques secondes, elle le franchit et s'enfonça dans un sentier qui traversait un immense champ de seigle en fleur.

— Où va-t-elle? où va-t-elle? disait Théophile, qui couchait les épis d'une main agitée.

Il la suivait sans cesse du regard. Â travers les cerisiers et les pommiers, il entrevit la masure de la vieille : ce fut un éclair pour lui.

— Dafné croit aux sortilèges, pensa-t-il; elle va voir la sorcière.

Quand Dafné arriva devant la masure, là vieille en sortait; Théophile se cacha derrière un sorbier et écouta avidement; mais il ne put saisir que des lambeaux de phrases.

— Vous sortez si tard, ma chère vieille?

— Sainte Marie Mère de Dieu, que vous m'avez fait peur ! Ah ! je vous reconnais, vous êtes la belle dame du château .

— ^ Où allez- vous donc à cette heure ?

— Où je vais? où je vais ? ne me le demandez plus, ma belle dame; sachez seulement que je ne suis jamais là, quand sonne minuit.

Aux clartés de la lune, Théophile découvrit une joie farouche dans les traits de Dafné.

— Et VOUS laissez Aubépine seule ?

La vieille montra la clef de la masure.

— S'il arrivait malheur à cette pauvre enfant?

— Dieu veille sur les anges et je ne crains pas le démon. La sorcière était radieuse.

— Non, je ne crains pas le démon ! Mais vous-^mème ma belle dame, d*où vient que vous êtes ici à cette heure ?

— Je viens la nuit, parce que je n'osais venir le jour; j'ai recours à vous, il me faut un philtre pour redevenir

jeune.

— Demain, si la rosée est abondante, j'irai cueillir des herbes, et avant midi...

Un bruissement de feuilles empêcha Théophile d'entendre les autres paroles de la vieille, qui s'inclina bientôt devant Dafné et qui disparut dans un enclos,

La pécheresse regarda longtemps la masure et revint sur ses pas en murmurant :

— Elle est belle ! elle est belle. Aubépine !

Théophile prit un détour et se mit à courir pour arriver avant elle au pavillon. Quand elle rentra, il fit semblant de dormir et glissa sa main sur ses yeux afin d'être spectateur ignoré.

Dafné s'avança silencieusement vers le lit et s'assura du sommeil de Théophile.

— Elle est belle! dit-elle encore.

Elle jeta son mantelet sur le dosser^ d'une chaise, elle passa dans sa chambre et s'approcha du miroir avec la lampe.

— Et je suis laide, moi !

Elle contempla son image avec une angoisse infinie.

— mes beaux yeux nacrés, vous ne rayonnez plus! Elle essuya ses paupières baignées.

LA PÉCHERESSE %él

— ma bouche, quel sourire funèbre tu formes ! 6 mes joues, quelles teintes livides ont voilé vos roses h ô mon front, quelles rides fatales ont coupé ta surface de marbre!

Dafné chaiïgea de pose.

— Laide ! toujours laide ! dit-elle avec fureur. Elle saisit avec désespoir le cadre de la glace.

— Pourquoi me mirer encore?

Elle jeta la glace par la fenêtre.

— Je ne me verrai plus.

Elle revint près du lit de Théophile.

— mon Dieu ! pour devenir pendant une heure belle comme cette enfant, j'irais aux enfers pendant un siècle.

La souffrance de Dafné passa dans l'âme de Théophile'; il plaignit la pécheresse.

— Mais moi, dit-il, n*ai-je pas perdu ma poésie comme elle a perdu sa be9uté ?

Quelques jours après, Théophile vit Aubépine qui sommeillait dans le parc, à Tombre des grands ormes ; elle avait auprès d'elle une couronne de fleurs sauvages et un volant presque -déplumé qu'elle regardait à travers les blondes franges de ses paupières. Un rayon de soleil, glissant entre les branches, tremblait amoureusement sur elle et changeait la couleur de ses habits. Théophile fut frappé de sa pâleur.

â4S LA'PÉCnERCSSE

— Aubépine, vous donnez si matin?

'L'enfant leva ses paupières, mais le sommeil les baissa an même instant.

— Je ne dors pas, dil-elle de sa voix si douce et si perlée.

Sa main blanche et transparente saisit la couronne de fleurs sauvages et la passa devant les yeux de Théophile.

— Je tresse une couronne pour Dafné.

' Ânbépine laissa retomber sa main.

— C'est votre amie, Dafné?

Aubépine sourit.

— Je meurs de sommeil. C'est que je n'ai guère dormi la nuit passée.

. Le visage de l'enfant devint couleur de pourpré.

— Vous n'avez guère dormi? Qui vous en a donc empêchée?

— Je ne sais pas, dit Aubépine toute confuse et se cachant la tête de ses petits bras.

Théophile pensa à la vieille, et crut qu'Aubépine avait assisté à quelque sortilège nocturne.

Dafné survint.

— Dafné ! voyez donc la pâleur da cette enfant. Quelque chose d'étrange se répandit sur les traits de

Dafné qui dit à Aubépine :

— Mon lutin, ne soyez pas si nonchalante ; allez me cueillir des violettes sur les bords de l'étang; courez vite.

L'enfant, charmée d'échapper aux regards scrutateurs de Théophile, se suspendit à là robe de Dafné et se mit à sautiller vers l'étang; mais elle s'arrêta bientôt hsftelante, étourdie, et se soutint contre le tronc d'un saule. Théophile devina les palpitations de son ccHiir au flux et nu reflux de ses épaules; il voulut ajler ù elle, mais Dafné le retint.

— C'est effrayant comme cette enfant est changée depuis hier !

— Tu perds la tête, tu deviens fou ! Aubépine est toujours pleine de fraîcheur et d*éclat; le soleil t* éblouissait.

Dafné s'étendit prés de Théophile et s'accoudant sur lui :

— Je. dois te dévoiler ma vie ; si tes yeux ne sont pas pleins de ces vierges diaphanes que ton âme pourchasse, de ces blondes chimères qui voltigent par essaims dans le ciel où tu rôves; si tes yeux ne voient rien, ouvre4es sur moi ; si tes oreilles ne sont pas pleines de célestes symphonies, ouvre-les à ma voix.

Dafné souril :

— Voilà un début merveilleusement lyrique, mon poète, on sent que ton souffle a passé par là.

Théophile regardait Aubépine.

— Ce n'est pas Aubépine qu'il faut regarder.

Dafné devint rêveuse.

— Aubépine, c'est une de tes blondes chimères; tu n'as rien rêvé de plus beau, de plus svelte, de plus divin ; lu n'as jamais vu d'yeux si angéliquement bleus, de houche si célestement amoureuse; tu n'as jamais vu de chairsi transparente et si délicatement rosée, de formes si pures et si ondoyantes; dans tes courses poétiques à travers le ciel -de ton imagination , rien ne t'a plus charmé que ces pieds légers qui sont des ailes et que celte chevelure d'or à reflets d'argent.

Cette peinture avait singulièrement enthousiasmé Théophile.

— Dafné, que tu sens bien la beauté corporelle !

— Tu veux dire que la beauté de l'âme m'est étrangère. La beauté de l'âme î qu'est-ce donc ! crois-tu que

ton âme soit plus belle que la mienne, parce que tu es un poëte ? Te crois-tu plus poète que moi parce que tu as soupiré des élégies ? 11 y a dans mon âme des élégies plus brûlantes et plus tristes que tputes celles que J*ai ouïes ; la poésie est dans l'âme comme un rossignol dans la branche...

Théophile voulut interrompre Dafiié, qui lui glissa la main sur la bouche.

— Je veux n'entendre que des baisers.

Théophile baisa sa main.

— Je ris de pitié quand je vois des parfileurs de rimes ' qui se croient les seuls poêles du monde. Si la paresse

n'était une des grandes voluptés de Tâme, si je n'aimais par-dessus tout les nonchalantes rêveries, je ferais des vers aussi, des vers plus beaux et plus harmonieux que les vôtres, des vers si palpitants, qu ils éveilleraient des désirs inconnus. Je craindrais d'ailleurs, en touchant une corde de mon âme, de la rompre et de la perdre à jamais. Théophile, j'ai l'âme grande et belle, les plus violentes passions ne l'ont pas endormie : elle a toujours nagé dans des flots d'ineffables délices. Que de mondes n'a-t-elle pas vus ! Que de palais de marbre et d'or n'a-t-elle pas élevés ! Elle m'a couronnée reine du ciel el reine de la terre ; elle a secoué sous mes pieds plus de roses que le vent n'en effeuilla depuis un siècle ; elle a brodé ma robe de diamants qu'eût enviés Cléopâtre ; elle a plongé dans les mers et m'en a recueilli les plus belles perles. Mon âme n'était pas une sœur ennemie de mon corps, et mon corps, qui sentait jailHr ses ravissements, ne l'étouffait pas. Je ris aussi de pitié quand j'entends condamner la créature visible, quand on me prêche que l'âme doit déborder sur le corps, quand on me dit qu'il faut se flageller pour éteindre ses désirs, ou se laisser stoïquement dévorer par

leurs mille aiguillons. Ce sont d'étranges sottises rêvées par je ne sais qud philosophe qui n'avait plus de sens.

— Dafné ! s'écria Théophile, le corps c'est le démon, l'àme, c'est Dieu.

— Ignorant ! parle-moi d'amour et ne me parle pas de Dieu, car tu ne sens pas Dieu comme moi ; Dieu n'est à tes yeux qu'un beau vieillard penché sur la terre-pour contenapler le bien et le mal ; moi je sens que Dieu est l'âme des plus belles choses du monde ; je sens qu'il est toutes ces belles choses.

Dafné prit la couronne de fleurs sauvages.

— Ce parfum, c'est Dieu ; ces fleurs, c'est Dieu. D'après ce que vous en dites, vous autres, ce n'est qu'un envieux qui réprime tous nos mouvements de joie, qui pjmit horriblement tous nos plaisirs. Vous êtes insensés! Dieu nous ressemble, puisque nous lui ressemblons ; Dieu aime les scènes de bonheur et fuit les scènes d'angoisses ; je suis sûre qu'il ne voit pas les gens qui souffrent.

Théophile voulut encore interrompre.

— Tu vas me répéter que les larmes sont la parure des yeux, et que fu aimes mieux me voir pleurer que sourire? Il faut des joies à l'âme, il faut des joies au corps; l'âme descend dans le corps comme une goutte de rosée dans le calice d'une fleur; le corps n'est pas plus indigne de l'âme que la fleur de la rosée.

Théophile saisit la main de Dafné.

— Dafné I pouvez-vous profaner ainsi les délices éblouissantes dans les voluptés aveugles? Vous ne compreneZyrien aux ravissements de l'âme. Écoutez-moi : j'aî passé ma vie sans une heure de vraie joie, entraîné en môme temps par des rêves fuyant dans l'azur et par des désirs furieux et indomptés. Je t'ai aimée, Dafné, mais j'ai aimé Marie ; j'ai abandonné mon coeur à la louve aux

dents blanches comme à la colombe aux ailes de neige. Je n*ai pu m*arréler ni à l*une ni à l'autre. Quand j'étais a?ec ^afnè, je songeais à Marie; quand je contemplais Marie, je ne voyais que Dafné. Âfa! puisque Dieu, en nous jetant sur la terre, nous semait dans le cœur un souvenir du ciel, pourquoi n'a-t-il pas permis que sa créature s'enivrât d'un amour à la fois terrestre et céleste, par la lèvre qui frémit comme par Tâme qui voyage dans les nues. Il m'est arrivé deçà delà de croire en vous voyant, ô Dafiié! que vous étiez la femme cherchée par le poète, que je cueillerais des lis dans votre âme comme des roses sur votre bouche ; mais vous êtes née, Dafné, pour la terre , pour les joies de la terre , pour les passions de la terre. Toute votre beauté vous la portez sur la figuré. Vous n'avez pas ce rayonnement intérieur qui donne à Marie un charme si doux et si pur, qui la fait belle comme ces vierges des vieux tableaux dont on ne voit que les yeux, tant fis sont baignés de lumière surnaturelle. Vous le dirais-je, Dafné? quand j'ai vu apparaître Âubépinç si belle par le contour et par 1 ineffable douceur du regard, j'ai senti que j'allais l'aimer comme j'aime Marie et comme j'aime... Dafné.

Dafné regarda Théophile avec amertume.

— Tu ne me comprends pas, lui dit-elle, ma pensée s'enveloppe d'un nuage qui l'emporte je ne sais où. Je vais devenir plus simple, et te raconter sans rien omettre, tout ce qui m'advint sur cette terre d'amour.

— Tu serais charmante si tu voulais commencer parla fin, dit Théophile.

— Non, car je ne confesserai jamais la fin de ma vie. La physionomie douce de Dafné changea singulièrement.

— Voilà Aubépine, dit-elle ; à demain mon histoire.

Là PÉGHER£SSE 253

Elle s*cnfuit vers l'enfant ; Théophile tendit en vain les bras pour la retenir

— Étrange mystère ! pensa-t-il ; une sorcière, un philtre, une vierge, une femme perdue...

VU

Théophile vit dans le lointain la pécheresse et l'enfant qui disparurent dans les bosquets du parc ; il voulait les suivre, quand Fargueil accourut vers lui de l'air du monde le plus joyeux.

— Quel charmant refuge ! s'écria le baron ; vous êtes dans un palais !

— La rencontre est merveilleuse! dit Théophile; est-ce un lutin couleur de rose qui vous amène en ce pays?

— C'est un lutin plus funèbre : je croyais venir à votre enterrement ; mais, à ce qu'il me parait, vous n'è(es pas mort. Le révérend père Garasse m'avait dit avant-hier que vous trépassiec dans les bras de ta belle pécheresse ;. le révérend père m'a trompé. Marie aussi vous croit aux portes du trépas.

Au nom de Marie, Théophile tressaillit ; il avait presque oublié la religieuse.

— Marie! Marie! dit-il, en saisissantle bras de Fargueil, vous l'avez vue ?

— Si vous n'avez pas perdu la souvenance, vous vous rappelez ce maudit embranchement de chemins, ce fatal Y, cette croix de Dieu, ce prêtre du diable...

— Après ! après !

— Vous avez suivi le carrosse, j*ai suivi le coche ; vous avez trouvé la femme que je cherchais, j'ai trouvé la femme que vous cherchiez ; le diable sait vos aventures en route, Dieu sait les miennes : j'espérais voir Dafné joyeuse dans le coche; j'ai vu Marie éplorée, Marie qui vous fuyait, qui retournait à Paris ; où elle attend la mort dans le tombeau du cloître. Moi, je me suis distrait avec les femmes de hasard ; j'ai souffleté Malesherbes qui me reprochait d'être pédant; j'ai bataillé avec les fats de la cour ; je me suis enivré avec les beaux esprits du temps: voilà mes aventures.

— Hais vous avez vu Marie à votre départ de Paris.

— Oui ; ma cousine d'Orsay est au même couvent que la châtelaine dePansy...

— Je devine. Et qui donc lui a dit que j'étais mourant?

— Mais le révérend père ; qui prêche à son couvent et qui est monté en chaire il y a deux jours pour apprendre aux recluses que les voluptés perdaient Tâme en dévorant le corps, c'est-à-dire que le poète Théophile, le fléau du siècle, se mourait de débauche.

— Garasse ne se trompait pas : oui, la débauche perd mon âme et brûle mon corps ; il y a du feu dans mes os et mon âme est une proie pour l'enfer. Fargueil ! La débauche est la tombe des belles et grandes choses; c'est un monsire hideux, craignez ses griffes enflammées, ses griffes qui plongent en nous, ses griffes impitoyables qui nous déchirent sans cesse. Une heure de délire nous ravit un trésor de fraîcheur. Que de pures délices j'ai perdues à jamais dans uA embrassement ! Que de chimères roses se sont envolées au bruit de mes orgies ! J'avais dans mon

me un si beau monde et ce monde est dévenu si laid; mes

pensées étaient des • "''''^«'^ 235

l'Oses, leurs blanches é^Zl '!' « «"dormant sur les et caressaient mon frTnt T ""''"'''«"» «"^nr de moi

Wement snr la terj "«'«'' '" *'-«'"»t Péni- '«"•er. p|u3 d, rosinl '?"*P'"« «^^ lacs pour s'y front brûlé. Je 2Ts !T ^ ^'""'' «* «^^hiraït m^ P'«« que des «Iles pe^u^^^^P*^ aériennes, je ne vois

Tout beau ' comnà ;^«"« pa. damné sans rit '""'''°"*'"- ^^ "«"^ ''^y^'- "«w vous êtes un saint " P""' ®^°''' ''"*' ^«*""* '

— Je suis un «ainf r r

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"~ Et vous avez bisn r ;, >.

<^ pays. Vive à iamaff i. ^ * '^^ **^"«' paysannes en

— Ne crov f ' amour !

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'« cœur humain -"^^ ^' *^'"*® *^^™® ^*""''*^ •*" '^'®* **»"» larme est séchAp ', ?"^î"? '* «débauche nous touche, cette

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- iifflg , . ' ^«8 lèvres.

EWe fit m'en? ^^'^^' •*"' ^®"^'* **« s'approcher, vers Théophile p^r"^ •'1»«'"'"«"*« «* Pen^'ha sa bouche

Elle éjf ï!u **™^"* ^ *»«*««^ «« ""»'" * Fargueil . ''««itude H. ""'"''^ P^"" l'amour, belle encore par «"noie un rêve de Praxitèle. *^

Théophile, craignant le retour en son château de la duchesse de Montmorency, n'offrit point de gite à Fargeuil, qui prit son repas et son sommeil dans la mauvaise hôtellerie du village.

Fargeuil passait une grande partie du temps avec Théophile ; il arrivait au pavillon tout les matins dans l'espérance d'y voir Dafné ; mais la pécheresse fuyait Fargueil et même son amant; elle erniit aux lieux les plus solitaires du parc, toujours plongée dans d'amères rêveries; les jardiniers racontaient qu'ils l'entendaient s'écrier souvent : Mourir!

Une nuit, Dafné se leva en soupirant, mit ses pantoufles, passa sa robe et s'avança avec de la lumière vers un miroir appendu au-dessus d'une console. Elle déposa le chandelier et regarda son image d'un air abattu.

— Ah ! si seulement, dit-elle, je redevenais belle pendant une heure.

Théophile comprit trop tard ces paroles. Elle passa dans le cabinet voisin et revint bientôt avec une plume, de l'encre et du papier. Elle écrivit pendant plus d'une heure, ne s'arrêtant que pour regarder dans le miroir où elle voyait Théophile et où elle se voyait. Il avait l'air de dormir et elle y fut trompée. Quant elle eut fini d'écrire, elle lui parut toute étourdie ; elle vint à lui en chancelant, elle le contempla avec un soupir, elle l'embrassa avec un soupir, elle parlit avec un soupir.

Il était si loin de prévoir où elle allait^ qu'il n'eut même pas un pressentiment. Dafné avait coutume d'écrire certaines choses que ses lèvres ne voulaient pas dire. Il croyait trouver quelque enfantillage du cœur dans sa lettre. Il se leva pour l'aller prendre. Au lieu d'une, il en trouva deux. La première était pour sa sœur.

c Je t'embrasse. Adieu, Marie ! prie pour moi ; tes prières vont là-haut.

« Dafné. »

n voulut appeler Dafné, il avait perdu la voix ; il voulut courir à elle, maison courir? Il était tout chancelant du coup terrible qui venait de frapper son cœur. On a vu d'ailleurs qu'il était mortellement atteint depuis longtemps déjà, n saisit la seconde lettre, qui était pour lui : il la dévora d'un seul regard.

« Prends patience, mon cher amour, c'est la dernière lois que je suis infidèle. Tu ne devinerais jamais avec qui ? c'est avec la mort.

(( Tu seras moins jaloux que de coutume ; pourtant, quand on part avec la mort, on ne revient pas. Ce qui me console, c'est que tu ne lui as pas laissé grand'chose à faire. Si je t'avais trouvé un peu plus mauvais chrétien, j'aurais joué de mon reste avec toi ; j'aurais fini^la vie et commencé la mort par un baiser. Mon âme fût restée sur tes lèvres ; mais n'en parlons plus. Tu vas te récrier, tu vas me demander pourquoi je me dépêche tant d'en venir là ? Je n'avais d'autre asile que l'ennui et le regret, c'està-dire le couvent. Les belles femmes sont faites pour l'amour comme le soleil est fait pour la lumière .J'étais belle, j*ai fait l'amour. Pardonne-moi, mon pauvre poëte, si j'ai lui pour tout le monde; pardonne à mes yeux qui pleurent

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s'ils ont jeté des rayons çà et là dan^ des cœurs profanes. Que voulez-vous? Aussitôt que je n^'ennuyais, je m'imaginais perdre mon temps. Et vous save:i comme le temps de la beauté passe vite. Pardonnez-moi tous mes péchés ; je t'assure, mon cher Théophile, que, si le bon . Dieu me faisait refleurir, je recommencerais de la même façon ; je te Tai dit déjà, le chemin du plaisir est le chemin de traverse dans la vie, un chemin touffu où les oiseaux chantent, où les fontaines murmurent, où les buissons parfument le vent. Il faut être bien malavisé pour suivre Fautre chemin. Hais voilà que je ne sais plus ce que je dis. J'ai beau faire, je ne suis pas si calma que j'en ai l'air. Mon pauvre cœur, qui ne voudrait pas en finir sitôt, s'agite de toutes ses forces. Ah! mon cœur, pourquoi s'abuser encore? Taisez-vous, mon cœur !

« Donc, mon cher amour, quand un nuage passe sur le soleil, le ciel est dans l'ombre. Eh bien, un nuage a passé sur ma beauté, l'ombre se répand autour de moi, l'ennui revient avec plus d'acharnement. Pourquoi assister à l'agonie de mon amour? Je n'aurais plus qu'à baisser les yeux sur qes cimetières où les souvenirs et les regrets s'agitent comme des ombres. Pourrais-je voir encore ca beau ciel de l'espérance? Non! non, mes regards ne s'élèvent plus si haut. Tu comprends bien que je ne pouvais aller m'éteindre sous les pierres du couvent. Qu'aurais-je offert à Dieu? Mon âme? mais, moi, j'ai l'âme dans le cœur : bien des jours se fussent passés avant que l'ange du Seigneur eût effacé les iniquités de mon cœur pour rendre la liberté à mon âme. Le repentir est sans doute une belle œuvre; j'admire Madeleine au pied delà croix et je te jure que, s'il te prenait la fantaisie de te faire crucifier, j'irais mourir au pied de ta croix dans un grand cri de douleiifr,

« Mais OÙ en suis-je donc? je babille comme si je n'avais rien à faire... Je te regarde dormir, mon pauvre amoureux ; dans sa pâleur, ta tête est si belle sur l'oreiller, qu'il me vient le désir d'aller mè coucher auprès de toi ; je serais mieux là qu'où je vais. Je me réveillerais demain ' sous tes baisers. Hais non^ le miroir est là qui me conseille de partir; d'ailleurs, savez-vous, méchant, que vous ne m'embrassez plus ? on dirait que c'est pour l'amour de Dieu. Vous me parliez si peu, que j'avais le temps de compter vos baisers. Hélas, j'en perdais un tous les jours. Gela n'empêche pas que tout à l'heure, avant de partir, je vous embrasserai de tout mon cœur et de toute mon âme. Que te dirai-je encore après cela ? Adieu donc ? Si l'âme revient çà et là, mon âme reviendra sur ton cœur pour veiller sur lui. Va, mon cher Théophile, laisse aller ton cœur où il voudra, je ne veux pas que mon souvenir l'enchaîne. Fais comme moi, voyage toujours dans le pays des aventures; seulemait n'oubUe pas que je t'ai aimé par-dessus tout. Adieu! mon cher amour, je meurs en fermant mes bras sur ton image que j'emporte dans la mort.

Après avoir d'un seul regard dévoré ces lignes arrosées de lames, Théophile s'habilla en toute hâte, descendit d'un bond l'escalier et courut au hasard. En moins d'une minute, il eut franchi la haie et le ruisseau, il arriva devant l'étang. La nuit était sombre; il ne vit d'abord que les vieux saules frissonnants et la morne surface de l'eau.

— Dafné ! murmura-t-il d'une voix funèbre.

n entendit un sanglot, un soupir, un gémissement. Bientôt au bord de l'eau, à demi cachée dans une touffe d'oseraie, Dafné lui apparut blanche comme une ombre. Il alla tomber à ses pieds, dans ses bras, sur son cœur.

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— Plaignez-moi, lui dit-elle d'une voix éteinte, je n'ai pas la force de ipourir, j'ai peur de la mort comme un enfant. Et pourtant j'ai bien plus peur de la vie.

— Vous êtes folle, ma pauvre Dafué, lui dit-il en se ranimant; comment avez-vousde pareilles idées?

— Ne parlons pas de cela, de grâce... j'ai frlid... j'ai froid jusqu'au cœur.

Il la prit tendrement dans ses bras et l'emporta jusqu'au pavillon. Quand elle fut recoucbée, elle murmura : — - Après tout, il vaut mieux mourir ici que là-bas. Elle essaya de sourire.

— Je voulais me coucher au fond de l'étang, repritelle ; j'ai regardé l'eau, j'ai vu le ciel, j'ai eu peur, Ah! quel maudit pas à faire ! comme le cœur empêche la tète ! je suis tombée sur l'herbe au lieu de tomber dans l'eau. Et pourtant, Dieu m'est témoin que j'ai fait de mon mieux pour la mon. Tu te souviens, mon cher Théophile, qu'autrefois je ne faisais pas tant de façons avec l'amour. Comme j'y allais vite et de bon cœur ! C'est égal, je n'ai pas perdu mon temps et je n'en serai point pour ma peine : je sens que je suis revenue avec la mort ; la mort mi'a glacée là-bas.

Théophile la reprit dans ses bras et l'appuya sur son cœur.

— Tu ne mourras jamais par là , lui dit-il.

Elle avait déjà une fièvre assez violente qui commença à l'inquiéter. Au bout de quelques heures, la fièvre prit un mauvais symptôme ; la pauvre Dafné eut le délire, ses beaux yeux s'allumèrent à cet éclat fatal qui est le feu de la mort. Il la veilla avec toute la tendresse d'un frère et d'un amant.

Le lendemain, après un sommeil assez calme, elle se réveilla presque gaie, tant elle était née pour la joie.

Le matin, Théophile allait à l'hôtellerie de Fargueil, quand il vit Aubépine agenouillée au bord d'un seigle et cueillant des bluets. Il y avait deux jours qu'elle n'était venue au château ; Théophile inquiet, pensait à visiter la yieille. Il s apprdcha de l'enfant, qui lui tournait le dos ; il la contempla avecamour. Il avait oublié sa pâleur; mais. quand il fut en face d'elle, quand la pauvre fille leva vers lui ses regards mornes et son pâle visage, il ressentit une douleur infinie. Aubépine était flétrie ; sa bouche, si rose et si fraîche, s'était fanée en quelques heures.

Théophile effrayé de cette métamorphose, s'éloigna rapidement, a Si belle ces jours passés et déjà si laide ! » dit-il avec une horrible agitation. Il chercha à dévoiler cet affreux mystère : sa pensée flotta autour de la sorcière et de Dafné ; mais toute pénétrante qu'elle fdlt, elle ne découvrit rien ; elle ne put voir dans les replis du cœur de la pécheresse, elle se perdit en vain au milieu des sortilèges de la vieille.

Fargeuil n'était point à l'hôtellerie ; Théophile rentra dans le parc.

Dafné marchait tristement vers le pavillon; il allait l'atteindre, quand il s'arrêta, étrangement surpris en la voyant effeuiller les fleurs qui bordaient son passage et les fouler du pied avec un singulier plaisir ; elle attaquait surtout les plus jeunes et les plus belles. En traversant une pelouse ombragée de myrtes et de grenadiers, elle se détourna de son chemin à la vue d'une cascatelle qui bondissait dans un bassin de marbre sculpté. Elle alla s'incliner au-dessus de l'eau et recula soudain avec un mouvement de colère. Elle prit une petite branche qui gisait à ses pieds et la trempa dans l'eau, qu'elle agita longtemps, pour en troubler la belle limpidité. Théophile aborda Dafné.

26tf LA PÉGHBRESSB

— Vous fanez les fleurs, ma belle profane ; vous altérez la transparence des eaux.

Dafné avait leç yeux errants comme un meurtrier en face de sa victime.

— Oui, dit-elle, je fane les fleurs parce que les fleurs sont belles; je trouble les eaux parce que les eaux sont pures...

Théophile trembler. Ces paroles n'étaient-elles pas une révélation; le corps d* Aubépine n'était peut-être qu'une fleur pour Dafné... et son âme une eau limpide...

— Puisque tu as tant de plaisir à faner des fleurs, dit Théophile en glissant son bras au corsage de Dafné, je veux t*en faire une couche.

— Dne couche? dit-elle en tressaillant. Ce sera le lit nuptial de la mort.

— Puisque le mal est fait, pensait Théophile, qu'au moins Dafné meure dans la joie et l'oubli.

Le soir, les mille facettes prismatiques d'un candélabre étincelaient dans le pavillon ; toutes les fleurs du monde la rose, l'œillet, 1^ marjolaine, le muguet, le jasmin et le chèvrefeuille s'y trouvaient assemblés comme des cavaliers et des jeunes filles au miheu d'une fête; c'étaient de toutes parts les plus belles couleurs et les plus doux parfums.

Théopliile et Dafné étaient assis nonchalamment devant une table de mosaïque chargée des débris d'un gai souper ; ils écoutaient avec ravissement les sérénades des rossignols et les plaintes amoureuses des ramiers ; ils mêlaient souvent à cette harmonie roucoulante et perlée un bruit de baisers qui résonnaient longtemps à leurs oreilles ; ils aspiraient avec délices les senteurs mêlées des fleurs où se perdaient leurs pieds.

Cependant Théophile, très-malade sans le savoir, ne pensait qu'à la mort.

— La mort ! la mort ! s'écria-t-il tout à coup.

— Quel cri funèbre ! ,

— Dans ces roses il y a des asphodèles; nous nous sommes couchés sur les fleurs de la mort.

— Oui, peut-être demain nous serons étendus dan& la couche des trépassés; mais nous ne sommes pas à demain.

La pécheresse répandit sa longue chevelure sur le front attristé du poète ; elle le berça et Tendormit bientôt comme un enfant.

Quand Théophile s*éveilia, il était seul dans le pavillon; ' il étendit les bras, il chercha dans le lit de fleurs, Dafné n'y était plus...

Il descendit à la hâte du .pavillon.

La nuit était belle et pure ; les mille paillettes de sa robe tremblaient au ciel.

Les brises, enivrées de rarome des fleurs, sommeillaient sur le jeune feuillage, qui frissonnait d'amour.

La lune, qui se reposait de sa course sur la montagne, couvrait la vallée d'un blanche nappe de lumière.

Les rossignols du parc chantaient leurs amours sous les verts balcons de leurs maîtresses éveillées.

C'était une belle et poétique nuit ; mais Théophile n'en voyait pas la splendeur.

Il n'entendait ni les voix mourantes du vent ni les chansons des oiseaux.

Il allait, il allait, pâle, tremblant, égaré. Il ne sentait pas les ronces qui lui déchiraient les pieds, les branches qui lui battaient la flgure.

Il s'arrêta tout coup avec angoisse.

Ses regards errants avaient passé sur les roseaux de Tètang et s'étaient reposés sur une robe blanche. Il chancela ; pendant quelques secondes il ne put avancer.

— Noyée î dit-il d'une voix sourde.

Il flt quelques pas vers les roseaux. Les roseaux ne

26i LA l> É G H £ R £ S S Ë

touchaient pas le bord de Télaiig; il franchit la distance qui le séparait de Tilot où ils étaient.

— Noyée ! répéla-t-il en tombant à genoux.

Il voulut regarder la morte, mais ses longs cheveux étaient épars autour de sa tète et la lune se couvrit d'un voile noir.

La même nuit et à la même heure, Marie descendait de carrosse devant une hôtellerie de Chantilly. La religieuse, qui savait le poète mourant, voulait le revoir une dernière fois. L* amour mettait le pied sur le devoir. Et d'ailleurs n'était-ce pas encore une des austérités du cloître que le spectacle de Tagonie d'un homme aimé ?

A son arrivée, Fargeuil, accoudé sur la pierre de sa fenêtre, regardait les scintillantes étoiles et s'abandonnait à quelque rêve couleur de rose. En voyant un vêtement de recluse, il reconnut Marie, ou plutôt il devina que c'était elle. Il courut à sa rencontre et lui offrit ses services.

— Je rends grâces à Dieu de vous trouver à cette heure, lui dit Marie; un affreux pressentiment me poursuit depuis hier ; je veuxrevoir Théophile et j'ai peur d'arriver trop tard.

•— Il est temps encore, madame; un pèlerinage au château voisin m'a empêché de passer avec lui ce dernier jour; mais calmez vos frayeurs, il n'est pas si mai et j'espère bien mourir avant lui.

— Mais vous ne l'avez pas vu depuis hier ; un jour est un siècle pour les malades. Ayez pitié de mon tourment, monsieur; courons ensemble au château.

Fargueil s'empressa d'accompagner la religieuse. Gomme il était fort tard et qu'il connaissait la sortie du parc, il aima mieux ne point éveiller les valets et passer par là.

Avant de voir le pavillon, Fargeuil et Marie furent éblouis par les lumières resplendissantes du candélabre.

— Voilà qui m'étonne beaucoup, dit Fargueil. 11 semble qu'on vous attende et qu'on vous prépare une fête, à moins que ce ne soit une galanterie de Théophile à Dafné.

— Théophile n'est pas seuil dit Marie d'une voix émue.

— Vous ignorez que la Dafné est venue à Chantilly?

— Je sais tout maintenant.

Marie chancelait.

-^ N'allons pas plus loin.

— Mais Dafné, c'est votre sœur, dit étourdiment Fargueil.

Marie se troubla.

— Oui... ma sœur... marchons, marchons.

Il montèrent au pavillon.

— Pas âme qui vive ! voilà qui m'étoime davantage, dit Fargueil.,

Marie, haletante, tomba sur la molle couche de fleurs. . — Où sont-ils donc?

— Je ne devine pas.

Fargeuil se reprit aussitôt :

— Je crois pourtant qu'ils se promènent dans le parc; les nuits.de mai sont douces aux malades ; si vous le permettez, madame, j'irai les avertir que vous êtes là.

— Allez, allez, et dites-leur qu'ils se hâtent.

Quand Marie fut seule dans le pavillon , elle se releva

et contempla avec égarement les lumières et les fleurs. Elle fit quelques pas en rêvant.

— Les amantes des hommes s'endorment sur des roses, dit*elle; les amantes du Seigneur veillent sur des prie-Dieu.

Après un silence : *

— ma sœur ! nous avons changé de route dans la vie: tu as aimé, j'ai prié. Les femmes sont faibles, il leur faut un appui : ô Dafné ! tu t'es appuyée sur les hommes, je me suis appuyée sur la croix; un bras caressant t'a fait une ceinture, le cilice m'a meurtrie. Nous étions belles toutes les deux : ta beauté a ébloui les hommes, ma beauté a pâli sous un* voile de plomb ; tu mourras dévorée de voluptés, je mourrai dévorée de rêves coupables. Dieu nous a donné à toutes la robe du plaisir ; tu l'as revêtue, 6 Dafné! moi, je l'ai rejetée...

Marie avait passé sur le balcon. Les rossignols chantaient leurs dernières élégies.

— A toi la musique, Dafné, à toi les promenades par les nuits de mai, à toi les lits de fleurs, à toi toutes les ivresses! A moi toutes les larmes!

La religieuse se reprit :

— Mais à moi le ciel et à toi les ténèbres... si je ne priais Dieu pour toi plus que pour moi-même. .

Quand se dissipa le nuage qui voilait la lune, Théophile tout palpitant, tout éperdu, détourna la longue chevelure de la morte et regarda .

— Hélène ! s'ècria-t-il, Hélène !

En effet, c'était la pauvre folie qui était revenue à Fètang de Chantilly, pour mourir là où elle voyait son enfant.

Il prit une main de la morte ; cette main roidie lui échappa.

— criminelle, vous voilà donc morte ! Comme vous l'aviez dit, vous avez couru au-devant de la mort; moi, je Tattends toujours. Hélas ! je n'attendrai pas longtemps. Mais Dafné ! où est Dafné?

Théophile laissa Hélène et courut à la masure.

Un solennel silence régnait alentour ; la lune regardait avec mélancolie le vieux toit de chaume.

Il s'approcha de la porte qui était close ; tremblant de la tête aux pieds, il écouta avec angoisse.

H n'entendit rien.

Il essaya de voir à travers les interstices de la porte et du contreveht.

Il ne vit rien.

— Dafné ! Dafné ! où es-tu ?

Il fit le tour de la masure, les yeux errints, le cœur oppressé.

La sorcière, tapie sous la haie d'épines de son jardin, se jeta devant lui.

— Silence! lui dit-elle en appuyant sa main sur la bouche.

— Qu'y a-t-il ? dit le poète.

— Silence ! silence ! parlez bas et baissez la, tète. Un feu étrange brillait dans les yeux de la vieille.

— Ne l'effarouchez pas, elle est là dans les bruyères; voyez plutôt flotter sa robe.

— Mais où donc?

— Sous la croix ; elle s'avance ! elle s'avance ! Il y a

^eS LA r E G H E R E s s E

plus d une heure qu elle est là, attendant qu'Aubépine soit seule.

— Et quelle est cette femme?

— Cette femme, c*est Satan qui perd une âme.

Théophile, dévoré par la fièvre, ne pouvait plus se tenir

debout.

— Dafné ! dit-il entre ses dents.

La vieille se signa.

— Un pacte fatal, poursuivit-elle, m'attire toujours à

minuit dans les bois, or c'est à minuit...

La vieille leva les yeux au ciel.

— La fille de Berthe qui veille toutes les nuits, là-bas où vous voyez de la lumière, la fille de Berthe m'a crié hier en ricanant que Dieu punissait mes maléfices, qu'une vampire entrait la nuit dans ma ihaison. Il y a deux heures que je suis là. seigneur Dieu ! protégez-moi.

Théophile écoutait la vieille avec une violente agitation.

— C'est Dieu qui vous envoie. Vous savez que je suis maudite et délaissée de tous ; ne me maudissez pas, ne me délaissez pas ! Jetez-vous avec moi sur la vampire ; délivrons ma chère Aubépine.

La vieille regardait toujours vers la croix.

— Voyez ! voyez ! la voilà qui vient ; silence surtout. Théophile reconnut la nonchalante démarche de Dafné.

Sa première pensée fut de courir à elle ; mais 11 se contint, il eut la force d'attendre une nouvelle scène du drame, il eut la force de retenir la vieille.

Dafné s'avança jusqu'à la porte de la masure et tourna la tète pour s'assurer si nul ne la voyait.

Le grand chemin était désert ; elle n'entendit que le bruissement des feuilles.

Elle avait une clef; elle entra furtivement. Théophile

n'eut plus la force de retenir la vieille qui se précipita sur Dafné.

A peine Théophile fut-il entré à son tour dans la masure que la pécheresse s'enfuit en repoussant la vieille qui se mit à courir après sa proie avec une légèreté d'oiseau. Elle Tatteignit dans les bruyères et la renversa en glapissant.

Quant Aubépine, à peine éveillée, se Vit seule avec Théophile daps la masure, elle courut à la porte, aveuglée par ses cheveux, qui lui formaient un voile d'or.

Dès qu'elle vit dans les bruyères les ombres gigantesques de la vieille et de Dafné, elle prit son vol vers le heu du confibat.

Le poète, éperdu et mourant, brisé par tant de secousses, tenta aussi un effort ; mais il fut plus faible que la faible enfant : il tomba sur le seuil, ses yeux éblouis se fermèrent soudain. Plus d'une minute passa; des bruits confus remphssaient ses oreilles, de vagues souvenirs se pressaient dans son âme.

Tout à coup un grand cri de douleur vint le frapper ; il se sentit renaître, il rouvrit les yeux et s'élança vers les bruyères. Les ombres gigantesques s'étaient évanouies ; la vieille aux mains crochues n*était plus là, ni la pécheresse, ni l'enfant. '

11 retourna au pavillon, déchiré par les mille griffes de la souffrance ; une fièvre ardente le brûlait ; il chancelait à chaque pas, tous les arbres du chemin lui servaient d appui.

Quand il repassa sur le bord de l'étang, ses yeux s'arrêtèrent encore sur le cadavre d'Hélène.

— Robert de Saint-Pierre ! s'écria-t-il, voilà donc les fruits de la débauche !

Et, comme son regard s'élevait au ciel, il entrevit Ha-

rie penehée sur la balustrade du balcon, mollement ëclai- »rée par la lumière pâlie du candélabre.

— Dafné ! toujours Dafiié ! dit-il.

La distance et Tagitation du feuillage l'empêchaient de reconnaître la religieuse. Il arriva sous le paTillon sans que Marie Taperçût. Plongée dans une extase profonde, elle avait les yeux au ciel. Il monta rapidement la spirale; dès qu'il fut dans la chambre, il saisit le dosseret d'une des chaises qu'il voulut lancer au candélabre.

La voix de Marie arrêta sa main.

— Est-ce un songe ? dit-il en regardant la silhouette de Marie sur le balcon.

Une joie du ciel illumina son front chargé d'orages; sa bouche si sombre s'épanouit.

— Marie! Marie! dit-il encore.

Il allait se jeter sur le balcon, mais des paroles de regret s'échappaient toujours du sein de la, religieuse. 11 écouta.

— Oui, ma sœur, disait-elle, les hommes se sont agenouillés devant toi; je me suis agenouillée devant Dieu.

Théophile alla tomber aux. pieds de Marie.

— Ne regrettez pas, ne regrettez pas d'avoir été un ange ; n'enviez pas le mauvais chemin et priez Dieu qui vous en a détournée.

Marie, effrayée par l'apparition de Théophile, rentra précipitamment dans la chambre.

— Est-ce vous? Est-ce bien vous? dit-elle en tressaillant.

— Oui, c'est moi, ou, plutôt, c'est l'ombre de moimême ; je ne suis pas mort et je me demande si je suis vivant. N'ayez plus de regrets, Marie! les joies mondaines sont les sources des plus grands maux ! Vous ne savez donc pas où mène la volupté? Vous ne savez donc pas... Oh! je ne vous dirai rien...

Théophile tomba agenouillé devant Marie.

— Vous avez bien fait de venir; au moins, avant ma mort, je reposerai ma vue sur une femme du ciel, sur une blanche colombe qui n'a pas souillé ses ailes ici-bas. Mas yeux sont las de Dabé, las comme d'un ciel toujours noir, comme d'un torrent qui roule éternellement des ruinea et des débris ; prés d'elle, mon âme ouvre ses mauvaises portes et je suis entraîné par les flots impétueux qui dé* bordent en moi.

Théophile appuyait sa bouche sur la main de Marie.

— mon Dieu ! je mourrai en te rendant grâces, puis* que Marie sera là.

Égaré par sa joie et par le souvenir de Dafné, le poète Semblait fou.

— Il faut pourtant que je vous dise tout; il faut que je vous dévoile cet horrible mystère ; il faut que je vous éclaire jusqu'au fond du gouffre ! Il y a dans ce village, ou plutôt il y avait une charmante enf^mt, si frêle qu'un souffle l'eût brisée ! Jamais je n'avais vu si belle et si douce fille. Après vos yeux adorables, ô Marie ! je n'avais pas vu d yeux si ravissants. Un regard de ces beaux yeux donnerait des ailes à l'âme la plus terrestre. Cette charmante enfant venait souvent cueillir des fleurs et jouer dans le parc; je la contemplais avec délices; je suivais du regard toutes ses folâtreries ; c'était une gracieuse chimère que je croyais animée par une âme chérie. Un jour, je vis ses joues pâlies ; le lendemain, les joues furent plus pâles ; quelques jours après elle chancelait, ses yeux s'étaient éteints... Mais vous ne pouvez rien comprendre à cette métamorphose?... Voilà les folles passions, Marie, voilà les folles passions ! Elles se couchent sur des roses, mais les roses sont de la couleur du sang et du feu. Ne regrettez

pas leur lit, c est une fournaise ardente; ne regrettez pas leur sommeil, c'est une mort qui ne repose pas de la vie.

Disant ces mots avec exaltation, Théophile était tombé mourant sur les fleurs.

Marie, glacée d'épouvante, le regardait d'un œil hagard; elle demeurait immobile devant lui, comme une blanche statue.

Fargueil rentra.

— Secourez-le, lui dit-elle, car je suis plus morte que lui.

Fargueil effaré prit Théophile dans ses bras et le transporta sur le lit qui était à demi caché dans les fleurs.

Le poète se ranima.

— Fargueil! Fargueil ! je ne puis rester là! emportezmoi loin' d'ici, sur l'herbe du parc : le grand air me rapprochera des montagnes du ciel...

Théophile voulut se relever, mais ce fut en vain.

— Au moins, reprit-il d'une voix sourde, brisez ce candélabre, repoussez ces fleurs maudites, effacez jusqu'à la trace de Dafné ; donnez-moi un crucifix, donnez-moi mes Uvres saints et faites venir un prêtre.

Marie s'approcha du poète.

— Oui, oui, Marie, vous serez mon confesseur; la bénédiction d'un ange comme vous doit m'absoudre auprès de Dieu, car vous êtes un messager du ciel. Priez pour moi, Marie, je tremble... J'ai été faible dans la vie, je suis plus faible à la mort. Oui, je tremble; priez pour moi...

— Hais ma sœur^ où est ma sœur? demanda Marie.

— Priez pour elle, répondit funèbrement Théophile.

— Ma sœur est morte ! s'écria la religieuse.

— Dafné morte î répéta Fargueil avec angoisse.

— Quelle indigne lâcheté! dit le poète en se frappant le front. Dafné, vous êtes toujours restée au-dessus de moi.

— Hais vous l*avez donc tuée ? demanda Marie avec terreur.

— Je l'ai abandonnée à la fureur d'une mère qui voulait venger sa Bile. Maudissez-moi, Marie ! maudissez-moi, Dafnél.Mais déjà je n'étais plus qu'un spectre.

Marie recula avec épouvante.

— Il est peut-être encore temps de la sauver. Gourez, Marie; courez, Fargueil ! A l'entrée du village, vous verrez une vieille masure ; c'est là... et, si la masure est déserte, allez en face dans les bruyères.T. Je cours avec vous.

Théophile s'évanouit.

Fargueil voulut entraîner Marie à la masure.

— Mais nous ne pouvons le laisser seul.

— Et votre sœur, madame, votre sœur que peut-être on déchire, on étrangle, on étouffe !

Marie courut à l'escalier; mais cet élan n'était qu'une feinte.

— Courez à elle, monsieur, dit-elle en s'appuyant sur une chaise; je suis brisée, je chancelle... je ne puis aller...

FargueiFs'enfuit, laissant la religieuse.

Marie se rapprocha du lit; elle contempla la figure défaite de Théophile.

— Est-ce que je ne vais pas mourir, moi? mon Dieu, faites-moi cette grâce de m'appeler à vous !

Le poète se souleva ; il ouvrit ses yeux éteints.

— Dafnéî s' écria -t-il, qu est-elle devenue, la pauvre femme? Et Aubépine? et la vieille? Morte! morte! morte! n'est-ce pas ? Je suis un lâche !

Marie, qui croyait Théophile en proie au délire, essaya de le calmer.

— Ma sœur n'est pas morte et vous la verrez bientôt.

— Non, non, je ne veux plus la voir ; c'est une fatale

sirène qui souillerait mon lit de mort. Un son de sa voix, un regard de ses yeux me fascine et me perd ; je Tentendrais chanter dans les enfers, que je me damnerais pour courir à elle.

Fargueil vint se précipiter comme tin fou dans le pavillon.

— Le bruit se répand que la vieille sorcière a tué Dafnè.

Théophile se leva soud§inement ; Marie poussa un cri.

— Vous ne savez pas que j'aime Dafné ! reprit Fargueil ; vous croyez que mon amour est une fantaisie? toute mon âme est dans ses yeux.

Fargueil, à moitié ivre comme toujours, pleurait comme un enfant.

Et, comme Théophile et Marie le regardaient sans lui répondre, il sortit en éclatant dans sa douleur.

La violente agitation et la fièvre ardente endormirent bientôt Théophile.

La religieuse veilla au pied du lit. Le sommeil de Théophile était la préface de la mort.

Marie suivait tous ses mouvements avec terreur; elle tremblait qu'il ne se réveillât plus.

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