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cri; d'ailleurs, avant qu'elle eût essayé d'appeler, une main se posait sur sa bouche, tandis qu'un bras vigoureux la soulevait et que ses yeux, à quelques pouces de son visag^e, reconnaissaient le visag'e ruisselant de M. de la Péjaudie, qui, prompt forcené et silencieux, l'emportait sur le lit aux draps entr'ouverts, où ils tombèrent tous les deux, si fortement et si étroitement enlacés qu'ils ne semblaient faire qu'un seul corps, car M. de la Péjaudie qui, par nature et par expérience, n'ignorait aucune des façons de l'amour et aucun des moyens par lesquels un amant impose son désir et sa volonté, excellait particulièrement à ces brusques prises de femmes, qui tantôt suppriment toutes leurs hésitations, leurs scrupules et leurs pudeurs, tantôt comblent leurs attentes et répondent au vœu brûlant de leur chair, et qui ont l'avantage, comme le disait assez plaisamment M. de Larcefigue, de remplacer les paroles par des actes et de couper court aux préliminaires de galanteries et de sentiment où la plupart sont moins enclines qu'elles ne se croient obligées de le paraître.
Presque chaque nuit M. de la Péjaudie visitait ^'jrae (jg Séguiran. Après avoir passé la journée à ses occupations habituelles, M. de la Péjaudie rentrait à l'hôtel de Tourves, au soleil couchant. Il
prétextait, pour s'y enfermer ainsi, certaines fièvres dont ies accès le prenaient à heure fixe, puis ayant gagné sa chambre, il se mettait ostensiblement au lit et feignait de s'endormir, après avoir recommandé que l'on ne vînt le déranger sous aucun prétexte. Dès que la nuit était venue, il se relevait, endossait un manteau grossier, se coiffait d'une perruque commune et d'un chapeau à larges bords et sortait par les derrières de l'hôtel. Une fois dehors, il atteignait une maison isolée où il trouvait un bon cheval que lui tenait prêt un ancien domestique de M. de Tourves, nommé Pelamourgues, à qui il avait rendu service, en ne dénonçant pas un vol de quelques écus dont le drôle avait allégé la bourse de son maître. Ce larcin eût pu le mener loin avec M. de Tourves, qui ne badinait pas avec ses gens. M. de la Péjaudie avait arrangé l'afFaire, ce dont Pelamourgues lui gardait une fidèle reconnaissance. Donc, la bête enfourchée, M. de la Péjaudie se dirigeait, par la traverse, vers Carmeyrane. 11 n'avait ainsi guère chance d'être reconnu, accoutré comme il l'était, et il arrivait sans encombre à proximité des jardins du château. 11 y pénétrait aisément et attachait son cheval dans cette grotte rustique qui avait été si funeste à M. Palamède d'Escandot. De là il pouvait observer sans être vu les abords et la façade du château. Quand la nuit était assez avancée et que les lumières s'étaient éteintes, M. de la
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Péjaudie se glissait prudemment hors de sa retraite jusque sous le balcon sur lequel donnaient les fenêtres de la chambre de M™'' de Séguiran, et dont l'escalade n'était pour lui qu'un jeu. Une fois la balustrade enjambée, M. de la Péjaudie se trouvait dans la place, c'est-à-dire aux bras de sa maîtresse.
Ces façons de mystère étaient, il faut bien le dire, assez nouvelles de la part de M. de la Péjaudie et elles lui étaient venues dès qu'il avait été à même de constater, lors de son séjour à Carmeyrane, que M™^ de Séguiran était surveillée par des yeux jaloux. Certes, M. de la Péjaudie ne mettait pas au nombre de ceux qu'il avait à redouter le bon M. de Séguiran. Celui-là était de toute sécurité, car il avait en sa femme, aussi bien qu'en lui-même, une entière confiance. Il estimait comme inattaquable la vertu de M™® de Séguiran et jugeait que personne n'aurait la hardiesse et l'outrecuidance de s'y attaquer, de môme que nul ne serait assez impudent pour en vouloir à l'honneur d'un personnage, à son propre regard, aussi considérable que lui-même. Que des maris fussent trompés, M. de Séguiran le trouvait fort naturel, et, quand sa mère lui contait les malheurs conjugaux de ces Messieurs d'Aix, il n'en témoignait aucun étonnement! Mais que pareille chose lui pût arriver n'entrait pas dans sa cervelle 1 N'était-il pas un parfait époux, non seulement par sa fidélité exemplaire, mais aussi
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oar sa régulière assiduité ? M""^ de Séguiran, même, l'avait-elle pas rendu hommage à la force de son empérament en lui demandant d'y apporter quelque modération? Certes, celte abstinence consen- :ie n'était pas sans causer à M. de Séguiran une certaine mélancolie, mais, par contre, il en tirait îussi une certaine fierté. Pour qu'une femme demande ainsi, en quelque sorte, grâce, il faut qu'elle n'ait point affaire à un malingreux et elle donne ainsi un certificat de vaillance amoureuse sur lequel on se peut reposer à bon droit. De plus, et pour se mettre tout à fait l'esprit en repos, M. de Séguiran considérait que son mariage avecM"° Madeleine d'Ambigné ne s'était pas accompli selon les règles communes et que, par là même, il était en dehors des accidents ordinaires. La main de Dieu y avait présidé et M. de Séguiran comptait qu'elle continuerait à s'y manifester et finirait par le conduire à son but, qui était de donner lignée à une maison illustre. Sur ce dernier point, la Providence apportait bien quelque retard, mais M. de Séguiran ne doutait pas d'en venir, quelque jour, au bout de ses vœux et, en attendant, il reprenait haleine et laissait souffler la bête.
Si donc M. de Séguiran n'était guère à ménager, il n'en était pas de même de M. de Maumoron et de M. Palamède d'Escandot.M. de Maumoron, tout en poursuivant ses récits de galères et en écoutant des airs de flûte, avait l'œil sur sa belle-sœur,
prêt à saisir le moindre signe de bienveillance qu'elle témoignerait à M. Palamède d'Escandot, dont la langueur et les manèges amoureux exaspéraient le jaloux. M. de Maumoron n'entendait pas que le beau sexe lui soufflât son Palamède. Il ne l'avait point éduqué aux galantes manières pour qu'une autre en profitât. Aussi faisait-il bonne garde, tandis que le Palamède montait la sienne auprès de M. de la Péjaudie, en qui il avait flairé un rival probable, et, par avance, délesté. M. de la Péjaudie, dès son arrivée à Garmeyrane, s'était fort bien rendu compte du filetqui entourait la belle jyjme (jg Séguiran. Aussi s'était-il résolu à ne rien hasarder et à agir avec prudence. De là, la conduite qu'il avait adoptée et le silence où il s'était tenu, quitte à le rompre à sa façon et à son heure, quand il aurait dépisté la méfiance du trop attentif Palamède. Or, cette réserve n'était guère dans les habitudes de M. de la Péjaudie et il fallait qu'il eût des raisons fortes de s'y astreindre. En s'attachant à ne pas compromettre M""*^ de Séguiran, il faisait preuve de quelque chose, pour lui, d'assez nouveau. D'ordinaire, il se montrait moins ménager de la réputation des femmes et en prenait peu de souci, pourvu que la sienne acquît du renom à leur déshonneur ou qu'il y trouvât simplement du plaisir. Mais M. de la Péjaudie sentait, au fond de soi, qu'avec M"^^ de Séguiran il ne se devait pas conduire comme avec toutes.
Il l'eût pu, cependant, d'autant mieux qu'il se jugeait assuré du succès. M. de la Péjaudie, malgré ses nombreuses bonnes fortunes, n'était point fat et ne se croyait rien d'irrésistible. Il admettait fort bien qu'une femme ne lui cédât point et disait qu'avec elles, pour être franc, le hasard avait souvent fait, pour lui, plus que quoi que ce fût. Mais avec M""® de Séguiran il ne pensait rien de semblable. En leur rencontre d'Aix, il avait pris la soudaine mais inébranlable certitude que M™<^ de Séguiran serait à lui, quand il le voudrait. L'affaire s'était réglée entre eux par un seul et mutuel regard. M. de la Péjaudie prétendait ne se pas tromper à certains signes. Néanmoins, malgré cette certitude, M. delà Péjaudie éprouvait un sentiment siiigulier.Lui qui était entré dans toutes les aventures, et les plus hardies, avec l'audace la plus déterminée, ressentait devant celle-là une secrète appréhension; elle lui paraissait obscurément engager plus de lui-même que toutes les autres et il y devinait quelque chose de dangereux et de caché. Il s'étonnait que la beauté de M"^® de Séguiran, à laquelle il était demeuré longtemps insensible, se lût révélée à lui si brusquement, et par une sorte de surprise assez inexplicable. N'étaitil pas moins singulier également qu'une personne de la dévotion et de la vertu de M™^ de Séguiran eût jeté lesyeux sur un impie comme lui, dont tout eût dû l'éloigner avec horreur ? Toutes ces circon-
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stances composaient autour de M™« de Ségairan une sorte de mystère qui avait de quoi inquiéter.
Certes, M. de la Péjaudie n'était pas homme à s'arrêter à ces aug-ures, d'autant que sa passion, pour avoir été soudaine, n'en était pas moins forte et que le désir le poussait de ses pointes acérées; mais pour parvenir à ses fins, il avait jugé bon de mettre toutes les chances de secret en son jeu. M. de la Péjaudie avait cependant, en amour, peu de goût pour la discrétion, et un certain scandale ne lui déplaisait pas; mais, cette fois, il n'avait nulle envie de provoquer un esclandre dont M^^ de Séguiran eût été la victime principale. Aussi avaitil eu grand soin, avant tout, d'endormir les soupçons de M. de Maumoron et de M. d'Escandot, ce dernier surtout méritant quelques précautions, dont la meilleure avait paru à M. de la Péjaudie de s'introduire nuitamment, par surprise et escalade, chez M°^« de Séguiran. Cette façon avait l'avantage de supprimer ces préliminaires qui attirent toujours l'attention, quelque prudence qu'on y apporte, et, de plus, celui de sembler si improbable, par sa hardiesse même, que personne, même le subtil Palamède, ne s'aviserait de supposer rien de pareil. Et M. de la Péjaudie, ayant fait comme il en avait décidé, pénétrait donc presque chaque nuit chez M^^^ de Séguiran et en reparlait assez avant l'aube, de façon à être rentré à temps à l'hôtel de Tourves.
Quand il avait franchi le balcon et que son pas s'éloignait, M™^ de Ség-niran restait silencieuse à l'écouter, l'oreille à l'entre-bâillement de la fenêtre. Puis, lorsqu'elle avait entendu retentir le galop lointain du cheval qui emportait M. de la Péjaudie, elle refermait la croisée et revenait vers son lit où la place de son amant était encore chaude dans les draps froissés. Alors, à demi-dévêlue, assise an rebord de ce lit où elle venait de ressentir le plaisir de l'étreinte, elle se laissait aller à une longue rêverie. Tout d'abord, elle revoyait minutieusement celui qu'elle venait dequitter. Elle se le représentait à son entrée dans la chambre, le feutre rabattu sur les yeux et le manteau aux épaules. Elle se rappelait son visage en ses moindres traits. Ensuite, c'était la façon dont il la prenait dans ses bras. A ce souvenir voluptueux, tout son amant lui apparaissait en son corps vigoureux et souple, en ses membres proportionnés. M. de la Péjaudie avait la peau brune, mais douce, les mains petites et caressantes. Mlle de Séguiran les sentait la parcourir du dos au ventre, peser à ses épaules, s'arrêter à ses seins, glisser sur ses hanches, descendre le long de ses cuisses, et remonter lentement. Alors, M'^s de Séguiran fermait les yeux, puis il lui semblait se retrouver étendue auprès de M. de la Péjaudie, si étroitement et si complètement enlacée à lui qu'ils ne formaient plus ensemble qu'un seul corps. Et la songerie de M™® de Séguiran se prolon-
g-eait en étreintes, en baisers, en soupirs et en mi- ^niardises. Parfois, le rire bref et hardi de M. de !a Péjaudie lui semblait tintera ses oreilles et remplir la chambre; un mot qu'il avait dit resonnait dans le silence. Certaines nuits se passaient miielles et violentes, âpres et farouches, d'autres, douces, langoureuses et tendres, mais toutes, toutes étaient des nuits de plaisirs, toutes des nuits de péché ! Car, maintenant, M™e de Ség-airan appartenait au péché, et, ce péché, elle ne parvenait pas pins à le délester età le haïr qu'à s'en rassasier. Elle avait cru, quand le désir en était né dans sa chair i;»'noranîe et curieuse, qu'il s'épuiserait et mourrait de son accomplissement même et qu'elle en ressentirait le dégoût par la saveur de néant qu'il porte en lui. Mais, au contraire, il lui semblait chaque fois ingénieusement et orgueilleusement nouveau en ses voluptés coupables. Au lieu de s'éteindre en sa cendre inerte et vaine, il se répandait en elle avec une active et brûlante flamme et, insinué en toute elle-même, il la pénétrait et la possédait tout entière. Hôte terrible, on croit l'asservir et il nous domine. Maintenant, M™*' de Ség-uiran se sentait une demeure de péché. Elle l'abritait, le nourrissait. Il faisait frissonner sa chair heureuse qui l'appelait de tontes les chaleurs de son sang-. Maintenant, il n'était plus en elle cet intrus secret et sournois dont, seul(% elle rougissait, qui avait vécu au plus obscur d'elle-même; maintenant, il était le
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maître exig-eant et souverain d'une esclave docile et corrompue. En elle, le Péché était visible, apparent, triomphant, dans l'épanouissement de sa beauté qu'il illuminait d'une sorte d'éclat qu'elle n'avait pas auparavant.
A cette pensée, M™^ de Ség^uiran tremblait de fous ses membres. Un effroi terrible la saisissait et elle se retenait pour ne pas crier. Alors, elle se levait et prenait un des flambeaux qui éclairaient la chambre de leur cire à demi consumée. Debout devant son miroir, elle examinait son visage lascivement embelli, ses yeux plus grands, sa bouche plus charnue, son corpsplus harmonieux et dontl'amour avait assoîipliles mouvements en ses jeux. Elle se parcourait tout entière et ses regards s'arrêtaient à une place d'elle-même, celle dont l'ombre obscure et tiède était l'antre même du péché, et tandis que de longues larmes de désir et de honte coulaient sur ses joues enflammées, elle demeurait ainsi, nue et immobile, en face d'elle-même et comme offerte au souvf nir qui la brûlait.
Parfois, cependant, un espoir se glissait en sa détresse. Il lui semblait que ce n'était pas le péché même qu'elle aimait, mais que c'était plutôt le Pécheur. N'était-ce pas ce la Péjaudie qui avait suscité en elle l'ardeur de ses sens ? N'était-ce pas de lui que dépendait et datait son désir et, tandis qu'elle avaitcru qu'il lui en apporterait l'apaisement, n'étaitce pas lui quien avait été, sans qu'elle s'en doutât,
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l'instigateur ? Alors, M™^ Je Séguiran, en son angoisse, se mettait à revenir sur le passé. Elle se demandait si elle n'avait pas, à son insu, aimé M. de la Péjaudiejdujouroùellel'avaitvu pour la première fois. Maints détails lui repassaient par l'esprit, maints indices auxquels elle n'avait donné nulle attention. Elle se souvenait de l'intérêt que, malgré elle, elle portait aux récits où M. de la Péjaudie était mêlé. Elle se souvenait du dépit que lui avait causé l'histoire de la Bohémienne. Et dans la scène du bosquet, ce berger jouant de la flûte, n'était-ce pas déjà lui qui lui était apparu et l'avait infestée de sa néfaste influence? Mais un jour viendrait où elle saurait bien s'en délivrer et son péché disparaîtrait d'elle avec lui. Alors elle se jetait à genoux et priait Dieu de lui donner la force de Judith. Le Seigneur n'armerait-il pas son bras comme celui de l'héroïne biblique? Et elle imaginait M. de la Péjaudie étendu mort à ses pieds. Elle se réjouissait cruellement en cette vision. Qu'il retournât à l'enfer celui qui en était sorti pour son malheur ! A peine avait-elle formulé ce souhait affreux qu'elle se sentait prise de faiblesse, une sueur glacée refroidissait tout son corps, et elle demeurait, l'oreille au guet, les yeux hagards, épiant le moindre bruit, les mains jointes, toute pâmée dans l'horreur et dans l'effroi; mais, le lendemain, quand, le balcon enjambé, M. de la Péjaudie apparaissait de nouveau, elle se précipitait furieusement au-devant de lui et l'étreignait
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de tout le désir de sa chair ardente et torturée.
Comme tous les amateurs et tous les exécutants de musique, M. de la Péjaudie avait l'oreille fort fine. Il le fallait pour assortir et moduler, ainsi qu'il le faisait à la perfection, les sons de sa flûte et les unir en une mélodie qui charmait les plus difficiles. Il percevait les plus légers bruits et savait en distinguer parfaitement la nature et la provenance. M. de la Péjaudie tirait de cette faculté de grandes sécurités. Il était ainsi averti aisément et sûrement de ce qui se passait autour de lui, en dehors de sa vue. Ce fut pour cette raison que, couché dans le lit de M™^ de Séguiran, il se dressa soudain sur son séant, en lui faisant, du doigt sur les lèvres, signe qu'elle demeurât sans bouger. Il semblait, en effet, à M. de la Péjaudie, distinguer des craquements insolites, comme si quelqu'un marchait avec précaution derrière laporte de la chambre. L'oreille tendue, il écouta assez longtemps. Il avait dû ouïr, dans le silence de la nuit, la promenade de quelque rat. Néanmoins, M. de la Péjaudie se laissa couler doucement hors des draps. Une fois debout, il demeura attentif, puis, pieds nus, il se dirigea vers la porte et écouta de nouveau, tandis que M™® de Séguiran l'interrogeait d'un regard anxieux. Son inquiétude redoubla, quand elle vit M. de laPéjau-
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die ramasser ses vêtements et s'en vêtir avec une singulière vivacité, en homme habitué à ces sortes d'alertes et qui entend être prêt à tout événement. En moins d'un instant, M. de la Péjaudie fut donc vêtu, puis, à pas de loup, il se dirigea vers la fenêtre. A peine se fut-il accoutume aux ténèbres du dehors qu'il poussa un juron étouffé. Il avait aperçu deux ombres, visibles malgré l'obscurité, qui se tenaient dans le jardin et juste en face du balcon; mais comme il allait faire part à M'^e de Séguiran de cette désagréable découverte, il se retourna brusquement, au bruit de la serrure crochetée, et avec une telle dextérité qu'il n'eut que le temps de se jeter d'un bond dans un cabinet, dont il tira sur lui le rideau, juste comme s'ouvrait la porte forcée et que s'y encadrait, un flambeau à la main, la nocturne et gracieuse personne de M. Palamède d'Escandot.
A cette vue, M'"'^ de Séguiran éprouva une telle surprise qu'elle n'eut même point à se retenir de crier, mais elle devint si pâle qu'on eût dit que ses draps allaient luiservirde linceul.
M. Palamède d'Escnndot s'était mis en frais pour cette visite intempestive et avait revêtu ses habits les plus galants. M. Palamède d'Escandot portaitun haut de chausse de satin blanc avec des bouffeites deruban vert.Lajeunessede son visage étaitrehaussée d'une touche de fard. Avec lui, une odeur d'essences parfuma la chambre. La lueur du flambeau faisait luire à ses doigts les bagues dont ils étaient
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chargées. Puis l'ayant déposé surun meuble, M. Palamèded'Escandot s'avança de quelques pas jusqu'au lit où était M"» de Séguiran interdite, et d'une voix tranquille, il commença par s'excuser de la liberté qu'il prenait. Puisque, de jour, M'"^ de Séguiran n'était pas d'humeur à l'écouter, il était bien obligé de profiler de la nuit pour se faire entendre d'elle. D(i reste, ce qu'il avait à iuidire tiendraiten peu de mots. car elle en savait déjà le principal et l'essentiel, c'est-à-dire qu'il avait conçu pour elle une irrésistible passion. Donc ce qu'il avait à ajouter serait bref; l'important était qu'il fallait qu'elle sût bien qu'il était résolu à ne se point consumer en vains soupirs et qu'ayant mieux à lui offrir que la simple vue de sa beauté, il prétendait qu'elle lui permît d'en faire u^age pour sa satisfaction. Certes, il n'aurait pas eu l'audace de lui adresser pareille requête, si certaines circonstances ne l'y eussent encouragé, mais celle où elle se trouvait aujourd'hui lui donnerait sans doute à réfléchir sur les inconvénients qu'il y aurait pour elle à lui refuser ce qu'il avait l'honneur de lui demander. Il n'entrait pas d'ailleurs dans sa pensée la moindre intention de la contraindre et il souhaitait qu'elle lui accordât de bonne grâce ce qu'il éprouverait grand chagrin à être forcé d'obtenir autrement. Le meilleur parti pour elle était donc d'accepter la nécessité où elle se trouvait. Il était prêt à se retirer et à lui laisser le temps de se préparer à le recevoir, ajoutant qu'il n'était nullement désireux de provo-
quer un esclandre où il pourrait prouver que sa présence en cette chambre avait eu pour raison certaines allées et venues qui lui avaient fait croire aux entreprises nocturnes de quelques-unsde ces maraudeurs, qui, non contents de dévaliser les jardins, se glissent par escalade sur les balcons et jusqu'à l'intérieur des appartements, mais qu'on ne prend pas la peine de rechercher, une fois qu'ils se sont éclipsés, à condition qu'ils se le tiennent pour dit et qu'ils n'y reviennent pas. Enfin, pour finir, M. Palamède d'Escandot concluait qu'su cas où Ton n'entrerait pas dans ses vues, il serait obligé d'appeler le fidèle Hassan et le fidèle Ali, qui faisaient les cent pas sous le balcon, mais qu'il serait extrêmement contrit d'en venir à cette fâcheuse extrémité, où il ne trouverait aucun des plaisirs qu'il se promettait et dont il imaginait tout le prix d'après les risques où d'autres se hasardaient pour se les procurer.
A cette harangue débitée avec une singulière insolence, M. de la Péjaudie, au cabinet où il se piétinait enfermé, l'avait soudain senti devenir un espace brûlant. Tous les feux de la colère lui montèrent au visage, et il bondit hors de ce réduit infernal, l'épée à la main, sur M. Palamède d'Escandot. L'assaut fut si prompt et si furieux et le coup donné avec tant de justesse etde force que M. Palamède d'Escandot, le cœur percé, tomba sur le plancher comme une masse et sans répandre une goutte de sang. Ce ne fut que lorsque M. de la Péjaudie eut transporté le
corps au haut de l'escalier que le sang se mita couler et à dégoutter de marche en marche, car ce fut là, au matin, que, s'étant lassés de leur garde sous le balcon, étonnés de ne pas en voir descendre M. delà Péjaudieetde ne pas voir apparaître M.Palamède d'Escandot, le fidèle Ali et le fidèle Hassan,entrant au château, retrouvèrent ce dernier et en coururent avertir, tout le premier, M. le Chevalier de Maumoron.
M. de Maumoron était, ce matin-là, d'une humeur exécrable, s'étant querellé, la veille au soir, avec M. Palamède d'Escandot, qui s'était déclaré excédé aussi bien de ses jalousies que de ses caresses. Le beau Palamède avait même témoigné l'intention de s'embarquer, à la prochaine campagne, sur une autre galère que celle de M. le Chevalier. Il avait ajouté qu'il était las de la vie qu'il menait, confiné dans ce château, et qu'il s'en irait rejoindre à Aix M. de la Péjaudie, qui était, lui, au moins, un joyeux compagnon. Sur ces menaces, le beau Palamède, satisfait de cette brouille voulue, avait feint de s'aller coucher, comptant bien faire de la nuit un tout autre usage que celui qu'en eût souhaité M. de Maumoron, qui s'était retiré chez lui, jaune de bile et outré d'une pareille ingratitude.
Quand il en sortit, sur l'annonce qu'il était arrivé malheur à M. Palamède d'Escandot, l'humeur de M. de Maumoron s'était changée en un furieux
(]('sespoir. Mnlgré sa jambe douloureuse, il se jeta sur le corps de son Palamède avec des sanglots et des cris, et il fallut l'en arracher presque de force, lorsque ses hurlements eurent éveillé le château et que le bruit se fut répandu qu'un crime avait été commis sur la personne de M. Palamède d'Escandot. La rumeur qui en bourdonnait partout fit accourir chacun. Valets et chambrières, jardiniers et marmitons descendirent des galetas et ce fut bientôt toute une petite foule qui entoura le cadavre saignant d'où M. de Maumoron se sépara tout barbouillé de sang, lorsque M. de Séguiran fut parvenu à l'en détacher.
M. de Séguiran, il faut bien le dire, à la vue de M. Palamède d'Escandot étendu mort, manifesta plus de surprise et de mécontentement que de chagrin. Il en voulait à ce garçon de s'être laissé tuer ainsi au haut du grand escalier du château de Carmeyrane. Ce n'est pas une façon de remercier de l'hospitalité que l'on reçoit que d'apporter avec soi un trouble aussi mortel. M. de Séguirnn se faisait reproche d'avoir abrité ce jeune drôle suspect et décrié. Aussi pourquoi, diable, avait-il invité son frère à se venir guérir à Garmeyrane de sa blessure et l'y avait-il laissé amener ce Palamède de malheur? Il y avait fait un beau désordre et M. de Séguiran s'en apercevait à se voir ainsi, parmi ses gens, couvert de sa robe de chambre et le front encore orné de son bonnet de nuit. Quant à M™^ de
St^o-iiiran, o!le parul à tons si pAle, qu'il semblait que le sang- qu'avait perdu M. d'Escandot eût coule de ses veines à elle.
Elle s'était ag-enouillée en prières auprès du cadavre et elle ne s'en releva que lorsque M. de Séçniran eut donné l'ordre d'emporter la dépouille de ce qui avait été h; l)ean Palamède d'Escandot et qu'elle le vit s'éloig^ner porté par Ali et par Hassan et suiv^i de M. le Clievalier de Maumoron, qui voulut qce l'on procédât en sa présence à la toilette fiHièhre. Elle fut lonj^ue et recherchée. Après avoir été lavé et oint des parfums qu'il préférait, M, Palamède d'Escandot fut revêtu de ses plus beaux habits et paré de toutes ses bagues et bijoux. On lui ferma les yeux, on lui posa du ronce aux pommettes et aux lèvres et on le coucha sur un lit de parade entoiiré d'une herse de cierges allumés. Cela fait, M. le Chevalier de Maumoron, larmes taries, le baisa au front et, d'iin pas boiteux, comme la vengeance même, s'en alla trouver ]\L de Séguiran pour confabuler avec lui du tragique événement qui venait d'ensanglanter le château de Carmejrane.
M. de Maumoron trouva son frère dans un cruel embarras. Ee crime commis sous son toit le travaillait extrêmement et il se creusait la cervelle pour deviner qui avait bien pu se charger d'expédier dans l'autre monde M. Palamède d'Escandot. En tout cas, il importait de tirer la chose au clair. Il
fit part de ses perplexités et de ses réflexions à M. de Maumoron, et tous deux échangèrent leurs vues sur ce sujet, en attendant l'arrivée des gens de justice que M. de Séguiran avait fait mander d'Aix et qui ne pouvaient tarder à se présenter. Leur dextérité ne serait pas de trop pour démêler celte affaire d'où MM. de Séguiran et de Maumoron ne parvenaient à dégager aucune lumière. Il était bien difficile, en effet, d'attribuer ce mauvais coup à aucun des habitants du château, tous d'humeur paciBque. Le meurtrier avait dû venir du dehors, et, M. d'Escandot ayant été tué d'un coup d'épée, il était vraisemblable que l'assassin était un homme de qualité.
Ce fut l'avis du magistrat qui vint pour procéder à l'enquête. Il s'appelait M. de Sourgis, et M. de Larcefigue l'estimait fort pour sa perspicacité. M. de Sourgis, après s'être fait montrer les lieux, commença ses interrogatoires. Valets, chambrières, marmitons, jardiniers, tous y passèrent sans apporter aucun indice ou révélation. M. de Sourgis se grattait le nez, comme il faisait dans les conjonctures embarrassantes, quand il avisa, dans un coin de la pièce, les deux esclaves turcs de M. de Maumoron. M. de Sourgis pria donc ce dernier de lui servir d'interprète auprès de ces deux mécréants, supposant qu'ils ignoraient la langue franque, mais M. de Maumoron lui apprit qu'Ali et Hassan étaient fort capables de lui répondre en
assez bon français,, Aussitôt M. de Sourgis leur dit d'approcher. Ils vinrent donc à lui, avec force salamalecs, selon l'usage de leurs pays. L'un et l'autre feignirent tout d'abord de ne rien savoir, puis, enfin, s'étant concertés en leur idiome, ils déclarèrent que le meurtre de M. Palamède d'Escandot avait été sûrement commis par M. de la Péjaudie, lequel, étant descendus au jardin pour faire leurs ablutions matinalesdans le bassin, ils avaient distinctement vu sortir du château et se diriger vers la grotte rustique qui était au fond des bosquets, après quoi ils étaient rentrés par une petite porte et avaient trouvé au haut de l'escalier M. d'Escandot, qui, déjà, ne respirait plus. Ils ajoutèrent que, plus d'une fois déjà, ils avaient aperçu M. de la Péjaudie sortant ainsi du château où il venait, nui(amment, rejoindre M. Palamède d'Escandot. A cette révélation. M, le Chevalier de Maumoron pensa mourir de rage. La pourpre lui monta au front et d'affreux jurements lui jaillirent de la bouche que suivirent d'abominables imprécations. En sa colère il confondait dans une même rancune Palamède d'Escandot et M. de la Péjaudie. Quoi, ce joueur de flûte avait osé aller sur les brisées d'un capitaine des galères du Roi ! Le misérable avait donc profité de son séjour à Carmeyrane pour nouer une intrigue avec cet ingrat de Palamède. Ah ! comme ils avaient dû se moquer de lui tous les deux I A cette pensée, M. de Mau-
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moron écumait de fureur. Il les détestait autant l'un que l'autre, mais, puisqu'il ne pouvait plus rien contre Palamède, il se rattraperait sur ce la Péjaudie, et Manmoron serait là pour veiller h ce que la justice fît son devoir envers ce suborneur et ce meurtrier. M. de Sourgis considérait cette scène d'un œil narquois, tandis que les deux Levantins échang-eaient des regards complices, heureux d'avoir joué un bon tour à M. le Chevalier, qu'ils haïssaient de longue date pour sa brutalité, et aussi, par surcroît, d'avoir, par leur stratagème, rendu service à la belle 'dame chrétienne qui, plus d'une fois, leur avait accordé un regard charitable et compatissant et qu'ils préservaient ainsi de tout soupçon. Quant à ce qui en pourrait bien résulter pour M. de la Péjaudie, ils s'en souciaient assez peu, car ils étaient d'un pays où la mort d'un homme ne tire pas trop à conséquence, surtout quand son meurtrier est kaïmacan ou pacha, et ils ne pouvaient pas supposer que ce M. de la Péjaudie, qui avait, leur avait-on dit, dans son harem les plus belles femmes de la ville, ne fût point fort au-dessus des lois.
Néanmoins, et quoi qu'en pensassent à la turque le fidèle Ali et le fidèle Hassan, leur déposition eut pour suite que M. de la Péjaudie fut, dès le lendemain, arrêté dans son logis de l'hôtel de Tourves et bel et bien conduit en prison. On avait, en effet, retrouvé dans la grotte rustique les traces de
LA pécnERESPE ïGt)
son cheval, dont les empreintes, soigneusement relevées, avaient conduit les gens de justice chez Pélamourgues, lequel, pris de peur, avait parlé et confirmé les sorties nocturnes de M. de la Péjaudie; mais la charge la plus grave qui pesait sur lui fut que l'on trouva le fourreau de son épée fiché dans la terre molle du jardin, sous le balcon de M""^ de Séguiran, ce qui laissait penser que M. de la Pcjaudic s'en était débarrassé avant d'entrer au château, et qu'il y avait pénétré la lame nue, d'où s'indiquait la préméditation du meurtre qu'il avait commis sur la personne de M. Palamède d'Escandot.
Pendant que M. Palamède d'Escandot reposait sur son lit de parade, sous l'œil hargneux de M. le Chevalier de Maumoron, M. de Séguiran expédiait à la parenté les courriers d'usage. Aussi, le jour où les obsèques de M. Palamède furent célébrées dans la cathédrale d'Aix, y vit-on paraître toute l'Escandotterie, les Escandot ne voulant pas que l'un des leurs s'en allât en terre sans qu'ils assistassent à la cérémonie. On y vit donc, avec le père du défunt, M. d'Escandot le Borgne et M. d Escandot le Bègue, côte à côte avec M. d'Escandot le Grand. M. d'Escandot des Vaisseaux y manquait, étant décédé l'année précédente, mais M. d'Escandot le Roux y figurait auprès de M. d'Escandot le Petit, qui y montrait son visage malveillant et pincé, que M. de Séguiran revit
sans plaisir, car il lui rappelait certaines insinuations qui n'avaient pas encore reçu leur démenti. Pour une fois, d'ailleurs, M. de Séguiran s'en félicitait. Que fùt-il advenu si sa femme eût été alors eu état de grossesse ? Elle y aurait risqué quelque accident fâcheux, car elle avait été très affectée du crime commis auprès d'elle et pour ainsi dire à sa porte et dont elle connaissait l'auteur. Depuis ce jour, le visage de M™® de Séguiran était d'une pâleur extrême et elle passait presque tout son temps en prières, dont l'âme de M. Palamède d'Escandot ne manquerait pas de se bien trouver.
Tout en song-eant ainsi M. de Séguiran suivait le cours de la cérémonie. M. de Maumoron l'avait voulue fort belle avec le plus de musique (ju'il se pût, comme le mérite quelqu'un qui a servi, non sans distinction, sur les Galères du Roi. Pour lui, il n'en souhaitait pas de telle et il espérait bien trouver sa tombe dans la mer. Il était décidé à quitter le plus tôt possible le château de Garmeyrane. L'état de sa jambe lui permettrait bientôt de reprendre le commandement de sa galère, et quelque bonne bouteille de rhum, tirée de son gavon, lui aiderait à oublier tous les Escandotdela terre, y compris le beau, l'ingrat et le perfide Palamède.
Ge fut dans ces dispositions que M. de Maumoron quitta l'église pour aller voir sa mère, la vieille M"* de Séguiran. Il la trouva fort baissée et se retira assez mécontent d'elle, M™« de Séguiran lui
ayant dit qu'elle n'aurait jamais assez de reconnaissance à son petit la Péjaudie, s'il l'avait vraiment délivré, lui, Maumoron, de l'objet d'une honteuse passion, ni assez de regret de la perte qu'elle faisait en lui, la Péjaudie, d'un de ses principaux plaisirs, qui était de l'entendre jouer de la flûte ; que, quant à ce que l'on prétendait de la Péjaudie et du beau Palaraède, sur le témoig-nage de deux esclaves turcs, c'était une pure folie et qu'elle ne démordrait pas qu'il n'y eût, là-dessous, quelque histoire do femme, la Péjaudie ne dédaignant pas les plus humbles, et qu'il avait suffi de quelque chambrière pour motiver son équipée nocturne; que la vérité finirait bien par se découvrir et que la Péjaudie se tirerait des mains de la justice, quoi qu'en fissent tous ces Escandot enragés contre lui et qui se répandaient en démarches et en instances, afin qu'il fût jugé avec la dernière rigueur.
De toute riiistoire de M'ue Je Ség^uiraii et de M. de la Péjaudie, le point sur lequel M. de Larcefig-ue s'expliquait le moins volontiers était le procès qui amena la condamnation de M. de la Péjaudie à la peine des g-alères. M. de Larcefig^ue, quand il en était arrivé là de son récit, devenait assez avare du détail de l'affaire et s'en tenait à des généralités. Quoique le temps eût passé et que les personnages en question eussent disparu de la scène du monde, M. de Larcefig-ue répugnait à convenir que le procès de M. de la Péjaudie n'avait peut-être pas été conduit avec toute l'équité désirable et qu'il n'était pas extrêmement à l'honneur de ceux qui l'avaient jugé. La cause avait été comme entendue d'avance et on n'avait pas fait grand effort pour mettre en lumière la vérité et pour dissiper les fausses apparences sous lesquelles elle se cache souvent. Ainsi en fut-il, au grand profit de M°ie de Séguiran, dont le nom ne fut pas une fois prononcé au cours des audiences.
Ce silence est tout à la louange de M. de la Péjaudie, qui se comporta en cette occasion en parfait
gentilhomme et d'une manière que l'on eût peutêtre été en droit de ne pas tout à fait attendre de lui. M. de !a Péjaudie, en effet, en sa carrière amoureuse, ne s'était pas toujours montré très soucieux de la réputation des femmes et l'exception qu'il fit en faveur de M^^e Je Ség-uiran prouve qu'il avait conçu pour elle un sentiment plus tendre et plus respectueux que pour beaucoup d'autres, car il eut un mérite particulier à la ménager comme il le fit, aux dépens de la liberté de sa vie, d'autant plus qu'il eût pu lui reprocher assez justement la conjoncture où il se trouvait de son fait.
En effet, la seule preuve véritable que M. de la Péjaudie était bien le meurtrier de M. Palamède d'Escandot consistait en ce fourreau d'épée trouvé dans le jardin et que ÎSl'^^ de Séguiran y avait jeté par sa fenêtre pour s'en débarrasser et sans se douter qu'elle perdait ainsi M. de la Péjaudie. Sans ce fourreau accusateur, il eût peut être pu se tirer d'affaire, car il n'eût eu alors contre lui que le témoignage d'Ali et de Hassan, et le témoignage de deux esclaves turcs n'eût pas suffi à faire condamner aussi rigoureusement un gentilhomme et à le leur donner comme compagnons sur les bancs d'une galère. En tout cas, si M. de la Péjaudie avait cru bon d'avouer sa présence nocturne dans la chambre de M'^e de Séguiran et de révéler la venue inopinée de M. Palamède d'Escandot, il aurait pu plaider qu'il n'avait tiré l'épée que sur la menace
homicide de celui-ci et qu'en lui enlevant la vie, il n'avait fait que défendre la sienne, de teliesorte que son crime ne devînt plus qu'une rixe d'amants et un malheur nullement prémédité.
Ainsi, en se taisant, M. de la Péjaudie s'était privé de tout moyen de défense ; de plus, il laissait donner au meurtre qu'il avait fait de M.d'Escandot une explication qui devait extrêmement lui répugner. M. de la Péjaudie avait, toute sa vie, trop ouvertement aimé les femmes pour qu'il ne lui fût pas déplaisant que l'on crût qu'il leur avait, même une fois, été infidèle en ses amours et que celte infidélité eût eu pour objet M. Palamède d'Escandot. De la sorte, M. de la Péjaudie se montrait affublé d'une apparence qui ne devait point être trop de son goût. Ajoutons qu'en s'y dérobant, il se fût, de plus, épargné la haine que lui témoigna M. le Chevalier de Maumoron au cours du procès et dont il manifesta l'acharnement en se joignant aux démarches vengeresses de la tribu des Escandot qui ne cessèrent, ainsi que lui, de harceler les jugês de leurs sollicitations.
Là, encore, M. de Larcefîgue éprouvait quelque embarras à admettre que ces intrigues, objurgations et criailleries eussent eu quelque influence sur le jugement rigoureux qui frappa M. de la Péjaudie. M. de Larcefigue, si libre d'esprit qu'il fût, était tout de même de robe, et, comme tel, se croyait tenu à certaines réserves dans l'appré-
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ciation des faits de ce procès. Néanmoins, à travers ses précautions et ses réticences, il me sembla pouvoir démêler que plusieurs causes, étrangères à sou crime, ne furent pas sans influence sur la sévérité excessive dont on fit preuve envers M. de la Péjaudie.
Si impartiaux que soient des juges, ils obéissent à certaines conditions humaines et leurs jugements se ressentent, à leur insu, de leurs propres passions. C'est là une infirmité de notre nature à laquelle ils sont sujets, quoi qu'ils fassent pour s'en affranchir. Or, parmi les magistrats appelés à siéger au procès,il s'en trouvait plus d'un qui, par lui-même ou par ses proches, avait à se plaindre de M. de la Péjaudie. M. de la Péjaudie, en ses aventures amoureuses, avait offensé plusieurs familles puissantes de la ville. Tant de femmes séduites, et parfois possédées et quittées avec éclat et sans ménagement, n'étaient pas au goût des maris et il s'en était accumulé sur la tête de M. de la Péjaudie de sourdes et violentes rancunes qui n'attendaient qu'une occasion de s'exercer contre lui. Aussi, tous ces mécontents formèrent-ils une ligue dangereuse qui avait des intelligences jusque dans le prétoire. M. de la Péjaudie y trouva donc le contre-coup des haines qu'il avait suscitées par son imprudente conduite et dont s'était formé tout un parti qui entendait bien profiter de la circonstance pour se délivrer une bonne fois de ce petit
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homme si dangereux à ia vertu des fesimies cl à l'honneur des époux, ceux dont le leur n'avait pas eu encore à en soufFrir faisant alliance avec ceux qui avaient eu déjà à s'en plaindre. Ajoutons que, d'ailleurs, cette cabale ne s'en tenait pas à ces intérêts particuliers; elle puisait aussi des ressources dans la voix publique. La rumeur en était forte contre M. de la Péjaudie. Adulé, recherché partout, M. de la Péjaudie ne s'était pas fait que des amis, et la faveur singulière dont il avait joui se retournait contre lui par un de ces revirements qui ne sont pas trop beaux à observer, parce qu'ils ont leur cause dans cette sourde envie qui travaille obscurément le cœur des hommes et dont les femmes ne sont pas non plus exemples. Celles que M. de la Péjaudie avait dédaignées ne lui pardonnaient pas d'avoir recherché en d'autres qu'elles ce qu'elles se fussent cru plus capables qu'aucunes de lui donner, tout en faisant mine de s'étonner que ces dernières eussent pu se contenter de ce qu'elles prétendaient, elles, avoir rebuté. Quant aux galants dont M. de la Péjaudie avait contrarié les vues et à qui il avait plus d'une fois coupé l'herbe sous le pied, ils ne lui voulaient guère plus de bien. Il était de bon ton de feindre quelque surprise de s'en être laissé imposer par cet intrus. Car, après tout, qu'était-il venu faire à Aix,ce la Péjaudie, avec sa flûte et ses façons de conquérant ? De quel droit avait-il accaparé l'attention par ses
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frasques et ses esclandres, l'insolence de ses amours et la liberté de ses propos ?
Ceux qu'il avait tenus trop souvent et où il se révélait délibérément impie et libertin bourdonnaient maintenant autour de lui comme des mouches venimeuses. On avait supporté trop longtemps que ce petit athée, venu on ne savait d'où, étalât au grand jour ses détestables principes et il était temps qu'il en reçût le châtiment mérité. On se répétait aussi certains discours d'une autre sorte dont il ne se privait point assez, car M. de la Péjaudie était fort enclin à railler cruellement les ridicules qu'il était expert à apercevoir en chacun. Ces torts envers son prochain lui étaient reprochés avec presque autant d'amertume que ceux dont il s'était rendu coupable envers Dieu. Du pinacle, M. de la Péjaudie était tombé au bas fond. On l'accusait encore de bien autres méfaits. Les imputations dont l'avait poursuivi M™^ de Gallerand- Varade avaient repris un nouveau corps. Personne ne voulait plus douter que cette Bohémienne, qui avait entraîné à sa suite M. de la Péjaudie, n'eut été une messagère du Diable et que M. de la Péjaudie n'eût bel et bien fréquenté avec elle le sabbat des sorcières. Plusieurs allaient jusqu'à réclamer qu'il fût brûlé en place publique comme sorcier, athée et sodomite.
Aussi était-il considéré par beaucoup comme une heureuse circonstance et comme un véritable
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bienfait de la Providence que le meurtre de M. d'Escandot eût fait déborder, de sa goutte de sang, ce vase de scandale et d'ignominie. On n'était pas loin d'attribuer au beau Palamède la qualité d'avoir été l'instrument de Dieu en cette affaire. Grâce à lui, le coupable avait trouvé son châtiment, et ce fut une grande joie dans toute la ville, quand le jugement fut connu et que l'on sut que M. de la Péjaudie serait marqué de la fleur de lys, aurait la tête rasée et s'en irait, la chaîne aux pieds, ramer sur les Galères du Roi. Ce jugement, d'ailleurs, tout sévère qu'il fût, n'attestait-il pas la sage indulgence des magistrats qui avaient su ne pas se laisser émouvoir par les rumeurs publiques et avaient épargné à M. de la Péjaudie le billot et le bûcher? Chacun tint à féliciter ces INIessieurs du Parlement de leur équité. Les Escandot ne furent pas les derniers à se réjouir et dénièrent chez M. de Maumoron pour le remercier du zèle qu'il avait déployé à obtenir justice d'un crime qui privait la maison d'Escandot d'un de ses membres, et aussi pour lui faire compliment de sa prochaine nomination de chef d'escadre dont le bruit commençait à se répandre. Seule, la vieille M^^^ de Séguiran protesta contre un jugement qu'elle qualifiait d'inique et auquel le Marquis de Tourves s'était également refusé de souscrire, l'un et l'autre n'ayant cessé, tant que dura le procès, de faire parvenir à M. de la Péjaudie, dans sa prison,
toutes les petites douceurs qu'ils purent. Quant à jM. et M"ie do Séguiran, ils demeurèrent tout ce temps-là enfermés à Carmeyrane, d'où ils s'abstinrent de venir assister au départ de M. de la Péjaudie, lorsqu'on le conduisit à Marseille pour être marqué et enchaîné.
Ce départ eut lieu, vers le milieu de l'été, par une belle journée qui mit toute la ville aux fenêtres et aux portes. La charrette qui menait M. de la Péjaudie était traînée par un maigre cheval et escortée d'exempts. Quand elle sortit de la prison, M. de la Péjaudie y parut comme à son ordinaire, la figure riante et l'air assuré. Il était assis sur la banquette et portait aux mains des menottes, mais il ne semblait nullement embarrassé de la curiosité qu'il provoquait et des regards fixés sur lui. Il observait tout, autour de lui, et reconnaissait chacun. Il parcourut ainsi plusieurs rues sans qu'aucun cri s'élevât sur son passage. Çà et là, les assistants, à qui il inspirait, malgré eux, une retenue dont nul n'osa se départir, commentaient à mivoix Taveniure singulière par laquelle se terminait le brillant séjour de M. de la Péjaudie dans la bonne ville d'Aix. Ceux qui avaient été les plus acharnés contre lui se contentaient en silence de la satisfaction qui leur était donnée aujourd'hui et n'étaient poifît sans en ressentir quelque gêne. Les autres voyaient là une preuve de l'incertitude des conditions humaines, puisque nous sommes
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en butte aux jeux les plus inattendus de la fortune, dont le caprice aujourd'hui faisait passer ce la Péjaudie du lit des belles dames au banc d'une g-alère. Ils semblaient plus étonnes que M. de la Péjaudie lui-même de tous ces tours de roue. Ce fut ainsi que M. de la Péjaudie arriva devant cette auberge des Rois Ma^es où il était descendu venant d'Avignon et où M. le Marquis de Tourves l'était venu chercher pour le mener à sa maison, lui et sa flûte. Plus loin, on remarqua que M. de la Péjaudie leva les yeux vers un balcon qui était celui de l'hôtel de Listomas. Personne ne s'y trouvait, mais il n'en était pas de même à celui de la demeure de M'"" de Gallerand-Varade. Là, une véritable compagnie était rassemblée, parmi laquelle certains de ceux qui avaient le plus fait pour la perle de M. de la Péjaudie et, quand il passa, des rires et des sarcasmes en partirent sans qu'il parût aucunement prendre garde à ces dérisions,dont le plus grand tort était d'insulter à un malheureux. Par contre, il ne fut pas sans se montrer sensible à ce qui s'ensuivit, car coinme la charrette passait devant l'iiôlel de Séguiran, on vit la grande porte s'en ouvrir et paraître sur le seuil la vieille M™" de Séguiran elle-même.
Elle était appuyée sur deux cannes et toute courbée par ses gouttes. Avec son habit à l'antique et sa coiff'ure démodée, elle semblait un revenant de l'autre siècle. Son visage fardé montrait au grand
LA PliCliKIlK^SF.
jour ses rides profondes. Ce fut ainsi qu'elle fit quelques pas dans la rue du côté de la charrette et soutenue par M. le Marquis de Tourves. A sa vue et au signe de M. de Tourves les exempts s'écartèrent et la charrette s'arrêta, de façon à ce que la vieille M"'' de Séguiran pût venir tout près d'elle. Une fois là, elle leva le bras et, sans rien dire, tendit sa main à baiser à son petit la Péjaudic, tandis que, chapeau bas, M. le Mar(juis de Tourves saluait d'un sig-ne d'adieu celui dont la finie enchanteresse l'avait si souvent diverti. Puis, cela fait, la vieille M""* de Séguiran et M. de Tourves se retirèrent, laissant M. de la Péjaudie continuer sa route cahotée et infamante et disparaître au coin de la rue.
Les événements de la nuit funeste où M. de la Péjaudie avait tué d'un coup d'épée M. Palamède d'Escandot au pied da lit de M™" de Séguiran n'avaient rien changé en appaicnce à la vie de celle dernière. Les journées s'en écoulaient dans leur ordre accoutumé et M'"e de Ség-uiran les emjtloyait à leur usage habituel. Elle les occupait à la prière et à ces mêmes menus travaux de broderie qu'elle avait enseignés au docile Palamède. Le temps se tenant fort au beau, elle faisait de longues promenades dans les jardins, «soit seule, soit en corn-
pagnie de M. de Séguiran. Celui-ci, comme auparavant, allait chaque semaine à Aix voir sa mère et en rapportait les récits coutumiers : il s'y ajoutait les détails qui se colportaient sur l'affaire de M. de la Péjaudie où se défrayaient toutes les conversations. M, de Séguiran écoutait Madame sa mère le mettre au fait des accusations de toutes sortes que lançait la voix publique contre M. de la Péjaudie et du véritable ouragan qui se déchaînait contre lui. Enfin, un jour, M. de Séguiran rapporta à Carmeyrane le jugement qui condamnait M. de la Péjaudie à ramer sur les Galères du [\oi. M™« de Séguiian ne s'en montra ni surprise, ni apitoyée et en témoigna une sage indifférence, d'où M. de Séguiran prit une nouvelle occasion d'admirer davantage son épouse. Ces sortes d'affaires passionnent d'ordinaire les femmes et leur font devancer l'opinion des juges à qui elles se substituent en pensée. Elles enquêtent, plaident, délibèrent, condamnent selon leurs impressions et se font volontiers l'avis le plus ferme sur ce qu'elles ignorent entièrement. Or, les dames d'Aix ne s'étaient pas fait faute d'agir ainsi et étaient allées jusqu'à tenir des paris sur ce qui adviendrait du pauvre la Péjaudie. Les unes le voyaient roué, les autres décapité ou brûlé vif et anticipaient sur lasentence des magistrats d'après leur fantaisie, ce qui marquait dans leur esprit un certain désordre et des prétentions inadmissibles. Aussi M. de Séguiran
louait-il fort sa femme de n'être point tombée dans ce travers et de s'être tenue éloignée des agitations de lang-ue. Que leur importait, en effet, à elle et à lui, le sort de M. de la Péjaudie, avec qui ils n'avaient eu, grâce à Dieu, que des liaisons assez peu étroites et encore, était-ce la faute de M. le Chevalier de Maumoron si, pour amuser son ennui, ils avaient invité à Carmeyrane, pour l'en venir distraire, M. de la Péjaudie et sa flûte. Ainsi donc, était-ce bien le Chevalier qui était responsable de la déplorable aventure où M. Palamède d'Escandot avait trouvé la mort et M. de la Péjaudie la triste posture où il était réduit, aventure dont ils n'avaient pas, elle plus que lui, à s'occuper, tant en ses circonstances où ils n'avaient rien à se reprocher qu'en ses conséquences où ils n'avaient rien à voir, car n'était-ce pas aux juges à donner à cette affaire la conclusion qu'ils jugeraient à propos, ce à quoi, d'ailleurs, ils n'avaient pas manqué. ]\jme (jg Séguiran acquiesçait d'autant mieux à ces discours de M. de Séguiran qu'elle les écoutait comme s'ils se fussent adressés à tout autre qu'à elle. Elle en percevait le son et n'en retenait pas le sens. Ils retentissaient dans un lointain d'où elle était absente. De qui et de quoi lui parlait donc M. de Séguiran ? Son esprit distrait se retirait en lui-même et ne se prêtait plus à ce que l'on voulait de lui. Il était entièrement occupé à une seule réflexion dans laquelle M°^^ de Séguiran s'absorbait
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tout entière et qui était une sorte d'étonnement et stupéfaction d'elle-même, dont elle ne parvenait pas à se lasser et où elle ne retrouvait rien de ce qu'elle avait été.
Ce n'était, en effet, rien moins qu'une sorte de miracle dont M™® de Séguiran goûtait en elle la merveilleuse surprise. Il consistait dans un état de calme et de détachement extraordinaire et elle avait besoin de faire effort pour se rappeler ks brusques événements qui l'avaient précipitée daiis ce g-ouffre de béatitude. M^e de Séguiran se sentait soudain comme délivrée et purifiée de l'ardeur funeste dont le venin brûlant avait empoisonné sa chair. La flamme de luxure qui s'était allumée dans SCS veines s'était éteinte d'un seul coup et il n'en restait pas même une cendre refroidie. Du i)éché qui avait travaillé son esprit et son corps rien ne demeurait en elle. Il était mort comme si son accomplissement en eût épuisé la force ou comme si la pointe de l'épée de M. de la Péjaudie l'eût tué ainsi qu'une bête redoutable et venimeuse dont elle n'avait plus à craindre désormais. Elle s'en sentait aussi libre que s'il n'eût jamais existé, et cette libération avaitbien tout le caractère d'un véritable miracle. Dieu, qui avait permis que se formât en elle l'impur désir auquel elle avait succombé, avait voulu y mettre fin, et il y avait de quoi demeurer confondue de cette grâce éclatante qui avait brisé, en un^fois, les illusions et les fantômes de la chair.
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Et pourtant, quand il lui arrivait de fixer sa pensée sur la sorte de vertige dont elle avait été assaillie, elle ne pouvait s'empêcher de s'en rappeler la force si redoutable. N'avait-il pas fallu qu'elle fût extrême pour qu'elle eût été obligée de lui donner en aliment sa pudeur et sa vertu, pour qu'en son désespoir elle eût imaginé l'affreux stratagème auquel elle avait eu recours et inventé la {dangereuse ruse qu'elle avait pratiquée en vue do I venir à bout de la concupiscence qui la tourmenjtait ? Ainsi, elle était descendue aux pires expéjdients, à des actes si honteux qu'elle avait main- I tenant peine à s'y reconnaître. Etait-ce bien elle (qui, délibérément, avait choisi M. de la Péjaudie comme complice à sa faute ; qui l'avait pris pour maître en la connaissance du mal, qui l'avait laissé venir à Garmeyrane sous un prétexte de flûte, et pénétrer dans sa chambre dont elle avait, auparavant, éloigné M. de Séguiran; qui lui avait livre son corps et l'avait offert à ses caresses les plus voluptueuses, se délectant au plaisir a^ec une fureur lascive et s'attachant chaque jour davantage au jeu maudit des étreintes et des baisers ? Etait-ce donc bien elle qui avait été épouse adultère et amante impudique jusqu'à l'instant où elle s'était réveillée du péché et en avait soudain compris le néant, à mesure qu'il se dissipait en une fumée sanglante?
A ces retours sur le passé, M"^*^ de Séguiran
revoyait la nuit tragique, l'entrée de Palamède d'Escandot, M. de la Péjaudie bondissant hors du cabinet, l'épée à la main, et le sang ruisselant sur les marches de l'escalier; mais, hors ces moments, elle s'étonnait du calme prodigieux qui éteit survenu en elle, de ce qu'elle nommait sa béatitude. Elle se sentait comme vide de son péché disparu d'elle et, avec lui, elle avait oublié tout le reste. M. de la Péjaudie n'était plus dans sa pensée qu'une ombre incertaine et rapetissée. Que lui importait qu'un certain M. de la Péjaudie fdt en prison et passât en jugement! Qae lui voulait-on j à elle, en lui racontant que le cas de ce M. de la ' Péjaudie était mauvais, à cause d'un certain fourreau d'épée trouvé dans les jardins deCarmeyrane! \ Pourquoi venait-on troubler celte paix où elle était et dont elle goûtait le miraculeux délice ?
Aussi, fut-ce avec une complète indifférence qu'elle apprit la condamnation de M . de la Pé- j jaudie aux galères. M. de Séguiran s'en montra i quelque peu surpris et rappela à M"^^ de Séguiran la rencontre qu'ils avaient faite, en venant de Paris à Carmeyrane, de la chaîne des galériens. M. de Séguiran ne pouvait s'imaginer que difficilement qu'un gentilhomme qu'il avait connu fût transformé en un de ces misérables. Néanmoins, tout en plaignant M. de la Péjaudie de son infortune, il y découvrait pour ce dernier une chance de salut. A se voir ainsi si durement frappé par la
main de Dieu, M. de la Péjaudie se mellrail peutcire à croire qu'il existe. Ainsi M. de la Péjaudie ;n ait-il peut-être trouvé là le chemin de sa conversion. On ne pense pas tout à fait de même enchaîné à un banc de rame qu'à jouer de la flûte en liberté, et la miséricorde divine est infinie aux pécheurs.
M. deSéguiran discourait là-dessus longuement cil se promenant dans les jardins de Carmeyrane avec M™^' de Séguiran. Elle s'y laissait conduire volontiers et n'en évitait aucun endroit, pas plus ce bosquet où se trouvait le berger joueur de flûte et où le premier désir de péché était entré en elle que celte grotte rustique où M. de la Péjaudie cachait son cheval lors de ses escapades nocturnes. Elle semblait heureuse de respirer l'air de la saison qui était belle.
Ce fut après m'avoir montré cette grotte rustique que M. de Larcefîgue, à une de nos promenades à Carmeyrane, me conta les péripéties de la mort de Palamède d'Escandot et ce qui s'en suivit, sans excepter le trépas de la vieille M"*» de Séguiran survenu peu après ces événements. En effet, un mois ne s'était pas écoulé depuis que M. de la Péjaudie avait passé, les menottes aux mains, dans la cliarrette qui le conduisait à Marseille, devant l'hôtel de Ségniran, qu'on trouva, un matin, la vieille M^^ de Séguiran étendue sur le plancher de sa chambre. Quand on l'eut relevée
et portée sur son lit, on s'aperçut qu'elle avait cessé de vivre et qu'elle avait la bouche toute tournée et le visage contracté et grimaçant. Oji remarqua aussi qu'une de ses mains était toute noire, comme si elle eût été brûlée. Cette singularité fit grand bruit dans Aix et les langues allèrent bon train. On vit dans cette main tordue et noirâtre quelque chose d'extraordinaire, d'autant que l'on reconnut que c'était justement celle que la vieille M™e de Séguiran avait tendue à baiser à M. de la Péjaudie, quand elle l'était allée saluer au passage sur sa charrette. Il semblait donc probable que l'attouchement diabolique de cet impie avait produit ce bizarre accident. Ce damné la Péjaudie portait malheur avec lui et on prédisait que M. !e Marquis de Tourvos, qui avait accompagné la vieille Séguiran dans sa démarche envers la Péjaudie, n'en récolterait rien de bon. Tôt ou tard, il lui en surviendrait quelque malchance et aussi parce que c'était lui qui avait fait accueil à M. de la Péjaudie et à sa flûte, quand ce dernier était arrivé à Aix. Les ravages qu'il y avait exercés relevaient donc pour une part de M. de Tourves. N'avait-il pas, le premier, lié amitié avec la Péjaudie, logé sous son toit et introduit par lui dans les diverses compagnies de la ville ? M. de Tourves n'avait donc qu'à se bien garder et il lui en cuirait, sans doute, un jour, de ce qu'il avait fait. La compagnie des méchants n'est pas profitable et l'on a toujours
à s'en repeiitir. On retrouverait donc, un beau jour, M. de Tourves, le col tordu dans son lit, à nioins qu'il ne përît de quelque autre façon misérable, car le Diable a un bon choix de tours dans s-i besace et il n'était pas douteux que M. de la Pcjaudie n'en tînt les cordons.
« Ces prédictions, ajoutait M. de Larcefîg-ue, furent loin de se vérifier, car M. le Marquis de Tourves vécut fort vieux et sans autres inconvénients que ceux qui lui vinrent du fait de sa gourmandise, car il s'adonna de plus en plus aux plaisirs de la table, au point qu'il devint si démesurément gros qu'il ne pouvait presque plus quitter son fauteuil. Son seul régal, avec la bonne chère, était la musique. M. de Tourves ne cessa d'en faire exécuter chez lui de l'excellente, même quand il fut devenu complètement sourd, car si les sons ne parvenaient plus à ses oreilles, il se divertissait encore des divers mouvements que nécessite le jeu des instruments. Le simulacre l'amusait et il le voulut autour de lui, presque jusqu'à son lit de mort. Quand il expira, après une longue maladie, sa chambre était pleine de joueurs d'instruments, et ses dernières paroles furent pour dire qu'il lui semblait encore entendre la flûte de son cher la Péjaudie, à quoi il n'avait rien connu de comparable pour la justesse et l'harmonie.
agO LA PECIIEFVESSE
(' Ce n'est point peu de chose, Monsieur, — me disait souvent M. do Larcefigue, au cours de ces entreliens dont j'ai tiré l'histoire de M™" de Séguiran et de M. de la Péjaudie, — ce n'est point si peu de chose que d'être condamné aux galères, et vous serez plus de mon avis, quand je vous aurai rapporté avec quelcjuc détail la vie que l'on mène sur ces bâtiments. Ce n'est pas tout que de les voir en rade ou sur la mer, soit naviguant à la voile, soit voguant à la cadence des rames. Une galère, Monsieur, est un fort beau spectacle, avec ses agrès et ses mâts, sa coque peinte, ses figures de proue et de poupe, sculptées et dorées, ses lanternes, ses pavillons, étendards et banderoles et tout son attirail de guerre et de marine; mais dans la galère il y a le galérien, et le galérien est un pauvre homme. Je connais peu de condition plus misérable que la sienne. Ne croyez pas cependant que je m'apitoie plus qu'il ne convient sur le sort de ces gens, car il est juste que cette fortune échoie à ceux qui l'ont méritée par leurs forfaits et leurs crimes ; mais il n'en est pas moins vrai que la mort me semblerait cent fois préférable à vivre de la sorte, sous le sifllet des comités et le nerf de bœuf des argousins. Est-il, en effet, un destin moins enviable, qu'une fois la léle rasée et coiffée d'un
bonnet, ie corps vêtu d'un caleçon et d'une casaque roug-es en étoffe grossière, d'être enchaîné, nuit et jour, au banc des rameurs, sous les ardeurs du soleil ou les morsures de la bise, les pieds sur la pédagne et la rame en mains, et cela que l'on soit, selon la place qu'on occupe, tiercerol, quinterol ou vogue-avant ? Ajoutez qu'une fois là, il ne s'agit pas d'y rester oisiF, il en cuirait à vos épaules, ni de faire le rebelle ou la mauvaise tête, votre dos en sentirait les inconvénients, et la bastonnade n'est point un passe-temps. Une chiourme doit être vig-oureuse et obéissante et pouvoir ramer plusieurs heures de suite, ce qui demande un grand effort et un grand ensemble, sans quoi la vitesse de la galère s'en ressent ; mais ne croyez pas qu'une pareille peine ait la récojnpense qu'elle vous semble mériter : elle n'en a d'autre qu'une maigre et chiclie nourriture, le plus souvent de pain dur et de fèves noires à laquelle se joint, comme réconfort, aux jours de combats ou d'extrême endurance, le morceau de pain trempé de vinaigre que les argousins placent dans la bouche des rameurs pour parer à leur défaillance. Car c'est ainsi, et quelquefois même le bâillon aux dents, qu'il leur faut donner la vogue, sous le canon et la mousqueterie, trop heureux si quelque boulet mel fin à leur tourment et à leur misère.
« Vous me direzj Monsieur, qu'une galère ne fait pas la chasse et ne livre pas combat tous les
jotirs et qu'elle ne reste pas en mer toute l'année. Il vient un temps où elle rentre au port pour désarmer ; mais ne croyez pas que, la campagne finie et les ancres mouillées, la chiourmc soit pour cela sur un lit de roses. Même au port, les g-alériens ne quittent guère leur banc que pour des travaux où on les emploie. Ils y dorment la nuit, comme ils peuvent et dans une posture fort incommode, abrités du froid et du vent par une tente de forte toile qu'ils dressent sur des étais et qui enveloppe la galère. Hors cet abri qui les protège assez mal, ils n'ont point de feu pour se réchauffer et il leur est même défendu de fumer. Quand ils le veulent faire, il leur faut obtenir de l'argousin la grâce de descendre dans le cnique ou la chaloupe qui sont amarrés à la galère. Et notez encore qu'avant d'en venir à ce régime d'hivernage il a fallu que la galère fût désarmée, ce qui ne se fait pas sans grande fatigue pour la chiourme, car il faut vider la galère de ses approvisionnements et de ses munitions, mettre en ordre les agrès. Après quoi, il faut encore procéder à des nettoyages et à des corvées continuels, de telle sorte que la chiourme ne manque jamais d'occupations, en plus desquelles chaque galérien doit travailler à un petit métier, et on leur en apprend un, s'ils n'en savent point.
« Ils n'ont d'ailleurs pas grand temps pour l'exercer, car le règne de l'hiver n'est pas long et, dès les approches du printemps, il faut mettre les
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galères en état de reprendre la mer. C'est l'époque où il convient de les espalmer, ce qui consiste à les enduire d'une couche de suif, après les avoir renversées, de façon à ce que la quille ou carène se découvre hors de l'eau. Tout cela se fait à force de bras et à grande fatigue et n'est que le présage à ces misérables du recommencement de leurs peines, car ce n'est pas rien, Monsieur, et même peu de chose que d'être condamné à ramer sur les galères du Roi, ainsi que j'avais l'honneur de vous le dire. Je n'y voudrais pas voir mon pire ennemi. Ceux que l'on y envoie sont le rebut de l'humanité et jugez quel supplice ce doit être pour un honnête homme que de se trouver avec de pareils compagnons et forcé de vivre et de mourir en leur promiscuité. Ne doit-il pas voir en sa cruelle condition «n des jeux les plus extrêmes de la fortune ? Cette capricieuse déesse, qui se fait fort de disposer du sort des humains, s'amuse ainsi parfois à donner un exemple de sa puissance et à montrer que nul n'est à l'abri de ses funestes fantaisies. Celui qu'elle désigne pour lui servir ainsi de jouet doit être un objet de pitié aussi bien que d'étonnement et doit singulièrement rabattre notre orgueil. Il témoigne du peu que nous sommes, ce que, d'ailleurs, concluait M. de Larcefigue, nous ne saurons jamais assez. »
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La moi l de la vieille M""^ de Séguiran eut pour conséquence de ramener à Aix M. et M™® de Séguiran, qui se décidèrent à passer l'hiver dans l'hôlel devenu vacant par le trépas de son occupante. Depuis l'aventure de M. delà Péjaudie et de M. d"Escandot, M. de Séguiran se plaisait moins àCarmeyrane. Qu'un homme eût pu s'introduire nuitamment dans le château sans être aperçu de personne lui donnait à réfléchir, car, sans Ali et Hassan, nul n'eût découvert la présence de M. de la Péjaudie et on n'a pas toujours des Turcs pour faire le guet. M. de Séguiran se sentait chez lui moins en sûreté qu'auparavant et songeait que pareil exploit se pourrait fort bien renouveler. Quelque malfaiteur, en des vues dangereuses, pouvait tenter ce que M. de la Péjaudie avait aisément réussi, d'autant plus que le pays n'était pas sûr. Il y courail, depuis quelque temps, dos récits de vols et d'attaques à main armée et on y signalait de nombreuses bandes de va-nu pieds qui infestaient les villages et les campagnes. Or, M. de Séguiran se souciait peu, quelque beau soir, en se rendant à la chambre de sa femme, de se trouver nez à nez dans les corridors avec quelque rôdeur ou quelque malandrin. Il se voyait, la chandelle d'une main et l'épée de l'autre, livrant bataille sous son propre
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toit, et ces perspectives guerrières ne lui riaient pas particulièrement. M. de Séguiran avait peu d'envie, même pour sa défense, de répandre le sang de ses semblables. Les longues nuits d'hiver sont propices aux escalades et aux effractions. C'est pourquoi M. de Séguiran jugea opportun de proposer à sa femme qu'ils vinssent s'installer jusqu'au printemps dans l'hôtel d'Aix, où le séjour serait plus agréable et plus sûr que celui du château de Carmeyrane, dont on ferait, durant cette absence, doubler les portes et renforcer les serrures.
M""' de Séguiran, loin de mettre obstacle à ce projet, s'en montra plutôt satisfaite, de telle sorte que M. de Séguiran en tira encore une nouvelle persuasion de sa sagesse en toutes choses, dont la principale marque avait été d'épouser une femme aussi parfaite que la sienne. Mais cependant, quelque assuré que fût M. de Séguiran de la perfection de Mni« de Séguiran, il ne pouvait s'empêcher de relever un point où cette perfection était en défaut. Le seul reproche que M. de Séguiran pût adresser à M'^â de Séguiran était sa lenteur à lui donner cette postérité qu'il attendait d'elle, mais qui commençait tout de même à bien tarder. Or, M. de Séguiran eût été fort étonné s'il avait pu deviner ce que M'"" de Séguiran pensait, au fond d'elle-même, sur ce sujet, et qu'eût-il dit s'il eût su qu'elle considérait sa stérilité comme une faveur particulière du ciel !
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Qu'eussent été, en effet, des enfants conçus dans l'impurelé dont elle avait été possédée ? Quelle néfaste ardeur n'cût-elle pas risqué de leur transmettre et de quel venin n'eût-elle pas infesté leur innocence ? Il lui semblait qu'ils eussent été souillés dans son sein, plus que tous ne le sont originellement et qu'ils eussent apporté en naissant un surcroît à la faute dont nous sommes tous héréditairement solidaires. Il eût coulé dans leurs veines un sang- coupable et il y eût couru un feu caché qui s'y fût peut-être allumé un jour d'un éclat funeste. A leur insu, ils auraient porté en eux les dang-ereuses dispositions qu'ils auraient puisées en elle, ce que la bonté de Dieu avait épargné à ces malheureux en les laissant dans le néant. Cette idée remplissait M'"'' de Séguiran à la fois de terreur et de gratitude, et elle y revenait souvent dans le dialogue intérieur qu'elle poursuivait continuellement avec elle-même. Son cœur, après avoir frémi de crainte, s'élevait à Dieu en actions de grâce, quand elle songeait au crime involontaire qu'il lui avait évité. Pécheresse, elle eût engendré des pécheurs et leur aurait communiqué le germe pestilentiel qui était en elle. A cette pensée, elle frissonnait d'épouvante, mais la divine bonté n'avait pas voulu qu'elle propageât hors d'elle celte contagion et qu'elle en affligeât des innocents, et avait permis que son péché demeurât en elle seule et qu'après y avoir vécu dans sa chair et dans
son sang-, il y fût mort de soa propre poison.
Car elle était bien assurée, maintenant qu'il ne restait plus en elle nul rlésir charnel. Elle en avait pour preuve l'état de béatitude et d'indifférence oîi elle était le plus souvent, et dont elle avait acquis la pleine certitude en rendant à M, de Séguiran ses droits d'époux. Les caresses conjugales n'avaient réveillé en elle aucun écho des voluptés défendues qu'elle avait g'oûtées au bras d'un autre. Elle les avait acceptées sans que s'y mêlât aucun souvenir. Nulle image étrangère ne s'était présentée à son esprit et elle n'avait rien retrouvé des plaisirs coupables qu'elle avait connus en ces nuits ardentes où M. de la Péjaudie enjambait le balcon de sa fenêtre et la couchait nue dans son lit. Et cependant, ces plaisirs avaient été réels, bien qu'elle les eût oubliés ! Son péché, même évanoui d'elle, n'en avait pas moins existé. Qu'elle s'en fût détachée si complètement n'empêchait pas qu'elle l'eût commis, et elle n'aurait droit à l'oubli que quand elle aurait satisfait à l'obligation du repentir !
Or, le séjour d'Aix était plus favorable que celui de Carmeyrane à la pénitence que M'n= de Séguiran voulait faire de sa faute. A Carmeyrane, M^^ de Séguiran n'avait guère de ressources pour se châtier, La seule qu'elle eût 'consistait dans la contrition solitaire et la méditation intérieure- Il s'y ajoutait la table sur laquelle elle pouvait se
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mortifier et la parure, mais il y a peu de mérite à se restreindre sur ces deux points, tandis qu'à Aix elle trouverait des moyens plus complets et plus efficaces, tels que les stations dans les églises, la visite des pauvres et des malades, ainsi que de nombreuses œuvres pies auxquelles elle était résolue de se vouer avec d'autant plus de zèle qu'elle était moins disposée, par une certaine réserve et sauvagerie de nature, à y prendre part et qu'elle était plutôt portée à s'en tenir éloignée. Mais n'estce pas le fait d'une bonne pénitence que de rechercher qu'elle nous cause le plus de contrariété possible ? Aussi M"^® de Séguirau accepta-t-elle avec contentement le projet de son mari.
La décision, d'ailleurs, en fut fort commentée, quand la nouvelle s'en répandit dans Aix et que certains travaux à l'hôtel de Séguirau annoncèrent la venue de ses nouveaux habitants. On y vit en effet les peintres et les maçons s'occuper à tout mettre en état. Les peintures en furent rafraîchies et les pierres grattées. Les atlantes du portail en apparurent plus vigoureux et plus musclés. Certaines parties de la demeure, que la vieille M'"e de Séguiran avait laissées à l'abandon, furent rétablies avec soin. Ces aménagements excitèrent la curiosité de la ville, aussi fat-on aux fenêtres, le jour où le carrosse de M. et de M*^® de Séguiran les y amena. Pendant plusieurs jours, il ne fut question que de cet événement, car c'est le propre
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des curieux de ne guère faire de dilïérences sur le degré d'importance des objets de leur curiosité ; l'essentiel est qu'ils l'exercent et peu leur importe sur quoi.
Tout d'abord l'installation des Séguiran dans leur hôtel fut considérée comme une revanche. Ce n'est pas impunément que l'on fait les fiers et que l'on s'isole de ses semblables. Il y a dans cette affectation de solitude une sorte de défi auquel on finit bien, tôt ou lard, par renoncer. îl faut, pour supporter de vivre seul et pour se suffire entièrement à soi-même, une force et une richesse d'âme bien au-dessus du commun. Quelques-uns en sont capables et durent dans ce parti, mais les autres, qui le tentent imprudemment, sont forcés de reconnaître leur erreur et d'avouer leur présomption. M. et M'"'^ de Séguiran étaient dans ce cas et il avait bien fallu qu'ils en vinssent à l'amende honorable. C'était dans ce sens que leur venue à Aix était le plus communément interprétée. L'orgueil qu'ils avaient montré d'eux-mêmes fléchissait et ils en venaient à se conformer à l'usage habituel. En vain ils avaient cru trouver dans leur union des ressources infinies. Ils s'étaient terrés dans le mariage comme dans une théb;iïde, mais ils n'y avaient pas trouvé un eenlière satisfaction. La plus grande, d'ailleurs, leur avait été refusée jusqu'alors, celle d'avoir des enfants, si activement ils y eussent travaillé en leur solitude qui avait tout de morne
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bien fini par leur peser, puisqu'ils y mettaient fin d'un commun accord. Ce mouvement leur serait compté, aussi fut-il décidé partout qu'on ne leurliendrait pas rigueur d'un éloignement qu'ils avaient trop longtemps soutenu, et que l'on ferait bon visage aux époux prodigues.
Il faut dire que l'on était également assez occupé de voir comment ils se comporteraient en ce changement d'existence et ce qu'il adviendrait de leur ménage d'amour, quand ils se trouveraient aux prises avec des circonstances nouvelles. La fidélité est facile aux époux solitaires qui n'ont guère d'occasion de comparaison et s'en tiennent, en tout et pour tout, à eux-mêmes ; mais, dorénavant, il se pourrait bien qu'il en fût autrement. Rien ne prouvait que M. de Séguiran, qui était à un âge où l'on commence à s'apercevoir que !e temps passe et qu'il importe d'en user pleinement, ne serait insensible au charme d'aucune femme autre que la sienne. Il était assez possible qu'il se mît enfin à ouvrir les yeux et à prêter l'oreille, ce qui ne manquerait pas d'être un spectacle assez intéressant, car il mettrait à s'émanciper une maladresse et une gaucherie dont on pourrait tirer de l'amusement; mais n'en serait-ce pas un bien plus grand encore si M™° de Séguiran se piquait d'émulation et s'avisait de vouloir exercer au profit de son plaisir le pouvoir de ses attraits?
A cette pensée, les colporteurs de nouvelles et
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les amateurs de scandale se frotiaient les mains. Que cette dévote M°^^de Ségniran serait donc une aç;réable matière à leurs propos 1 Tous s'en félicitaient d'avance, mais certains se montraient peu confiants en leur attente. L'extrême et sincère dévotion de M""^ de Séguiran ne la garanlissait-elle pas des incartades et des faux pas ? Et le renom de piété de M™*^ de Séguiran était si solidement établi qu'il était bien peu probable qu'elle fournît jamais prétexte aux historiettes que l'on aime avoir à débiter et qui font le principal des conversations, leur substance et leur saupiquet.
Néanmoins, il n'y avait pas à perdre tout espoir : n'a-t-on pas vu, de par le monde, des dévotes réputées qui, tout en gardant à Dieu la meilleure part, en laissent une aux hommes, qui, si petite qu'elle soit, n'en est pas moins suffisante à ce qu'ils se la passent de l'un à l'autre, de telle sorte que beaucoup finissent par s'en satisfaire tour à tour? Or, M"^ de Séguiran pouvait fort bien être de celles-là et il n'en est point qui, plus qu'elles, prêtent à ces commentaires qui amusent et dont on n'a garde de se priver. Quoi qu'il en dût être, il fallait bien reconnaître quel'onne savait rien de la qualité de vertu de M°^« de Séguiran, car les circonstances où elle avait vécu n'avaient permis de rien entreprendre de sérieux contre elle jusqu'à présent, mais on verrait bientôt ce qui en était pour de bon. A cet effet, les plus déterminés galants
de la ville juraient bien de s'employer de leur mieux en vue de parvenir à leurs fins. L'arrivée de M'"** de Séguiran avait mis en rumeur leurs prétentions et chacun se promettait d'elle ce qu'il était bien persuadé qu'elle n'accorderait à nulautre qu'à lui ; cependant, ils se considéraient les uns les autres d'un air de méflance, bien que chacun eût pour soi une estime si particulière qu'elle l'eût dû mettre à l'abri du doute de n'être préféré à qui ce fût. M. de Plantereuse comptait sur sajolie figure, dont la nouveauté lui avait déjà valu maints succès; M. des Aymeris sur son art de bien dire et sur certaines façons enjôleuses qui lui étaient propres et dont il avait déjà tiré grand parti. M. de Mairague ne doutait pas que sa belle prestance et son air de vigueur et de force ne lui fussent d'un grand appoint. Tel autre plaçait son espoir dans la brusquerie; tel autre, dans la douceur; mais tous se préparaient à jouer la partie dont M"'^ de Séguiran était l'enjeu et dont il était bien entendu que M. de Séguiran payerait les frais.
Aussi, la surprise et le mécontentement de ces beaux messieurs ne furent-ils pas médiocres, quand ils s'aperçurent que le séjour d'Aix ne changeait rien aux façons de M"'« de Séguiran. Si M. de Séguiran se répandait volontiers çà et là, il n'en était pas de même de sa femme. M"*® de Séguiran n'avait pas changé grand'chose à l'existence qu'elle menait à Curuieyrane. En effet, elle ne recevait
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t^^uère que les visites obligées et n'en rendait point qui ne fussent indispensables. Sa porte était pins souvent close qu'ouverte. Elle demeurait fort renfermée en son liôtel, occupée à des travaux de broderie, à des lectures et à des méditations. Quand elle en sortait, c'était principalement pour visiter les pauvres et se rendre dans les ég-lises.
Son premier soin, en arrivant à Aix, avait été de s'aboucher avec l'excellent M. Lebrun, qui, comme je l'ai dit, lui tenait lieu de directeur plutôt qu'il ne lui en servait. Ce brave homme avait pensé qu'une fois à Aix M'^'' deSëguiran lui remettrait de plus près la conduite de son dme, dont, depuis quelque temps, et sous divers prétextes, elle l'avait tenu assez éloigné. Certes, le bon M.Lebrun n'était pas de ces prêtres qui s'acharnent à leurs pénitentes et les veulent par trop étroitement assidues. Il n'entendait pas les tenir e!i lisières et les laissait volontiers aller à leur gré et ne lui revenir qu'aux occasions qui le méritaient. Son ministère s'en allégeait d'autant à sa grande satisfaction, car le bon M. Lebrut) disait volontiers qu'il avait la tète un peu faible et que tous ces péchés qu'on lui versait à l'oreille ne lui valaient rien, pas plus que les soucis de direction qui lui en incombaient. Néanmoins, il était quelque peu piqué que M"^'' de Séguiran fît aussi peu de cas de la sienne et parût s'en alfranchir à ce point ; aussi fut-il agiéablement surpris quand M'^e Je Séguiran lui vint demander
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qu'il lui indiquât de pauvres gens qu'elle pût secourir et à qui elle pût apporter soulag^ement et consolation. Mais la surprise agréable du bon M. Lebrun n'nfia pas cependant sans quelque embarras. M. Lebrun était peu au fait de ce département de sa paroisse. 11 jugeait que les pauvres sont particulièrement choisis et privilégiés de Dieu et (ju'il ne faut trop rien faire pour les tirer d'un état qui leur promet dans l'autre .monde d'importantes compensations. Leur misén.ible condition en celuici les éloigne d'un bon nombre de péchés en même temps qu'elle sert d'excuse à ceux qu'ils peuvent commettre. Néanmoins, pour faire plaisir à une personne aussi considérable que M^n^ de Séguiran, le bon M. Lebrun se mit en mesure de la pouvoir renseigner et si bien que M^^^ de Séguiran se vit pourvue bientôt des indications nécessaires, grâce auxquelles elle eut de quoi exercer son ministère de charité. Les malheureux et les malades ne manquaient pas de par la ville. M"»^ de Séguiran ne tarda pas à connaître les plus à plaindre. Elle les visitait assidûment, elle leur portait des secours et des médicaments, pénétrait en leurs taudis, s'asseyait à leur chevet.
Quand elle en avait fini avec eux, Mi"*^ de Séguiran se rendait dans les églises. Il en est d'assez nombreuses dans la ville d'Aix et il n'en était pas une que M'"*' de Séguiran ne fréquentât pieusement. Elle y vénérait les reliques et les statues réputées.
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tant à l'heure des offices que par de long-ues stations au moment où elles sont vides el où l'on s'y recueille plus secrètement en soi-même. On y voyait Mr"*" de Séguiran prosternée au pied des autels. Cette conduile édifiante ne tarda pns à faire son bruit dans Aix, mais on éprouva le besoin de lui trouver une cause. Si M'"^ de Séguiran accumulait ainsi les prières et les œuvres pies, c'était pour obtenir du ciel ce qu'elle n'avait pu obtenir de son mari, c'est-à-dire des enfants, car nous attribuons volontiers un but humain et intéressé aux suppliques que nous voyons adresser à Dieu. Il fut donc déclaré que M^^ de Séguiran souffrait de sa stérilité, ce qui fit dire à M. des Aymeris et à M. de Mairague qu'ils se feraient fort, si M™^ de Séguiran le voulait iu'en, de lui procurer le plus beau petit garço) du monde ou la petite fille la mieux faite, ce dont d'ailleurs ils ne désespéraient point, quand ^ime (le Séguiran aurait compris que Dieu ne se ferait pas homme une seconde fois, même pour ses beaux yeux, afin de lui donner ce qu'elle souhaitait si ardemment.
Celle émulation de MM. des Aymeris et deMairague fut l'occasion d'une petite aventure qui fit quelque bruit. Un jour que M™^ de Séguiran faisait ses visites de charité, quelqu'un lui vint dire tout courant que, proche du lieu où elle se trouvait, un pauvre homme était en train de mourir et qu'il serait bon de l'assister. M^^ de Séguiran, sur cet
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avis, se rendit à la hâte à l'endroit indiqué. Quand elle eut grimpé l'escalier branlant de la masure, elle pénétra dans une chambre où, sur son grabat, gémissait un homme étendu. Or, s'étant approchée, Mf"f^ de Séguiran se sentit saisir aux poignets par le faux moribond qui cherchait à l'attirer à lui et dont elle n'eut que le temps de se dégager, en reconnaissant M. des Aymerisquiavait assez sottement espéré obtenir quelque chose par ce stratagème et avait cru faire merveille en inventant cette comédie; mais M. des Aymeris en fut pour ses frais, d'autant plus qu'ayant conté le fait à M. de Mairague, ce dernier le répandit partout où l'on en fit des gorges chaudes, tout en constatant que ce tour de M. des Aymeris sentait à plein nez son la Péjaudie, qui eût mené autrement l'alFaire. De toute l'histoire le résultat fut de mettre encore mieux en évidence la vertu de M'^^ de Séguiran, qui n'avait même pas jugé bon de dire un mot de l'algarade, et de se tourner en louanges à son propos. Elles furent si grandes que M^i^ de Séguiran eût eu de quoi en prendre quelque orgueil ; mais ]\jme (le Séguiran n'était pas en état d'en avoir et l'on eût été bien étonné si l'on eût su ce qu'elle pensait d'elle-même.
Elle vivait, en effet, en un profond sentiment de pénitence et d'humilité, ainsi qu'il convient à une pécheresse. Certes, le désir et la convoitise du péché avaient bien disparu d'elle et y étaient morts,
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mais il n'en demeurait pas moins certain que le péché avait existé en sa chair et qu'elle en demeurait coupable aux yeux de Dieu. Mais la miséricorde de Dieu est infinie. Il a placé le remède auprès du mal. Que iM'"*^ de Séguiran n'allait-elle donc trouver le bon M. Lebrun et lui faire en confession l'aveu de sa faute? II l'en absoudrait et elle serait effacée pes registres de la vengeance céleste. Mais M™c de Séguiran répugnait à recourir à ce moyen commun. Elle eût trouvé même quelque lâcheté à faire fléchir la colère de Dieu par le facile intermédiaire d'un prêtre et par la mécanique d'un sacrement. Il lui eût paru abuser de la bonté et de la clémence divines en usant d'un moyen qu'elle a mis à la portée de tous. Son péché lui appartenait et c'était à elle seule que revenaient le droit et le devoir de l'amoindrir par la force, la rigueur et la constance de la pénitence qu'elle s'en imposerait volontairement. Ce ne serait qu'au moment où, diminué et anéanti, ii ne présenterait plus qu'une subslance inerie qu'il serait juste de recourir au Sacrement qui en ensevelirait dans le pardon et dans l'oubli la poussière morte. Par cette façon de penser, comme le remarquait d'ailleurs M. de Larcefiguc, M^^^ jg Séguiran révélait assez en elle les restes de la huguenote qu'elle avait été dans sa jeunesse et qu'elle était quelque peu demeurée sans le savoir. « Cependant, ajoutait M. de Larcefigue, si de pareilles pratiques sont
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à blâmer, il n'en est pas moins qu'elles ont quelque chose d'héroïque et de romanesque qui ne déplaît point, et on ne peut que trouver assez beau chez une pécheresse qu'elle veuille à elle seule et par ses propres forces avoir raison de son. péché, sans y mêler Dieu autrement que pour en obtenir assentiment des peines et sentences qu'elle a librement prononcées contre elle-même. »
Ces peines et sentences, M™^ de Sëguiran tenait la main à se les appliquer rigoureusement et dans le secret le plus absolu. Certes, les gens de la ville la voyaient bien, charitable et dévole, visitant les pauvres, assistant les malades et fréquentant les ég'lises, se conduisant en tout comme le fait une personne de haute piété et de vertu irréprochable, mais ils ne pouvaient soupçonner le détail des pénitences que s'infligeait constamment et cruellement Mf^Je de Séguiran et des mortifications auxquelles elle se livrait. Ces mortifications, M"^- de Séguiran les choisissait telles qu'elles passassent inaperçues de tous et fussent connues d'elle seule. Elle évitait soigneusement que quoi que ce fût semblât changé aux apparences de sa vie. M'"^ Je Séguiran continuait donc à vivre comme par le passé. Elle apportait le même soin à sa parure, et nul n'eût pu soupçonner que, sous ses atours, sa chair fût cruellement déchirée aux pointes cuisantes d'un cilice. A cesévice contre eîle-mêmeM'^i<= de Séguiran en ajoutait d'autres qu'elle inventait selon
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les occasivuis. Sou seul regret était de ne les pouvoir porter aussi loin qu'elle l'eût souhaité, de crainte d'attirer ralteulion de M. de Séguiran. Elle eut voulu que ses belles épaules fussent lacérées à coups de lanières, mais elle suppléait à ce traitement par d'ing^énieuses misères qu'elle s'imposait et qui lui semblaient toutes petites. Nul châtiment ne lui eût paru assez fort, et, puisque les physiques lui étaient, pour la plupart, interdits, elle en appelait à de plus subtils qui leur eussent été équivalents.
Plus d'une fois, pour s'humilier, elle avait soui^^é à faire à M. de Séguiran l'aveu de sa faute. Elle se voyait, chassée par lui de sa maison, se réfugiant au cloître, et, là, pouvant s'adonner en toute liberté à tous les raffinements de la péuitenoej mais, sur celte voie, une considération l'arrêtait : le clsagi in qu'elle causerait au pauvre Séguiran. quand il apprendrait la cruelle vérité. A quoi bon troubler la paix de ce brave homme, dont elle n'avait jamais eu qu'à se louer et à qui elle n'avait pu donner la satisfaction de poslérilc qu'il souhaitait avec une si patiente impatience et dont l'honnête orgueil était si fier de la vertu de sa femme? De quel droit le plonger dans la honte et le désespoir et lui infliger une peine qu'il ne méritait en aucun point ? C'était pour la même raison qu'elle avait dû renoncer à se priver ouvertement sur la table. M. de Séguiran tenait à ce que la sienne fût excellente,
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fournie en primeurs et en raretés de toutes sortes, et il s'alarmait dès que M^^ de Ség^uiran faisait mine de n'y pas prendre plaisir. Aussi M™« de Séguiran mangeait-elle aux repas comme de coutume, se contentant, après eux, de se relireren son appartement et de se chatouiller la gorge avec une barbe de plume, de façon à ce qu'elle rendît les aliments qu'elle venait d'absorber, jouissant de l'humiliation que lui causaient ces manèges piteux et ces dégoûtantes pratiques.
Elles ajoutaient au sincère dégoût d'elle-même qu'éprouvait M™^ de Séguiran. A celui qu'elle ressentait pour son état de pécheresse se joignait aussi le reproche qu'elle se faisait de la façon dont elle avait agi envers M. de la Péjaudie, car enfin n'était-ce pas à cause d'elle qu'il ramait à présent sur les galères du Roi ? N'avait-il pas tenu qu'à elle de lui éviter ce sort misérable? Il eût suffi qu'elle fît l'aveu de la vérité et qu'elle déclarât, lors du procès de M. delà Péjaudie^ que M. de la Péjaudie, en tuant M. d'Escandot, n'avait fait que défendre sa vie. Au lieu de cela, n'était-ce point elle qui, par ce fourreau d'épée jeté inconsidérément dans le jardin, avait fourni contre M. de la Péjaudie la principale preuve de son crime ? Ainsi donc, après l'avoir choisi comme complice de sa faute et pour instrument de son péché, elle l'avait abandonné aux rigueurs de la justice auxquelles il aurait sans doute pu se dérober, s'il avait révélé à
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ses jug-es la véritable raison de sa présence nocturne à Carmejrane. M. de la Péjaudie avait préféré se taire, comme M^<^ de Séguiran s'était tue elle-même ; mais ce double silence avait eu pour M. de la Péjaudie des conséquences dont M^^ de Séguiran sentait en elle un certain dégotjt à ce qu'elle les eût permises. Néanmoins, si M^^c de Séguiran se rendait fortement compte de toute la bassesse de sa conduite envers M. de la Péjaudie, elle n'éprouvait pour lui aucun sentiment de pitié. Il lui demeurait aussi indifférent dans son malheur que si elle n'y avait pas eu de part et il ne restait rien en elle qui s'intéressât à lui. Pas une fois elle ne s'était informée de ce qu'était devenu M. de la Péjaudie, ce qu'il eût été facile de savoir par M. le Chevalier de Maumoron.
Pour bien s'assurer que cette indifférence envers M. de la Péjaudie n'était pas une feinte visà-vis d'elle-même, M™e de Séguiran s'efforçait parfois de penser à lui, de se représenter son visage, ses manières. Elle s'en formait ainsi une image à laquelle elle demeurait insensible. Elle était aussi détachée de M. de la Péjaudie qu'elle l'était de son péché et elle se demandait si le moment ne viendrait pas bientôt où, la pénitence ayant égalé la faute, elle en pourrait solliciter enfin, du bon M. Lebrun, le pardon sacramentel. En eifet, plus d'une année s'était écoulée depuis le retour à Aix. M°"e Je Séguiran en était là, qaand un événement
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se produisit qui vint encore aug-menter sa sécurité.
La mort trag^ique du beau Palamède d'Escandot avait apporté quelque changement aux habitudes de M. le Chevalier de Maumoron. Lorsque, après le procès et la condamnation de M. de la Péjaudie, il eut regagné Marseille, on s'étonna assez de son impudence à porter ostensiblement le deuil de son jouvenceau, mais on fut encore bien plus surpris qu'il ne cherchât pas à remplacer le compagnon qu'il avait perdu en lui. En effet, M. de Maumoron se piqua de demeurer fidèle à la mémoire de l'ingrat et cher Palamède, du moins en apparence, car il était trop invétéré en ses errements pour renoncer à leur pratique ; mais d'obscures et basses aventures prirent la place du scandale qu'il n'avait que trop donné, et si heureusement que ce nouvel étal de choses profita grandement à la réputation de M. de Maumoron, à qui l'oii était reconnaissant . de s'être amendé à sa façon en transformant en un goût secret un vice trop longtemps public. Il y gagna donc dans l'opinion. D'autre part la grave blessure qu'il avait reçue et qui lui faisait encore traîner la jambe lui valait une considération particulière. M. le Chevalier de Maumoron n'était pas homme à négliger ce double avantage, et il le fit si bien valoir, et avec tant d'importunité, en haut lieUj qu'il obtint sa nomination de chef d'escadre
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et qu'on lui confia le commandement des g'alères qui devaient, aux premiers beaux jours, se joindre à la flotte de Sa Majesté qui croisait sur les côtes de Sicile et lui apporter son secours dans les combats qu'elle aurait k livrer contre un ennemi hardi, insolent et nombreux.
Cette faveur gonfla le cœur de M. le Chevalier de Maumoron, mais ne lui fit sentir que davantage l'aplatissement de sa bourse. Bien que le beau Palamède d'Escandot ne fût plus là pour y faire de copieuses saignées, elle n'en était pas moins déplorahlement smaigrie parles obscures et crapuleuses dépenses de M. le Chevalier. Son séjour d'hiver à Marseille lui avait coûté cher et le jeu où, d'ordinaire, il trouvait un appoint à ses ressources ne lui avait pas été favorable. M. de Maumoron avait eu beau pester contre la fortune, elle s'était obstinée à lui demeurer contraire. Cette mauvaise chance était d'autant plus désagréable en l'occurrence que M. de Maumoron avait à faire figure de chef d'escadre ; aussi se vit-il obligé, comme cela lui était arrivé déjà plus d'une fois, de faire appel aux sentiments fraternels de M. de Sés^uiran.
Cette fois, la requête de M. de Maumoron fut particulièrement pressante. 11 s'agissait d'une somme considérable; mais la circonstance, il faut bien le dire, l'était aussi. Ce n'est point tous les jours que l'on est nommé chef d'escadre et M. de
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Maumoron le fit bien valoir dans la lettre qu'il fit porter à son frère par un de ses officiers, appelé M. de Gallaret, dont nous aurons à reparler dans la suite de ce récit. Celte lettre contenait tous les aiguments qui pouvaient le mieux toucher M. de Séguiran. M. de Maumoron y parlait de l'honneur de leur maison et du lustre qu'y ajoutait la distinction dont il venait d'être l'objet. M. de Séguiran ne pouvait manquer d'y être sensible. De plus, M. de Maumoron lui faisait remarquer que lui, Séguiran, ne servant le Roi ni en ses armées, ni en ses parlements, il était juste qu'il contribuât de ses deniers à aider son frère dans le service de Sa Majesté. Cette contribution indirecte à la gloire royale lui serait certainement douce au cœur. De là, M. de Maumoron en venait à se comparer à M, de Séguiran. Tandis que lui, Maumoron, hasardait sa vie sur la mer, Séguiran, lui, coulait la sienne dans la sainte tranquillité du mariage, au milieu de grands biens et en compagnie d'une épouse dont la vertu faisait l'admiration de la contrée et était citée partout non moins que sa beauté. Que pouvaient donc importer à un homme comme il l'était quelques misérables sacs d'écus, d'autant que le ciel ne lui avait pas encore donné d'héritiers pour qu'il les ddt ménager ! Ce dernier trait avait fait soupirer M. de Séguiran et avait touché en lui son inquiétude secrète. 11 avait revu dans son souvenir le sourire narquois de M. d'Escandot lePetit.
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Hélas ! M. le Chevalier de Maumoron n'avait que trop raison ! Que lui importaient, en effet, quelques milliers d'écus, dont M. de Maumoron, d'ailleurs, ne ferait pas usage pour satisfaire ses passions, mais pour soutenir son état et être à même de faire plus brillamment son devoir 1 Enfin, M. de Maumoron pouvait fort bien ne pas revenir de cette campagne de mer qui promettait d'être fort dure. Le Chevalier, il l'avait montré, n'était pas, plus qu'un autre, à l'abri des balles et des boulets et, au cas où malheur lui arriverait, M. de Séguiran se reprocherait d'avoir agi avec dureté envers son frère. Aussi, ces réflexions amenèrentelles M. de Séguiran à faire ce que M. de Maumoron lui demandait, bien que ce fût plus qu'il ne l'en eût jamais requis, mais un chef d'escadre ne se peut contenter des emprunts d'un simple capitaine, et il est en famille des devoirs de bourse aussi bien que de cœur.
L'envoi de M. de Séguiran fut fort bien accueilli de M. le Chevalier de Mautnoron. Ses occupations ne lui permettaient pas de venir remercier son frère des espèces sonnantes dont M. de Gallaret était revenu porteur. On était, en effet, au moment où l'on remet les galères en état pour les rendre parfaitement propres à prendre la mer. Or, on sait que ce n'est pas là une petite affaire. M. de Maumoron en donnait le détail dans sa missive. Une fois les galères espalaiées, calfatées.
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pourvues de leur lest pour qu'elles soient bien estives, c'est-à-dire en bon équilibre, on y pratique les peintures et les redorures nécessaires, puis on passe à leur aménagement en canons, en munitions et en vivres. On dresse les mâts et on y dispose les agrès. On blanchit et on recoud les voiles. On vérifie les cordag-es et les ancras. Tout cela ne se fait point sans grande fatigue pour la chiourme et sans nombreux coups de nerf de bœuf et bastonnades. Mais aussi quel brave et noble aspect ont les Galères du Roi, quand elles ont quitté leur tenue d'hiver et qu'elles sont prêtes à la voile et à la vogue ! C'est un beau spectacle et M. de Maumoron ne doutait pas que M. et M"'^ de Séguiran ne consentissent à s'en venir rendre compte par eux-mêmes. Aussi les engageait-il à lui faire l'honneur de lui rendre visite à son bord, tenant à se montrer à eux dans la gloire de sa nouvelle dignité. M. de Séguiran crut bon de ne pas refuser l'invitation de M. le Chevalier de Maumoron. Depuis que ce dernier était chef d'escadre, M. de Séguiran l'avait pris en considération, tant nous sommes sensibles, môme les plus détachés d'entre nous de leur recherche, aux grandeurs de ce monde. D'ailleurs, soutenant celle de son frère de ses deniers, M. de Séguiran n'était pas fâché d'en admirer la pompe. Aussi mit-il quelque insistance à persuader M"^" de Séguiran d'être du voyage. M. de Séguiran, en efïet, tenait fort à se parer de
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sa femme partout où il allait, car n'é(ait-el]e pas, par sa vertu et sa beauté, le plus bel ornement de sa vie?M'"«de Séguiran, ainsi pressée, consentit donc à suivre son mari, et, sur l'annonce que le départ des galères n'était pins g-uère éloigné, M. et jyjme de Séguiran firent atteler leur carrosse et se mirent en route pour Marseille.
Celte fois, la galère que commandait M. le Chevalier de Maumoron n'était pins la Vaillante; il avait hissé son pavillon sur la Patronne et ce fut là que se rendirent M. et M^^ de Séguiran. Quand ils y arrivèrent elle était toute parée de ses flammes et de ses étendards, et, en même temps que M. le Chevalier de IMnumoron leur souhaitait la bienvenue, ils étaient accueillis par le hau des forçats qui est le cri qu'ils poussent du gosier pour saluer les visiteurs de marque et leur faire honneur. Une fois parvenus au carrosse de poupe, M. le Chevalier de Maumoron fit asseoir M. et Mi^s de Séguiran sous le tendelet, en des fauteuils préparés à leur usage, tandis qu'on leur apportait un rafraîchissement de pâtisseries et de sirops qu'il leur offrit, les invitant à admirer le spectacle de la galère que l'on voit mieux de ce poste élevé que de nullepart. Eneffet,de là, on domine toute la longueur du bâtiment,jusqu'à la rambade et à l'éperon. De chaque côté de la coursie, qui est un chemin de planches allant d'un bout à l'autre, sont rangés les bancs où rament les galériens à qui l'on fait
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pratiquer divers jeux pour divertir l'assistance, Cet exercice se nomme une bourrasque, et voici en quoi elle consiste. On a fait raser de frais la tête et la barbe à toute la chiourme qui a revêtu la casaque et le bonnet. Chacun des forçats s'assoit alors sur la pédag-ne, de sorte qu'il ne paraît, d'un bout à Taulre de la galère, que des têtes d'hommes, uniformément coiffés. C'est ainsi qu'ils poussent leur haii, ensemble et de façon qu'on n'entende qu'une seule voix. Pendant le salut, les tambours battent aux champs et les soldats sont rang-és à la bande, !e fusil à l'épaule. Ensuite, sur un coup de sifflet du comité, chaque forçat delà chiourme ôte son bonnet; au second coup, sa casaque ; au troisième, sa chemise. On ne voit alors que des corps nus. Après quoi, on leur fait faire ce qu'on appelle en provençal la monine ou les singes. Ils doivent se coucher tous ensemble dans leurs bancs, afin qu'ils se perdent à la vue. Alors, on leur fait lever le doigt index et on ne voit que des doigts; puis le bras, puis la tête, puis une jambe, puis deux jambes, ensuite tout droits sur leurs pieds; puis on leur fait à tous ouvrir la bouche, puis tousser tous ensemble, s'embrasser, se jeter l'un l'autre à bas et encore diverses postures indécentes et ridicules, comme si, au lieu d'être des hommes, ils n'étaient plus que ce qu'en imitent^ dans les ménageries, les animaux qui n'ont d'humain que de nous contrefaire.
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M. de Maumoron semblait prendre plaisir à ces jeux, comme s'il les voyait pour la première fois. Il était magnifiquement vêtu et portait une haute canne à pomme d'or sur laquelle il s'appuyait. Quand on fut fatigué du spectacle de cette bourrasque, il commanda qu'on servît la collation et que l'on fît venir les musiciens. Ils étaient trois flûtes et quatre violons, tous bien vêtus et firent cercle. Quand ils parurent, M™« de Séguiran était occupée à causer avec M. de Gallaret. M. de Gallaret avait succédé à M. de Maumoron dans le commandement de la Vaillante et M™ede Séguiran l'en complimentait poliment, lorsque, ayant tourné les yeux vers les musiciens qui préludaient, elle reconnut soudain parmi eux M. de la Péjaudie. Il était justement debout en face d'elle, l'anneau déchaîne à la cheville, la flûte aux doigts, et il la regardait avec ce même air fler et hardi dont il la considérait, nue entre ses bras, au temps de leurs amours. Il ne semblait pas surpris de la voir et on n'eût point dit qu'il était là par singulière infortune, mais plutôt par quelque circonstance de son goût, tant il paraissait le snême et bien que son visage amaigri portât la marque de plusieurs cicatrices et que M">e de Séguiran remarquât que ses mains étaient gonflées et gourdes au point qu'il avait peine à tenir sa flûte. M. de Maumoron, en efl'et, l'avait tiré pour l'occasion de son banc de rame où aucune fatigue et aucune dureté ne lui étaient
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épargnées, car M. de Maumoron avait veillé à ce qu'elles ne le lui fussent point, depuis qu'il l'avait réclamé pour la chiourme de sa galère, où il le gardait ainsi sous le poids de sa rancune, ce dont il avait jugé plaisant de faire la surprise à son frère et à sa belle-sœur, qu'il observait malicieusement.
A la vue de M. de la Péjaudie M. de Séguiran avait tressailli et un grand embarras se peignit sur son visage. Aussi ses yeux setournèrent-ils vers sa femme, comme pour lui demander la conduite à tenir. M^e de Séguiran n'avait fait aucun mouvement qui pût laisser croire qu'elle avait reconnu M. de la Péjaudie et elle allait se remettre à parler avec M. de Gallaret, quand M. de Maumoron lui demanda quel morceau elle souhaitait que ces drôles exécutassent ; mais avant qu'elle eût répondu, M. de Maumoron, qui était quelque peu agacé du petit effet de sa surprise, leva sa canne pour donner le signal de commencer le concert.
A cet ordre, les musiciens attaquèrent. M. de la Péjaudie avait porté sa flûte à ses lèvres, mais ses doigts gourds et gonflés s'appliquaient mal aux trous et, au lieu d'un son harmonieux, il produisit une aigre fausse note. A cet accroc, M. de Maumoron s'était levé brusquement de son fauteuil, la figure rougie de colère^ le jurement à la bouche. Quel était le misérable qui lui perçait ainsi les oreilles ? A celte algarade, les pauvres diables de musiciens courbaient les épaules. S'ils eussentosé,
ils eussent fui comme des rats jusqu'au fond du gavou la canne levée sur eux de M. de Maumoron, mais aucun d'eux ne bougeait de sa place sous cette tempête et ils demeuraient ahuris et flagellants. Seul, M. de la Péjaudie souriait et ne baissa pas sa tête, quand la lourde canne de M. de Maumoron y retomba avec un bruit sec, tandis que roulaient sur le plancher les deux morceaux inégaux de sa flûte brisée que M. de Maumoron repoussa du pied jusqu'à ceux de M. de Sëguiran, qui, rouge et abasourdi, ne savait où se mettre, tandis que M"^^ de Séguiran, impassible, semblait considérer au haut du mât de trinquet les mouvements d'une banderole et que M. de la Péjaudie essuyait du revers de sa main le sang qui coulait de son front meurtri, sans quele même sourire hardi et narquois quittât ses lèvres fermées.
La vue inopinée de M. de la Péjaudie elle cruel traitement qu'il avait subi sous ses yeux de la part de M. le Chevalier de Maumoron troubla fort M. de Séguiran. Il conservait une impression pénible du spectacle auquel il avait assisté. L'image de la Péjaudie ne parvenant pas, de ses doigts gourds et gonflés, à manier cette flûte dont il tirait jadis de si délicates mélodies, lui rappelait à la mémoire un autreM.de la Péjaudie, celui dont la brillante
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habileté charmait toute la ville des sons de son instramenî, au temps où M. le Marquis de Tourves le menait partout avec lui pour le faire entendre. Or, qui se souvenait maintenant à Aix de ce la Péjaudie-là,pas plus que du galant gentilhorame qui avait été la coqueluche des femmes, au point qu'un grand nombre d'entre elles pouvaient se souvenir d'avoir goûté entre ses bras les plus voluptueux et les plus libres abandons de l'amour et ses privautés les plus intimes ? Oui se rappelait, à présent, ce la Péjaudie qui avait excité tant de désirs, causé tant de jalousies et poussé jusqu'au scandale sa réputation de galanterie? Un singulier oubli s'était fait autour de lui depuis que le meurtre de M. Palamède d'Escandot, le procès et la condamnation qui s'en étaient suivis, l'avaient, pour ainsi dire, plongé dans les ténèbres. Et M. de Séguiraa repensait à certaines des aventures de M. de la Péjaudie qui avaient si bien défrayé les conversations, à sa fuite avec la Bohémienne, à l'aventure de M™e de Gallerand-Varade, à toute la rumeur qui s'était élevée contre lui durant son procès où il avait eu à payer, autant que le coup d'épée donné au beau Palamède, toutes les inimitiés qu'il avait encourues du fait de ses actes et de ses propos, dont la hardiesse, l'impiété et le libertinage lui avaient été comptés dans la somme des iniquités qu'un sévère jugement lui faisait expier actuellement, les fers aux pieds, sur le banc misérable
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d'une galère et au fond d'une infortune dont il ne paraissait, d'ailleurs, guère se soucier.
M. de Séguiran sentait à ces réflexions son cœur s'émouvoir d'une pitié à laquelle se mêlait le souvenir de la faveur dont ce pauvre la Péjaudie avait joui auprès de la vieille M^^de Séguiranet de l'agrémentqu'il avait tiré lui-même de sa compagnie; aussi s'était-il promis d'en écrire à M. le Chevalier de Maumoron pour obtenir de lui quelques adoucissements au sort de ce misérable, qui devait être fort affreux, carM.de Maumoron étaitextrêmement vindicatif et encore ulcéré de la mort du beau Paîamède, dont il devait faire supporter l'amertume au pauvre la Péjaudie. Aussi, ce dernier devait-il connaître de dures heures aux mains des argousins de M. de Maumoron, et M.deSéguiran trouvait de son devoir de chrétien de faire quel- 1 que chose en faveur de ce pauvre garçon.
M. de Séguiran fit donc part de son projet à M"« de Séguiran qui, tout en le trouvant fort raisonnable, se borna à l'approuver, sans presser au- ', trement de le mettre à exécution, de telle sorte que 1 M. de Séguiran, qui avait la mémoire assez courte pour ce qui ne le concernait pas et ne regardait qu'autrui, s'en tint au propos sans passer à l'effet, d'autant que, quelques jours après le voyage de Marseille, la nouvelle parvint à Aix que l'escadre des galères avait pris la mer.
Contrairement à M. de Séguiran, sa rencontre
avec M. de la Péjaudie apporta à M™^ de Séguiran un redoubleinent de st^curilé, dont'elle rendit sincèrement grâce à Dieu. Elle constatait, en effet, que la vue de M. de la Péjaudie ne lui avait causé aucun trouble. Elle avait pu revoir devant elle l'homme qui l'avait tenue dans ses bras, sans que se réveillât en elle aucun souvenir des voluptés qu'elle avait goûtées avec lui. Sa chair était délivrée du péché, aussi bien que son esprit du pécheur, et elle en éprouvait une paix singulière. M. de la Péjaudie était à ses yeux comme s'il n'eût jamais existé. Aussi pourrait-elle bientôt olirir à Dieu la cendre vaine des flammes coupables dont elle avait brûlé. A cette pensée, M'^e de Séguiran sentait en elle un grand allègemeul, et, malgré qu'elle continuât encore les rigueurs de sa pénitence, les couleurs lui revenaient aux joues. Elle évitait moins les sociétés et vivait njoins à part. La preuve en fut qu'arrivé le temps de la Fête-Dieu, elle voulut assister aux cérémonies par lesquelles elle est si particulièrement célébrée en la ville d'Aix.
« Rien n'est plus beau, — me disait M. de Larcefigue, — et je regrette bien sincèrement que vous ne soyez arrivé trop tard pour jouir du spectacle de nos divertissements, car vous y eussiez pris certainement plaisir. Ils commencent, dès le lundi de la Pentecôte, par la nomination du Lieutenant de Prince et de l'Abbé, et par celle du Roi de la Basoche,qm, le dimanche suivant, celui de la Trinité,
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vont entendre la messe et faire l'offrande à l'ég-lise des Prêcheurs, après quoi, on procède au choix du Guidon de Prince, du Lieutenant d'abbé, du Guidon d'abbé et de six Bâtonniers, et on fait alors un essai des jeux ou intermèdes, dont le princip:d est le Grand jeu des Diables où le roi Hérode se défend contre les Démons et qui précède le Petit jeu de l'Armctfo. Après quoi, c'est le jeu du Veau d'or, où l'on jette en l'air un chat enveloppé dans un sac de toile, la Reine de Saba, la Belle Etoile el ensuite les 'J'irassouns, qui se traînent par terre autour du roi Hérode, pour imiter le massacre des Innocents, les Chevaux Fru.x,\es Danseurs j qui se trémoussent au son du fifre et du tambourin, les Bascassetos, qui sont les lépreux de l'Evangile,et saint Christophe et la Mort, car elle est la fin de tout, Monsieur, aussi bien de nos nobles espoirs que de nos amusements les plus burlesques. « Le mercredi, veille de la Fête-Dieu, à dix heures du soir, le Guet sort de l'hôlel de ville et parcourt les rues jusqu'à minuit. Il passe devant les demeures de MM. les Consuls. On y voit en cortège les Dieux delà Fable, la plupart des jeux, force tambours, fifres et flambeaux, ainsi qu'un grand char où trônent Jupiter, Junon, Vénus et que suivent les trois Parques. Le lendemain, à huit heures, les Bâtonniers de la Basoche vont prendre les grands officiers et se rendent chez leur Roi et, de là, en compagnie du Parlement, à Saint-Sauveur,
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ouïr la messe. Ensuite, la Bazoche dîne aux frais des procureurs et notaires et le Parlement aux dépens du chapitre.
« Les jeux recommencent vers deux heures, tandis que la Brauade de l'abbé ou l'Abbadie entre à Saint-Sauveur, les Bâtonniers jouant de leurs bâtons devant le maître autel et les fusiliers y faisant des décharges de mousqueterie, le lieutenant d'Abbé, le Guidon d'Abbé et l'Abbé, un bouquet à la main. La Bravade de la Bazoche y pénètre à son tour, ainsi que le Guidon et le lieutenant du Prince, avec leurs Bâtonniers. Ces grands officiers portent, comme ceux de l'Abbadie et de la Bazoche, des bouquets de fleurs à la main et leurs costumes, en soie blanche, verte, jaune, rose ou bleue produisent un effet des plus agréables par la diversité de leurs couleurs.
« A quatre heures on expose le Saint-Sacrement à Saint-Sauveur et les notaires, le corps de l'Université, les procureurs, le clergé en chape, le Parlement en robes rouges, les Trésoriers généraux, la Sénéchaussée et la Maréchaussée sortent en procession à travers les rues. Apres quoi, on se donne rendez-vous sur le Cours où les carrosses se succèdent et marchent au pas.
« Ce fut sur la fin de cette journée de Fête-Dieu, ajoutait M. de Larcefîgue, que la nouvelle se mit à circuler d'une bataille navale livrée par nos vais-
seaux et g'alères sur les côtes de Sicile et dont l'issue n'avait pas été lieureuse pour les armes du Roi. On parlait de nombre de vaisseaux coulés et plusieurs galères perdues. Cette rumeur, passant de bouche en bouche, finit par arriver à M. de Séguiran, qui fut fort visité dans la soirée, chacun sachant que son frère Maumoron commandait l'escadre qu'on disait avoir été fort éprouvée et que M. le Chevalier de Maumoron n'était pas homme à se raénag-er en de pareilles occasions, où il avait toujours fait de son mieux pour l'honneur de sa maison et la gloire de Sa Majesté. »
M. de Gallaret, capitaine des Galères, à M. le Comte de Séguiran, en son hôtel, à Aix (i).
A bord de la Vaillante^ Côte de Sicile,
ce 12" jour de juillet 1676.
Monsieur,
Vous n'avez pas été sans doute sans apprendre
la mort de M. le Chevalier de Maumoron et, avant
de vous envoyer le récit véritable des événements
qui l'ont causée, permettez-moi de vous ex{)rimer
les sentiments que je ressens de cette grande perte.
Puisse la peine que j'en ai adoucir dans la mesure
(i) Cette lettre, comme celle que j'ai produite au cours de ce récit, provient du portefeuille de M. de Larcefigue ; j'ignore également cemment elle était parvenue entre ses mains.
LA PEGHKRESSE
du possible celle que vous y prenez I Le service du Roi se trouve, par le trépas de M. le Chevalier, diminué d'un officier de grande valeur, et toute i'escadre reconnaît l'étendue du dommage qu'elle en subit. Ce qu'il y a de particulièrement reî^rettable dans la mort de M. le Chevalier de Maumoron, c'est qu'elle n'est pas de celles dont le chagrin se confond avec le profit d'une grandi; victoire et s'en trouve, pour ainsi dire, palliée. En ces occasions, les deuils particuliers se perdent d;îns un éclat de gloire où ils empruntent de quoi nous consoler. Malheureusement,les circonstances qui ont coûté la vie à M. de Maumoron ne sont point tout à fait de celles-là, comme vous allez en jug-er par vous-même, non plus que celles dont la rumeur a couru et a propagé, bien à tort, que nos forces de mer avaient subi, du fait de l'ennemi, un échec considérable. Ces faux bruits ne sont, d'ailleurs, que trop fréquents, mais celui-là ne reposait que sur un événement qui, sans ressemblance avec ce que l'on en a fait, n'en est pas moins déplorable par lui-même. L'escadre des galères, Pdonsieur, ainsi que vous ne l'ignorez pas, mit à la voile, de Marseille, le douzième jour d'avril. M. de Maumoron avait son pavillon sur la Patronne et je commandais la Vaillante, accompagnée de la Dauphine^ de la Force, de la Couronne, de la Fortune et de la Renommée. Poussés par un vent favorable, nous naviguâmes de conserve, tant à la voile qu'à la rame, et nous
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atfeififnîmes sans encombre les côtes de la Sicile où croisait la flotte des vaisseaux auxquels nous devions nous joindre pour nous opposer par tous les moyens aux projets de l'ennemi, et on lui en prêtait de considérables.
Durant la plus grande partie du mois de mai, qui fut fort beau, nous tînmes donc la mer dans l'espoir de voir apparaître le redoutable adversaire qu'on nous annonçait et qui tardait bien à se présenter, ce dont M. le Chevalier de Maumoron enrageait, pressé qu'il était de se signaler par quelque exploit de marque ; mais, de jour en jour, son espoir était déçu, car aucun des vaisseaux ennemis ne montrait le nez et pas une voile suspecte ne s'offrit, qui valut qu'on la prît en chasse.
Nous en étions là, quand, le premier jour de juin, le vent s'éleva et devint bientôt si fort que la mer en fut rapidement démontée. Ce tumulte s'accompagna de foudres et de pluie, si bien que nous prîmes le parti de nous abriter dans le golfe de i^ietrarossa où le mouillage est bon. Vaisseaux et galères y pouvaient tenir à l'aise et y attendre commodément la fin de l'intempérie. Elle dura plusieurs jours, et ce ne fut qu'au bout du quatrième que la tempête s'npaisa, à laquelle succéda une brume épaisse, ce qui est rare en ces parages et en cette saison, et qui ne se leva que vers l'aprèsmidi du cinquième jour. Ce fut à ce moment que nous nous aperçihnes avec'^ surprise que deux des
galères n'étaient plus à l'ancrage. L'une de ces deux était la Fortune^ montée par M. de Galbrane, et la Patronnerai. M. le Chevalier de Maumoron.
Cette disparition nous étonna grandement. M. de Maumoron n'avait pas signalé son départ, non plus que M. de Galbrane. Leurs galères avaient-elles été poussées hors du golfe par la force du vent ou par quelque courant marin? Nous en étions aux conjectures, quand le bruit d'une canonnade vint nous tirer d'incertitude. La Patronne et la Fortune devaient être aux prises avec l'ennemi et il importait de voler à leur secours. Je pris avec la Vaillante la tête de ce qui restait de l'escadre, tandis que les vaisseaux se hâtaient d'appareiller, pour nous suivre, quoique le peu de vent ne le leur rendît pas aisé.
A mesure que nous approchions, à force de rames, de l'endroit où se livrait le combat, le bruit en venait plus distinct à nos oreilles, mais ce ne fut que lorsque nous eûmes doublé la pointe de Pantermo que nous comprîmes ce qui se passait... M. le Chevalier de Maumoron avait dû être averti par quelque pêcheur du pays de la présence, sur ce point de la côte assez proche de nous, de quatre gros vaisseaux ennemis, détachés sans doute de la flotte et qui avaient cherché là refuge contre la tempête. C'était alors que M. le Chevalier de Maumoron, poussé par cet appétit de gloire qui était une des marques de son caractère et par la
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hardiesse naturelle de son génie, avait résolu de tenter presque seul une aventure à laquelle il avait associé la Fortune, Sincrée à son côté et avec laquelle il avait pu communiquer par le moyen du porte-voix. Gomment les deux g^alères étaient-elles parvenues, malgré l'épaisseur de la brume, à fianciiir la passe et à g-agrier la haute mer, c'est ce que nous ne saurons jamais et dont le mystère demeure entier. Ce qui est certain, c'est qu'elles avaient accompli le miracle ; mais, hélas, il en était un autre dont elles n'avaient pu venir à bout, celui de maîtriser, à elles deux, quatre vaisseaux de haut bord. En effet, quand nous fûmes en vue des combattants, ce fut pour apercevoir la Fortune sauter en l'air avec une grande explosion et dans un nuage de fumée. Quant à la Patronne, prise entre deux des plus gros vaisseaux qui l'écrasaient de leur canonnade et de leur mousqueterie, elle n'était plus qu'un amas de débris sanglants et nous la vîmes, sous une dernière bordée, s'enfoncer par la poupe et l'éperon dressé, tandis que les vaisseaux, endommagés par cette lutte furieuse et ne se souciant pas d'en affronter une autre, viraient de bord et, le vent s'étant levé, s'enfuyaient à toutes voiles.
Notre premier soin fut de voguer vers la place où avaient sombré la Patronne et la Fortune, afin de recueillir les survivants. La mer était encore rouge par endroits et il y flottait maints débris de toutes
sortes : planches, tonneaux, tronçons de rames, lambeaux de pavillons et de voiles; mais le ravage des boulets et des balles avait été si grand wsur les deux galères, en tués et mortellement blessés, qu'aucun appel ne nous demandait secours. Tons les officiers et soldats avaient péri ainsi que la chiourme, qui, enchaînée à ses bancs, avait été engloutie avec les galères. Aussi n'aurions-nous jamais rien su de cette furieuse équipée si nous n'avions aperçu soudain, accrochés à un tonneau, trois misérables que je fis hisser à bord de la Vaillante et dont deux étaient justement les esclaves turcs de M. le Chevalier de Maumoron, qu'il appelait Ali et Hassan. Quant au troisième, c'était un des galériens de la Patronne^ qu'un boulet, en lui coupant le pied, avait déferré à propos et qui avait dû à ce hasard de surjiag-er, avec l'aide des deux esclaves turcs, jusqu'à ce qu'on vînt à leur secours. Dès qu'ils eurent été amenés à bord de la Vaillante, et qu'un cordial les eut ranimés, je me rendis auprès d'eux pour les interrog-er. Ce fut alors que j'appris des deux esclaves turcs qui parlent assez bien la langue franque quelques détails sur la malheureuse expédiu'on qui nous coûtait la perte de la Patronne et de la Fortune, ainsi que de leurs équipages. A peine en vue des vaisseaux ennemis, M. de Maumoron les avait attaqués avec une fureur extraordinaire et une présomption bien surprenante chez un homme de mer aussi
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consommé qui ne pouvait avoir de doutes sur l'issue d'un combat si inégal. Le fait me parut si singulier que je demandai à Ali et à Hassan (par qui M. de Maumoron se faisait volontiers servir et qui durent à ce service d'avoir été déferrés et, par conséquent, leur salut) si M. de Maumoron était bien dans sou bon sens, lorsqu'il avait fait lever l'ancre subrepticement pour courir sus à l'ennemi. Après quelques hésitations, le plus âgé des deux Turcs m'avoua que, depuis quelque (emps, M. de Maumoi^on semblait en proie à une humeur des plus son)bres et recourait, pour la dissiper, à de fréquentes lampées d'eau-de-vie ; que celte humeur se manifestait par un redoublement de sévices contre les forçats de la chiourme et qu'elle avait sans doute pour cause le chagrin qu'avait éprouvé M. de Maumoron de la mort d'un de ses jeunes officiers, M. Palamède d'Escandot, avec qui il avait vécu, le dirai-je ? plus à la turque qu'à la française; que si j'en voulais savoir davantage, je n'avais qu'à interroger l'homme qui était étendu auprès d'eux, mais que je devais m'y hâter, car, blessé comme il l'était, il n'avait certes pas longtemps à vivre.
A ces mots, je jetai les yeux sur le troisième des survivants que nous avions repêchés, il était couché sur des cordages et le chirurgien du bord n'avait pu arrêter le sang qui coulait de sa blessur« et par où la vie s'en allait. Aussi était-il d'une
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grande faiblesse et d'une extrême pâleur. Sans être g^rand, il semblait bien pris dans sa taille et vigoureux, malgré la maigreur où l'avait réduit le dur métier de la rame. A le considérer plus attentivement, il me semblait que j'avais déjà vu cette figure quelque part, et soudain il me revint à l'esprit que c'était là ce même garçon qui jouait de la flûte parmi les musiciens de M. de Maumoron, quand vous vîntes, Monsieur, le visiter à son bord et que, pour une fausse note, il avait frappé à la tête, de sa canne, à le faire saigner. Aujourd'hui, le pauvre diable saignait bien autrement, mais cependant, lorsque je lui eus fait redonner à boire, il parut revenir quelque peu à la vie et ouvrit les yeux qu'il avait fort beaux. Je profitai de ce répit pour lui adresser quelques questions touchant les circonstances du combat. Il me répondit d'une voix faible, mais avec beaucoup de politesse, que celui-là étant à la fois le premier et le dernier auquel il assistait, il était peu versé en ces matières ; que tout ce qu'il pouvait dire était qu'il n'était pas fâché d'avoir vu une pareille tuerie, car pour que Dieu en permît une pareille entre les hommes, il fallait que le Diable eût plus de part que lui au gouvernement du monde, ce qui n'empêchait pas que les deux galères ne s'y fussent comportées de la façon la plus honorable, du plus humble rameur à leurs capitaines ; que, pour sa part, il avait fait de son mieux, mais qu'il en était
récompensé par le plaisir d'avoir vu M. le Chevalier de Maumoron demeurer un instant debout, sur son carrosse de poupe, la tête et le chapeau emportés par un boulet; que ce spectacle l'avait assez consolé des mauvais traitements et insultes de toutes sortesdontM.de Maumoron n'avait cessé de l'accabler, l'ayant pris à son bord pour venger sur lui à loisir la mort de ce jeune Palamède d'Escandot, qu'il avait tué d'un malencontreux coup d'épée au château de Carmeyrane, ce pourquoi il avait été condamné aux galères, quoiqu'il fût bon gentilhomme et s'appelât M. de laPéjaudie. Vous jugerez, Monsieur, qu'à ce discours ma surprise fut extrême. J'avais eu vent de cette histoire de M. de la Péjaudie et de M. Palamède d'Escandot, quoique je fusse à Malte lorsqu'elle était arrivée. Tout galérien qu'il fût, il restait en M. de la Péjaudie du gentilhomme. Quant à son crime, il l'avait assez expié par l'état mortel où il se trouvait. Aussi eussé-je été assez heureux de lui procurer quelque soulagement. Je le lui dis et il parut sensible à mon procédé. « Ma foi. Monsieur, me répondit-il à peu près, je ne trouve pas que je sois tant à plaindre. J'ai vu une belle bataille et, comme il faut toujours mourir, je ne regrette point d'y perdre la vie. La mienne n'avait pas d'agrément très enviable et elle a eu des fortunes que je ne souhaite à personne, à moins qu'il ne soit préparé à penser que les pires sont naturelles et
que nous sommes soumis à notre étoile. On m'avait prëdil à Paris, dans une débauche que j'y fis avec M. ie Baron de Ganneval, qui me mena chez la Devineresse, que j'aurais à souffrir d'un astre marin. Je vois qu'on avait dit vrai, et M. ie Chevalier de Maumoron s'est chargé de vérifier la prédiction avec l'aide des juges d'Aix, non que je veuille dire que j'aie été condamné injusten^ent. C'est bien moi. Monsieur, qui ai tué ce petit sot de Palamède d'Escandot, mais pas pour les raisons qu'on a données et qui m'ont valu, bien à tort, la haine amoureuse de ce pauvre Maumoron. Oui, ce qui m'enrage. Monsieur, c'est qu'on puisse croire que Marc-Antoine delaPéjaudieait pu aimer riend'autre quelcs femmes. Elles furent. Monsieur, mon occupation principale et c'est par une d'elles que je péris, car je sens que la vie me quille et...» Sur ces paroles quelque peu obscures, M. de la Péjaudie fut pris d'une faiblesse et nous crûmes qu'il allait passer, mais il rouvrit les yeux et j'en profitai pour lui proposer de faire venir l'aumônier. A cette offre M. de la Pëjaudie réunit ses dernières forces pour la décliner, nous disant assez plaisamment que si, en vie et santé, il n'avait pas eu assez de vigueur d'esprit pour croire en Dieu, ce n'était point dans le déclin où il était qu'il serait capable d'en faire l'effort, ajoutant qu'après la galère, l'enfer même ne lui faisait pas peur, mais puisque j'avais la bonté de m'intéres-
ser à lui, qu'il me demandait de faire mettre son corps en terre, sur la côte, sous un petit tertre, où les pâtres de Sicile puissent venir s'asseoir en gardant leur troupeau et réjouir ses mânes de quelque air de flûte. En disant ces mots, M. de la Péjaudie gonfla ses joues et agita ses doigts comme s'il en jouait lui-même d'une que nous ne voyions pas, et il expira fort doucement.
J'ordonnai qu'il en fût fait de M. de la Péjaudie comme il l'avait désiré. Quant à M, le Chevalier de Maumoron, son corps fut retrouvé quelques jours après dans une anse du rivage et je lui ai fait élever une sépulture convenable dans l'église de la petite ville de Pietrarossa, pendant que nous attendions le retour de la flotte ennemie. Elle n'a pas reparu jusqu'à ce jour et il est probable qu'elle ne se montrera pas. On attribue cette couardise à riiéroïque folie de M. le Chevalier de Maumoron et au mal que nos deux galères ont causé aux quatre gros vaisseaux qu'elles ont si cruellement houspillés. Il s'attache de ce beau fait d'armes un grand renom à la mémoire de M. le Chevalier de Maumoron, et j'ai pensé, Monsieur, qu'il vous serait agréable d'apprendre que sa belle mort n*a pas été inutile à la gloire du Roi. Sur quoi, il me reste à vous prier, Monsieur, de vouloir bien me croire votre très humble et obéissant serviteur.
GALLARET.
M™* de Ség^uiran ne passait guère une fois la porte de son l)ôtel sans jeter un reg"ard aux deux allantes qui la flanquaient et en soutenaient le linteau de leurs robustes épaules. Elle admirait leur musculature vigoureuse et ne manquait pas d'en souhaiter une pareille à l'enfant qu'elle portait dans son sein, car, dans quelques mois, elle donnerait un héritier à l'illustre maison de Séduira n.
Depuis la mort héroïque de M. le Chevalier de Maumoron, M. de Séguiran en demeurait l'unique représentant, aussi avait-il redoublé d'efforts pour en prolonger la lignée. 11 était allé jusqu'à faire venir à Aix le fameux M. Dagrenais pour que sa femme le consultât. Le bonhomme, en mémoire de feu M"^^ la Marquise de Béricy, avait consenti à accomplir ce long voyage et son arrivée avait été un événement d'importance. Toute la ville, comme aux grands jours, s'était mise aux fenêtres pour y assister. La personne contrefaite et bizarrement emperruquée de M . Dagrenais avait excité une
LA PÉCHERESSE SSq
vive curiosité, non moins que son carrosse à l'ancienne mode — dont les portières étaient fermées par des ridelles de cuir que l'on levait quand le temps était beau, — et les traits remarquables que l'on citait de sa science et de son caractère orig^inal.
Pendant son séjour, on était accouru de vingt lieues à la ronde pour le consulter, à la grande colère de ses confrères d'Aix contre cet intrus de Paris qui venait jusque chez eux pour leur enlever le pain de la bouche. Durant tout ce temps, l'hôtel de Séguiran, où M. Dagrenais tenait ses assises, n'avait pas désempli. Toutes les coliques, toutes les g^outtes, tous les asthmes, toutes les humeurs de la ville et de la contrée avaient passé par les mains de ce savant homme, de telle façon que, quand M. Dagrenais partit, son carrosse put à peine démarrer, tant il était chargé de sacs d'écus et alourdi de piles de louis d'or. L'obole de M. de Séguiran ne fut pas des moindres, car il lui en coûta gros pour s'être entendu dire par l'illustre M. Dagrenais que le meilleur et le plus sûr moyen d'en arriver où il voulait était encore de s'y prendre comme il l'avait fait jusqu'à présent et comme il n'avait qu'à continuer à le faire, la nature n'ayant pas de rtiison pour lui refuser indéfiniment ce qu'il attendait d'elle par l'entremise de M"*do Séguiran, qui y était, comme lui, corporellement, fort bien disposée. Celle visite et ce verdict de M. Dagrenais
firent beaucoup rire M. d'Escandot le Petit, quand il en eut connaissance, mais ce fut, à ce sujet, le dernier plaisir de ce méchant homme, car trois mois après le départ de M. Dagrenais, la grossesse de M™^ de Séguiran fut enfin déclarée et on sut qu'elle se présentait dans des conditions qui donnaient les plus fermes espérances, à la grande joie de M. de Séguiran, qui semblait partagée par sa femme dont toute la beauté en prit quelque chose de plus calme et de plus détendu, comme si la promesse de cet heureux événement lui apportait un contentement d'elle-même, inconnu d'elle jusqu'alors.
Cette nouveauté d'état où elle était fit adopter à M"*^ de Séguiran une conduite nouvelle et appropriée à une circonstance si inattendue. Elle devint extrêmement soucieuse de sa santé et y apporta mille soins minutieux et précautions détaillées dont allait parfois jusqu'à sourire le bon M. de Séguiran. Il était maintenant si gonflé d'orgueil qu'il ne doutait pins de pouvoir dorénavant reproduire à sa volonté, en sa femme, l'effet qu'il y avait opéré par sa valeureuse constance et qu'il considérait à présent comme si naturel qu'il en jugeait quelque peu exagérés les égards qu'elle y donnait. M"^^ de Séguiran le laissait dire et redoublait d'atfention envers elle-même, évitant toute chute et tout mouvement imprudent et surveillant sa nourriture dans le plus petit détail. En tout cela,
LA PÉCHBnESSE i^l
M'"^ de Séguiran se croyait d'accord avec les intentions divines, qui, en l'ayant jug-ée digne d'enfanter, marquaient par là que Dieuavaitagréé sa pénitence et accepté son repentir. Son péché était assez mort en elle pour qu'elle pût enfin en faire l'aveu et en recevoir l'absolution. Ainsi qu'elle se l'était imposé, elle l'avait détruit par ses propres ressources. N'en avait-elle pas pour preuve son indifférence à la chair et un anéantissement de toute concupiscence dont elle sentait la sécurité que lui assurait encore, pour plus de certitude, l'insensibilité où l'avait laissée l'annonce de la mort de M. de la Péjaudie? La leltrede M. de Gallaret avait achevé de lui mettre l'esprit en repos. Les dernières paroles de M. de la Péjaudie ne le montraient-elles pas incorrigiblement impie, et qu'il eût partagé le péché qu'elle avait commis avec lui et où il l'avait aidée n'avait rien ajouté à l'inévitable de sa damnation. L'instant semblait donc arrivé à M"'" de Séguiran d'en revenir au bon M. Lebnm et de faire cesser l'étonnement que causait à ce digne homme qu'une personne aussi dévote qu'elle l'était eût pu se tenir si longtem[)S à l'écart des sacrements. Mais les étonnements de M. Lebrun étaient sans curiosité et il les acceptait d'une âme égale. D'ailleurs ils touchaient à leur fin. Aux Pâques prochaines. M™® de Séguiran se promettait donc de s'approcher de la sainte Table. Elle se préparait à cet événement par la prière
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et la méditation, car elle avait renoncé depuis sa grossesse aux pratiques de jeûnes et de macérations, de même qu'à la visite des pauvres et à l'assistance des malades. Elle fréquentait également moins les églises. Cependant, la Semaine Sainte approchant, elle avait formé le projet de se rendre dans quelques-unes. Cette semaine pascale se célèbre à Aix avec beaucoup de dévotion. On y figure des mises au tombeau avec des personnages de cire coloriée que l'on couche parmi les cierges, et ces reposoirs sont fort courus. Celui de l'église Saint-Boniface, le Jeudi Saint de celte année-là, attira particulièrement les pieuses curiosités. Le bon M. Lebrun avait reçu d'une de ses pénitentes une somme d'argent assez importante pour faire modeler une de ces figures en cire peinte, et il s'était adressé à cet effet à un artiste habile, aussi disait-on grand bien de ce saint ouvrage devant lequel la foule se pressa dès le matin.
M""® de Séguiran, qui, à cause de son état de grossesse, craignait les poussées, avait attendu pour monter en carrosse et se faire conduire à Saint-Boniface l'heure où l'église serait à peu près vide, raftluence étant à la cathédrale où devait prêcher un moine cor'lelier. M. de Séguiran, qui avait déjà fait ses dévotions dans la matinée, la laissa partir sans l'accompagner. Ce fut donc seule, après être descendue de carrosse et ayant ordonné à ses g^ens de l'attendre sur la petite place, qu'elle
franchit le portail et pénétra dans la nef. Pour les circonstances que j'ai dites, elle était complètement déserte et assez obscure. Néanmoins, M""® de Séguiran s'y était dirig-ëe aisément, guidée par la lueur des cierges qui éclairaient la chapelle où était dressé le reposoir. Une fois là, M™e de Séguiran s'était agenouillée, puis, après une courte prière, elle leva les yeux vers la sainte figure. Elle représentait le Christ, tel que, décloué de la croix, on le coucha dans le sépulcre de la résurrection. L'artiste à qui s'était adressé M. Lebrun et qui avait travaillé dans l'atelier du fameux Puget, de Marseille, avait donné au divin cadavre une cruelle vérité. Il avait rendu avec exactitude la maigreur du corps et des membres, ainsi que les plaies saignantes du flanc, des mains et des pieds. La cire, adroitement peinte, en imitait les caillots et les sanies. On ne va pas plus loin dans l'imitation de la nature, et la lueur vacillante des cierges, dont quelques-uns venaient de s'éteindre et fumaient encore, donnait à cette effigie quelque chose de fantastique qu'augmentaient le silence de la chapelle et la solitude du lieu.
Mme de Séguiran ne pouvait détacher ses regards de ce spectacle, et, quand elle les avait abaissés un instant, elle les relevait de nouveau sur la sanglante image du divin supplicié. Ce fut à l'un de ces retours qu'elle se sentit saisie d'un trouble étrange. Soudiiin, il lui semblait que l'homme de cire avait bougé et
venait, dans un mouvement invisible, de placer sur son cœur la main qui était jusque-là étendue avec son bras le long- de son corps. Malgré le trouble qu'elle éprouvait d'une pareille sing^uIarité,M°ie de Séguiran s'en remit assez vite. Sans doute, elle était le jouet d'une illusion, et elle considéra plus fixement l'image qui la lui avait causée, afin de s'assurer qu'elle s'était trompée. Mais, au même moment, elle crut voir que l'une des jambes de la statue, qui étaient toutes deux allongées, venait de se soulever, en même temps qu'une sensible transformation se produisait dans toute son apparence. Certes, Mme de Séguiran n'eût pas pu dire en quoi consistait cette transformation, mais elle en ressentait néanmoins l'insaisissable réalité. C'était bien toujours le même Christ mort qui était couché là, à ses yeux, en ses plaies, et pourtant M'"^^ de Séguiran éprouvait obscurément que ce n'était plus luimême. A mesure que 'ce sentiment l'envahissait, elle se sentait prise d'une sourde terreur comme à l'approche de quelque événement mystérieux dont l'attente la retenait par une force secrète. En vain, elle essayait de prier, mais ses lèvres demeuraient muettes et son cœur fermé, dont elle écoutait en elle les battements précipités, tandis que ses regards ne pouvaient se détacher de cette forme de cire et qu'une sueur froide, qui commençait à lui couler du front et de la nuque, se glissait en gouttes glacées entre ses deux épaules et la faisait frissonner tout
entière. Ses genoux étaient comme coliés à la dalle et plus pesants que du plomb. Elle aurait voulu se lever, mais l'effort qu'elle faisait pour y parvenir était si douloureux qu'elle laissa échapper de ses , lèvres décolorées un faible gémissement qui, sou- I dain, se changea en un cri d'épouvante. ! Mine de Séguiran, les deux mains étendues, la bouche ouverte d'angoisse, les yeux hagards, cherchait à écarter la- terrible vision qui se dressait devant elle. Car la figure de cire ne lui a[)pai aissait plus couchée en sou linceul, avec ses plaies divines, parmi les cierges. Elle se tenait debout, débarrassée des plis de son suaire et en une redoutable résurrection. Et celte figure n'était plus la figure du Christ. Elle n'était plus l'iniage d'un Dieu, mais celle d'un homme avec tout son corps humain. Soudain M°^-« de Séguiran reconnaissait ce corps, ces membres, ce visage. Ce front, elle l'avait vu saigner sous l'outrage ; cette chair, M^^ de Séguiran savait qu'elle avait souffert sous les coups; ces chevilles avaient subi l'entrave de l'anneau ; ces oreilles avaient entendu les insultes des argousins et obéi au sifflet des comités ; ces yeux, pleins des horreurs de la bataille, s'étaient fermés dans ia faiblesse de la mort. Ah I elle le reconnaissait bien, le fantôme de son désir, Tinsfrument de son péché, l'amant de ses nuits coupables. Car c'était bien lui ■4ui était là, debout devant elle, lui qu'elle avait abandonné aux pires destins, dont elle avait fui le
souvenir dans l'oubli et la pénitence, lui, avec son sourire hardi et ses yeux vifs, lui, M. de la Péjaudie 1
Et à l'épouvante qu'elle éprouvait à cette vue se mêlait une sorte d'affreuse joie qui la faisait sangloter de regret et de désir, car, au fond de sa chair, montait en elle la flamme ardente et funeste qu'elle avait si bien crue éteinte à jamais et dont elle sentait en ses veines la brûlure cuisante et douce. C'était en vain que, pécheresse orgueilleuse, elle avait cru mort son péché. 11 surgissait en elle, vivant furieux, irrésistible, subtil comme la vie et souverain comme l'amour. Il accourait à l'appel du pécheur, comme une bête familière au signe du maître. Elle lui appartenait, elle était à lui. Ah I la Péjaudie, la Péjaudie, cher amant des nuits de Carraeyrane, pourquoi n'es-tn qu'une ombre inconsistante, illusion du sang et de la chair, fantôme de volupté, spectre lascif du plaisir et de l'étreinte ? Ah! situ vivais, avec quelle frénésie heureuse elle se jetterait dans tes bras, ta pécheresse ! Comme elle t'étreindrait, comme elle se collerait à toi, comme elle caresserait ton corps, comme elle baiserait ta bouche, elle qui ne voulait pas reconnaître ta puissance, elle qui ne voulait pas s'avouer à ellemême qu'elle t'aimait d'amour, depuis le jour où elle t'avait vu pour la première fois, elle qui avait inventé contre toi l'étrange stratagème de te ravaler à n'être que le destructeur de son désir, quand tu
étais le mystérieux instig^ateur, elle qui avait cru pouvoir l'oublier en te trahissant par son silence et son abandon, lorsque, malgré tous ses subterfuges, à son insu, tu la possédais toujours tout entière ; elle qui t'avait livré aux outrages et dont le cœur demeurait si plein de toi que ton image en usurpait la figure même de Dieu ! Ah ! la Péjaudie, pourquoi n'es-tu plus vivant, pourquoi dors-tu sous ce petit tertre de Sicile où les pâtres viennent, le soir, jouer de la flûte, au bord de la mer, tandis que passent à l'horizon, avec leurs mâts et leurs antennes, toutes peintes d'or et d'azur, les galères du Roi ?
La tête dans ses mains, M"*^ de Séguiran s'était écroulée sur la dalle, quand, soudain, elle se releva. Elle resta un moment debout, puis, avec un grand signe de croix, elle se mit à fuir à travers l'église, heurtant les chaises, se cognant aux piliers, n'y voyant plus à se conduire, tant de brûlantes larmes inondaient son visage. Ce fut ainsi qu'elle parvint jusqu'à la porte ; mais, au moment de la franchir, elle buta et alla tomber la face contre terre en poussant un grand cri et en portant les mains à son ventre.
^£me de Séguiran ne survécut que peu de jours à ce funeste accident. Le sacristain de Saint-Boni-
face, étant entré dans l'ég-lise pour rallumer les cierg-es. trouva Mnif: de Séguiran inanimée et toujours étendue à la même place oii elle était tombée. Ayant appelé les gens du carrosse, ceux-ci la relevèrent et la ramenèrent chez elle où, quelques heures après, elle accoucha d'un enfant mort. Lorsqu'elle le sut, elle entra dans un affreux délire dont il falluteloignerM.de Séguiran, car, dans ses transports, elle ne cessait de prononcer un nom, toujours le même, mais qui heureusement demeura indistinct, ce qui mieux valut, bien qu'il soit d'usage de ne pas attribuer trop d'importance aux paroles que prononcent les mourants dans les râles et les hoquets de l'agonie. Cependant, une accalmie s'étant produite, on jugea bon d'en profiter pour appeler un prêtre. Ce fut le bon M. Lebrun à qui on eut recours et qui put recevoir la confession de M"e Je Séguiran. Après quoi, elle perdit de nouveau le sens. Gomme épuisée de l'effort qu'elle avait fait, elle entra en léthargie et, sans avoir recouvré un seul instant ses esprits, elle expira dans le milieu de la nuit, fort doucement.
M. de Séguiran éprouva un grand chagrin de la mort de sa femme et ne lui survécut qu'assez peu de temps. II mourut à son tour comme il allait convoler en troisièmes noces avec une sœur de M. de Gallaret,car, malgré les déboires conjugaux de son double veuvage, il n'avait pas renoncé à l'espoir d'une postérité et de faire mentir les pronostics de
M. d'Escandot le Petit, qui, cependant, en eut le dernier mot.
Je me suis plus d'une fois demandé si ce ne fut pas par ce M. de Galiaret que M. de Larcefig-ue sut plusieurs particularités touchant les amours de M™6 de Séguiran et de M. de la Péjaudie dont il semblait fort certain, quoiqu'elles appartinssent au plus secret de leur sentiment. M. de la Péjaudie en dit peut-être plus en mourant que M. de Galiaret n'en rapporta à M. de Séguiran, et un passage de la lettre qu'il lui écrivit au sujet du combat de Pietrarossa lo laisserait assez croire. Quant à l'é- Irang-e vision de l'église de Saint-Boiiiface, je ne puis supposer que M. de Larcefigue en tint le détail de la bouche du bon M. Lebrun, quoique en ses derniers jours ce digne prêtre fût devenu fort bavard et de tête si affaiblie qu'il ne savait guère plus ce qu'il disait ; mais il n'est pas d'exemple qu'aucun prêtre ait jamais, même à son insu, révélé les secrets de la confession. Le silence de ceux qui les ont reçus en confidence est assuré par un secours particulier de Dieu. Je verrais plutôt dans cette fantasmagorie une invention de M. de Larcefigue, destinée à expliquer des événements dont personne ne fut au fait autre que celui qui en fut le vénérable dépositaire et qui est, comme je l'ai dit, hors de cause. M. de Larcefigue, d ailleurs, a l'imagination des gens de son pays et l'on sait que les Provençaux n'en manquent point. Néanmoins,
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je ne doute pas qu'il ne m'ait rapporté l'histoire de Mme de Ség^uiran et de M. de la Péjaudie avec toute la vérité possible ou, à son défaut, avec la vraisemblance qui s'en approche le plus. Elle est un assez bon exemple des étranges folies que l'amour peut produire dans une cervelle de femme, surtout quand s'y mêle une relig^ion mal entendue. C'est ce que disait M. de Larcefigue et qu'il me répéta le jour où il me mena voir dans la sacristie de Saint- Boniface cette figure de cire qu'on y conserve encore. Le bon M. Lebrun l'y fît transporter et défendit que l'on s'en servît dorénavant pour l'exposition du Jeudi Saint. C'est une image d'un art assez médiocre et assez g-rossier, quoi qu'en pensât M. de Larcefigue, et loin d'être digne qu'on la compare aux ouvrages les moins achevés du fameux Puget, de Marseille. Elle n'a proprement rien de remarquable.
l'oitiers — Inip. Marc Texiek, 7, rue Victor-Hugo.
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