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relenu dans l'ordre le plus exact les diverses péripéties de cette affaire. Il en avait réuni les fds et les avait noués solidement. Il ne disconvenait pas néanmoins qu'en certains points, demeurés à tous obscurs et secrets, il avait dû imaginer et donner le plus probable, mais il pensait, en ce sens, ne s'être hasardé que le moins possible, et, sans qu'il se flattât d'être allé jusqu'au bout de la vérité, il demeurait persuadé qu'il ne s'était point écarté du chemin qui y menait et que, s'il n'en avait pas vu la figure même, il en avait au moins aperçu une image assez ressemblante.
Quoi qu'il en fût, le récit de M. de Larcefigue formait un tout si complet et si bien lié qu'il s'est établi dans ma mémoire sans que rien s'en effaçât jamais. Certes, je ne doute pas que la singularité des événements que je vais rapporter n'ait été pour quelque chose pour leur durée dans mon souvenir, mais le tour que leur donnait M. de Larcefigue est pour beaucoup dans ce que je n'en aie rien oublié depuis si longtemps déjà que je les ai entendus conter de la bouche de mon vieux parent, qu'il fallait ouïr. A défaut du ton de l'original, je tâcherai d'en rendre ici l'écho le plus fidèle dont je sois capable. Je commence donc, en m'excusant de reprendre les choses un peu haut, ainsi que le faisait M. de Larcefigue, puisque c'est sur lui que je me tçuide et que c'est lui que je m'efforcerai de suivre pas à pas.
M. de Larcefigue disait assez plaisamment que ce n'était point seulement sa première femme que M. de Ség-uiran avait perdue en la personne de Marguerite d'Escandot, mais la première des femmes et la seule dont il eut su quelque chose de plus particulier que ce que toutes montrent à tous les yeux. Aussi le chagrin qu'il éprouva de celte perte, après huit années d'union^ fut-il réel. M. de Séguiran supporta l'événement selon son caractère. Or, le sien était l'un de ceux où se mélange au sain jugement des mérites d'autrui le sentiment de ne s'y point penser inférieur. De telle sorte que si M. de Séguiran trouva, dans le souvenir des temps heureux qu'il venait de traverser, de quoi vénérer la mémoire de celle qui les lui avait rendus tels, il ne laissa pas d'y découvrir des raisons de se louer lui-même. N'était-ce donc pas, en effet, la sûreté de son esprit qui lui avait fait faire choix d'une épouse agréable et fidèle, à qui il avait dû mille satisfactions de cœur et de corps, mais (}ui lui avait été redevable, en retour,de l'occasion qu'il lui avait donnée de se montrer, en tout point, digne de l'honnête homme dont elle avait été l'irréprochable compagne.
Certes, M. de Séguiran ne disconvenait pas en lui-même qu'il avait été soutenu, en cette grande affaire du mariage, par le conseil de ses parents.
mais il se disait alors que ces conseils n'avaient eu toutes leurs conséquences que par une raison qui se trouvait justement à son honneur. N'est-ce pas, en effet, d'un fils comme il y en a peu, que d'accepter d'être dirigé, en une ciiose où l'on ne souffre guère, le plus souvent, que d'être approuvé? N'avait-il pas par là marqué la solidité de son esprit et fait voir que les soins n'avaient pas été vains qu'avaient pris ses père et mère de le rendre gentilhomme accompli, comme il sied qu'on le soit, quand on a la fortune d'être un Séguiran, c'est-àdire d'une des plus anciennes et considérables maisons de la Provence ?
M. de Séguiran n'avait donc rien trouvé à dire quand son père lui avait assuré que M^'^ d'Escandot présentait toutes les qualités propres à rendre un mari le plus heureux du monde et que nulle n'était, en un mot, capable mieux qu'elle de faire figure d'épouse, si l'on prend l'expression dans un certain sens qui se rapporte moins aux traits du visage qu'à un ensemble de convenances répandues dans toute la personne. Or, celle de M'^^ d'Escandot n'offrait rien de désagréable. Il y avait dans sa taille et dans son port de la dignité et de la noblesse. Du visage on ne pouvait prétendre qu'il fût beau, mais il faut accepter comme il est celui que Dieu donne à ses créatures, surtout lorsque, à d'autres égards, il en compense l'imperfection. Il ne convient pas de faire trop les difficiles sur les ouvrages du Créateur
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et de regarder de trop près à leur degré d'achèvement. Est-il donc besoin, quand elle passe, que notre femme fasse se mettre les gens sur le pas des portes ? La beauté apporte souvent au bonheur des soucis dont il se corrompt. D'ailleurs, celte demoiselle d'Escandot n'était point laide, car il faut qu'on le soit bien entièrement pour le paraître tout à fait, lorsque la jeunesse se charge d'en voiler la disgrâce et de la rendre à tout le moins supportable.
Ce futl'avis de M. de Séguii an. L'idée d'avoirune femme à lui et qu'elle fût uneEscandot lui plaisait également. Ces Escandot étaient une alliance avantageuse. Venus d'Italie sous le nom de Scandotti, ils avaient pris racine en Provence et y avaient poussé de nombreux rameaux. Les vigueries d'Aix et de Marseille foisonnaient d'Escandot. Leur plant avait gagné toute la plaine du Rhône, envahi la garrigue de Nîmes et les montagnes du Gévaudan. Leurs branches multipliées portaient toutes sortes de fruits. Il y avait des Escandot d'épée et des Escandot de robe. On les voyait siéger sous le mortier, aux Parlements, servir sous la tenté, aux armées. D'autres, d'Eglise, s'engraissaient aux prébendes et aux canonicats. Un de ceux-là asseyait sa corpulence au siège épiscopal de Fréjus. Tous menaient grand bruit et faisaient grand état d'euxmêmes, se poussant, se rengorgeant à qui mieux mieux. Selon leurs métiers, ils jugeaient, se bat-
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talent, priaient en bons Escandot, c'est-à-dire de façon à tirer de soi le parti le plus profitable. Très unis ensemble dans les grandes choses, ils se querellaient avec acharnement sur les petites ; aufond, d'accord sur le principal, qui était pour eux de tenir partout le plus de place qu'ils pouvaient, tout en se disputant entre eux sur celle qu'ils occupaient. Mais que l'un se mariât ou mourtit, il fallait voir comme ils se retrouvaient tous à son cortège et comme ils s'y serraient les coudes, fiers de se sentir du môme sang-, et chacun dans la certitude qu'en lui seul ce sang avait toute sa pureté et toute sa vertu !
On le vit bien au mariage de M. de Séguiran avec cette Marguerite qui était des Escandot d'épée. Toute la parenté accourut pour cette occasion à Carmeyrane. C'était une assez belle demeurs, à une lieue et demie d'Aix. Rebâtie en partie par le père de M. de Séguiran, sa façade se déployait entre deux grosses tours d'angle plus anciennes, toutes jaunies de soleil et toutes rongées par le mistral.Quoique vaste, le château de Carmeyrane le fut à peine assez pour abriter tous ses hôtes. Ils s'y établirent comme ils purent. Les plus vieux, avec leurs épouses encore vêtues à la mode d'autrefois, y regardaient de haut les plus jeunesetleurs femmes accoutrées au goût du jour; mais le plaisir de se retrouver là, entre Escandot, fut le plus fort et ils finirent par s'accommoder tant bien que mal, en
gens venus de loin et qui ne sont pas fâchés de se montrer les uns aux autres. Tout cela forma une disparate assez curieuse. Bavards ou silencieux, bruyants ou hautains, grossiers ou musqués, ils offraient des visages divers, longs ou larges, osseux ou rubiconds. Tous ils se désignaient entre eux par des sobriquets. On disait : Escandot le Borgne, Escandot le Laid, Escandot le Petit. Ce dernier était arrogant et querelleur, tandis qu'Escandol le Bègue ne cessait pas de vouloir parler sans parvenir à ce qu'on l'écoutât.
Il y avait aussi Escandot le Grand et Escandot le Roux. Tous ces surnoms causaient grand tracas au pauvre M. de Séguiran par le devoir où il était de les retenir exactement et de savoir à qui ils s'appliquaient, de tant d'honnêtes gens dont il allait devenir le parent, sans compter leurs femmes dont il lui fallait assortir dans son esprit les figures à celles de leurs maris.
Aussi M. de Séguiran n'éprouva-t-il quelque repos que lorsque tout ce monde eut pris place derrière lui dans la cathédrale d'Aix et qu'ils se trouvèrent, lui et sa fiancée, la main dans la main, à la lueur des cierges et au son des orgues devant l'Escandot de Fréjus, venu exprès pour bénir le nouveau couple. Son soulagement fut encore plus vif, quand, le repas de noces terminé, et toute la compagnie étant montée coucher les mariés, Escandot le Gros, que l'on appelait aussi Escandot des Vais-
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seaux, parce qu'il en commandait un au service du Roi, eut soufflé la chandelle et tire le rideau; mais son contentement s'acheva, lorsqu'il se sentit sous les draps avec sa femme, autorisé à faire d'elle ce que son légitime désir en souhaitait et qu'il fît de façon qu'il fût satisfait de lui-même et elle pas mécontente de lui.
Celte première expérience conjugale fut assez au goût de M. de Séguiran pour que l'idée de la renouveler à son gré lui parût fort agréable. Il sentit à vivre un nouveau plaisir qu'il n'avait pas connu jusqu'alors. Ce sentiment se trouva opportun pour l'aider à supporter les événements qui suivirent d'assez près son mariage. En effet, le père de M. de Séguiran ne tarda pas à mourir. Il était malade depuis les noces de son fils, où iLs'était agité outre mesure et où il avait eu l'imprudence de vouloir tenir tête à table à M. d'Escandot le Borgne et à M. d'Escandot le Petit, qui étaient aussi l'un grand buveur que l'autre grand mangeur. Mal lui en avait pris, car, à partir de ce jour, il se mita languir et finit par trépasser, ce qui arriva au mois de juillet de l'an 1664. Sa veuve, qui détestait le séjour de Carmeyrane, où elle manquait, à son dire, de compagnie, saisit le prétexte de ce trépas pour aller habiter à Aix un hôtel que les Séguiran y possédaient et où elle se trouverait porte à porte avec les meilleures langues de la ville, auxquelles la sienne ne le cédait en rien.
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Les nouveaux mariés demeurèrent donc seuls à Carmeyrane, M. de Séguiran sentit assez vite le chag-rin qu'il avait éprouvé de la mort de son père s'apaiser au plaisir d'être entièrement son maître. Il g-oûtait fort cette nouvelle liberté, car c'en était une de régler à sa g'uise ses occupations sans que personne désormais y pût trouver quoi que ce fut à redire. Les plus simples lui ea paraissaient délicieuses, comme de se lever le matin, de se promener dans ses jardins, attendre l'heure du dîner à ne rien faire et soupirer après l'instant de s'aller coucher avec sa femme, à qui les compag'uies nocturnes de son mari ne tardèrent pas à valoir les accidents d'usage, car, au bout de quelques mois, on vit M™^ de Séguiran perdre l'appétit et rendre ce qu'elle avait pris aux repas, tandis que son visage se marquait de taches jaunes et que sa taille s'alourdissait.
M. de Séguiran observait ces signes avec un plaisir qu'il ne cherchait pas à dissimuler et avec une fierté qu'il ne cachait pas davantage. L'espoir d'être bientôt père l'enchantait d'un conjugal orgueil. Hélas 1 l'heure de la matrone démentit cruellement ces belles espérances. Les couches de M™^ de Ség-uiran ne furent pas bonnes. Elle en supporta les souffrances avec un courag'e admirable, sans avoir la consolation qu'elles apportent d'ordinaire, car l'enfant qu'elle mit au monde n'était point conformé pour qu'il vécût.
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Cet événement déconfit fort M. de Ség-uiran. Il avait grand désir d'être aussi heureux père qu'il était bon époux et, durant la g'rossesse de sa femme, ce désir s'était accru d'être si près de se réaliser, si bien qu'il le tenait déjà pour accompli. Aussi son désappointement fut-il extrême et se tourna-t-il en une sorte d'impatience qui lui fît attendre avec peine que M"° de Séguiran fût remise de ses œuvres pour se remettre à l'œuvre à son tour.
La persévérance de M. de Séguiran ne fut pas heureuse. Dans les années qui suivirent, il ne s'en passa guère une sans que la pauvre M™" de Séguiran ne fût obstinément enceinte , mais , chaque fois , quelqueaccident détruisit ses espérances, au grand chagrin de son mari et au sien, car il lui avait fait partager son souhait, auquel elle se prêtait, de tout son corps, avec une obéissance digne d'une plus favorable issue. Une fois, cependant, la dernière, M. de Séguiran se crut au comble de ses vœux et père pour de bon. Il eut le plaisir d'entendre vagir le petit être qui venait à la vie, mais qui n'y demeura que quelques heures. Celles de M"'« de Séguiran étaient comptées également. Une fièvre maligne se déclara, qui emporta dans l'autre monde la pauvre Marguerite d'Escandot, sans qu'elle eût pu, avant de quitter celui-ci, laisser à son mari l'héritier qu'il attendait d'elle.
M. de Séguiran sentit vivement cette déception
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qui se mêlait à la douleur véritable qu'il éprouvait de la mort de sa femme, et que redoubla et rendit plus amère un propos assez maladroit de M. d'Escandot le Petit, venu aux funérailles avec toute la parenté. Comme M. de Séguiran, au moment où Ton se séparait, s'était avisé de dire que son deuil était d'autant plus cruel qu'il n'avait pas la consolation d'avoir eu lii^née de celle qu'il regrettait, M. d'Escandot le Petit, piqué d'on ne sut quelle mouche, avait déclaré fort aigrement à M. de Séguirau que ce dont il se plaignait était, bien probablement, moins imputable à sa femme qu'à, luimême; qu'il n'était d'exemple qu'une demoiselle d'Escandot n'eut été [larfaitement conformée pour mener à bien ce dont M. de Séguiran semblait reprocher à la défunte de n'avoir pas su s'acquitter. A quoi il avait ajouté, pour finir, qu'il n'était pas si certain que M. de Séguiran n'eût pas dans le sang quelque princi[)e défectueux qui fût la cause naturelle de ce défaut d'hoirie qu'il déplorait fort inconsidérément. Cela dit, M. d'Escandot le Petit avait tourné le dos à M. de Séguiran, demeuré tout penaud et sans réplique et qui demandait en vain secours du regard à son frère, M. le Chevalier de Maumoron, A ce moment auprès de lui.
M. le Comte de Séguiran et M. le Chevalier de Maumoron, bien qu'ils fussent frères de père et de mère, ne se ressemblaient en aucun point. M. de Séguiran était grand et fort, avec une assez belle ligure régulière, les membres bien égaux, le teint frais, tandis que M. le Chevalier de Maumoron était basané, avait les jambes courtes, les bras longs, le corps gros et trapu et tout le visage ramassé. Il marchait pesamment, avec une sorte de mouvementdont il avait pris l'habitude au balancement de sa galère, car il en commandait une pour le service du Roi. Ce Maumoron avaitdéjà beaucoup navigué et s'était fort promené sur les eaux du Levant, tant à la voile qu'à la rame, et il connaissait à merveille le métier de la mer où il était réputé et avait accompli de belles actions. La galère de M. de Maumoron était citée comme le modèle de l'escadre. M. de Maumoron entretenait à son bord une discipline incroyable à laquelle il soumettait non seulement lachiourme des forçats, mais encore les mariniers de rame et les officiers subalternes et même les principaux, à qui il ne passait rien, ce qui n'empêchait pas que l'on recherchât de s'embarquer avec M. de Maumoron, car il excellait aux manœuvres et obtenait de sa palamente d'admirables efforts de vogue, d'endurance et de courage.
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Aussi était-ce à lui que s'était adressé M. d'Escandot le Laid, quand son fils Palamède s'était trouvé en âge de faire ses premières armes. M. de Maumoron avait accepté de se charger du jouvenceau, et M. d'Escandot avait profité des funérailles de M™'' de Séguiran pour amener à M. de Maumoron, qu'il savait devoir y rencontrer, sa nouvelle recrue, afin qu'il l'emmenât avec lui à Marseille, lorsqu'il y retournerait lui-même faire espalmer sa galère et la mettre en état avant la campagne de mer qui s'ouvrait au printemps.
M. de Maumoron avait trop souvent bravé la mort pour que celle de sa belle-sœur le pût émouvoir beaucoup, aussi M. de Séguiran ne trouva-t-il pas auprès de lui de grandes consolations. A vrai dire, M. de Séguiran et M. de Maumoron n'avaient guère, en quoi que ce fût, de points d'entente. M. de Maumoron, estimant que M. de Séguiran se targuait sur lui d'un avantage qu'il ne devait qu'au hasard, se résignait mal à voir, aux mains de son aîné, les grands biens de sa maison, alors que les siennes en étaient par trop dépourvues. Il ne supportait donc pas sans rechigner son état de cadet auquel il devait d'être obligé à courir la mer et à risquer les aventures en simple Maumoron, tandis que Séguiran, muni de la succession paternelle, demeurait tranquillement à se bien dorloter et à ne rien faire.
M. de Maumoron songeait à ces choses une fois
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de plus, quelques jours après les obsèques de M""^de Séguiran,touten se promenant sur ses courtes jambes dans les jardins de Carmeyrane. Ces jardins étaient assez vastes avec de belles eaux, car le pays d'Aix abonde de fontaines qui en rafraîchissent le sol. Ce fut devant l'un de ces bassins, que M. de Ség-uiran,qui avait fui son appartement, dont les tentures de deuil lui rappelaient trop son chagrin et qui était sorti pour prendre l'air, aborda M. de Maumoron.M. de Larce6g"ue était admirable à entendre, quand i! racontait la conversation qui s'en était suivie, car il avait dans le récit un don de comédie surprenant et qui donnait la vie aux personnages dont il rapportait les propos. On croyait voir M. de Séguiran et M. de Maumoron marchant ensemble autour du bassin, tandis que le soleil dessinait sur le sable leurs ombres aussi différentes que leurs personnes. M. de Larcefigue imitait à faire rire le ton et les voix du colloque qui avait commencé par un assez long silence, après que les deux frères se fussent assis sur un banc, d'où M. de Séguiran s'était mis, à plusieurs reprises, à ramasser une poignée de sable et à la laisser couler entre ses doigts comme s'il voulait faire, par ce geste, allusion au peu que nous sommes et au rien que nous devenons.
Or, M. de Maumoron n'était pas homme à contrecarrer les idées mélancoliques de M. de Séguiran, ayant dans l'esprit d'en tirer parti à son pro-
fît. De telle façon qu'il entra volontiers dans les vues de M. de Séguiran... Certes, ce bas monde où nous sommes n'est bien que tristesse et que larmes. Tout y est fragile et fuyant; grains de sable ou gouttes d'eau, ce qui est en nos mains n'y dure guère. Encore, si tout ne faisait que passer, mais nous-mêmes ne passons-nous pas ? Le spectacle continuel de la mort ne îjous est-il pas un avertissement de notre propre fin? Et pourtant lui, Séguiran, n'en courait-il que les risques qui nous sont communs à tous, tandis que lui, Mauinoron,
en affrontait de dangereusement particuliers
Arrivé là, M. de Maumoron en avait profité pour sauter dans le vif de l'entretien et y entraîner son frère, qu'il jugeait suffisamment préparé à l'y suivre et assez préalablement apitoyé. N'allait-il pas, en effet, bientôt retourner à Marseille, où sa galère l'attendait et Dieu sait où le mèneraient, cette année, les ordres du Roi ! Ainsi, il partait, lui, le brave Maumoron, et si alerte d'ordinaire, il partait l'esprit plein de présages funestes. Reviendrait-il jamais à Carmeyrane ou ne l'y ramènerait-on pas estropié par quelque boulet? Mais quoi, l'honneur l'appelait à son poste et il y demeurerait ferme ; néanmoins, il lui aurait été agréable, pour dissiper ces vilaines pensées, d'embarquer à son bord quelques musiciens qui lui fissent de la musique* propre à chasser les idées noires. Mais bastl ces coquins estimaient leurs services à un prix dérai-
sonnable. Tant pisl il prendrait la mer chétîvement et il faudrait bien que ses serviteurs barbaresques, le fidèle Ali et le fidèle Hassan, se conteritassent de leurs vieilles défroques à la turque, toutes rapiécées et toute déteintes par le soleil et par l'écume. Il aurait bien voulu cependant renouveler leurs habits, mais il lui en coûtait d'en regagner la dépense en lésinant sur la table de ses officiers ou sur la maigre pitance de lapalamente, que l'on nourrit de ces mêmes fèves noires dont on donne communément aux pigeons. Il y avait bien, selon M. de Maumoron, un moyen de remédier à cet état de choses, mais il avait hésité à troubler la respectable douleur d'un frère par l'exposé de ses tracas particuliers. A chacun ses peines et ses soucis et cependant son cher Séguiran le pourrait tirer si aisément des siens ! 11 suffirait que M. de Séguiran lui consentît une avance de cinq mille écus, à valoir sur les prises de la campagne prochaine. Avec ce viatique, M. de Maumoron s'engageait à faire honnête figure, ce qui était, après tout, aussi à l'avantage de M. de Séguiran qu'au sien propre, car, s'ils ne portaient pas le même nom, ils n'en étaient pas moins du même sang. Etait-il donc convenable qu'un Séguiran, même quand il n'est qu'un Maumoron, parût petitement aux yeux de tous et aussi à ceux de ce petit Palamède d'Escandot, dont il avait pris charge? Le jeune gredin ne manquerait pas de répandre le bruit parmi tous
les Escandot que la galère du Chevalier de Maumoron n'était pas ce qu'on pensait et ne méritait guère son renom. Cela s'ajouterait au peu de cas que ces Escandot, certains du moins, semblaient faire des Séguiran, comme on l'avait pu voir aux paroles de cet Escandot le Petitje jour qu'il s'était avisé de reprocher à M. de Ség-uiran son défaut d'hoirie, avec une aigreur et des doutes qui touchaient à l'insulte.
A ces derniers mots du discours calculé de M. de Maumoron le pauvre M. de Séguiran avait soupiré bruyamment, moins au regret des cinq mille écus dont il lui allait falloir se dessaisir, sans grande espérance d'en retrouver jamais rien, qu'au souvenir de l'algarade dont il avait été victime de la part de ce malotru de M. d'Escandot le Petit. Depuis qu'il l'avait subie, la pensée lui en revenait souvent à l'esprit. L'idée que c'était peut-être sa faute s'il n'avait pas eu de sa femme les enfants qu'il avait tant souhaité d'avoir le remplissait d'amertume et son visage se couvrait de rougeur à songer qu'il n'était pas fait comme tout le monde, puisqu'il n'avait pu faire ce que chacun fait si ordinairement, et qu'il portait en lui-même le principe de ce désastre, car c'en devenait un pour lui, surtout à la vue du jeune Palamède d'Escandot, dont la grâce turbulente redoublait son regret de n'avoir pas de fils qui, un jour, aurait la tournure de ce charmant polisson, dont tout le château retentissait
à toute heure et que le triste M. de Séguiran suivait d'un œii attendri, quand il le rencontrait par les couloirs ou dans les allées du jardin.
Pour avoir mis au monde une fig-ure comme celle-là, toute ronde avec de beaux yeux g"ris, un teint frais, des lèvres rouges, des cheveux bouclés, et cet air de santé et de jeunesse, M. de Séguiran eût supporté de bon cœur mille fois plus que ce qu'il supportait, d'ailleurs, sans gronder, de ce vaurien de Palamède, c'est-à-dire ses jeux,sonbruit et les écarts de sa conduite. En effet, l'idée de servir bientôt le Roi sur ses galères avait mis le feu dans la tête et aux quatre membres de cet apprenti marin. Ses quatorze ans se voyaient déjà sur la mer. Il ne rêvait que cordages, poulies, ancres, canons. Il s'imaginait entendre les argousins commandant la manœuvre. Tout le jour, il se démenait, produisant des bruits aigus ou sourds, selon qu'il imitait le sifflet ou la bombarde, à moins qu'une corde à la main, il n'en frappât les arbres à tour de bras, comme si leur écorce eût été la peau même de la chiourme. D'autres fois, il faisait des signaux avec des torchons qu'il dérobait aux cuisines, se ruait à l'abordage avec quelque hachoir au poing. M. de Séguiran admirait ces singeries comme les indices d'un brillant avenir naval. M. de Maumoron ricanait et levait ses gros sourcils. Bref, le jeune Palamède eût continué impunément son boucan, s'il ne se fût avisé, un beau
matin, de casser net l'épée de M. de Maumoron en s'exeiçant à eu percer un mannequin barbaresque, qu'il avait habillé de nippes et coiffé d'un turban, exploit héroïque, mais malencontreux, qui lui valut de M. de Maumoron une magistrale volée de coups de canne.
M. de Séguiran avait été tout interloqué de cette scène et il en avait conclu que le jeune Palamède d'Escandot pourrait bien ne pas trouver la galère de M. de Maumoron le paradis qu'il s'était imaginé. M. de Maumoron avait la main rude et les quatorze ans de son futur élève es sciences marines ne lui inspiraient, comme il venait de le prouver, guère de ménagements, de sorte qu'il revenait à l'espritdeM. de Séguiran ce qu'on disait de la discipline où M. de Maumoron tenait son bord. Le petit Palamède d'Escandot n'y échapperait pas plus qu'un autre. M. de Séguiran en sentait quelque regret à voir partir ce garçon. Il avait été sur le point de demander à M. de Maumoron de lui laisser son pupille, mais que dirait M. d'Escandot le père ? Hélas ! M. de Séguiran navait rien à apprendre à personne, tandis que M. de Maumoron saurait enseigner au rejeton des Escandot mille belles choses, telles que le maniement des armes, la conduite des manœuvres et la façon de se faire tuer comme il convient à un gentilhomme. M. de Séguiran avait donc renoncé à son projet, néanmoins, il ne laissa pas de profiter de l'occasion des
cinq mille écus que lui demandait M. de Maumorou pour lui recommander qu'il en employât une part à donner à Palamède bonne nourriture et tout ce qui se peut avoir de mieux sur une galère. Il y ajouta même la prière de traiter avec douceur le novice, ce que M. de Maumoron promit bien volontiers, tout adouci par la facile générosité dont M. de Séguiran faisait preuve à son égard.
Le principal effet en fut d'ailleurs de décider promptement M. de Maumoron à partir pour Marseille. Depuis qu'il se sentait la bourse regarnie, il s'ennuyait à Carmeyrane, et il lui tardait d'en être loin. Aussi, une semaine après la fructueuse conversation qu'il avait eue avec M. de Séguiran, annonça-t-il que le temps était de retourner où l'appelait son service. A cette nouvelle, le bouillant Palamède battit des mains. La jeunesse est ingrate.
La vieillesse a d'autres défauts. M. de Séguiran, qui, depuis la mort de sa femme, n'avait pas revu sa mère, lui fît part de son intention d'accompagner jusqu'à Aix M. de Maumoron, qui s'y rendait pour prendre congé d'elle ; mais la vieille M™® de Séguiran lui manda qu'elle préférait qu'il ne vînt pas et remît sa visite à plus tard, alléguant que la vue d'un triste visage et d'une physionomie affligée était contraire au soin de sa santé, qu'elle n'entretenait bonne qu'en éloignant de ses yeux tout ce qui pouvait leur être un fâcheux spectacle.
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L'entrevue avec son fils Séguiran risquant de lui être importune, il suffirait pour l'instant que son fiIsMaumoron la saluât au passage avant de prendre la mer. Et M. de Séguiran dut donc laisser partir sans lui M. de Maumoron et le jeune Palamède d'Escandot.
Il fil assez bonne figure à leur départ et ce ne fut que demeuré seul qu'il en éprouva de la tristesse. Elle venait moins peut-être de leur absence que de l'isolement qui s'ensuivit, quoique M. de Séguiran eût toujours vécu assez retiré. Durant sa jeunesse, son père l'avait tenu à l'écart des compagnies, sous prétexte qu'il en était peu qui valussent la sienne, et, une fois marié, il avait conservé l'habitude de se peu communiquer. Sa femme, toute occupée à ses grossesses continuelles, voyait peu de monde, et comme M. de Séguiran était fort assidu auprès d'elle, il partageait sa solitude. Les visiteurs étaient rares à Carmeyrane. Bien que le château fut à petite dislance d'Aix et qu'on en entendît sonner les cloches si le vent portait, on s'y fût cru au bout du monde. Jadis cet éloignement ne déplaisait pas à M. de Séguiran, mais à présent, il n'eût pas été fâché d'avoir à qui parler, au moins de lui-même, sa femme n'étant plus là pour l'écouter. Aussi avait-il été assez dépité de la réponse que lui avait faite sa mère à sa proposition de l'aller voir à Aix. Il avait toujours eu de lui une idée avantageuse et la pensée qu'il pourrait être
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importun ne lui était jamais venue à l'esprit, si bien qu'il éprouva une surprise désag-réabie en apprenant que quelqu'un redoutait l'aspect de son visage et en pourrait craindre un sujet d'ennui.
En même temps que sa tnère lui avait donné ainsi la première méfiance de l'effet qu'il était capable de produire, M. d'Escandot le Petit, par l'avanie qu'il lui avait faite, avait ébranlé en lui la confiance qu'il avait eue jusqu'alors en ses mérites corporels. Les paroles envenimées de cet Escandot lui bourdonnaient parfois aux oreilles. Encore, si ce butor ne s'était au moins adressé qu'à lui, mais qui savait s'il n'avait point fait part de ses soupçons à d'autres Escandot qui, eux-mêmes, les avaient répandus et colportés de bouche en bouciie, de telle façon que le bruit courait peut-ètie le pays que M. de Séguiran ne devait l'entière solitude où l'avait laissé la mort de sa femme qu'à une disgrâce particulière de la nature I
Cette pensée, qui lui était insupportable, contribua plus que tout à le renfermer chez lui. Aux quelques personnes qui vinrent d'Aix pour le voir il fit répondre que son deuil ne lui permettait pas de profiter de leur visite. 11 craignait sur leurs figures celle sorle de gène que cause à certains le chagrin d'autrui, autant qu'il appréhendait de découvrir en leurs manières de quoi lui faire cioire qu'ils avaient eu vent des mauvais propos de M. d'Escandot le Petit. Aussi préféia-l-il se priver
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de toute compagriie. Il s'en était bien passé d'ailleurs jusqu'alors et du vivant de sa femme et il le pouvait bien continuer en sou veuvag^e, quoique les journées lui parussent longues, encore qu'il se fût résolu à reprendre peu à peu ses habitudes d'autrefois.
Comme auparavant doncM.deSéguiran se levait de bon matin. Gela fait, il occupait son temps, soit à quelque détail de compte et de maison, soit à quelque lecture ou écriture de cabinet, soit à se promener dans lesjardins, mais le plus souvent à ne rien faire. Tout allait ainsi, tant bien que mal, jusqu'au soir, mais c'était au moment de se mettre au lit que M. de Séj^uiran s'apercevait le plus cruellement de la perte qu'il avait faite. Il se coucliait alors en soupirant et ne parvenait pas à trouver le sommeil. Quand il l'avait atteint à g-rand'peine, certains souvenirs l'y attendaient. Feu M=ae de Séguirany était parfois présente et il se reprochait au réveil d'avoir offensé sa mémoire par des familiarités de pensées et d'images qui, naturelles avec une vivante, prennent, vis-à-vis de quelqu'un qui n'est plus, on ne sait quoi de presque injurieux. S'il s'accusait d'être trop fidèle en ses rêves à feu sa femme, il ne s'en pardonnait pas non plus certaines incartades différentes. Il en subissait de singulières. Parfois, il lui semblait suivre sur la mer son frère Maumoron et le jeune Palamède. Leur galère fendait les flots bleus. Une côte apparaissait, avec une ville
blanche. Des Turcs à turbans couraient sur le rivage. On jetait l'ancre dans un port et on descendait à terre. On marchait par des rues étroites et chaudes. On pénétrait dans des cours pavées de marbre, où des femmes voilées vous accueillaient dans un frisson de mousseline et dans un tintement de bracelets.
M. de Ség-uiran se repentait véritablement de ces tentations nocturnes, et, chaque soir, il priait Dieu de les lui épargner. Mais aussi, pourquoi le Seigneur lui avait-il enlevé sa compag-ne fidèle et si nécessaire, car, enfin, M. d'Escandot le Petit avait beau dire, si M. de Séguiran n'avait pas eu d'enfants, ce n'était certes pas par manque de tempérament. Le sien avait de la force et des exigences, et il en souffrait cruellement depuis qu'il était veuf, c'est-à-dire depuis plus de cinq mois.
Ce fut auprès du cadran solaire où il venait, chaque beau jour, rég-Ier sa montre sur l'ombre du g-nomon, que M. de Séguiran,qui ne comptait sur aucun événement notable pour distraire la monotone longueur de sa journée^ reçut la nouvelle que sa mère levait la sorte d'interdit où elle l'avait mis depuis qu'il était veuf et l'autorisait à lui venir rendre visite dans son hôtel d'Aix. La lettre qui annonçait à M. de Séguiran la décision maternelle n'était point de la bonne dame. Elle accusait la goutte de l'avoir obligée à emprunter l'écriture de sa servante Babetle. Sauf celte incommodité, qui l'avait empêchée d'assister aux obsèquesde sa bellefille, elle disait se porter le mieux du monde. D'ailleurs, son fils en pourrait juger par lui-même. Il devait être en élat, à présent, de supporter quelque compagnie. Or, il en trouverait chez elle de l'excellente et en particulier celle d'un petit M. de la Péjaudie,qui faisait depuis peu les délices des sociétés. Au cas où cette offre lui plairait, elle proposait donc à son fils de faire auprès d'elle un séjour à sa convenance, et un honnête divertissement de con-
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versaliori et de jeu. Tout cela, bien entendu, à condition qu'il apporterait avec lui un visage présentable et non une de ces futures chag'rines dont la vue est affligeante pDur tous et un épou vantail à chacun ; mais elle savait à son fils assez de sentiments chrétiens et de force d'âme pour que le temps qu'il avait passé dans la plus étroite retraite eût suffi à lui avoir donné assez de pouvoir sur soimême pour qu'il sut dissimuler aux regards les légitimes regrets qu'il conservait dans son cœur d'une perte, certes irréparable, mais qu'il faudrait pourtant songer, un jour, à réparer, sous peine de voir s'interrompre et finir à lui la lignée de leur maison. « Car, ajoutait la vieille M™^ de Séguiran, nous ne devons pas compter pour cet office sur votre frère Maumoron. Vous savez son aversion pour le mariage, que je ne m'explique pas plus que le dédain qu'à son âge il affecte pour les femmes. Mais nous reparlerons de ces choses quand vous serez auprès de moi, ce que je souhaite fort, maintenant que je n'ai plus les raisons que vous savez de le redouter. »
La lecture de cette lettre [)roduisit dans l'esprit de M. de Ségiiiran des sentiments assez divers dont le premier fut que l'obéissance filiale lui ordonnait de se rendre au désir de sa mère. Le second fut de s'interroger pour savoir si son visage et sa contenance pouvaient être capables de masquer à tous le deuil encore cuisant de son cœur. Une fois remonté
à son appartement, il chercha réponse au miroir. L'image qu'il y aperçut de lui-même le rassura. Le chagrin n'était marqué sur sa figure par nulle trace visible. Ses traits présentaient toujours leur assez imposante régularité. Son corps avait même acquis de Tembonpoint et semblait mieux proportionné que jamais. M. de Séguiran avait devant lui, en lui-même, le spectacle d'un homme dans toute sa force. Cette vue lui causa une intime satisfaction. Elle opposait un démenti aux malveillantes imputations de M. d'Escandot le Petit. Si sa bonne et digne femme Marguerite d'Escandot eût vécu assez, il fût sans nul doute parvenu avec elle à établir cette lignée des Séguiran, dont sa mère, autant que lui, déplorait l'interruption. Mais les desseins de la Providence sont impénétrables, néanmoins il était bien improbable qu'elle songeât jamais à confier les destinées de la Maison de Séguiran à M. de Maumoron. Cette aversion du Chevalier pour les femmes et le mariage, M. de Séguiran se l'expliquait mieux que sa mère ne le pouvait faire. M. de Séguiran savait assez des mœurs du temps pour ne pas ignorer qu'on en attribuait à son frère le Glievalier qui n'étaient pas conformes aux vues de la nature, bien qu'elles fussent assez communes pour ne pas manquer d'adeptes et de partenaires. M. de Maumoron passait, à tort ou à bon droit, pour adonné à des pratiques réprouvées, dont, à vrai dire, M. de Séguiran n'avait jamais rien
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remarqué chez le Chevalier, sinon quelques reç^ards inquiétants de lui au jeune Palamède d'Escandot ; mais c'étaient là de trop faibles indices pour en rien conclure de certain.
Ce qui était assuré, par contre, était que la vieille M™" de Séguiran aborderait sans aucun doute la question du mariage. Peut-être même était-ce dans ces vues qu'elle mandait son fils à Aix et se proposait-elle de lui offrir quelque parti. A celte perspective M. de Séguiran se sentait fort troublé. Sans se refuser entièrement à cette éventualité, il ne la pouvait admettre que dans un avenir tout à fait indéterminé qui éloignait pour lui ce qu'elle avait encore de choquant. Aussi se promettait-il, aux premières ouvertures que tenterait sa mère à ce sujet, d'y répondre d'une façon si ferme et si décidée qu'elle ne les pousserait pas plus loin. Ne devait-il pas cette conduite au souvenir si proche encore et si présent de sa défunte femme et n'était-ce pas assez que son ombre eût à lui pardonner ces incartades nocturnes que provoquaient en lui les surprises de son imagination et la force de son sang? Sa résolution était donc bien prise de ne se point prêter aux projets maternels. Pour le moment, il se contenterait d'accepter les honnêtes divertissements qu'il trouverait chez sa mère et auxquels il se faudrait bien résoudre à moins de faire figure de îrouble-fête et de bonnet de nuit dans les compagnies où, du fait de son séjour à Aix, il se trouverait mêlé.
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Ces sages cl raisonnables dispositions arrêtées, M. de Ségiiiran se mit en carrosse pour franchir la distance qui sépare d'Aix le château de Carmeyrane. Le gnomon du cadran solaire marquait plus de midi, quand les ç;^ros chevaux démarrèrent du pavé inégal de la grande cour. M. de Séguiran, à travers les glaces, considérait les détails du chemin. Il faisait beau et les premières douceurs avant-courrières du printemps se laissaient déjà sentir; aussi maints Aixois et Aixoises parurent-ils aux fenêtres et au pas des portes, quand le carrosse de M. de Séguiran s'engagea dans les rues de la ville pour gagner l'hôtel que son père y avait fait construire et où sa mère s'était retirée, une fois veuve.
L'hôtel de Séguiran est situé non loin de la cathédrale et forme le fond d'une petite place dont un des côtés est occupé par l'hôtel de Larcefigue. M. de Larcefigue, qui était un esprit éclairé sur tous les arts, et en particulier sur celui de l'architeclure, considérait l'hôtel de Séguiran comme un des plus beaux et des mieux entendus de la ville. Il m'en fit plus d'une fois admirer la structure et les proportions, lorsque nous sortions de chez lui pour une de ces promenades pédestres qu'il aimait malgré son grand âge et qui nous menaient de rue en rue, salués par les passants de tout ordre avec le respect que valaient à M. de Larcefigue l'importance de sa charge et son haut renom de science et de probilé. Nous passions ainsi devant les prin-
cipales demeures de la noblesse, mais il n'en était pas une à laquelle il ne préférât l'hôtel de Séguiran. Certes, il reconnaissait les beautés de l'hôtel de Dariolis et de Freneste, celles de l'hôtel de Lansparade avec son portail monumental et ses balcons précieusement forgés. Il n'était pas insensible à la gracieuse ou solide ordonnance de telle ou telle façade et à la ferme et harmonieuse majesté de certaines autres, remarquables par l'excellence des sculptures qui les ornaient; mais il en revenait toujours à sa prédilection pour l'hôtel de Ségulran, de même que les nombreuses anecdotes dont il animait nos badauderies finissaient presque toujours par le ramener à l'histoire de la seconde M^e de Séguiran et de M. de la Péjaudie. Durant ces promenades, M . de Larcefigue m'en contaniaintes particularités curieuses qui complétèrent le récit qu'il m'en fit dans le silence de son cabinet, d'où l'on apercevait l'hôtel de Séguiran avec ses fenêtres alignées, ses balcons de ferronnerie et les atlantes qui flanquaient la grande porte, en supportaient l'arcature, de leur dos arqué et musculeux.
Ce fut entre ces deux figures engainées que passa M. de Séguiran descendu de carrosse. Certes, il ne pouvait comparer la structure de son propre corps à leurs proportions mythologiques, mais il eut le sentiment, en s'apercevant debout dans un grand miroir qui était suspendu au fond du ves-
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tibule, que, quoi qu'en eût pu dire M. d'Escandot le Petit, il n'avait pourtant pas la mine de quelqu'un à qui la nature a mesuré ses facultés, de façon à le priver, en vertu d'un principe néfaste, de celle qui nous est le plus communément départie et par laquelle nous engendrons, à notre ressemblance, des enfants qui nous continuent. Ces pensées rassurantes accompag-nèrent M. de Séguiran jusque dans la chambre où le conduisit le petit laquais, qui était accouru à la porte au bruit des roues et des sabots. La frimousse éveillée du jeune droie rappela à M. de Séguiran la physionomie du bouillant Palamède d'Escandot et, par suite, M. le Chevalier de Maumoron, son Mentor nautique. Que ce dernier s'avisât un beau jour de prendre femme pour assurer la continuité du nom, cela eût paru à M. de Ség^uiran une épreuve assez amère ! L'idée que cette belle demeure pourrait échoir aux descendants du Chevalier, ainsi que la terre et le château de Carmeyrane, ne lui était guère agréable. La pauvre Marguerite d'Escandot, elle-même, ne l'eût pas trouvé bon et elle serait la première, si elle revenait à la vie, à penser ainsi. Néanmoins, M. de Séguiran était bien résolu à ne rien changer à ses résolutions de ne pas laisser sa mère l'entreprendre sur son veuvage, mais il se disait peut-être, au fond de soi et dans l'obscur qu'on y a, que, s'il en venait une fois à en juger ditféremraentjil trouverait dans l'assentiment sup-
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posé de sa défunte femme un de ces moyens de se justifier en secret que les hommes aiment assez opposer à leurs variations intimes.
Tout en réfléchissant ainsi, et après avoir pris l'air de l'appartement qui lui avait été préparé, M. de Séguiran s'était dirigé vers celui de sa mère, mais, comme il approchait de la porte, il s'arrêta fort surpris. A travers filtrait un air de musique si distinct que M. de Séguiran se retourna vers le petit laquais pour lui demander s'il y avait concert et, en ce cas, en attendre la fin avant de pénétrer dans la pièce; mais déjà le jeune drôle avait poussé le battant et s'effaçait pourlaisser passer son maître. M. de Séguiran s'avança donc de quelques pas, mais il demeura bientôt interdit, moins au geste que lui fit sa mère de ne pas troubler la mélodie, que par la douceur même de celle-ci. Il n'en avait jamais entendu de pareille et les sons en étaient si tendres et si langoureux qu'il s'en sentit tout remué. Comment une bouche humaine pouvait-elle par son souffle dans un simple tuyau de bois produire cet enchantement ? Certes, M. de Séguiran avait plus d'une fois entendu jouer de la flûte, mais il n'en avait jamais ouï une si subtile et si délicate. Quelques instants encore, elle charma l'air, puis elle se tut et M. de Séguiran, revenu de sa surprise, vit un petit homme brun qui se levait d'un tabouret sur lequel il était assis et qui saluait poliment, la flûte aux doigts, comme un berger de tapisseries,
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tandis que la vieille M^^e de Séguiran, sans quitler le fauteuil où elle reposait, faisait signe à son fils de s'approcher et lui tendait à baiser sa main ridée, toute parfumée d'essences et dont les doigts chargés de bagues se gonflaient aux jointures de nœuds de goutte.
Et ce fut ainsi que M. de Séguiran, au cinquième mois de son veuvage, fit la connaissance de M. de la Péjaudie.
Lorsque M. de la Péjaudie, par une belle matinée du précédent automne, avait fait son entrée dans la bonne ville d'Aix, sa venue n'y avait point été particulièrement remarquée. Il occupait, avec d'autres voyageurs, une place dans le coche d'Avignon et rien ne le signalait à la curiosité des oisifs et des badauds qui s'assemblent volontiers pour assister à l'arrivée des voitures publiques comme s'il en devait, chaque fois, sortir quelque nouveauté. M. de la Péjaudie avait donc passé inaperçu, quand, du marchepied poussiéreux, il avait posé la semelle sur le pavé. Son mince bagage et son habillement sans recherche n'attirèrent l'attention de personne, aussi put-il gagner sons encombre, à quelques pas de là, l'auberge des Rois Âlagesoù l'hôte, prévoyant que, tout gentilhomme qu'il fût, ce pensionnaire ne ferait pas grande dépense, lui donna une de ses
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moins bonnes chambres dont M. de la Péjaudie, d'ailleurs, se contenta sans mot dire, bien qu'elle fût étroite et (jue sa seule fenêtre ouvrît sur une petite ruelle obscure et malodorante. Lorsqu'on lui eut apporté ses bardes, M. de la Péjaudie les répartit avec ordre dsns le grand coffre qui était, avec un lit, une table et deux chaises, le principal ornement de son logis. Puis, ayant procédé à des menus soins de toilette, il s'occupa méliculeusemeiit de celle d'une flûte qu'il tira de l'étui qui la protégeait. Celle flûte était un i)el instrument de haute marque. M. de la Péjaudie en essuya le bois fin et, cela fait, la remit à l'abri du fourreau de cuir, sans avoir tenté d'en faire usage, ne se sentant point, sans doute, d'humeur mélodique, quoique son visage exprimât une certaine satisfaction.
M. de la Péjaudie, en effet, en éprouvait une à avoir quitté Avignon d'où il venait, bien qu'il y eût, avec plaisir, séjourné davantage, car les auberges y sont botiues, les vins remarquables et les filles fameuses par leur vivacité. Mais Avignon est terre d'Eglise, et, en de pareils lieux, il y a de sérieux inconvénients à penser de certaines façons, surtout quand on a l'imprudence de ne s'en point taire. Or, M. de la Péjaudie était ^ombé dans ce défaut. 11 ne fréquentait pas les offices et regardait d'un air narquois défiler les processions qui parcouraient les rues de la ville papale, à grand ren-
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fort de bannières et de dais, dans une presse de clergé et de confréries. Celle des Pénitents, surtout, exerçait la satire de M. de la Péjaudie, qui se riait fort des cierges, des chapelets et des cagoules et se répandait en propos intempestifs qui sentaient son libertin. M. de la Péjaudie, en effet, était l'un de ces jiommes dont l'esprit est non seulement affranclù de toutes superstitions, mais encore libéré de toute croyance. Il jugeait que la nature se suffît à ellemême et qu'il n'est besoin à un honnête homme que d'en suivre les mouvements en les corrigeant par la raison qu'elle a mise en nous et qui nous permet de nous diriger cà travers la variété de nos désirs et la diversité de nos passions. Que d'autres préférassent recourir aux enseignements et aux pratiques de la religion pour en apprendre le gouvernement d'eux-mêmes, M. de la Péjaudie n'y voyait nul inconvénient et se montrait fort tolérant en ces matières, mais cependant il ne savait point se priver de discourir d'un sujet où il est parfois dangereux de so hasarder trop librement.
C'était ce dont il avait fait récemment l'expérience. Durant ur»e partie de cabaret dans l'île de la Barthelasse,avec quelques jeunes gentilshommes du Gomtat, il s'était laissé aller, entre les pots, à des propos peu édifiants où il n'était pas certain de l'existence d'un Dieu de justice et de paix, disant qu'il échangerait volontiers sa part de paradis pour celle que l'on trouve au giron complaisant d'une
belle fille. Malheureusement, ces fanfaronnades d'après boire eurent pour témoin les oreilles du cubaretier, qui, bon dévot, était affilié à la Confrérie des Péniîents rouges. Ce brave homme répéta à ses confrères ce qu'il avait entendu et le propos, de proche en proche, arriva jusqu'au tribunal de l'Inquisition. Par bonheur, l'un de ces magistrats avait pour maîtresse une petite lingère qui avait eu des bontés pourM.de la Péjaudie. Celte fille le vint avertir qu'il allait être inquiété et qu'il ferait bien de prendre la campagne et de se mettre hors des terres papales. C'était ce qu'avait fait incontinent M. de la Péjaudie, et c'est pourquoi il avait débarqué du coche, lui, ses nippes et sa flûte, et pris logis à l'auberge des Rois Mages^ où il pouvait réfléchir à loisir sur les inconvénients qu'il y a, en ce monde, à ne pas croire assez qu'il y en ait un autre après celui-ci, et de le dire sans avoir bien regardé autour de soi pour être sûr qu'aucune oreille indiscrète ne recueille ce que vous dites.
M. de la Péjaudie était bien résolu désormais à mieux tenir sa langue et à ne plus renouveler son inearlaile d'Avignon. Il regrettait d'avoir été obligé de s'éloigner de cette ville dont le séjour lui plaisait fort. Aix lui seuiblait bien inférieure à la cité venaissine, quoique il n'en eût pas encore vu grand'chose. Depuis son arrivée, en effet, il ne s'était guère écarté de l'auberge. Il y prenait ses reoas et aussitôt remontait à sa chambre où il se
livrait à de sages réHexions et méditait les plans (l'une conduite mesurée et irréprochable. Certes, il n'y comptait pas vivre dans la solitude et s'y refuser le plaisir d'une honnête compag-nie, si l'occasion s'en présentait, mais il se promettait de surveiller attentivement ses propos et même de se montrer, le Dimanche, aux offices. Gela fait, il demeurerait le plus possible chez lui. Il y réunirait quelques bons livres et se livrerait au cher divertissement de sa flûte.
En réfléchissant ainsi, il la tirait de son étui et en caressait de la main le bois poli, puis, portant l'embouchure à ses lèvres, il enflait ses joues et se mettait à jouer. A mesure qu'il remplissait son étroite chambre de sons harmonieux, il en oubliait l'aspect misérable. Use sentait en même temps tout pénétré d'unejoie sonore. Dans la lumière, il voyait ses doigts agiles se poser sur les trous avec une précise dextérité dont il jouissait singulièrement. Parfois, levant les yeux, il apercevait par la fenêtre ouverte un coin de ciel bleu. Parfois des cris d'hirondelles sur leur départ se mêlaient aux modulations du virtuose solitaire et M. de la Péjaudie continuait ainsi à jouer, pour lui-même, jusqu'à ce que, hors d'haleine, il se fût laissé tomber sur le pied de son lit, en fermant les yeux pour mieux savourer le souvenir du concert qu'il venait de se donner.
11 en était là, une fois, quand un grand bruit de
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pas dans l'escalier le vint tirer de sa méditation, en même temps qne la porte s'ouvrit et qu'un gros homme se précipita dans la chambre, renversant une des rlmises au passage de sa corpulence. Sans avoir pu se reconnaître, M. de la Péjaudie était saisi à [)Ieins bras et baisé sur les deux joues par ce visiteur inconnu, tandis qu'une voix de stentor s'écriait avec un fort accent de Provence : « Par la Mort-Dieu, Monsieur, vous êtes mon homme et permettez que je vous embrasse. Je passais par hasard dans la petite rue, quand j'ai cru entendre venir du ciel la voix même d'un fds d'Orphée. Mort- Dieu, Monsieur, savcz-vous bien que je suis resté près d'une heure à vous écouter, planté sur mes jambes qui me rentraient dans le corps, mais j'y fusse denieuré jusqu'au jugement dernier et aurais même, s'il l'eût fallu, manqué cette cérémonie finale, ce qui serait bien, avouez-le, de la part d'un magistrat, la pire des incongruités, car je suis le Marquis de Tourves, président au Parlement, mais grand amateur de musique, pauvre apprenli dans votre art et votre très humble serviteur, si bien que vous n'allez pas penser que je consente à laisser queUju'un comme vous pourrir en cette misérable auberge où les Rois Mages eux-mêmes vous devraient servir à genoux. Pensez-vous que cette étroite chambre, qui ressemble plutôt à un galetas, aille vous abriter longtemps, vous et votre divine flûte ? Non, Monsieur, de ce pas je vous
emmène à l'hôlel de Tourves, où vous me ferez l'honneur d'accepter un appartement convenable. Ma table sera la vôtre, si vous le jugez à propos, et je ne vous demande d'autre retour de l'insig^ne faveur que je sollicite de vous que celle d'écouter à votre porte si vous ne me permettez pas d'entrer chez vous. Allons, touchez là et que M. de la Péjaudie (l'auberg-iste m'a appris votre nom) soit l'hôte du Marquis de Tourves qui lui baise les mains. » Et M. de la Péjaudie, qui n'avait su que répondre à ces embrassades, à ces serments, à ces protestations d'amitié, et qui ne détestait pas les aventures qui apportent à la vie un imprévu ag-réajjle, M. de la Péjaudie, ses bardes et sa flûte s'en allèrent coucher à l'hôtel de Tourves.
Marc -Antoine de la Péjaudie était un petit homme brun qui, quoique né en Bourgogne, ressemblait assez à un Provençal. 11 avait le visage vif, éclairé par des yeux noirs et pénétrants et une bouche bien dessinée et sinueuse de nature à se prêter au jeu de la flûte. Son corps était solide, sa poitrine large, ses mesnbres proportionnés, la jambe belle, le jarret tendu et le mollet bien placé. Il se tenait fort droit et ne perdait pas un pouce de sa taille. Avec cela toujours très proprement
vêtu. Fils d'un pauvre gentilhomme bourguignon, il était demeuré orphelin de bonne heure et ne possédait que peu de biens, assez pourtant pour qu'ils lui assurassent une modeste liberté. II en avait profité pour voir du pays et c'était vers Paris qu'il s'était dirigé tout d'abord. II y avait trouvé, avec les premières aventures qui forment le mieux un jeune gentilhomme, les occasions d'y acquérir quelque connaissance du monde. Cette connaissance lui avait coûté une part de ses ressources, mais il avait appris à ses dépens beaucoup de choses fort utiles à la conduite de la vie, par exemple à ne pas se fier au premier venu et à observer les hommes, si l'on ne veut pas être leur dupe ou leur victime, aussi bien qu'à se rendre compte que l'amitié a ses pièges comme l'amour. De ces derniers, M. de la Péjaudie s'était tiré sans trop d'encombre. Il en avait même pour son compte inventé et tendu d'assez bons. II savait d'instinct parler aux femmes et se faire écouter d'elles, de façon à ce qu'elles lui confiassent ce qu'elles ont en elles de plus précieux, je veux dire certains lieux secrets et doux de leur personne. M. de la Péjaudie avait grand plaisir à ces intimités corporelles, mais il n'était pas insensible non plus à d'autres agréments que ceux que procure le physique. Le jeu des sentimeîils l'intéressait autant que le mouvement des membres et il mettait volontiers en équivalence les délices d'une belle peau et les
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attraits d'un esprit orné. On le voyait aussi bien capable de se plaire à la conversation la plus délicate et la plus soutenue qu'à l'élreinte la plus exacte et la plus voluptueuse, mais, de l'une comme de l'autre, il savait se détachera temps, c'est-à-dire au moment où la fatigue du corps et la lassitude de l'esprit les peuvent rendre importunes et ffistidieuses. M. de la Péjaudie pratiquait cet art avec un à propos remarquable, quitte à ce qu'il lui valût la réputation d'être moins fidèle qu'eniroprenant et d'apporter au plaisir plus d'ardeur que de constance; mais on lui pardonnait d'être ainsi, car il y a des gens à qui l'on n'en veut point d'être ce qu'ils sont etM.de la Péjaudie était, par fortune, de ceux-là.
Nul doute que si M. de la Péjaudie eût pu exercer ses talents sur un plus grand théâtre, il n'y eût atteint à une renommée de galanterie qui égale ceux qui l'obtiennent aux plus grands héros de la guerre et de la politique, mais un trop petit bien et une naissance trop ordinaire lui interdisaient CCS brillantes destinées, qui ne poussent leurs fleurs que dans l'air favorable de la Cour. Non que M. de la Péjaudie ne fréquentât pas la bonne compagnie, mais il n'éprouvait pas assez d'éloignement de la mauvaise pour prendre la peine de se hausser exclusivement au-dessus d'elle. C'est [lourquoi, en môme temps que les ruelles, il culliviiit le cabaret, et ce fut en ces parties, où règne une grande liberté
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de paroles et d'opinions, qu'il rencontra quelquesuns de ces hommes qui font profession de sentiments si contraires à la morale et à la foi qu'ils sont un véritable dang-er pour la Relig^ion et pour l'Etat. Ces libertins, car c'est de ce nom que l'on désigne leur secte, ne sont pas rares malgré les efforts que l'on a faits pour extirper les dangereuses semences de leur doctrine, et M. de la Péjaudie tomba sur quelques-uns des plus redoutables d'entre eux. A leur école,il apprit à mettre en doute les vérités les plus saintes et les mieux prouvées et à les attaquer de ses railleries impies. Comme eux, M. de la Péjaudie en arriva à nier les morales les plus révérées et les dogmes les plus certains. A les entendre, le monde ne serait que matière et l'homme borné à lui-même. Quant à ce que l'âme fût immortelle et que Dieu existât, c'était bon à faire croire à des enfants et à des vieilles femmes et cela ne pouvait s'imposer à l'entendement d'un homme raisonnable.
M. de Larcefig-ue m'a, plus d'une fois, exposé avec détail le système détestable de ces libertins, mais je n'en ai retenu que le plus gros. A quoi bon, en eilet, se farcir l'esprit de ces sornettes? Oui nous fera jamais croire que le monde n'est pas la création de Dieu et que la créature puisse répudier l'espoir d'être admise, après la mort, à la récompense d'une vie éternelle, si elle s'en est montrée digne ? Donc M. de Larcefiguc s'étonnait à bon
droit que M. de la Péjaudie fût tombé dans le travers de l'impiété. M. de Larcefigue ne voyait rien moins dans les erreurs de M. de la Péjaudie que l'œuvre du démon. Il avait écouté iavoix du Malin sans se douter qu'il courait ainsi à sa perte, car ce fut sa réputation de libertin et d'esprit fort qui le précipita dans la tragique aventure oùil s'abîma. A part cette pernicieuse façon de penser, M. de la Péjaudie était le plus gai et le plus avenant compagnon que l'on pût voir et le meilleur joueur de flûte que l'on pût entendre. Dès sou jeune âge, il avait manifesté une étonnante disposition à jouer de plusieurs instruments, mais, peu à peu, il s'était fixé par choix à l'exercice de la flûte et il y était devenu d'une habileté consommée. Sa flûte était sa compagne préférée, et il disait volontiers qu'avec elle il ne craignait ni le malheur, ni la solitude- Que de fois, en des villes étrangères, n'avait-elle pas diverti son isolement, car, après quelques années passées à Paris, M. de la Péjaudie avait mené une vie assez errante; il avait parcouru presque toute l'Italie et la plupart de nos provinces. Grand amateur des beautés de la nature, il aimait les admirer en leurs formes diverses et en leurs aspects difl"érents. Il prétendait qu'il n'y avait rien pour lui de plus agréable que de jouer de son instrument devant un beau paysage ou devant une belle femme. « Certes, il est bien, disait-il, de faire entendre de l'harmonie aux hommes, mais pourquoi en re-
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fuser leur part aux choses ? Elles y ont des droits égaux. » Aussi, quand il rencontrait quelque horizon à souhait, quelque arbre majestueux, quelque antique rocher, allait-il se poster à leur vue, et, emboucliaiit sa flûte, leur donnait-il, selon l'heure, aubade ou sérénade, appliquée tirer du bois sonore les sons les plus tendres et les plus mélodieux.
Les premiers temps où M. de la Péjaudie habita à l'hôtel de Tourves, il n'en sortit guère plus que lorsqu'il logeait obscurément à l'auberge des Rois Mages. M. le Marquis de Tourves, qui était veuf et sans enfants, et qui n'avait d'autres plaisirs que ceux de la table et de l'archet, car il grattait du violon et était fort gourmand, avait établi M. de la Péjaudie dans le plus bel appartement de sa maison, tout rempli de meubles rares et de tentures de prix. M. de la Péjaudie y dormait sur la plume la plus moelleuse et entre les draps les plus fins. A son réveil, il avait le loisir de contempler dans un riche cadre de bois sculpté le portrait où M. de Tourves s'était jadis fait peindre et représenter en berger galant et serrant contre son cœur une musette enrubannée. Quand M. de la Péjaudie avait suffisamment contemplé cette effigie pastorale, il ne tardait pas à en voir entrer dans sa chambre
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l'original. M. le Marquis de Tourves emplissait la pièce de sa voix bruyante et manquait d'étoufFer M. delà Péjaudie de ses embrassades. Après quoi, il le pressait de descendre à la salle de musique. Une fois là, M. de la Péjaudie, de bonne grâce, sortait sa flûte de l'étui et commençait à jouer. Quoique M. le Marquis de Tourves ne ressemblât ni à un beau paysage, ni à une belle femme, M. de la Péjaudie mettait tous ses soins à surpasser l'attente de son auditeur par l'exactitude et la perfection de son jeu. A chaque air, M. de Tourves, qui l'avait écouté avec une béate extase peinte sur sa figure rubiconde, ne pouvait retenir son enthousiasme. Il se levait brusquement de son fauteuil, agitait les bras, poussait des exclamations mêlées de jurements, etfinissait par se rasseoir, soufflant, s'épongeant et comme accablé de félicité, puis il s'exclamait de nouveau, debout, marquant la mesure, se bourrant le nez de tabac, et, s'élançant sur M. de la Péjaudie, il l'accolait, d'une force à lui rompre le cou et à lui briser les os. Ce manège ne prenait fin que pour aller à table, où M. de Tourves, les yeux écarquillés,' regardait manger M. de la Péjaudie, car, pour lui-même, il'se prétendait la gorge si serrée qu'aucun morceau n'y eût passé. Ces séances de flûte se renouvelaient parfois l'aprèsmidi et même souvent dans la soirée, tant rien ne pouvait lasser l'infatigable cotnplasance de M. de la Péjaudie que cette aventure de musique amu-
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sait et qui n'était pas fâché, en outre, de repasser son répertoire.
Cette sorte de folie, où la rencontre de M. de la Péjaudie avait mis M. de Tourves, dura bien une bonne quinzaine, après quoi M. de Tourves se sentit le besoin de communiquer au dehors la merveilleuse trouvaille qu'il avait faite en la personne de ce petit homme brun, dont le souffle faisait chanter au bois des mélodies qui charmaient les oreilles par leur justesse et troublaient le cœur ou le réjouissaient tour à tour. M. de Tourves s'en fut donc, de porte en porte, colporter la nouvelle, et tout ce qui comptait dans la ville la sut bientôt. Cet événement excita partout une grande curiosité de connaître et d'entendre ce M. de la Péjaudie et sa fliile.M. de Tourves fit part de ce sentiment à son hôte qui ne se refusa pas à le satisfaire, de telle sorte que M. de la Péjaudie, sous l'égide de M. le Marquis de Tourves, fît le tour d'Aix en s'arrêtant où il fallait, au grand plaisir de M. de Tourves, qui éprouvait une véritable et bruyante fierté à servir d'introducteur à ce Phénix des Auteurs. Il faut dire aussi que M. de la Péjaudie mettait la meilleure grâce du monde à donner, quand on le lui demandait, échantillon de son talent. A chaque épreuve, M. de Tourves s'exiasiait et buvait les louanges que valait à M. de la Péjaudie la beauté de ses airs et de ses ritournelles, bien que, parfois, la crainte qu'on ne lui enlevât ce phéno-
mène le rembrunît, et il fallait alors pour le rassurer que M. de la Péjaudie lui jurât que nulle instance et nulle sollicitation ne lui feraient quitter l'hôtel de Tourves.
M. de la Péjaudie, à vrai dire, n'en ressentait aucune envie. Naturellement voluptueux, il s'accommodait volontiers de la g'rasse hospitalité du Marquis. Le luxe des appartements et de la table lui plaisait fort et il acceptait de bonne grâce, au sortir de quelque succulent repas, disant qu'un bon morceau en vaut bien un autre, de récréer M. de Tourves de quelque mélodie légère et égayante. De plus, M. de la Péjaudie n'était pas trop rassuré encore des suites de son aventure d'Avignon et la protection du Président de Tourves le mettait à l'abri d'être inquiété. Il goûtaitdonc assez cet avantage et n'était pas non plus insensible à l'empressement qu'avait montré la meilleure compagnie d'Aix à l'accueillir à bras ouverts. Aussi s'était-il appliqué à mériter ce bon traitement par une conduite oij nul ne pouvait trouver quoi que ce fût à redire.
M. de la Péjaudie donc accompagnait pieusement M. le Marquis de Tourves aux offices de la cathédrale et prenait grand soin de ne tenir aucun propos capable d'alariner les oreilles les plus scrupuleuses. Il eut été difficile de reconnaître dans ce modeste et prudent gentilhomme le libertin déterminé des cabarets de Paris et de la guin-
guette de la Bartheîasse, qui faisait profession de ne croire ni à Dieu, ni à diable et qui ne faisait pas plus de cas de ces pieuses fariboles que du petit flûteau sur lequel il s'exerçait, jadis, quand il avait sixou sept ans, à siffler des airs aux oiseaux, tandis que, dans leur pauvre gentilhommière bourguignonne, son père astiquait un vieux fusil de chasse et sa mère rapiéçait quelque harde. Il ne faudrait pas croire pourtant que, sous ce nouveau personnage, M. de la Péjaudie fût devenu confit et guindé. Sa vivacité et sa gaieté naturelles le préservaient de ce défaut. Le sel de Bourgogne n'av^ait pas cessé de lui animer l'esprit. M. de la Péjaudie était d'humeur plaisante et sa mémoire pleine de bons contes, seulement, il choisissait dans sa gibecière les tours appropriés au nouveau théâtre sur lequel il faisait parade, dételle sorte qu'il était recherché dans les compagnies, autant que pour son talent sur la flûte, pour sa bonne mine et pour l'agrément qu'il apportait à la conversation.
Si M. de la Péjaudie prenait soin de ne pas aborder les sujets de religion et de doctrine, il ne se privait pas par contre de ceux de galanterie et il excellait à les traiter tour à tour avec délicatesse et raffinement, ou avec impertinence et bonne humeur. Il savait, du reste, qu'en ces matières on est plus indulgent qu'en aucune autre, et il avait vite remarqué que les dames d'Aix ne se déplaisaient pas à ces discours. La verve qu'y apportait M. de
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la Péjaudie était une des raisons de la faveur qu'il obtenait auprès d'elles et dont il recueillait peu à peu des marques incontestables. Aussi arriva-t-il bientôt que le galant discoureur ne s'en tint pas aux propos. Il n'était pas dans ses habitudes de se contenter trop longtemps d'une vie érémitique et il ne lui était pas assez de contempler du corps des femmes ce que la mode les autorise à en montrer. M. de la Péjaudie était voluptueux, comme je l'ai dit, mais sa volupté s'étendait au delà delà beauté des paysages et des succulences de la table. Certes, les aspects rustiques de la nature le réjouissaient non moins que les mets qu'elle nous offre, mais entre tous, il préférait la double colline d'une belle gorge et le fruit parfumé d'une bouche amoureuse, et volontiers il laissait là sa flûte de bois pourquelque instrument plus naturel et d'un jeu qui compte aussi ses balourds et ses experts, parmi lesquels il se rangeait.
Ce sentiment de sa valeur était trop sincère chez M. delà Péjaudie pour qu'il renonçât longtemps à en faire montre, d'autant qu'il n'y voyait rien de contraire à la sage conduite qu'il s'était proposé d'observer. La galanterie n'a jamais été imputée sérieusement à mal à personne et l'indulgence est acquise à ceux qui la pratiquent. L'amour est, de toutes les passions, la plus acceptée, parce que nul n'échappe à son empire et que chacun s'y absout dans le péché d'autrui. Qu'y a-t-il, d'ailleurs, de
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plus sage que de faire l'amour et quelle autre occu. patioii humaine est plus inoffensive que celle-là ? Telle était, du moiiis, l'opinion de M. de la Péjaudie, et, il paraît que, de son temps, les dames d'Aix la partageaient entièrement.
La première qui laissa connaître à M. de la Péjaudie qu'elle était de son avis fut M"^^ de Listonias, femme d'un conseiller aux Enquêtes. M""" de Listomas était un petit bout de femme aussi brune, aussi vive, aussi accorte que M. de la Péjaudie lui-même, et leur accord fut si promptemcnt et si complètement conclu qu'ils en éclatèrent de rire, quand ils se relrouvèrent au bras l'un de l'autre, dans une posture et dans un désordre qui ne leur laissaient pas de doute sur la réciprocité de leur entente. Ils se trouvèrent si bien de cette première surprise qu'ils jugèrent bon de n'en pas demeurer là, d'autant plus que M. de la Péjaudie, depuis Avignon, avait pris un repos forcé, dont M™® de Listomas avait été à même d'admirer, en connaisseuse, les effets admirables.
Le contentement de M™^ de Listomas et le peu de secret qu'elle en fit eurent pour conséquence de fonder la réputation galante de M. de la Péjaudie, M'°° de Listomas certifiant qu'elle était plus que méritée et qu'il était homme à la soutenir, ce à quoi s'attacbait M. de la Péjaudie, en continuant de se montrer égal à lui-même et supérieur à beaucoup. Vous pensez qu'il n'en fallut
pas plus que ce brevet pour exciter la curiosité, de telle sorte que M. de la Péjaudie retrouva sur un point nouveau le même intérêt qu'il avait suscité, lors de son arrivée à Aix, pour son talent sur la flûte. On voulut se rendre compte d'une virtuosité si hautement attestée. Aussi M™*^ de Listomas ne garda-t-elle pas longtemps dans ses chaînes le volage xM. de la Péjaudie. M'"*' de Bréganson le lui enleva. Cette lutte passionna toute la ville et la renommée de M. de la Péjaudie s'en trouva solidement établie, quand M"^*^ de Bréganson eut déclaré, avec l'impertinente indolence qui était son charme particulier, que, certes, M""® de Listomas avait dit ce qu'elle savait de la vérité, mais que M. de la Péjaudie avait été encore plus vrai avec elle qu'avec sa rivale.
Le mot courut et porta à un haut degré la faveur de M. de la Péjaudie, car les dames ne sont pas insensibles à la sorte d'avantage et de capacité qui lui était reconnue, quoique elles n'avouent pas volontiers l'importance qu'elles y attachent. Mais ce qui poussa à son comble la fortune de l'heureux M. de la Péjaudie et le mit décidément hors de pair fut la folie où se lai'^sa aller pour lui la belle M™® de Volonne. M. de la Péjaudie ayant fait mine de ne pas deviner ses intentions et de ne pas répondre à ses avances pour ne point contrister M'"® de Bréganson, M"'^ de Volonne soudoya si habilement les domestiques de l'hôtel de Tourves
qu'un beau soir, en rentrant se coucher, M. de la Pcjaudie la trouva dans son lit, toute nue, et bien décidée à n'en pas sortir qu'il n'y fût entré luimême; mais M. delaPéjaudie, qui, au jeu d'amour, n'aimait pas les cartes forcées, fût-ce la Reine, déclara avec respect à M™® de Volonne qu'elle était libre de rester où elle était, mais où il ne la viendrait pas rejoindre. M"" de Volonne eut beau pleurer et supplier et montrer sur le drap à M. de la Péjaudie les attraits les plus tentants, celui-ci n'en passa pas moins toute la nuit sur une chaise, ce dont M™*= de Volonne fut si outrée de colère et de désespoir, qu'elle s'échappa, au matin, de l'hôlel de Tourves, sans avoir pris presque le soin de se vêtir et s'en revint chez elle demi -nue et à demi folle de dépit et de fureur. Mais le plus fâcheux pour celte dame fut que M. de la Péjaudie, ayant été averti par ses gens du projet qu'elle méditait et sachant quelle surprise l'attendait à son coucher, en avait prévenu M. le Marquis de Tourves, qui, caché dans un cabinet obscur attenant à la chambre, put témoigner des vains efforts de M""^ de Volonne pour convaincre M. de la Péjaudie de renoncer à une continence voulue et dont il ne se départit pas un seul instant.
Celte conduite de M. de la Péjaudie, tant envers M^^ de Volonne qu'envers M"*" de Bréganson, fut jugée doublement admirable et lui valut l'estime de tous. Qu'il se fût abstenu, par égard pour M™" ^jg
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Bré^anson, da plaisir de posséder une personne aussi belle et aussi considérable que l'était M'"" de Volonne, n'était-ce point cependant la marque de la confiance outrée de M. de la Péjaudie en son pouvoir amoureux et de la certitude où il était qu'il trouverait, où et quand il voudrait, des aubaines équivalentes à celle dont il avait décliné l'offre avec une si insolente désinvolture ?... Pour ne pas saisir l'occasion, lorsqu'elle se présente, il faut être bien assuré de la retrouver à sa guise. Ce La Péjaudie s'estimait donc bien irrésistible, mais, au lieu de lui en vouloir d'une opinion dont la fatuité mettait en doute leur vertu, les dames d'Aix lui surent gré qu'il pensât que cette vertu n'allait pas jusqu'à ce qu'elles voulussent priver leur beauté des hommages qu'elle méritait. Ce sentiment qu'on leur prêtait ainsi de la supériorité de leurs charmes leur agréait assez, et plus d'une était disposée à mettre M. de la Péjaudie à même de les apprécier. A partir donc de ce jour, l'heureux La Péjaudie, qui avait prouvé, dans l'affaire de M^^^de Bréganson et de Volonne, qu'il savait être fidèle, ne se crut pas obligé d'en donner des preuves nouvelles. Du coup, il lâcha la bride à sa fantaisie et à son tempérament, qui étaient entre eux trop bien d'accord pour qu'il s'avisât de résister à leur entente. Aussi, bientôt, la ville entière retentit-elle du bruit de ses aventures que M. de Tourves se hâtait de colporter, ayant pris pour les
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intrigues galantes de M. de la Péjaudie autant d'admiration qu'il en avait pour ses talents de musicien. M. de Tourves, homme d'âge, n'était plus guère alors, en amour, un exécutant et les exploits amoureux de son cher La Péjaudie éveillaient en lui des souvenirs sans jalousie.
Malheureusement, si tout Aix bourdonnait des escapades de M. de la Péjaudie, il ne laissait pas parfois d'être bruit des propos dont il les accompagnait, parmi lesquels on en citait oîi ni la morale, ni la religion n'étaient assez respectées. En effet, M. de la Péjaudie s'était relâché peu à peu de la sage réserve qu'il s'était tout d'abord imposée. Ce relâchement s'était manifesté par la négligence à accompagner M. de Tourves aux offices. De là, M. de la Péjaudie en était passé insensiblement aux railleries et aux sarcasmes contre les pratiques des dévots, puis il en était venu enfin à des discours qui ne laissaient guère de doute sur son impiété. Le libertin avait reparu en M. de la Péjaudie et il ne cherchait pas à le cacher. On le découvrait aisément sous l'assaisonnement de plaisanteries qu'il donnait volontiers à ses opinions les plus condamnables, mais la faveur dont il jouissait était si bien établie qu'on lui passait ses incartades et que nul ne semblait lui en vouloir, même des plus piquantes et des plus osées. Beaucoup les considéraient, d'ailleurs, comme des forfanteries et persistaient à penser que, sous les apparences qu'il affectait,
M. de la Péjaudie n'était pas plus mauvais chrétien qu'un autre. Certains cependantj sans encore crier au scandale, n'en jugeaient pas moins M. de la Péjaudie un esprit dangereux et qui eût dû être réprimandé sévèrement de ses irrévérences et de ses blasphèmes. Ces censeurs formaient un petit groupe secret dont M. de la Péjaudie devait retrouver, un jour, en des circonstances que nous dirons, l'hostilité rancunière et la redoutable aniraosité. Quant à M. le Président de Tourves, il était tellement entiché de son hôte qu'il riait aux larmes de ses facéties les plus audacieuses et jurait que, quoi qu'on en fît ou qu'on en dît, ce diab!e de la Péjaudie n'en aurait pas moins sa place au paradis, sans quoi il manquerait au concert céleste le meilleur flûtiste qui fût au monde et que Dieu n'aurait pas la sottise de s'en priver.
Le plus curieux fut que, paraù les tenants les plus déterminés de M. de la Ptjaudie, la vieille M"'' de Séguiran faisait chorus avec M. le Marquis de Tourves. Toute dévote qu'elle fût, M^^^de Séguiran raffolait de M. de la Péjaudif. Elle avait été des premières à lui faire fêle, quand M. de Tourves le lui avait amené. Elle en donnait pour raison le ravissement où la jetaient les airs de flûte de ce garçon et aussi, à vrai dire, qu'il avait connu à Paris sa belle-sœur, la marquise de Béricj. M. de la Péjaudie, en effet, avait fréquenté les assemblées que tenait alors cette dame dans son hôtel du
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Marais, où elle vivait eti riclie veuve, soa mari ayant été tué à la guerre et son fiis unique étant mort. M. de la Pcjaudie s'était souvenu de cette M"^" de Béricy, eu l'entendant, par hasard, nommer par M™" de Séguiran qui, du reste, ne l'avait pas revue depuis de longues années, ce dont elle se souciait peu. Tout le commerce qu'entretenaient les deux belles-sœurs consistait en des lettres échangées aux occasions et dans lesquelles on se faisait part des principaux événements de famille et de santé qui survenaient de part et d'autre. Il n'en résultait pas que ces parentes se portassent grand intérêt à l'une et à l'autre, mais il leur semblait décent de s'en donner des marques alternatives. A la vérité, la vieille M'"^ de Séguiran ne se préoccupait sérieusement que d'elle-même, mais elle ne dédaignait pas de s'occuper d'autrui, fort à rafîût de ce qui se passait autour d'elle, en intrigues de toutes sortes et surtout du genre de celles où était mêlé M. de la Péjaiidie. Aussi ce dernier conquit-il aisément sa faveur, en lui contant ce qu'il apprenait chaque jour des dames d'Aix et ce qu'il en savait par lui-même de particulier. M. de la Péjaudie n'était pas fâché, par ces confidences, de mettre dans son jeu cette redoutable langue et qu'elle chantât ses louanges d'un ton aussi aigu que les célébrait, de son côté, l'organe tonitruant de M. le Marquis de Tourves et qu'elles se fissent écho.
Tel était le point de la forlune de M. de la Péjaudie quand M. de Séguiran le trouva assis sur un tabouret et la flùle aux dui^^ts, en train de chariîîer les gouttes delà vieille M™® de Séguiran. 11 y avait en M, de Séguiran un certain fond de sérieux et de gravité qui, joint à la mélancolie où le laissait la mort de sa fetniiie, eût dû l'éloigner quelque peu de M. de la Péjaudie; mais il n'en fut rien, et M. de Séguiran s'accoutuma vite à la présence, chez sa mère, de ce garçon aux yeux vifs et pétillants, à la physionomie animée, au corps souple et râblé, et dont la bonne humeur ne se démentait jamais. Néanmoins, M. de Séguiran, bien qu'il témoignât à M. de la Péjaudie une admiration sincère pour son art à jouer de la flûte et d'une visible estime pour le fait qu'il avait connu sa tante la Marquise de Béricy, ne laissait pas d'éprouver quelque surprise et quelque haut-le-corps aux historiettes que débitait à la vieille M""® de Séguiran ce petit homme, aux propos audacieux et crus. Ayant toujours vécu fort à l'écart à Carmeyrane, soit avatst, soit pendant son mariage, M. de Séguiran ne s'était guère douté qu'à une lieue el demie de sa demeure se trouvassent réunis tant de gens, de qualité et d'âge si divers, dont la principale occupation fût de faire l'amour et d'en parler. Cette découverte causa
d'abord à M, de Séguiran un certain élonuement, auquel s'ajouta celui que sa mère pût prendre encore à ces sujets un intérêt si vif et si curieux. ]M"ie de Séguiran,en effet, se faisait mettre, chaque jour, au courant de la carte du Tendre par ce petit La Péjaudie qui la savait sur le bout du doi^^t. II résultait de ces entretiens, pour le naïf M. de Séguiran, qu'il découvrait que les intrigues amoiireuses foisonnaient de par la vdle. IM. de la Péjaudie en relatait les cîiangements incessants auxquels, d'ailleurs, il contribuait assez pour sa part, et dont il était toujours averti le premier. Il les annonçait à M'"^ de Séguiran en les assaisonnant de raille détails plaisants ou scabreux. M. de Séguiran écoutait cette litanie avec sérieux, et, quelquefois, avec quel(jue gène et quelque scrupule, quf^nd il s'apercevait qu'il n'était pas sans y trouver un certain plaisir et à en avoir une certaine cuiiosité, qu'il corrigeait, à part soi, par des réflexions où il lui apparaissait que les mœurs du temps, pour peu qu'on les pénétre dans ce qu'elles ont d'intime et de secret, ne sont pas bonnes. Ces considérations le portaient à concevoir plus d'estime encore pour sa défunte épouse Marguerite d'Escandot,qui, en sa chasteté conjugale, avait été si différente des galantes dames dont M. de la Péjaudie contait en riant les bons tours et les exploits.
Bien que M. de Séguiran eût répugné, du fond
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du cœur, à se mêler en quoi que ce fût à cette voluptueuse agitation et qu'il réprouvât sincèrement l'existence de sensualité et de débauche que menait, d'un train d'enfer, ce La Péjaudie, il n'en faisait pas moins sur sa propre vie un retour mélancolique. Elle lui apparaissait en sa désastreuse solitude et sa morose oisiveté. Il revoyait ses longues journées à Carmeyrane dans le silence de son cabinet, ses promenades en ses jardins, ses arrêts devant le socle du cadran solaire et les inquiétudes de ses nuits vides. Et si encore, comme M. de la Péjaudie, il avait eu quelque occupation semblable à celle de jouer de la flûte I C'était, d'ailleurs, le seul divertissement qu'il enviât à M. de la Péjaudie, car celui des femmes lui erttseml>lé particulièrement coupable, même réduit ta une seule et en élat de mariage. Aussi avait-il décliné les ouvertures, en ce sens, que lui avait faites sa mère, de même qu'il n'avait pas voulu s'apercevoir de certaines œillades que lui avait lancées M^^^ de Listomas pour un motif moins légitime.
Et pourtant ne l'est-il pas par les exigences du corps? Le sien, et il ne se le pouvait celer, commençait à regimber et à mal prendre la privation si continue qui lui était imposée. Ne dit-on pas, cependant, que leur manque d'exercice finit par engourdir les sens? M. de Séguiran éprouvait la fausseté de cet axiome. La faute en était peut-être moins à lui-même qu'aux exemples qui l'environ-
naieril et aux propos qu'il entendait, non seulement de la bouche hardie de M. de la Péjaudie. mais de celle même de sa mère. Les récits d'intrigues et de g'alanteries qu'elle se plaisait à écouter et à répéter entretenaient le pauvre Séguiran dans une atmosphère voluptueuse qui ne contribuait guère à lui faire oublier que seul,peut être, de tous les hommes et de toutes les femmes qu'il fréquentait, il vivait dans une continence pour laquelle il n'était pas fait plus qu'un autre.
li le vit bien, un jour qu'élant allé voir M. de la Péjaudie à l'hôtel de Tourves, il Tavait trouvé en train de luliner une des chambrières. Cette fille, en apercevant M. de Séguiran, poussa un cri, mais elle n'eut pas le temps de rabattre sa jupe avant que les regards de M. de Sôguiran ne se fussent portés à une place où ils fussent volontiers demeurés plus longtemps. M. de la Péjaudie fit semblant de ne pas remarquer la rougeur et l'embarras de son visiteur, mais, le lendemain, il fit part à M™'' de Séguiran de son observation. L'avis de cette dernière fut qu'un bon et promp mariage élait le seul moyeu de dissiper en son pauvre Séguiran l'air de mélancolie et de désoeuvrement qu'on iui voyait et qui n'était séant ni à son âge, ni à i,i dignité de sa personne, bien qu'il se refusât toujours à rien entendre à ce sujet. Mais il faudrait bien qu'il en vînt è cet expédient, sinon pour la satisfaction de ses sens, du moins pour
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la conlinualion de la lignée qu'il n'avait pu tirer de la bonne Marguerite d'Escandot.
M.deSég-uiran, cependant, malgré plusieurs tentatives qu'avait faites sa raère, depuis qu'il séjournait auprès d'elle, demeurait dans une môme obstination de veuvage à laquelle se conformait exactement sa conduite. M. de Séguiran ne regardait les femmes que juste assez pour pouvoir mettre un nom sur lep.r visage c(, pas une fois, il ne se laissa aller avec aucune d'elles au moindre propos équivoque. Il fut donc extrêmement contrit de i'avenlure de la chambrière et en demeura penaud, comme s'il eut rompu un vœu. A partir de ce moment, son altitude devint encore plus réservée. Oa le vil rechercher plus particulièrement les gens d'âge et mémo s'abstenir de tonte compagnie. Souvent, au lieu de descendre dans la salle où M™" de Séguiran se faisait jouer delà flûte par M. de la Féjaudie ou conter par lui la chronique de la ville, il demeurait enfermé dans son appartement à ne rien faire ou à lire des romans:, ce qui revient à peu près au môme. Ce fut ainsi qu'il en découvrit un dont les personn.ages, après mille aventures mirobolantes, se retrouvaient dans un jardin enchanté et s'occupaient, en guise de passe-lemps, à tracer par écrit, les uns des autres, des portraits aimables et flatteurs. M. de Séguiran, par oisiveté, entreprit d'en imaginer de semblables et d'en imiter le ton. Le premier modèle
qui se présenta à soa esprit fat naturellem(3nl sa défunte femme. Elle lui apparaissait si noble et si douce que, tout d'abord, les mots ne lui vinrent pas; mais s'y étant repris à plusieurs fois, il composa un petit morceau dont il ne fut pas mécontent et où feu M'"^ de Ség-uiraa était dépeinte en toute sa vertu et sa beauté.
M. de Séguiran, du coup, crut bien avoir trouvé là le divertissement qu'il lui fallait et s'y adonna avec ponctualité, car il apportait à tout ce qu'il faisait de l'ordre et de la suite. Le sujet de sa chère Marguerite lui semblait inépuirable et il y revenait, de préférence à tout autre, le recommençant, chaque fois d'une nouvelle façon, sans s'apercevoir que, peu à peu, feu M™*' de Séguiran se transformait, sous sa plume, en une personne qu'elle n'avait jamais été de son vivant. M. de Séguiraa ajoutait au souvenir qu'il avait gardé de son épouse maints traits qui, insensiblement, fai'^aient d'elle une créature voluptueusement méconnaissidjle, parée de grâces et d'attraits de corps qui n'avaient jamais été, cert* s, ceux de rexcellerUe et digne dame.
Le jeu eut pu durer loisgtemps si M. de Séguiran ne se fut avisé, un beau jour, de relire les feuillets qu'il avait noircis. La dé(*oi»verîe qu'il fit aux derniers le stupéfia. Ce n'était plus sa femme qu'il avait décrite, mais une femme autre. M. de Séguiran fut atterré. Il avait été le jouet du dé-
mon de la chair qui avait pris une ii^^ure innocente et conjugale pour se réveiller en lui, car ce n'était plus le tranquille et patient visage de Marguerite d'Escandot qui s'évoquait en ces gribouillages diaboliques, mais bien plutôt le sourire complaisant et lascif de la chambrière de M. de Tourves qui le narguait, la jupe levée sous a main hardie et indécente de M. de la Péjaudie...
Ce dernier écart de son imuginalion avait fort affecté M.deSéguiran et lui fut un thème de méditations assez troublées. Elles le conduisirent à attribuer à son trouble une double origine qui y apportait une sorte d'excuse. Nos pensées intimes, en effet, ne nous appartiennent pas en propre et elles sont sujettes à être déterminées par des circonstances extérieures. Le plus honnête homme du monde ne peut rien à cette dépendance. L'esprit, aussi bien que le corps, a ses caprices dont nous sommes bien plutôt les témoins que les maîtres. N'est-il pascertain, par exemple, que les saisons, en leur variété, agissent sur nos façons d'être et que nous nous comportons autrement, selon que le temps est chaud ou glacé, que le jour est clair ou sombre, que l'heure est lourde ou légère? N'est-ce pas une vérité reconnue que l'automne incline à la mélancolie et que le printemps dispose à la gaieté, que les frimas de l'hiver nous pelotonnent surnousmêmes et que les ardeurs de l'été sont expansives et nous sollicitent à la volupté ? Quand l'atmosphère brûle, on se sent comme nu dans ses habits
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et celte nudité de nous-mêine nous fait songer aisément à celle de l'autre sexe. Il en naît des imaf^es peu décentes, et c'était une de celles-là qui avait troublé M. de Séj^^uitan. La foute en était aussi aux fortes chaleurs qui pesaient sur la ville d'Aix, et qui, au soleil, la faisaient flamber de toutes ses pierres roussies. On était, en effet, dans le milieu du mois d'août qui, cette année-là, se montrait d'une ardeur toute particulière. Les nuits mêmes n'apportaient guère de soulagement au poids des journées et les après-midi étaient à peine supportables. Du pavé des rues, des toits et des murs des maisons s'exhalait une haleine de fournaise. Les chiens se brûlaient les pattes en les posant sur le sol des chaussées dont on sentait le feu à travers le cuir des semelles. Les allantes, aux côtés des portes, semblaient suer sous le fardeau des entablements et, dans la grande salle basse de l'hôlel de Séguiran, réputée pourtant pour sa fraîcheur, le fard coulait aux visages, si bien que celui de la vieille M'"^ de Séguiran ressemblait aux anciennes peintures ravagées par le temps, tandis que l'infatigable M. delà Péjaudie^ renversé au fond d'un fauteuil et que rien ne parvenait à abattre, continuait à égrener le clmpelet de ses histoires galantes, en buvant de grands verres d'eau où il avait fait presser des poncires et en se rafraîchissant à coups d'éventail.
Aulant qu'à l'extrême chaleur de la saison
LA PEGHEiVESSî
M. de Séguiran attribuait aux récits enflammés de M. de la Péjaudie les incartades de son imaginalion et les sollicitations de ses sens. Depuis qu'il était à Aix, il n'avait exactement entendu parler que d'amour. L'amour, ses intrigues, ses ruses, ses jeux étaient le sujet de toutes les conversations. Il n'était question que de tours d'alcôve, que de baisers, que d'étreintes, que de serments faits et rompus, que d'engagements et de quitteries, que de tendresses et de perfidies, et l'impitoyable petit M. de la Péjaudie tenait à jour cette chronique amoureuse, la commentait avec sa verve endiablée, la détaillant en ses points les plus scabreux et souvent avec une crudité éhontée. Aussi naissait-il de ses discours mille images lascives qui entouraient le pauvre M. de Séguiran de leur ronde fiévreuse et dansaient dans sa tête des sarabandes enragées. Ou ne pouvait respirer impunément un pareil air d'impureté sans que l'invisible poison s'en glissât dans vos veines, et n'était-ce pas à ces miasmes délétères que M. de Séguiran devait les vapeurs charnelles où se dessinaient à sa pensée les figures deshonnètes qui s'y pressaient malgré lui et dont il sentait tout le voluptueux péril ?
Ces réflexions, répétées à plusieurs reprises, poussèrent donc M. de Séguiran à annoncer, un beau jour, à sa mère son départ pour sa terre de Carmeyrane. La vieille M™^ de Séguiran s'opposa tout d'abord à cette résolution et voulut retenir son
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Ëls auprès d'elle. Elle se plaig^nîl de la solitude où il allait la laisser, oubliant soudain qu'elle ne le voyait guère seule qu'à de rares moments, car il y avait chez elle, à presque toute heure du jour, nombreuse compagnie, soit pour le jeu, soit pour l'entretien. D'ailleurs le lem[)S de la quitter n'était guère bien choisi. Pouvait-il ainsi l'abandonner à ses inquiétudes maternelles ? Ne savait-il pas que l'on était sans nouvelles de M. le Chevalier de Maumoron ? Ne disait-on pas que ia galère du Chevalier, La Vaillante, ayant perdu sa conserve, s'était séparée de 1 escadre el qu'on craignait qu'elle eût été coulée par quelque pirate barbarcsque ? A cette heure, Maumoron était peut-être au fond de la mer avec toute sa chiourme ; à moins que, captif de l'Intîdèîe, il ne raaiât à son tour sur le banc, sous le pavillon du Croissant, et qu'il ne reçût sur les épaules de ces mêmes coups de nerfs de bœuf qu'il faisait distribuer si libéralemerit par ses argousins et comités sur le dos de ses forçais. De plus qu'allaient dire les Escandot, quand ils apprendraient que IMaumoron avait entraîné dans sa [)erle le jfune et brillant Paîamède ? Ce seraient de belles criailleries auxquelles il serait bon que M. de Séguiran fût là pour répondre. Enfin, était-ce l'instant de s'éloigner d'elle, surtout maintenant qu'il avait retrouvé un visage convenable et qu'il semblait être sorti du plus gros chagrin de son veuvage et qu'il conviendrait de s'occuper se-
pieusement à trouver une seconde M™e de Séguiran qui lui donnerait de quoi continuer l'antique honneur de leur maison ?
La vieille M""^ de Séguiran eut beau s'agiter et appeler à la rescousse son petit La Pi^jaudie, M. de Séguiran ne voulut pas démordre de son projet et il fallut bien le laisser partir, d'autant plus que l'on fut rassuré assez vite sur le sort de M. le Chevalier de Maunioron, qui avait rallié l'escadre sans encombre. Sur quoi, M. de Séguiran ne souffrit plus de retard à son dessein. Son carrosse, qui l'avait amené à Aix, l'y vint repretidre un beau matin et ce fut en vain que les atlantes de la porte firent mine de leteiiir de leur bras musculeux l'intraitable voyageur, qui, une fois assis aux coussins, poussa un soupir de soulagement, quand les roues se mirent à tourner. Gomme l'air était brûlant, ce jour-là, personne ne parut aux portes pour le voir passer, et cependant il lui sembla bien qu'à une fenêtre de l'hôtel de Listomas le coin d'un rideau se soulevait pour lui adresser un adieu ironique^ de môme qu'au balcon de l'hôtel de Tourves, il crut bien reconnaître, accoudée, la jolie chambrière du marquis. Mais M. de Séguiran baissa les yeux et ne les releva que lorsqu'on fut hors de la ville.
A sa hâte de rentrer chez lui pour revoir son chàleao vide, ses jardins solitaires, ses eaux, son cadran solaire où, sur ie sucle de piene, se levait
l'aile aig^uë du g-nomon, s'en ajoutait une autre, celle de retrouver plu3 présent le souvenir de sa défunte femine aux lieux qu'ils avaient habités ensemble. Son ombre ne pouvait manquer d'accueillir avec joie le retour de l'époux inconsolable qui lui revenait sans avoir eng'agé son cœur dans aucune autre afteclion. M. de Séguiran se promettait une joie mélancolique, mêlée de quelque fierté, en pensant à une si honorable fidélité, tandis qu'il franchissait les degrés qui menaient à son appartement. Rien n'y av-àl été changé durant son absence. Sur la table, le livre était encore ouvert qu'il lisait, le jour où la lettre de sa mère l'avait mandé à Aix. Au mur, le portrait de sa chère Marguerite d'Escandot lui souriait en son cadre. Qu'elle était donc différente des dames que M. de Séguiran avait rencontrées !\ la ville et dont M. de la Péjaudie lui racontait les exploits ! Le ciel lui avait donné en elle une épouse incomparable et la Providence lui avait infligé une perte bien cruelle en lui enlevant celte compagne sans pa* reille, dont il ne lui restait, hélas, que le souvenir, puisqu'elle n'avait pas su se continuer par une postérité à leur ressemblance! Mais ce souvenir, M. de Séguiran l'estimait assez fort pour écarter de sa pensée les images coupables qui s'y étaient présentées. Et m.aintenant qu'il était revenu à Carmcyrane, sous l'égide de sa chère Marguerite, il n'aurait plus à redouter les appels sournois de ses sens.
M, de Ségiiiran ne regrettait donc rien d'Aix et des compag-nies qu'il y avait fréquentées, rien, si ce n'est peut-être la flûtede M. de la Péjaudie. Souvent, quand il se promenait dans ses jardins, il croyait entendre murmurer dans le silence les sons imaginaires de l'instniment familier. Parfois, un oiseau imitait quelque trille; parfois, un frisson du feuillage rappelait quelque cadence. Alors M. de Séguiran s'arrêtait et prêtait l'oreille, mais la mélodie indécise ne s'achevait pas et il poursuivait son chemin. Il y avait aussi, au fond des jardins, un certain bosquet où coulait une fontaine vive. M. de Séguiran s'y rendait fréquem. ment. De la bouche tordue d'un mascaron l'eau tombait dans une vasque de marbre et s'égouttait avec un chuchotement mélodieux. Longtemps, M. de Séguiran demeurait là et il lui semblait distinguer dans cette chanson de l'onde comme un humide écho de flûte lointaine qui occupait sa solitude et dissipait quelque peu sa tristesse.
Car M. de Séguiran était fort mélancolique et ne se pouvait cacher la déception qu'il éprouvait depuis son retour à Carmeyrane. Si la petite flûte amoureuse de M. de la Péjaudie lui revenait subtilement à la pensée, il remarquait a^ec dépit que celte pensée ne se fixait pas aussi aisément qu'il l'eût souhaité sur les souvenirs de .son existence conju<»-ale. Il était astreint à faire elTorl pour s'en rappeler certaines circonstances. Bien plus, l'image
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même de sa chère Marguerile se leculail parfois dans une sorte de brouillard où elle s'effaçnit, sans qu'il lui fut possible d'en raviver les traiis et d'en ranimer les couleurs, et M. de Séguiran s'affectait de cette estompe à laquelle un esprit plus avisé que le sien eût donné son vrai nom : l'oubli.
Or, ce n'était point, certes, ce à quoi s'était attendu M. de Séi^niiran en revenant à Carmeyrane. S'il y avait bien trouvé quelque apaisement à ses troubles d'Aix, il y souffrait, par contre, du sentiment d'une extrême solitude à laquelle sa mémoire n'apportait pas le soulagement sur lequel il avait compté. Les jours passaient dans un désœuvrement qui ressemblait fort à de l'ennui. Sa chère Marguerite ne l'aidait pointa supporter cette épreuve dont, à lui seul, il subissait tout le poids. Quant à cUe, elle s'clait comme retirée de lui et lui semblait marchander, de plus en plus, sa compagnie posthume. M. de Séguiran passait ainsi de longues heures, sans qu'elle consentît à s'y mêler. Cette retraite, dans le passé, d'une ombre chérie, occupait fort M. de Séguiran et il en cherchait les raisons. Avait-il commis envers elle quelque faute involontaire ? Il n'était pas responsable cependant des écarts de son imagination. Son retour même à Carmeyrane était une preuve qu'il les désavouait, puisqu'il avait cherché à en éviter les occasions. 11 y avait bien l'affaire des portraits de roman et celle de la chambrière de ISÎ. de Tour-
ves, mais n'ét aient-elles pas dues à des circonstances qui ne lui étaient point imputables, et bien plutôt aux récils d'amour parmi lesquels il avait vécu et aux lourdes ardeurs de cet été lorride qui ne f^emblait pas encore faiblir, quoique l'on lût déjà sur la fin de septembre ? Non, il y avait certainement une autre cause à la révérence d'outretombe que feu M"'*' de Séguiran semblait tirer à son époux, comme si elle eut ainsi voulu lui rendre une liberté qu'il ne lui demandait pas et dont il n'avait que faire.
Or il se fit que cette sombre pensée fut, un beau soir, comme un trait de lumière dans l'esprit de M. de Séguiran. Il avait enfin découvert le vrai. Il serait donc dit que, même dans la mort, Marguerite d'Escandot serait une épouse incomparable. N'était-ce pas elle -même qui, en cherchant, avec un si admirable désintéressement, à s'effacer de son plein gré du souvenir de son mari, entendait par ce généreux stratagème le délier d'une fidélité posthume à laquelle il s'était imprudemment résolu? N'était-ce pas elle-même qui trouvait ainsi le moyen de lui indiquer la conduite convenable à un Séguiran ? Ne lui témoignait-elle pas de cette façon qu'il lui avait rendu un suffisant hommage de chagrin et de regret et qu'elle n'en demandait pas davantage ? Etait-il juste, d'ailleurs, qti'un Séguiran laissât éteindre son nom, faute de postérité, et ne fallait-il pas donner un démenti aux propos
malveillants de M. d'Escandol le Petit ? La chose élait si claire et si évidente que M. de Séguiran en eut les larmes aux yeu.v. Que la volonté de sa très chère Marguerite fût plus qu'apparente en tout cela, la chose ne souffrait aucun doute, mais lui était-il loisible d'accepter une si singulière, admirable et presque surnaturelle abnégation ?
C'était en ces alternatives que se débattait M. de Séguiran. Il était pris entre l'orgueil de donner l'exemple d'un veuvage inconsolable et l'ennui que lui causait la solitude de son lit, entre le désir de se reproduire en beaucoup de petits Séguiran et l'appréhension que se vérifiassent à l'essai les pronostics de M. d'Escandot le Petit. Certes, il ne ferait rien sans avoir consulté les médecins sur son cas, mais que leur avis fût favorable, où trouver une femme digue de succéder à l'incomparable Marguerite et de mériter le sacrifice d'outre-tombe que faisait celte dernière à son époux? Pour sa part, M. de Séguiran n'en connaissait aucune. Il faudrait donc s'en remettre au jugement de la vieille M"*^ de Séguiran ou encore mieux aux circonstances, car les vues des hommes sont si précaires et si incertaines qu'il est préférable, peut-être, au lieu de leur accorder une confiance qu'elles ne méritent pas, de la placer dans le hasard qui, parfois, quand il se mêle de nos destinées, ne s'en acquitte pas plus mal que nous-mêmes.
M. de Séguiran en était là de ses méditations.
et, pour les mieux suivre, il s'était relire au fond de ses jardins, à cet endroit dont nous avons parlé et où, d'un mascaron barbu, coulait, dans une vasque de marbre, une chantante gamme d'eau. Mon parent, M. de Larcefigne, dans le séjour que je fis auprès de lui à Aix, et durant lequel il me conta, comme je l'ai dit au commencement, les diverses péripéties de cette liistoire, me mena plus d'une fois à Carmeyrane. A cette époque, le château avait passé aux mains de M. le Maréchal de Montibaut, qui n'y venait guère et le laissait, ainsi que les jardins, dans un grand abandon. M. de Larcefigue déplorait qu'il n'y eût plus alors de Séguiran pour en prendre soin, ce dont s'acquittait fort mal M. le Maréchal de Montibaut, retenu presque continuellement aux Armées et à la Cour, et qui s'en remettait en tout à un certain M. Guibert, son intendant et régisseur. Ce M. Guibert était un gros homme que j'ai vu plus d'une fois et qui avait un goût marqué pour le vin muscat, si bien que M. de Larcefigue, par quelques présents opportuns de ce vin favori, avait obtenu du sieur Guibert de faire, en quelque sorte, des jardins de Carmeyrane, son promenoir particulier où parfois il m'emmenait avec lui. Ce fut ainsi qu'un jour, en me désignant le bosquet et la fontaine, il me rappela le curieux événement qui avait mis fin aux hésitations matrimoniales de M. deSéguiran et qui l'avait déterminé soudain à cette grande affaire de re-
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prendre femme, qu'il eût peut-être différée longtemps, à moins qu'il ne s'y fût jamais résolu.
« Tenez, monsieur, me disait donc M. de Larcefigue, ce bon Séguiran se reposait justement sur ce banc que vous voja'z là, quand il vit venir, tout courant, du bout de l'allée où nous sommes, son petit laquais tout essoufflé et qui tenait à la main un paquet à l'adresse de son maître. M. de Séguiran l'ayant reçu entre les siennes l'avait d'abord posé auprès de lui sans le regarder et ce ne fut qu'après un assez long moment qu'il se décida à en rompre les cachets et à parcourir les feuillets qu'il contenait. Mais, à mesure qu'il lisait, un élonnement se peignait sur sa figure, et vous jugerez qu'il y avait de quoi, quand vous saurez, monsieur, que M. de Séguiran apprenait ainsi soudain la mort de sa tante, M"® la marquise de Béricy, et aussi que, par un testament dont suivait la copie authentique, elle lui léguait la totalité de ses biens, qui étaient considérables, sous la condition expresse qu'il épouserait, dans les trois mois qui courraient à partir de l'ouverture du présent testament, la demoiselle Madeleine d'Ambigné, petite parente de la testatrice, faute de quoi la succession serait répartie en bonnes œuvres et fondations pieuses, à la réserve d'une rente de quelques centaines d'écus faite à la dite demoiselle d'Ambigné.
« Tout autre que M. de Séguiran, en lisant la teneur de cette missive et la bizarre obligation
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qu'elle lui imposait, se fût au moins regimbé et en eut discuté avec soi-même, mais M. de Séguiran était dans un de ces états d'esprit où l'on est disposé, sans le savoir, à attribuer aux événements qui surviennent la vertu d'être les interprètes de quelque intention delà Providence. 11 avait besoin, dans les inquiétudes et tergiversations où il se trouvait, de se sentir guidé par la main d'En-Haut. M. do vSéguiran était, si l'on peut dire, en mal d'obéissance à l'imprévu, même si cet imprévu prenait une forme baroque et saugrenue. Tout lui était bon qui l'aidât à se déterminer dans son incertitude. Et voici justement que cet ordre qu'il attendait de lui-même intervenait soudain d'ailleurs pour le dispenser d'un effort dont il n'eût peut-être jamais été capable. M. deSéguiran, en eiïet, n'eût peut-être bien jamais cherché femme par ses propres soins et peut-être n'eûl-il jamais accepté non plus celle que lui eût [)roposée sa mère. De même, fût-il resté sourd à ce qu'il avait cru deviner du renoncement que lui suggérait sa chère Marguerite à un veuvage pour lequel il n'était fait, ni par les intérêts de sa maison, ni par la constitution de son tempérament. Mais il y a dans tous les hommes, même les plus raisonnables, et M. de Séguiran n'était pas parmi ceux qui le sontle moins, une porte par où entre en eux ce qui doit être leur destinée, quelque masque qu'elle prenne pour se dissimuler, et c'était parcetle porte quecelte vieille
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folie de marquise deBéricy introduisait dans l'existence de M. de Ség-iiiran M"'' Madeleine d'Ambi^^né. Et notez itien que M. de St'g-uiran, en se résolvant d'un coupàun niari;ige dont il ne savait rien, ne s'y laissait pas incliner par l'attrait des avantages d'argent qui l'accompagnaient. Le véritable avantage et le véritable attrait qu'il y voyait étaient qu'ainsi il évitait un choix oi^j il eijt peut être risqué de se laisser guider par quelque désir de chair ou quelque mouvement de passion, qu'il eût considérés comme injurieux au souvenir de la première M"® de ëéguiran, tandis que, la seconde lui venant à l'imprévu et pour ainsi dire par la poste, il pouvait voir là une de ces interventions providentielles sur lesquelles les gens indécis et scrupuleux aiment à se reposer et qui justifient à leurs yeux les pire folies.
« Car M. de Séguiran, ajoutait M. de Larcefigue, en moins de temps qu'il 'n'en faut à ce mascaron pour cracher sa gorgée d'eau et à cet oiseau, qui vient de s'envoler, pour imiter un trille de flûte, avait pris la soudaine résolution d'épouser M"^ Madeleine d'Ambigné, qu'il ne connaissait pas, et le plus beau, monsieur, c'est qu'il l'épousa, et vous savez ce qu'il en advint. »
M^'^ Madeleine d'Ambigné avait eu l'aventure de naître de parents qui professaient la religion
prétendue réformée, ce qui est un tort au royaume de France, car le Roi ne veut pas y souffrir d'autre foi que celle de ses pères. Or, M.elM^e d'Ambigné étaient extrêmement fermes dans la leur, qu'ils croyaient la bonne, ce qui ne les empêchait pas d'être déloyaux sujets, mais qui n'aida pas M.d'Ambignéà faire sonchemin dans le monde. Après avoir servi aux armées, et voyant peu de chances de s'y avancer, il s'était retiré de bonne heure dans sa terre de Digny, située à peu de distance de Noyon, où il vécut, à l'écart des agitations du siècle, en grande union avec Dieu et en parfaite concorde avec sa femme. Celle-ci mourut de maladie alors que leur fille, Madeleine, était encore petite au point de ne se pas rendre compte de la perte qu'elle venait d'éprouver. M. d'Ambigné, qui la ressentit en toute sa force, en demeura frappé d'un chagrin qui rembrunit encore sa physionomie naturellement sévère. Cette mine quebpje peu rébarbative ne l'empêchait pns, quoiqu'il n'en montrât rien, de s'égayer aux grâces précoces de sa fille, mais il se fut jugé mauvais père s'il eût laissé paraître sa faiblesse pour cet enfant. Aussi la jeune Madeleine ne connut-elle guère à M. d'Ambigné qu'un visage tendrement renfrot^né. Tel qu'il fut, elle ne l'honora pas moins d'une affection où le respect n'excluait pas la vivacité. Elle la lui témoignait par ses caresses et son obéissance, et, quand elle le voyait lisant sa grande Bible ou compulsant quelque
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gros ouvrage de controverse, elle mettait une sourdine A ses jeux, souvent bruyants, crt il y avait en elle beaucoup de feu et il étincelait de vives flammes en ses yeux qu'elle avait beaux, lumineux et légèrement retroussés vers les tempes.
Eu effet, dès qu'elle eut atteint sept ou huit ans, il fut facile de s'apercevoir que Madeleine d'Ambigné, parmi les dons qu'elle avait reçus du Seigneur, compterait celui de la beauté. Un autre père que M. d'Ambigné eût clé réjoui de cette faveur et s'en fût montré heureux, parce que si, dans une enfant, elle est une vue agréable, elle devient à une femme un avantage si considérable qu'il n'en est peut-être point qui le vaille. N'est-il donc pas de vérité reconnue que l'aspect d'un beau visage nous porte, envers qui nous le présente, à un sentiment d'intérêt d'où peut découler aussi bien l'amour que l'amitié, qui sont les deux plus vrais plaisirs de la vie? Mais M. d'Ambigné pensait autrement sur ces sujets que le commun des hommes et il ne voyail, dans le don de devoir être belle, qu'une épreuve que la Providence imposait à son enfanf. M. d'Ambigné songrait sombrement aux dangers de toutes sortes qui attendraient celte fille, si tendrement et si sévèrement aimée, au cas où se réalisassent plus tard les promesses que donnait déjà son visage encore incertain de ce qu'il serait, mais qui se préparait à être le plus charmant qu'il se pût. A ces réflexions, M. d'Ambigné
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se renfrognait et restait de lonijs moments le nez dans sa Bible, tandis qu'autour de lui la pelîlc Madeleine gambadait ou s'amusait de quelque jeu, comme d'aller se regarder au miroir, sous pr<^(exte de mener s'j' montrer sa poupée, qu'elle tançait ensuite vertement de sa coquetterie...
A mesure donc que sa fille grandissait et que son corps et sa figure s'accordaient de mieux en mieux pour atteindre une perfection qui se laissait déjà prévoir à maints indices, les inquiétudes de M. d'Anibigné croissaient et il les fortifiait par l'observation du caractère de l.i jeune Madeleine. Sous un mélange de gaî(é enfantine et de précoce raison ii donnait des marques d'une sourde violence qui éclatait "parfois, à l'improviste, dans l'humeur de cette petite personne, d'ordinaire si simplement et si gentiment docile. Madeleine d'Ambigné, en effet, était capable de désirer certaines choses avec une ardeur qui allait jusqu'à la passion la plus extrême. Ces dispositions, elle ne les exerçait, pourj'heure, qu'en petit et, pour ainsi dire, en miniature, et son désir ne portait que sur des ohjets proportionnés^à son âge, mais il n'en demeurait pas moins 'vrai que c'était là un témoignage sur elle-même qu'il convenait de ne pas négliger, d'autant plus qu'elle mêlait à celte passion une ténacité et une obstination singulières. Elle pouvait s'y entêter avec une fureur taciturne, aussi bien que se laisser emporter par un éclat qu'elle
n'était pas maîtresse de refréner. Tout cela, bien entendu, n'apparaissait qu'en esquisse et par intermittence, et il y fallait quelque occasion où se fissent jour les profondeurs de sa nature, mais il n'en existait pas moins, au fond d'elle-même, une sorte de tlamme intérieure qui justifiait assez les appréhensions de M. d'Ambigné, aux heures où il en apercevait les reflets brûlants.
Ces moments étaient assez rares chez Madeleine d'Ambigné pour qu'ils pussent échapper à un observateur moins attentif que ne l'était son père. Pour tous, elle n'était qu'une lilielte pleine de bonne grâce et d'entrain et aussi, comme je vous l'ai dit, de raison, mais M. d'Amhigné voyait plus loin en elle que les apparences, aussi se demandait-il souvent comment il conduirait l'éducation de ce caractère. Il savait bien que l'éducation ne change guère ce que nous sommes et qu'elle nous apprend, tout au plus, à en dominer et à en diriger certaines parties. Il s'agissait donc i>ien plutôt de refondre le tout dans un moule nouveau. Or il n'était pas, aux yeux de M. d'A'nbigné, d'agent plus efficace à cet elîet que la religion ; aussi, dès qu'elle fut en âge d'en comprendre les enseignements, s'efforça-t-il de munir sa fille de ce solide point d'appui et de ce puissant levier contre ellemême en lui inculquant une connaissance approfondie des préceptes que la religion propose et des règles qu'elle impose. Non seulement il la voulut
ferme dans sa foi, mais qu'elle en fût entièrement éclairée, aussi bien dans la dogmatique que dans la pratique, qu'elle y fût poncliielle aux exercices et que le zèle de sa piété fût égal à la rig-tieur et à l'étendue de sa doctrine.
Une autre que Madeleine d'Amhigné eût peutêtre regimbé à ce régime, mais, au contraire, elle s'y prêta docilement. Toute petite, la grosse Bible de son père et les tomes volumineux où il s'absorbait avaient excité sa curiosité et elle accepta avidement l'offre de la satisfaire. A treize ans, elle était déjà ferrée en théologie et en controverse comme un docteur et c'était merveille de la voir se débattre parmi les arguments, les arguties et les subtilités. M. d'Ambigné lui-même était étonné de la facilité et des ressources qu'elle apportait à ces colloques où il avait besoin de toute son attention pour tenir tête à sa jolie partenaire. Il n'en tarissait pas, quand il se réunissait aux pasteurs du voisinage parmi lesquels Madeleine d'Ambigné jouissait d'une réputation méritée et dont plus d'un eût redouté à son prêche la présence de cette grave petite personne, à qui rien n'échappait.
Ce zèle et celle science rassuraient M. d'Ambigné, en même temps qu'elles lui causaient une grande joie. L'avenir lui en paraissait moins sombre et il en arrivait à regarder presque avec complaisance la beauté croissante de sa fille. Il envisageait avec moins de craintes pour elle les embûches
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du monde. Ne serait-elle pas en mesure de les déjouer ? Ne lui avait-il pas mis en mains les armes nécessaires pour le hon combat ? Avec quel bouclier de foi ne s'aclieminerait-elie pas sur les voies du Seigneur, et si l'ennemi se prcscnlai!, qu'elle saurait donc bien opposer la fermeté de ses principes aux entreprises de l'adversaire ! D'ailleurs, cette cht^re fille n'était pas destinée à jouer sur le théâtre du monde un rôle éclatant, car si Madeleine d'Ambi;ï:né était savante et belle, elle était pauvre.
M. d'Ambig^né, en effet, n'avait jamais été riche et ses libéralités aux églises réformées et à ses coreligionnaires besogneux avaient achevé de l'appauvrir. M. d'Ambigné avait si souvent ouvert sa bourse qu'il ne lui en restait plus guère que les mailles, et qu'elles se fussent rompues il n'y aurait pas perdu grand'chose. La terre de Digny avait pris le même chemin que ses écus et il y manquait plus d'un champ, plus d'un pré et plus d'un bois. Les parcelles subsistantes supportaient la gentilhommière où iSÎ. d'Ambigné, sous les pb.'fonds fléchissants et entre les lanîhris disjoints, continuait à lire ses sermons et sa Bible, tandis que Mademoiselle sa fille, grandie déjà presque en personne borin?^ à marier^ se tenait auprès de lui pour écouler quelque beau verset de psaume ou pour répondre à quelque point de controverse théologique.
Ce fut dans celle occupation que la trouva, un beau jour, leur pirent, M. le Comte de Brangy,
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qui, passant par là en carrosse, avait poussé une pointe jusqu'à Digny. M. de Brang^y était de la maison d'Ambigné, mais d'une branche cathoh'que, et il s'en était fort bien trouvé, s'étant élevé au grade de maréchal de Camp. Le Roi le voyait d'un bon œil et il jouissait de la faveur des ministres, aussi regardait-il avec commisération l'habit usé et la perruque éclaircie de M. d'Amlugné.Mais pourquoi diable M. d'Ambigné s'était-il obstiné à demeurer huguenot, quand tant de bons gentilshommes du parti avaient renoncé à tirer le maigre pis do la vache à Colas ? S'il avait suivi leur exemple, il n'en serait pas aujourd'hui à végéter misérablement loin de Paris et de la Cour, exclu de tout et à la portée de ricnl Et cette jolie fille, à qui la marierait-il, en ce trou de campagne? Est-ce donc une telle affaire que de croire en Dieu, d'une façon ou d'une autre, de le prier en français plutôt qu'en latin, d'aller à la messe plutôt qu'au prêche 1 Sans compter que cet entêtement pourrait bien finir par être nuisible à la fortune de la maison d'Ambigné, dont il était, lui, Brang^y, le support et l'honneur, grâce aux bontés du lloi qui ne lui avait pas, jusque-là, tenu rigueur de son cousinage avec des parpaillots.
Ces di^xours accompagnés de beaucoup d'autres mirent M. d'Ambigné dans une fureur concentrée, que même les gentillesses de sa fille ne purent apaiser. Toute la nuit, il se promena de long en
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large dans sa chambre en pestant et en enrageant, et il prit froid, car on était aux premiers jours de l'hiver. Au lieu d'accepter les soins nécessaires, M. d'Ambigné s'y déroba, en cachant à tous le degré du mal. L'hiver passa ainsi et, au début du printemps, M. d'Ambigné se sentit mieux, mais bientôt il recommença à tousser et à trembler la fièvre. De jour eu jour, son état s'aggrava et en vint à un point si désespéré que l'espoir ne fut plus permis. M. d'Ambigné, qui ne mettait le sien qu'en Dieu, tournait de ce côté toutes ses pensées. Le monde lui était devenu si indifférent qu'il ne s'occupa même pas de ce qu'y deviendrait après lui sa fille. Sur ce point aussi il s'en remettait aux mains du Seigneur.
Un matin on le trouva mort dans son lit, du sang qu'il avait craché par la bouche en telle abondance que la flaque s'en étalait sur le plancher.
Ce spectacle plongea M'^« d'Ambigné dans une sincère tristesse, car elle adorait ce père peu avenant et dont lasainte imprévoyance la laissait dans un état voisin du dénuement. Sans autres proches qui pussent prendre soin d'elle, sa tutelle passait à M. le Comte de Brangy, qui apprit avec peu de plaisir la charge qui lui incombait. Quel effet ferait à la Cour qu'il recueillît dans sa maison cette petite parente huguenote, toute farcie de psaumes et de théologie ! Le brnit s'en répandrait vite et sa fortune risquait d'avoir à en souffrir. Or, M. de
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Brang-y ne croyait pas être au bout de la sienne et redoutait tout ce qui en pouvait entraver l'envolée. Aussi s'ouvril-ii de ses soucis à son amie de tous les lejups ci quelque peu sa parente, M"**^ la marquise de Béricy. Le cas était embarrassant, d'autant que la maison de M. de Brang-y n'était pas un lieu très propre à servir d'asile à une jeune fille, car si M. de Brang-y éîait rig-oureux à l'extrême en matière de foi, il l'était moins en matière de mœurs et il n'était pas d'humeur à changer les siennes et à faire le barbon et le loup-g-arou autour de la jeune M"»^ d'Andjigné.
M^^e de Béricy, qui était femme de grand sens, entra dans les vues de M. de Brangy et son amitié pour lui lui fournit l'expédient propre à le tirer de sa perplexité. M"'° de Béricy n'était plus assez jeune pour craindre la compagnie de la jeunesse et pas assez vieille pour en redouter autour d'elle la vivacité. Veuve et sans enfants, elle offrit à M. de Brangy de prendre soin de leur petite parente et de la g-arder auprès d'elle, jusqu'au moment de la marier à quelque honnête homme, s'il s'en présentait jamais un qui se contentât pour toute dot d'un joli visage et d'un corps qui promettait d'être agréablement tourné pour l'amour. M"'* de Béricy consentait donc à nourrir, héberger et surveiller M'i« Madeleine d'Ambigné, mais elle y mettait une condition : que la gentille huguenote abjurât les erreurs où elle avait été élevée et rentrât au bercail
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de l'Eglise romaine. Et le meriicur moyen d'obtenir ce résultat était de placer M"** d'Anibig-né dans un de ces couvents qui entreprennent la conversion des demoiselles de la religion réformée. Là, mieux que nulle part, ne leur fournit-on pas les moyens d'éclairer leur conscience et de revenir à la vérité? Et ce fut ainsi que ]Vr'« d'Ambigné fut conduite aux Dames Rédemptrices du Faubourg Saint- Jacques où on lui promit, en l'y laissant derrière la grille, qu'on l'y viendrait chercher, dès qu'elle aurait accompli de bonne grâce ce que l'on attendait d'elle.
M"^ d'Ambig-né entra donc aux Rédemptrices, mais elle y apportait avec elle un singulier esprit de résistance et d'entêtement auquel se heurtèrent les premières tentatives des convertisseuses. Aux instances dont on la pressait M^^^ d'Ambigné ne répondait que par un froid el dédaigneux silence. Devant cette muette obstination, on employa d'abord les prévenances et les gâteries. Leur inutilité une fois reconnue, on en vint bientôt à un autre parti. M''^ d'Ambigné, séparée de ses compagnes, sans rapports avec les maîtresses, fui tenue dans un isohnnenl dont on espérait qu'elle se lasserait vite; uiais i'enlôtée semblait ne pas s'apercevoir do sa solitude. Au lieu de s'y adoucir, elle y prenait les forces que donne la persécution et qui l'enfermaient dans une sorte de sauvagerie taciturne d'où elle ne semblait avoir aucune hâîe de sortir. Il fal-
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lut bien alors reconnaître que M'^^d'Ambigné n'était pas de ces âmes faciles dont on a raison par quelques douceurs ou quelques sévérités. L'erreur avait en elle des bases solides et profondes, qui ne céderaient pas aux petits moyens de persuasion que les bonnes Mères mettaient d'ordinaire en usage, et dont le raisonnement seul pourrait ébranler la fermeté. Il ne s'agissait pas avec M^'® d'Ambigné de simples escarmouches pour qu'elle battît la chamade, mais d'un siège en règle, et l'on se mit en mesure d'y procéder. Une telle prise en valait la peine, et puis n'avait-on pas promis à M. le Comte deBrangy de le délivrer du souci que lui causait la parente de cette jeune hérétique et juré à M""® la Marquise de Béricy de venir à bout d'une entreprise à laquelle elîe s'intéressait? îl ne restait donc qu'à ouvrir la tranchée et bientôt M"* Madeleine d'Ambigné se rendrait à d'scrélion pour la graîiJe gloire de la vraie et sainte Religion.
Les premiers travaux d'approche échurent à M. l'aumônier du couvent, M. Legris, mais à peine eut-il tâté le terrain qu'il s'en revint tout déconfît. Cette petite d'And)igné était aussi retorse en controverse qu'un prédicant de Geuève. Rien ne la démontait, elie avait réponse à tout. Aussi M. Legris, habitué à des lâches plus aisées, fil-il appei à son ami M. Lerambert, dont la parole était plus convaincante que la sienne Mais M. Lerambert échoua de même. M"" d'Ambigné se prôluit volontiers aux
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colloques et entretiens. Elle y apportait un maintien grave et des yeux baissés qui ne se levaient qu'au moment où un argument subitement rétorqué y faisait briller un éclair que le pauvre M. Lerambert déclarait insoutenable. Tout le couvent suivait avec passion celte lutte où l'honneur de la communauté se trouvait engagé et qui menaçait de ne pas tourner à son avantage. La Mère Supérieure, alarmée du rapport qu'on lui faisait sur la mauvaise marche de l'affaire, se décida alors à recourir aux grands moyens et demanda à M. du Jardier de la prendre en mains. *
M. du Jardier était un prêtre encore jeune, mais qui jouissait déjà d'une grande réputation de sainteté. La beauté de son visage égalait la pureté de ses mœurs et sa science ne le cédait pas à sa vertu. Il vivait pauvrement et dépensait en aumônes le peu de bien qu'il avait. Il en eût pu acquérir de grands, s'il avait jugé convenablci de s'y appliquer, mais il avait peu de goût pour le siècle et ne metlait les forces de son esprit qu'au service des âmes; aussi ne considérait-il rien de plus beau que d'en ramener une à Dieu. Celle de M'^'^ d'Ambigné lui parut, dès l'abord, particulièrement digne d'être dirigée sur la droite voie, et il se mit à la besogne avec celte douceur et cette fermeté qu'il appliquait à ses œuvres de prosélytisme et qui n'avaient jamais rencontré de bien longues résistances. M. du Jardier, qui comptait déjà à son avoir la conversion
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du maréchal de Fermières et du prince de Gallenberg-hcjne doutait pas d'emporter haut la main celle de M"e d'Ambigné. Mais bientôt il lui en fallut rabattre à son tour, à l'exemple de MM. Legris et Lerambert. Après deux mois de raisonnements, d'éclaircissements et d'objurg-ations, M. du Jardier n'en était pas plus avancé qu'au premier jour. M'i^d'Ambi^nié opposait à tous ses efforts l'obstacle de son obstination. Tous les assauts de M. du Jardier demeuraient vains et il ne prenait pied nulle part dans cette âme si fermement retranchée et qui parfois même repoussait l'attaque avec tant de h&rdiesse et de subtilité que M. du Jardier en demeurait tout interdit. Aiors M^^^ d'Ambigné avait grande peine à s'empêcher de rire, en considérant son adversaire déconcerté qui s'essuyait le front, avec un soupir. Mais ces gaietés étaient rares chez ]\I!le d'Ambigné. Le plus souvent elle se comportait dans la lutte avec un sérieux intraitable, et M. du Jardier même ne pouvait se retenir d'admirer, tout en la déplorant, la belle défense qu'on lui opposait. Néanmoins, il ne laissait pas d'en concevoir parfois un peu d'humeur. Les saints eux-mêmes ont leurs faiblesses et M. du Jardier n'était pas exempt de toute vanité, si bien qu'un beau jour, piqué dans la sienne par une réponse dédaigneuse de M"e d'Ambigné, il déclara à M"® la Supérieure qu'il renonçait à pousser plus avant une entreprise dont il ne prévoyait pas la (in, ajoutant que l'obsti-
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nation de M'i« d'Ambigné devait être le fait de la présence en elle de quelque démon secret, dont il serait bon de l'exorciser avant de tenter quoi que ce fût, qui eût chance de réussir.
Cette déclaration du saint M. du Jardier mit le couvent en rumeur et le bruit y courut que le Diable était en M"^ d'Ambigné. Quand on rapporta cette sentence de M. du Jardier à M. le comte de Brang-y, il faillit, de colère, tomber en apoplexie. Quoi, il avait dans sa famille, non seulement une intraitable petite huguenote, mais une véritable possédée ! M"" de Béricy, par bonheur^ prit mieux la chose et allégua qu'après tout le Diable ne lui faisait pas grand'peur, surtout quand il avait une si agréable figure que celle de cette jeune sorcière. Si donc M. de Brangy n'y voyait pas d'inconvénient, elie preniiraiîjdès maintenant, chez elle M^'^ d'Ambigné. M. du Jardier consulté et qui regrettait un peu d'avoir, dans un moment de dépit, dénoncé aux exorcistes sa gentille catéchumène, donna un avis favorable, disant que les voies de Dieu sont impénétrables et que les temps lui appartiennent, que seul un miracle de sa puissance et de sa bonté pourrait ramener à lui une âme aussi délibérément et fermement égarée, mais dont il ne fallait pas néanmoins désespérer, tant la miséricorde divine est infinie.
Ce fut ainsi que M^'^ Madeleine d'Ambigné passa victorieusement du couvent des Dames Rédemp-
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Irices à l'hôtel deBéricy ; mais le plus beau fut que le miracle réclamé par M. du Jardier ne se fit pas trop attendre. Moins de six mois après sa sortie du couvent, M"*^d'Ambigné vint d'elle-même annoncer à M""® de Béricy que sa résolution était prise. Elle consentait à abjurer ses erreurs et à rentrer dans le giron deTEg^lise, ce qu'elle fit en donnant les témoil^nag-es de la foi la plus exacte et de la piété la plus sincère. Mais le plus étonnant encore fut que ni M"^^ de Béricy, ni M. du Jardier ne surent jamais sur quoi s'était décidée la conversion de M"e d'Ambigné et quelle en avait été la cause secrète. D'ailleurs, M"s d'Anibigné l'ignora peut-être également. 11 y a dans le cœur des femmes des mystères singuliers et dont la connaissance leur échappe aussi bien qu'elle nous manque. Elles sont sujettes à des revirements soudains qu'elles seraient bien embarrassées d'expliquer et qui se passent au si profond d'elles-mêmes que leur vue ne s'y étend pas. C'est ce qui produit dans leurs conduites ces façons si différentes et si inattendues dont elles adoptent la diversité avec une bonne foi qui, pour être déconcertante, n'en est pas moins véritable. Une femme peut être toute autre qu'elle n'était sans cesser de croire qu'elle est encore pareille à ce qu'elle fut. C'est pourquoi aussi les jugements que les femmes portent d'elles sont si souvent favorables et ceux que nous en faisons si souvent injustes, par la faute de cette ignorance où nous sommes de ce
qu'elles sont au moment où elles nous paraissent être encore ce qu'elles ne sont déjà plus. Que savonsnous du mouvement caché de leurs pensées? Aussi le mieux est-il encore, avec elles, de nous en tenir à les observer sans chercher tiop à les pénétrer et en nous disant qu'une femme peut être vraie sans qu'elle puisse se rendre compte comment ello l'est et sans que nous puissions prétendre discerner en quoi elle ne l'est point.
Tout ce qu'il y aurait eu à dire de cette inexplicable conversion de M^'^ d'Ambigné ne permit pas cependant d'en suspecter la sincérité. M"* d'Ambigné étonna plus d'une fois M^^ de Béricy par son ardeur dans sa foi nouvelle. Au rebours de plus d'une convertie qui, le pas fait, ne s'inquiètent plus où elles ont posé le pied, M'^^ d'Ambigné continuait à s'assurer du terrain sur lequel elle s'avançait. Elle avait conservé, de l'éducation paternelle et des discussions avec MM. Legris, Lerambert et du Jardier, le goût des lectures de théologie et de casuistique et elle s'enfermait de long-ues heures cîiez elle pour se livrer à ces sévères études. En ce sens, sa curiosité était infinie. Quant à sa piété, elle était exemplaire : elle priait longuement, soit aux offices, soit en son particulière! spécialement pour l'âme de M. le Gom.le de Brangy, qui avait été l'occasion de sa conversion. Ce brave gentilhomme était mort avant d'avoir eu la sécurité de savoir sa petite [tarente revenue de ses erreurs et sans avoir
eu le temps d'obtenir l'absolution des siennes, car la parole lui manqua et le souffle lui fit défaut pour en demander pardon à Dieu.
M'"^ de Béricy vit là un avertissement à metlrede l'ordre dans ses affaires, mais ce ne fut que cinq ans plus tard qu'elle mourut à son tour, non sans avoir pris par son testament les dispositions nouvelles et sing-ulièresdont son neveu M le Comte de Sdg-uiran était l'objet et dont M"« d'Ambigné. alors âg-ée d'un peu plus de vingt ans, allait subir les suites, telles que me les apprirent les entretiens de M. de Larcefigue et telles que j'ai entrepris de les rapporter.
M. de la Péjaudie n'avait pas été fâché de l'occasion que lui offrait M. de Ség-uiran de revoir Paris, quand ce dernier lui proposa de l'accompagner dans le voyage qu'il allait entreprendre. Non que M. de la Péjaudie ne se plût point à Aix où il avait trouvé, après son aventure d'Avignon, l'accueil que l'on sait, mais il était d'humeur vagabonde et la perspective de faire carrossée avec M. de Ség'uiran ne lui semblait point désagréable. M. de Séguiran, de son côté, y aurait avantage. M. delà Péjaudie était fort entendu en toutes choses et, au cas oùquelque évéïiement se [iroduirait en cours de route, M. de Séguiran recevrait de ce compagnon utile secours.
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Ces décisions prises, ces Messieurs se mirent en chemin, dès les premiers jours d'oclobre, el le meilleur accord régna entre eux tout le long du trajet. M. de Séguiran était assez silencieux et absorbé en ses pensées et M. de la Péjaudie so fût fait scrupule de l'y troubler, car les siennes le divertissaient davantage et il s'y laissait aller avec complaisance. Quelques-unes concernaient M. de Ségiiiran, et parfois M. de la Péjaudie le considérait avecun certain étonnemcnt. M. de Séguiran, et M. de la Péjaudie ne se pouvait tenir de l'en admirer, se portait au mariage avec un calme déconcertant. Il ne témoignait ni empressement, ni répugnance à accomplir le vœu de sa tante M^^^ de Béricy, et il s'apprêtait à épouser M"« d'Ambigné sans seulement s'être enquis de sa figure et de son caractère. Or, il se pouvait qu'elle fut contrefaite ou acariâtre, mais M. de Séguiran ne semblait guère en prendre souci. M. de la Péjaudie l'en admirait du fond du cœur. M. de Séguiran était un bon exemple qu'il y a encore de ces gens qui croient volontiers que la Providence est particulièrement attentive à leurs affaires et leur veut spécialement du bien, elqui, sur cette conviction, s'en remettent, en toutes choses, aux mains de Dieu. Ils prennent à cette persuasion une quiétude bien enviable et que devraient bien imiter ceux qui se démènent pour distinguer pnr eux-mêmes où se trouve leur véritable intérêt. A quoi servent, en effet, nos vaines^
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ag-it;»lions el quel est l'esprit assez perçant pour voir juste dans le présent et voirclair dans l'avenir? Le mieux n'est-il point de charger quelqu'un pour nous de ce f^oin rebutant, et qui en est plus capable que Celui qui nous a créés ? Ces sag-es considérations conduisaient M. de la Péjaudie à penser que l'existence de Dieu pourrait bien, après tout, ne pas êlre inutile, pourvu que nous j crussions assez fermement pour y prendre le sentiment que l'entremise divine s'exerce en notre faveur. Or, il 3' a des g-ens qui raisonnent ainsi. N'était-ce point à cette confiance qu'obéissait M. de Séguiran en acceptant sa destinée d'un événement auquel il était entièrement étranger et qu'il se plaisait par là même à supposer favora!)le parce qu'il Patlribuait à une intervention d'En-haut ? Néanmoins, malgré les avantages qu'il y a à penser ainsi, M. de la Péjaudie s'en sentnit assez éloigné, d'autant que l'idée de revoir bientôt le Cabaret de In Grande Pinte, où lui et ses amis tenaient jadis leurs assises, lui rafraîchissaitlacervelle doses blasphèmes les meilleurs et de ses brocards les pins aiguisés.
C'était <à cette Grande Pinte, en effet, que, quelques années auparavant, il retrouvait presque chaque jour ses compagnons d'incrédulité. Ah l quel bon quatuor d'impiété ils y faisaient et quel train d'enfer ils y menaient à eux quatre! Il y avait là M. Reniard des Farjoux, tout en vet.tre et en tripes, avec de courtes jambes, des bras
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naissantset une petite tête perdue dans une ample perruque, M. Reniard des Farjoux, avec sa menue voix aigrelette et sa rare capacité de gueule et de gosier et qui, de toute la nourriture et de toute la vinaille qu'il engloutissait, ne faisait profiter que sa bedaine au détriment de ses membres avortés et chétifs; il y avait là M. Desforg-es, bel homme corpulent, fin gourmet et buveur expérimenté. Celui-là ne se contentait pas des grosses impiétés et des victuailles communes dont se délectait M. Reniard des Farjoux. Il lui en fallait, des unes comme des autres, de recherchées et de savamment condimentées. Il les dégustait d'une langue délicate et les débitait d'une voix égale et basse. Aussi n'apportait-on, en tout, à M. Desforges que le dessus du panier, et encore l'examinait-il avec sévérité. M. de la Péjaudie se souvenait avec orgueil d'avoir parfois mérité de M. Desforges la récompense d'un sourire qui, dans son beau visage digne, reposé et frais avait une grâce singulière et allumait en ses veux une lueur de satisfaction dont on éprouvait quelque fierté. Quant à faire rire M. Desforges, il n'y fallait pas songer et personne au monde ne se pouvait vanter d'y avoir réussi.
Il î'.'en allait pas de même avec M. le Baron de Ganneval. M. le Baron de Ganneval manifestait à être impie et libertin une joie formidable et prodigieuse, en rapport avec sa stature et sa vigueur qui
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cHaient celles d'un Hercule de la Fable. M. de Ganneval était d'un corps qui touchait au gigantesque et l'ampleur de ses poumons expliquait le tonnerre de sa voix. Quand M. de Ganneval faisait chorus en frappant du poing sur la table, les vitres de la salle en résonnaient. Son rire puissant éclatait comme la tempête et il était aisé de le provoquer, car M. de Ganneval riait de tout, et souvent et non moins de ce qu'il avait dit lui-môme. II en était si content qu'il eût été cruel de ne point l'être aussi. M. Dcsforges disait parfois que M. de Ganîîeval était si bête et si bon qu'il aurait bien de la peine à. se faire damner, mais à quoi on l'aiderait. Ce propos excitait toujours en M. le Baron do Ganneval une hilarité inextinguible, tandis que M. Reniard des Farjoux lui glissait à l'oreille des abominations.
M. Desforges, M. Reniard des Fcirjouxet M. le Baron de Ganneval devaient toujours tenir leurs assises dans ce même cabaret de la Grande Pinte, car ils étaient gens d'habitude et la leur était do s'y réunir. M. de la Péjaudie se réjouissait d'avance en songeant à l'accueil qu'on lui ferait, quand il se montrerait, à limproviste, au seuil de la salle, et aussi de faire connaissance avec les nouveaux acolvîes dont avait dû s'auçrmenter la société. Il se voyait déjà leur tenant tête avec le sourire discrètement approbateur de M. Desforges et sous le rire retentissant de M. le Baron de
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Ganneval. Pourvu pourtant que son séjour à Aix n'eût pas defîséché sa verve et qu'il ne fût pas devenu un athée de province. Elle n'y avait pas, d'ailleurs, trouvé de grands échos, et, quoiqu'il y eût été fort h la mode, les principes d'impiété qu'il professait n'y avaient pas fait leur chemin. Il avait même cru parfois saisir, chez l'un ou chez l'autre, quelques signes de désapprobation, mais Aix n'était pas Avignon et la protection de M. le Marquis de Tourvcs et des Séguiran ne lui assurait-elle pas la licence de parler liljrement, d'autant plus qu'un air de sa flû'c dissipait l'effet de ses propos.
Tout en songeant ainsi et en regardant par la vitre du carrosse le pays qu'on traversait, M. de la Péjaudie tâtait dans son étui le fidèle instrument, car M. de la Péjaudie avait emporté aveclui son inséparable flûle ! Parfois, lorsqu'on chemin on avait atteint quelque beau point du paysage, il faisait arrêter le carrosse. Alors, il en sautait lestement, la flûte aux doigts, et se mettait à en jouer, afin, disaii-il, de remercier la nature pour ses beautés qui nous attachent à elles et qui font de ce bas monde un séjour si agréable qu'il y aurait ingratitude à n'y pas prendre tous les pluisirs qu'il nous offre. Et l'on voyait alors M. de la Péjatidiv^ gonflant la joue et remuant les phalanges, trillcr quelque air doux, tendre ou mélancolique, selon que le soleil brillait ou ciel d'automne ou que les-
nues y passaient, selon que l'horizon présentait un spectacle gracieux ou magniflque. Parfois aussi, en attendant la couchée aux auberges, il se divertissait de quelque petite mélodie. Une fois même, il s'amusa à faire danser les valets et les servantes, dont la plus accortc servit, ce soir-là, d'Eurydice à ce nouvel Orphée.
Cette fantaisie ancillaire plongea M. de Séguiran en des réflexions nocturnes qui le tinrent éveillé assez longtemps. Tandis que, de l'autre côté de la cloison, son compagnon s'ébattait ainsi avec la première venue, M. de Séguiran songeait que bientôt la solitude de son lit allait cesser et qu'un corps complaisant et légitime s'y étendrait le long du sien et se prêterait à un plaisir qu'il pourrait prendre honnêtement et quotidiennement et non pas par rencontre et par occasion, comme le faisait M. de la Péjaudie. A cette pensée, M. de Séguiran éprouvait un certain contentement dont il ne pouvait se défendre. 11 serait ainsi délivré des inquiétudes de chair qui l'avaient troublé depuis son veuvage et il se félicitait de la résolution qu'il avait prise, aidé de l'acquiescement posthume de sa chère défunte Marguerite d'Escandot, de se conformer au vœu exprimé parle testament de sa feue tante M'"*' la Marquise de liéricy. En tout cela n'était-il pas d'accord avec les intentions de la Providence, ce qui est, pour un chrétien, le principal? 11 serait donc bientôt remarié à une nouvelle femme.
car il ne doutait pas un instant que M'^^ d'Ambigné ne l'acceptât pour époux et ne préférât l'honneur de sa couche à la maigre rente que lui laissait, en cas d'un refus, M'"« de Béricy. Cette certitude rassurait M. de Séguiran et il s'y abandonnait sans contrainte, car elle lui venait moins d'aucune vanité personnelle que du sentiment qu'il avait de l'avantage qu'il y a à être un Séguiran. Il était donc fermement persuadé que M"*^ d'Ambigné ne refuserait pas celui qu'elle trouverait à fournir cette illustre maison du lignage qui lui manquait et qu'elle ne manquerait pas de lui donner.
Arrivé à ce point de ses réflexions, M. de Séguiran s'était gratté l'oreille. Les propos malséants, à lui adressés un jour par M. d'Escandot le Petit^ lui avaient de nouveau tinté à la mémoire, mais làdessus aussi le parti de M. de Séguiran était pris. Dès son arrivée à Paris, il se ferait le cœur net de ces insinuations, car il avait l'intention de s'en ouvrir à quelque fameux docteur de la capitale. Quand celui-ci aurait reconnu son aptitude à procréer, il ferait bon marché des sottises de M. d'Escandot le Petit. Eh ! quoi, parce que cet Escandot était père d'une demi-douzaine de nabots et de nabotes, pourvus de grosses têtes et de gros ventres, il se croyait plus magnifiquement prolifique qu'un Patriarche de la Bible ! Il lui en faudrait bien rabattre, quand il verrait une troupe de petits
Séguiran, parfaitement sains et beaux, donner tort à ses pronostics. Car M. de Séguiran ne doutait pas du verdict des hommes de l'art. N'avait-il pas pour marques de sa bonne conformation les nombreuses grossesses de sa chère Marguerite, dont les échecs, hélas, n'incombaient vraisemblablement qu'à elle seule, et ne s'ajoutait-il pas pour preuve de ses facultés l'émotion toute virile qu'il éprouvait en sa chair à entendre, derrière la cloison, les ébats renouvelés de M. de la Péjaudie et les soupirs heureux de la petite servante? Et méprisant ces vaines rumeurs. M. de Séguiran s'était retourné d;uis son lit et avait fini par s'endormir, tout à la pensée de M"^ d'Ambigné.
Cependant le moment approchait où le carrosse quitterait les ornières de la route et foulerait le pavé de Paris. On avait déjà dépassé Sens et les villages succédaient aux villages, les montées aux descentes et bientôt on parviendrait aux faubourgs de la grand'ville. Aucun événement fâcheux n'avait interrompu le cours du voyage. M. de Séguiran y voyait un heureux présage à son entreprise conjugale et M. delà Péjaudie en tirait la preuve qu'il vaut mieux courir les chemins dans un bon carrosse attelé de bons chevaux que dans les voitures et coches publics traînés par des haridelles quibuttentà tousles cailloux. Sans envier le bien d'autrui, il savait en estimer la commodité et trouvait agréable et juste d'en profiter. C'était ce prin-
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cipe qui, appliqué à sa condaite parliculière, l'avait toujours éloi^aé du mariage. Il laissait à d'autres le soin de se pourvoir de femmes, se réservant d'user de celles qu'ils avaient choisies, quand il les trouvait à son gré et qu'elles le jugeaient au leur. Ces maximes lui avaient paru si satisfaisantes qu'il s'était bien juré de les mettre toujours en pratique, aussi, tout en considérant avec amitié M. de Séguiran, se dernandait-il parfois à quoi pouvait bien ressembler cette demoiselle d'Ambigné que M™^ la Marquise de Béricy avait assignée à son neveu pour épouse. M. de la Péjaudie ayant connu jadis M™** de Béricy se méflait de son esprit caustique de vieille fée. Quel tour avait-elle voulu jouer au pauvre Séguiran ? Quel laideron contrefait ou quelle petite mégère le malheureux allait-il trouver devant lui ? M. de la Péjaudie en riait sous cape, tandis que le carrosse, dont les fortes roues étaient celles de la fortune conjugale de M. de Séguiran, s'arrêtait dans lacour de l'hôtel de Béricy, après en avoir franchi le portail.
Sans plus s'occuper des conjectures auxquelles il se livrait, M. de la Péjaudie avait sauté à terre lestement. D'un prompt regard il avait reconnu la cour, !a façade et même le vieil intendant de feu M'"" de Béricy, qui s'appelait M. Prunet, accouru à la portière et qui s'empressait auprès de son nouveau maître. M. de Séguiran demanda à être conduit aussitôt dans son appartement et corn-
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manda que l'on menai dans le sien M. de la Péjaudie. Oiiaïul }.\. de St^t;uiran et M. de la Péjaudie se furent rafraîchis, le bon M. Prunet vint aux ordres. M. de Si^guiran souhaitait d'être introduit auprès de M^e d'Amhi<;ué et invita M. de hi Péjaudie à l'accompai^iier chez elle. Cet honneur fit faire la grimace à M. de la Péjaudie. Les semelles lui brûlaient d'aller rejoindre au cabaret le trio de ses amis. Aussi allé<^uant comme [)lus convenable que M. de S(^i^iiiran se présenlàl seul à M"*^ d'Ambi^n<S pril-il conçue de lui, et, d'un pas allègie, s'esquiva-t-il à la recherche de M. Rcuiard des Farjoux, de M. Desfor;,^es et de M. le Baron de Gannevai.
De trois jours, M. de la Péjaudie ne reparut pas à l'hôtel de Bciicy. Quand il y revint, vers le milieu du qualriÔMie, le portier le regarda avec (pielque méfiance, tant il avait la démarche mal assurée et l'aspect débraillé. IM. de la Péjaudie avait la [terruque de travers, les manchettes déchirées et les bas sur les talons, mais cet appareil fâcheux ne semblait aucunement avoir altéré sa bonne humeur, car ce fut en chantonnant un air à boire qu'il regagna son appartement. Son premier soin fut dt^ s'eiKiuérir de M. de Séguiran. Il lui fut répondu que M. le Comte de Séguiran était sorti en carrosse. M. de la Péjaudie apprit celte nouvelle avec une tranfjiiille indiirérence et acheva le pont neuf qu'il fredonnait, puis s'élant carré à l'aise dans un fasileui!, il
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ferma iesyeux et se mit à réfléchir à son escapade.
Elle l'avait conduil tout droit au cabaret de la Grande Pinte. C'était justement l'heure où s'y réunissaient d'ordinaire M. Reniard des Farjoux, M. Desforges et M. le Baron de Ganneval. Aussi pénétra-l-il hardiment dans la salle basse où ces messieurs avaient coutume de prendre leurs ébats Sur le seuil, il s'arrêta, étonné. Un personnage qu'il ne connaissait pas était assis devant une rangée de bouteilles vides. C'était un grand corps comme vidé de sa substance et flottan! en des habits trop larges. Où diable M. de \\ Péjaudie avait-il vu ce compagnon ? Tout à coup le quidam se retourna et M. de la Péjaudie reconnut en lui M. le Baron de Ganneval eu plutôt son ombre. Oui, son ombre, et cette ombre parlait d'une voix si menue et si faible que M. de la Péjaudie put à peine entendre son nom prononcé, quand l'ombre, s'élanl levée, se jeta dans ses bras.
Lorsqu'ils se furent attablés devant les bouteilles renouvelées, M. de la Péjaudie apprit de M. le Baron de Ganneval les causes lamentables de sa transformation. Elles remontaient au double trépas de M. Desforges et de M. Reniard des Farjoux. Certes, M. de Ganneval savait bien que ses deux amis étaient sujets aux lois de la nature et que, tôt ou tard, comme chacun de nous, ils rentreraient dans son sein. Que M. Desforges et M. Reniard des Farjoux fussent morts, rien de mieux et de plus
acceptable, puisque tous nous ne vivons que sous condition de mourir, mais que M. Ileniard des Farjoux et M. Dcsforg-es fussent morts, confessés, administrés, repentis de leurs erreurs, entourés de cierges et arrosés d'eau bénite, M. le Baron de Ganneval n'en revenait pas 1 Quoi, ces fiers impies que l'on eût pu croire si fermes en leur doctrine et dont les blasphèmes avaient si souvent retenti dans cette salie encore pleine de leurs échos, on les avait vus courber la tète sous la pénitence et tendre leurs membres aux onctions I Et qu'avait-il fallu pour ce miracle ? Ah ! Dieu n'avait pas eu besoin de ses foudres et de ses rayons! 11 avait suffi que M. Reniard des Faijoux se sentît consumé par une petite fièvre lente et que M. Desforges eût pris froid, un jour qu'il sortait de la Grande Pinte, après s'être plus que d'habitude échauffé de propos.
Car c'était M. Desforges qui avait sauté le pas le premier. A peine s'était-il jugé sérieusement malade que c'en avait été fini de ses airs supérieurs et entendus. Une peur livide avait répandu ses teintes sur son visage décomposé. Recroquevillé sous ses couvertures, à mesure que son état e/npirait, il geignait et se lamentait et ce fut de lui-même qu'il sollicita les secours d'une religion qu'il avait toujours tenue en un mépris raisonné, promettant, s'il guérissait, de racheter par une conduite exemplaire ses fautes passées. Mais M. Desforges n'avait pas guéri, et, malgré les messes, les neuvaines, les ex-voto et les
reliques, il (^tait décédé le douzième jour de son mal.
Celte mort avait vivement frappé M. Reniard des Farjo(Jx et, au lieu d'y voir i'eiïet de notre pauvre cofidition humaine, il en attribuait la cause à la vengeance divine. Puit5(iu'e!le était capable de se manifester aussi clairement, ne valait-il pas mieux se prémunir contre ses atteintes? M. Reniard des Farjoux se posait celte question en agitant ses bras courts. Après tout, é(ail-il donc si difficile de croire en Dieu et est-on si certain que cela de n'y croire pas ? M. Reniard des Farjoux en était à ces réflexions, quatid une petite fièvre lente se déclara. Chaque soir, elle le ramenait au logis avec un frisson et peu à peu elle le tint au lit sans qu'il pût en sortir. Du coup, M. Reniard des Farjoux s'y recroquevilla comme avait fait M. Des forges. L'effet n'en fut pas meilleur, car M. Reniard des Farjoux trépassa au bout de trente- trois jours, ayant renoncé à ses errements et édifiant ses serviteurs par sa |)icté et sa résignation.
Ces deux événements avaient laissé M. le Baron de Ganneval seul maître de la petite salle basse du cabaret de la Grande Pinte. Ceites, il avait éprouvé un vif chagiin de la mort de M. Desforges et de M. Re/iiard des Farjoux, mais ce chagrin se mêlait de beaucoup d'étonneinent et il s'y ajoutait certaines idées assez noires. Une influence maligne s'exerçait visiblement sur les habitués de la salle
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basse et M. de Ganneval se demandait, non sans quelque anxiété, s'il n'en serait pas, lui aussi, victime. Lui faudrait il, comme ses amis, payer son écot à la rancune céleste ? Toutefois, s'il n'en pouvait préserver son corps, nulle puissance ne le forcerait jamais à faire amende honorable de ses opinions. iMalgré celle fermeté d'esprit, M. le Baron de Ganneval se sentait mal à l'aise à se croire ainsi guetlé par un mal qui s'insinuerait à l'improviste dans ses veines, d'autant plus qu'il voyait, chaque matin, dans son miroir, son visag^e maig-rir et s'allong-er. Il constatait également qu'il tenait de moins en moins de place dans^ ses habits et que sa voix faiblissait. Ces remarques l'assombrissaient et il avait besoin pour dissiper ces fumées de mélancolie d'y mêler celles du vin d(uit il faisait un usage immodéré, comme l'attestaient les bouîeilles rangées devant lui, quand M. de la Péjaudie l'avait surpris en sa morose et bachique solitude. La vue de M. de la Péjaudie avait été un grand réconfort pour M. le Baron de Ganneval. Par sa bonne mine et son air de santé, M. de la Péjaudie témoignait qu'il n'avait pas été en butte, comme M. Desforges et M. Reniard des Farjoux, aux rancunes d'en haut et M. de Ganneval en avait pris quelque espoir d'y échapper également. Aussi, après qu'il eut fait à M. de la Péjaudie le récit de ce qui s'était passé en son absence, sans que celui-ci en marquât aucune inquiétude et en tirât aucun augure défavorable, M. de
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Ganneval s'en senlit-il tout regaillardi, ainsi que par les rasades dont ils célébrèrent leur entrevue et les propos dont les anima M. de la Péjaudie et où il se montra à M. de Ganneval plus ferme que jamais dans ses dispositions d'esprit, si bien qu'en un clin d'œil celles de M. le Baron de Ganneval se remirent à l'unisson et que, quand ces messieurs sortirent, bras dessus, bras dessous, du cabaret de la Grande Pinte^ ce fut en jurant et en sacrant l'un et l'autre à qui mieux mieux et en faisant un train de damnés.
M. le Baron de Ganneval n'était pas homme, on pense bien, à lâcher un pareil compagnon et survenu si à point. M. de la Péjaudie, non plus, n'était pas fâché de refaire connaissance avec les tripots, étuves, bordels et autres mauvais lieux de Paris sous la conduite de quelqu'un qui, comme M. le Baron de Ganneval, y avait conservé ses entrées. C'est pourquoi M. de la Péjaudie fut trois jours et trois nuits sans reparaître à l'hôtel de Béricy et n'y reparut que dans l'état que nous avons dit et qui eût bien étonné les belles dames d'Aix, habituées à un la Péjaudie assez différent de celui-là et toujours si galamment et coquettement accoutré que nul dans la ville n'était plus propre et mieux tenu que lui. Heureusement pour la réputation de M. de la Péjaudie, le portier seul de l'hôtel de Béricy avait été tém.oin de son désordre et un bon écu glissé dans sa main le rendrait discret à ce sujet.
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Ainsi rassuré, M. de la Péjaudie avait quitté son fauteuil et commencé à réparer les avaries de sa toilette. Gela tait, il se résolut à s'accorder quelques heures de sommeil d'où il se réveilla frais et dispos, car il était de ces gens en qui les excès ne laissent pas de traces. Son miroir le lui ayant prouvé, il se dirigea donc vers l'appartement de M. de Séguiran. M. de Séguiran n'y était toujours point et M. de la Péjaudie pensa, à bon droit, qu'il devait être en conférence avec M'^^ d'Ambigné. Jugeant donc qu'il serait malséant de le troubler, M. de la Péjaudie se mit à rôder par la pièce, quand, s'élant approché de la table, il y aperçut des feuillets épars où il reconnut l'écriture de M. de Séguiran. M. de la Péjaudie n'était ni curieux ni indiscret, mais, à ce moment, il était inoccupé, aussi prit-il machinalement le premier de ces feuillets. Le hasard fit qu'en y jetant les yeux distraitement il vit qu'il y était nommé. En conclut-il que la présence de son nom lui donnait quelque droit à la lecture de ce grimoire? Le fait est que, posant une fesse sur le coin de la table, il se mit sans façon à déchilîrer le message qu'adressait à sa mère M. de Séjjuiran.
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Paris, le 3ic jour d'Octobre 1672 (1).
« Vous ne serez sans doute pas indifférente, Madame, à connaître les premiers événements du voyoge que j'ai entrepris pour le plus grand bien de notre maison et par révérence pour les dernières voI(jntés de M'"« la Marquise de Béricj. J'avais, compté sur M. de la Péjaudie pour vous apprendre les menus détails de la route, mais, depuis déjà quatre jours que nous sommes ici, il n'a pas reparu à riiôtel de Béricy. Il y a laissé ses hardes et sa flûte qui, si mayiciciuie qu'elle soit, ne me donne pas de ses nouvelles. Je ne suis pas en peine de lui et je suis persuadé qu'il a trouvé gîte à sa convenance. Malgré celte éclipse, je dois reconnaître que M. de li Péjaudie est un compagnon de carrosse fort agréable et, si déiéglé qu'il soit d'esprit et de rïiœuis, il n'en est pas moins vrai qu'il est digne de l'amitié et de l'estime des honnêtes gens. Je ne doute pas d'ailleurs que Dieu ne le ramène un jour à lui et je souhaite que ce retour se fasse par les voies les plus douces et les plus naturelles et non par ces brusques et redoutables catastro-
(i) C':[le lettre m'a flr: communiquée |nr M. de LprceEçue au cours du rrcit qu'il me fit de l'histoire de la seconde M'"' de Séguiran et de M de la Péjaudie. Elle me fut lemise plus tard avec certains papiers proveiianlde la succession de M. de Larcefigue. J'ignore comment elle était venue entre ses nnains.
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phes que îa Providence emploie quelquefois pour sauver, malgré eux, ceux à qui elle s'intéresse en dépit d'eux-mêmes.
Je passe donc brièvement sur les journées qui nous ont amenés jusqu'ici et que n'ont marquées aucun événement à retenir ni aucune notable rencontre. J'ai été frappé de l'abondance et de la richesse des pays que nous avons traversés. Il s'y voit partout un ordre parfait et la sécurité des routes y est entièrement assurée. Est-il plus belle preuve de la grandeur du Roi que la prospérité qu'il a su répandre dans toutes les parties de son royaume pour le contentement de ses sujets? Aussi ai-je observé partout des visages avenants et satisfaits et j'ai le sentiment que le Roi règne sur un royaume de bonnes gens. Quoi de plus admirable que de faire le bonheur de ses peuples sans négliger pour cela sa propre gloire? Aussi le nom de Sa Majesté est-il dans toutes les bouches qui ne le prononcent qu'avec amour. Partout il est béni pour sa bonté et révéré pour sa justice. Nous nous sommes étonnés plus d'une fois avec M. de la Péjaudle, en parcourant des campagnes si tranquilles et en traversant des villes si policées, que des juges et des tribunaux y fussent encore nécessaires. Comment l'idée seule d'ofTenser un monarque si puissant et'si magnanime ne suffit-elle pas à retenir chacun dans la vertu? Comment croire qu'il se puisse encore commettre des délits et des crimes?
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Cette pensée déconcerte. M. de la Péjaudie allègue cependant que ces coupables et ces criminels même servent et honorent le Roi à leur façon et que leurs fautes et leurs forfaits sont encore un affreux hommage à sa grandeur. Sans eux, en effet, où Sa Majesté prendrait-elle les forçats qu'elle fait ramer sur les galères? Ainsi donc encore ces misérables contribuent-ils au bien de l'Elat. M. le Chevalier de Maumoron ne les déclare-t-il pas indispensables et plus que préférables à ces chiourmes de bonnevoglies à qui l'on doit des ménagements et à qui le comité doit épargner le nerf de bœuf et la bastonnade?
Je ne pousserai pas plus loin ces réflexions que j'eusse confié à M. de la Péjaudie de vous mander, s'il n'eut jugé bon, comme je vous l'ai dit, de s'esquiver, à peine le pied hors du carrosse, et de s'en aller courir la ville. J'en viendrai de suite au principal de ce que j'ai à vous apprendre. Donc, dès que je fus arrivé à l'hôtel de Béricy, et que j'eus pris les soins nécessaires à me mettre en état de paraître convenablement devant elle, j'envojai s'enquérir auprès de M'^^d'Ambigné du moment oîi elle serait disposée à me recevoir. Sa réponse ne tarda point et elle me fit dire que je pouvais me présenter sur-le-champ à son appartement. J'avoue qu'en mettant le pied hors du mien, je ressentis une émotion que vous comprendrez aisément. Ma première pensée fut pour ma chère
Marguerite. Pour la première fois, depuis qu'elle m'avait été enlevée, j'allais considérer le visage d'une femme avec l'intention qu'il ne me fût pas indifférent et même avec le devoir d'y prendre un certain intérêt. Mais, au lieu qu'elle m'en voulût de cette infidélité à son souvenir respecté, il me semblait que ma chère défunte m'encourageât à la démarche que j'étais sur le point de tenter. Ce sentiment me raffermit auquel se mêlait celui d'obéir au devoir qui m'incombait envers notre maison, et ce fut d'un esprit presque tranquillisé que je pénétrai dans la pièce où m'attendait M^^® d'Ambigné. ]\liie d'Ambigné y était assise auprès d'une table chargée de livres, et, s'étant levée à mon approche, nous nous saluâmes assez cérémonieusement. Après quoi, il se forma entre nous un silence pendant lequel je tentai d'examiner à qui j'avais atTaire ; mais la pièce où nous nous trouvions était assez obscure et faiblement éclairée, de telle sorte qu'il me fut impossible de distinguer exactement les traits du visage de M^^^ d'Ambigné, Tout ce que je pus observer fut qu'elle était vêtue avec beaucoup de simplicité. Ce moment d'embarras passé, et à peine eûmes-nous échangé quelques paroles, je fus frappé par la fermeté et la douceur de sa voix et par le ton modeste et mesuré de ses premiers propos. Ils traitaient des regrets que nous avions l'un et l'autre de la mort de M^^ de Béricy. Les miens furent ce qu'il convenait qu'ils fussent,
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car je jug-eai bon de ne pas affecter au sujet de la perte de la Marquise un chagrin que je ne ressentais pas. Vous savez que je ne suis guère capable d'exprimer des sentiments que je n'éprouve point et vous avez bien voulu quelquefois me louer de cette sincérité ; mais M"*^ d'Ambigné avait des raisons pour donner à la mort de M™^ de Béricj des regrets plus vifs que les miens, et c'est ce qu'elle fit en termes excellents et que je pris plaisir à écouter. Le discours de M''^ d'Ambigné fut empreint d'une pieuse et tendre sérénité. Loin de s'élever contre le décret de la Providence qui avait retiré de ce monde M"*® la Marquise de Béricy, elle l'acceptait sans murmurer. Nous sommes tous mortels et nous devons subir la loi commune avec respect et résignation. M"^* de Béricy elle-même s'était prêtée avec tant de fermeté au sacrifice que Dieu lui demandait que l'on eût été malvenu de ne se pas conformer à son exemple. Aussi avaitelle offert un spectacle si édifiant que nous n'avions qu'à souhaiter d'en fournir un pareil à ceux qui seraient témoins, un jour, de nos derniers moments. A ces maximes, M'^e d'Ambigné mêlait des réflexions si sages et si belles que j'en étais touché et par où elle montrait involontairement les qualités de son cœur et de son esprit.
Ce que j'admirais surtout en M"e d'Ambigné, c'était l'accent de piété et de raison qui marquait toutes ses paroles. On sentait en elle cette fermeté
LA rEr,ni£i;F.ssK
de pensée que donne la religion, quand la foi se fonde sur le raisonnement. Tout cela me plaisait infiniment et j'y répondais de mon mieux. Elle parut contente de mes réponses et l'entretien se continua ainsi, quelque temps, de part et d'autre, avec tant d'accord que l'idée me vint d'aborder tout de suite un sujet sur lequel j'étais soudain impatient d'avoir l'opinion de M^'e d'Am- Liij-né. Donc, a[)rès lui en avoir demandé la permission, je mis sur le tapis le testament de M'"^ de Bvîricy et l'obligation réciproque où il nous plaçait l'un vis-à-vis Je l'autre.
Sur ce point encore, j'eus l'heureuse surprise de n>e trouver en exacte conformité de vues avec M"« d'Ambig-né. Elle avait déjà réfléchi sur la clause matrimoniale que contenait ce testament et était toute disposée à s'en entretenir avec moi. Les réllexions de M"« d'Ambiguë l'avaient conduite à considérer la singularité même de ce testament non comme quelque fantaisie bizarre de la testatrice, mais comme l'expression même d'une volonté supérieure. En prescrivant à M"e d'Ambigné et à moi de nous prendre pour époux, M'"'^ la Marquise de Béricy avait obéi à une secrète injonction de Dieu. C'était Itii qui avait guidé son esprit et sa main. Du moins, M"e d'Ambigné en jugeait ainsi et elle eût trouvé coupable de se dérober aux desseins de la Providence à notre endroit. Elle a sur nous, quand elle se is^cle ainsi directement de
nos affaires, des intentions auxquelles nous devons être dociles. Aussi M"e d'Ambigné était-elle décidée à n'y apporter aucun obstacle.
A mesure que M'^^ d'Ambigné parlait, j'entrais de plus en plus dans le ravissement et je m'étonnaisjusqu'à la stupeur du merveilleux accord et de la surprenante rencontre de sentiments qui se manifestaient entrenous. Par quelle sorte de miracle l'étrange testament de M™** de Béricy nous apparaissait-il sous le même jour ? Ainsi, notre union se fonderait sur une complète et sainte concorde et comment, accomplie en ces conditions uniques, ne mériterait-elle pas les bénédictions de Dieu ? Il ne manquerait pas, l'ayant voulue si singulière et si étroite, de la rendre heureuse et féconde. A cette pensée, je me sentais rempli d'une grande joie, à laquelle participait, j'en étais assuré, ma chère Marguerite, mais je m'en sentais en même temps si troublé, qu'après quelques mots de reconnaissance je demandai à M'i^ d'Ambigné la permission de me retirer et de remettre au lendemain la suite de cet entretien d'où j'emportais une si belle promesse de bonheur.
Ce fut comme je me retirais et comme je prenais congé d'elle que j'aperçus en plein, pour la première fois, le visage de M"e d'Ambigné el toute sa personne éclairée par le flambeau que tenait le laquais chargé de me reconduire à mon appartement. La lumière de la cire me la montrait tout
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entière et je vais vous décrire l'image qui m'en reste dans les yeux. M'^^ d'Ambigné est plutôt grande que petite et tout son corps est de la meilleure proportion, bien que, par sa jeunesse, il n'ait pas encore atteint la plénitude de ses formes, mais le temps complétera, à son heure, l'œuvre de la nature et il n'y aura alors rien de plus achevé en perfection que la future M'"^ de Séguiran.Déjà son visage en offre un exemple charmant. L'ovale en est harmonieux et pur, avec un nez fin et droit, la plus belle bouche et les plus beaux yeux. Sur toutes ces beautés est répandu un air de modestie et de réserve qui pourrait se changer aisément en gaieté et mutinerie, et même en passion, car il y a dans la physionomie de M'^e d'Ambigné quelque chose de mouvant. Telle qu'elle est, elle m'apparut comme une personne accomplie et dépassant tout ce que j'aurais pu prévoir, au point que cette vue me causa une nouvelle émotion, à la pensée que tant de grâces seraient bientôt mon partage et que, dans un mariage d'où je n'attendais qu'une réciproque estime, j'allais peut-être trouver l'amour avec ses flammes les plus vertueuses et les plus permises.
Je ne vous ferai pas le détail des entretiens qui suivirent ce premier. Tout ce que je puis vous en dire, c'est qu'ils ne firent qu'accroître mon enchantement, tant M"e d'Ambigné y apporta d'agrément et de raison. Sa piété et sa sagesse s'y montrèrent
à découvert. M"e d'Ambigné y fit preuve de l'esprit le plus solide et le plus délié et d'un admirable sentiment de religion. La nôtrejOÙ elle est venue après être née dans celle qui se prétend réformée, lui paraît la plus belle du monde. Elle ne cesse d'en étudier la doctrine et de s'y fortifier par des lectures étendues et par des pratiques régulières. Elle en l'emontrerait aux docteurs les plus experts et aux plus habiles confesseurs et je gag-e que, si elle s'avisait jamais de vouloir ramener à Dieu votre mécréant de la Péjaudie, elle y parviendrait sans peine, tant elle traite de ces sujets avec une éloquence persuasive; mais elle n'est nullement prêcheuse et se borne à puiser dans la religion des principes de morale propres à se bien conduire dans la vie. J'aurai donc en M''^^ d'Ambigné l'épouse la plus éclfiirée et la femme la plus astreinte à ses devoirs. Elle les comprend tous et les accepte d'un cœur ferme dans toute leur rigueur, même ceux dont son âge la pourrait le plus éloigner. Par elle, notre maison est assurée de trouver ce qui lui a manqué jus'pi'alors et que Dieu, j'en suis persuadé, ne nous refusera pas, dans une union dont il aura lui-même préparé les liens et qu'il se plaira à rendre féconde. Ce désir qu'elle partage avec moi, non moins que la sagesse de ses propos, a contribué à ce que je ne m'alarmasse pas de cette beauté de visage qui m'avait quelque peu effrayé chez M"« d'Ambigné, car je ii'eusse voulu
pour rien au inonde que la passion eût une part principale dans un mariag^e où celle de Dieu doit être la plus grande. Certes, M"'' d'Anihigiié a en elle tout ce qu'il faut pour inspirer l'amour à un honnête homme, înais elle en saura régler les transports et leur imposer ce qu'il sied de retenue pour qu'ils ne dépassent pas les bornes qu'ils ne doivent point franchir s'ils veulent demeurer conformes à ce que Dieu pei'met qu'ils soient.
Grâce à cette haute raison par qnoi M'^e d'Ambigné est si éminemment remarquable et qui s'étend aussi bien aux questions du cœur qu'aux détails les moindres qui concernent le cours ordinaire de l'existence, nous en sommes venus, dès aujourd'hui, à convenir du temps et lieu de notre mariage. J'avais songé à le différer de façon à pouvoir le célébrer à Carmeyrane,mais le deuil où nous tient lu mort de Mm« la marquise de Béricy nous eût empêchés de donner à nos noces la pompe convenable ; aussi décidâirses-nous, d'un commun accord, de faire bénir notre union ici même et d'y procéder avec la plus simple cérémonie. M''^ d'Ambigii^i d'ailleurs, m'a semblé souhaiter que le sacrement nous fût conféré par un docte prêtre nommé M. du Jardier, qui eut part à l'abjuration que fît ]M"e d'Ambigné des erreurs de la religion réformée où elle a été élevée. M. du Jardier nous mariera donc au plus tôt. Nous en sommes tombés d'accord aujourd'hui même, M"^ d'Ambigné et moi, et c'est
ce que j'ai tenu à vous annoncer par celte lettre.
Je ne la finirai pas cependant sans vous conter la visite que je fis hier à M. Dagrenais, qui est, comme vous le savez, un des plus savants médecins de la Faculté et une des lumièresde notre temps. Les soins qu'il donna à M"^"^ la marquise de Béricy dans les derniers jours de sa vie et qui l'aidèrent à mourir étaient un bon prétexte à ce que je l'allasse voir. Il demeure, du reste, assez près, dans une belle maison qui est à lui, car il est riche. Néanmoins, malgré la grande renommée que lui ont valu les cures heureuses qu'il a opérées et qui l'ont placé au rang de nos illustres, M. Dagrenais ne fait pas l'orgueilleux et n'affecte pas l'Esculape. Il a conservé une honnête simplicité de mœurs et n'a pas adopté les façons de nos guérisseurs d'aujourd'liui. Comme il s'en tient aux anciens remèdes dont la vertu est éprouvée, il en est resté aux anciens usages qui n'ont pas cessé de lui paraître bons. On ne le voit pas, à la mode de certains de ses confrères, parcourir les rues en carrosse et c'est au dos d'un vieux cheval d'amble ou d'une mule qu'il se rend à ses affaires.
Il descendait justement de sa monture au moment où je me présentai à sa porte et, lorsque je me fus nommé, il m'introduisit sans façon dans son laboratoire, dont il a plusieurs, car toute sa maison proclame l'attention continuelle qu'il apporte à son art. M. Dagrenais aime à s'entourer des us-
tensiles et des instruments favorables à la science qu'il pratique. On y voit toutes sortes de bocaux étiquetés contenant diverses parties du corps humain et quelques-unes des plus secrètes. Son cabinet est orné de tableaux anatomiques et plusieurs squelettes d'hommes et de femmes s'y tiennent rano-és contre la muraille. Ces objets quelque peu funèbres n'empêchent pas chez M. Dagrenais une honnêle bonne humeur et il ne s'en départit pas dans les plus sombres conjonctures. La maladie et la mort ont en lui un ennemi redoutable. Quand il eut rajusté son rabat et enlevé son grand chapeau, le visage de M. Dagrenais m'apparut empreint d(; beaucoup de bonhomie. Les traces de la vieillesse n'y ont rien de rébarbatif, et, malgré son grand âge, M. Dagrenais semble encore jouir de toutes ses forces, de même qu'il semble avoir conservé quelque goût de la plaisanterie.
En effet, dès que j'eus abordé avec lui le sujet de M™^ la Marquise de Béricy, il me dit, en affectant le plus graîid sérieux, que je lui devais bien quelque reconnaissance pour n'avoir pas prolongé outre mesure les jours de ma tante et n'avoir pas ainsi relardé mon bonheur. Je conclus de ces paroles que M. Dagrenais n'ignorait pas le testament de M'^^de Béricy et la clause concernant mon mariage avec M'''^ d'Ambigné. Cela me mita l'aise. Je me proposais d'interroger M. Dagrenais sur les propos malséants tenus par M. d'Escandot le Petit
Cl qui n'avaient pas cessé de mo tracasser l'esprit. Mis ainsi sur la voie, je lui demandai franchement, les lui ay;înt répétés, s'il les croyait fondés et s'il lui serait possible d'en vérifier l'exactitude ou la fausseté. Je ne vous rapporterai pas le détail de l'examen que me fit subir M. Dagrenais, mais je tiens à vous dire que le résultat m'en fut entièrement favorable. M. Dagrenais se déclara fort satisfait de ma comploxion, ajoutant qu'elle lui paraissait en tout point parfaitement propre à engendrer. Quant à M^^^ d'Auibio^né, qu'il avait soignée dans plusieurs petites occasions, il savait d'elle assez pour la juger également saine et bien conformée pour le mariage. Aussi ne doutait-il pas que, dans quelques mois, M. d'Escandot le Petit n'eût à faire amende honorable de ses insinuations et ne dût s'incliner devant la preuve qu'elles étaient fausses.
A ce jugement qui me remplissait de joie M. Dagrenais ajouta quelques considérations touchant Mlle d'Ambigné. Il me conseilla de veillera ce que sa grande piété ne se laissât pas aller à ces jeûnes et à ces macérations où elle était portée et où elle se privait volontairement de nourriture, non seulement du superflu, mais encore du nécessaire. Un jeune corps comme le sien ne doit pas négliger ce qui le peut fortifier et amener à sa plénitude. Il faut aussi bien qu'il entretienne ses forces, qu'il les augmente, surtout si elles doivent servir au
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partag-e que la nature leur impose pour parvenir à ses fins qui sont, dans le mariage, d'assurer la transmission de la vie. M. Dagrenais m'a donc recommandé de veiller avec soin à ce que M"^ d'Ambigné se conformât à ces prescriptions dont il m'a fait sentir toute l'importance et au sujet desquelles je compte bien ne rien négliger.
Je n'ajouterai pas à ma lettre les respects de Mlle d'Ambigné. Elle est occupée à vous les écrire elle-même ; je vous y adresse ceux que je vous dois et auxquels je joins les sentiments d'affection par quoi je suis, Madame, votre très humble serviteur et fils.
SÉGUIRAN.
M. de la Pcjaudie n'a toujours pas reparu et je ne sais encore l'impression qu'il aura de M"^ d'Ambigné, mais je ne doute pas qu'il ne vous confirme celle de sa beauté. »
Le mariage de M. le Comte de Séguiran et de M"eMadeleine d'Ambigné fut célébré le i4 novembre sans aucunes autres cérémonies que celle dont l'Eglise entoure ce sacrement. M. de Séguiran et M"*^ d'Ambigné reçurent avec beaucoup de piété la bénédiction nuptiale que leur donna M. du Jardier. Ce bon et savant prêtre l'orna d'une allocution où il exposa les règles de conduite qui doivent présider à une union vraiment ciirélienne, jalouse de
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sanctifier l'œuvre de chair. Les paroles de M. du Jardier furent écoutées avec attention par les nouveaux époux, mais firent quelque peu sourire M. de la Péjaudie. Il songait, en effet, que les belles dames d'Aix et celles qu'il avait connues en maints autres lieux avaient entendu à leurs noces des sentences pareilles aux maximes que prononçait avec confiance M. du Jardier. Comme la nouvelle Mme de Ség'uiran,MM'^^^de Listomas,de Bréganson etdeVolonne, pourn'en pointciter d'autres, avaient incliné la tête à de semblables exhortations, ce qui ne les avait pas empêchées de donner par la suite à l'œuvre de chair d'autres usages plus plaisants que celui que comporte le mariage, et M. de la Péjaudie se demandait en riant sous cape si M™6 de Séguiran, ici présente, imiterait ces exemples ou s'en tiendrait aux préceptes matrimoniaux de M. du Jardier. Mais M. de la Péjaudie n'était pas homme à s'inquiéter des secrets de la destinée. Le temps se chargerait de l'instruire à ce sujet. D'ailleurs, il ne lui semblait nullement utile que M™^ de Séguiran se joignît au nombre des femmes avec qui les honnêtes gens peuvent prendre plaisir. Il n'en manquait pas qui la valussent amplement. Certes M"'^ de Séguiran possédait un visage assez agréable dont M. de la Péjaudie reconnaissait le mérite, mais qui ne justifiait pas les transports de M. de Séguiran. Aussi manquait-elle de cet air avenant et libre, de ces façons voluptueuses et vives,
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de ces manières iinpsrtiaentes ou fticiles que M. de la Pcjaudie appréciait au-dessus de tout et qui rendent délicieux et variés les jeux des membres et du corps. Celui de M'"*^ de Ség-uiran, d'une jeunesse encore un peu gauche et d'une forme encore inachevée, ne promettait pas un divertissement extrême, d'autant, sans nul doute, que M™e de Séguiran opposerait aux licences de l'amour toutes les réserves de la pudeur et tous les scrupules de la piété. Or, M. de laPéjaudie ne se sentait nul goût aux dévotes et n'eut éprouvé qu'un petit plaisir à vaincre leurs résistances. Il s'était toujours éloigné d'elles et se sentait peu disposé à écouter les remords dont elles accompagnent, d'ordinaire, le don d'elles-mêmes. M. de la Péjaudie n'aimait point que se mêlassent à l'amour les simagrées dont elles l'assaisonnent le plus souvent. Les ébats lesplus voluptueux s'en trouvent gâtés sans retour, et M™^de Séguiran serait certainement de celles-là, s'il lui prenait jamais envie d'agrémenter le devoir conjugal de quelque caprice de tête ou de cœur. Mais rien ne prouvait qu'il en dût jamais être ainsi et M'"'' de Séguiran semblait être solidement garantie de toute aventure par la sincérité et la rigueur de ses principes. Le soin de son salut l'en écarterait sûrement et M""® de Séguiro.n était soucieuse du sien, puisque, pour l'assurer, elle avait quitté la religion de ses pères et en avait adopté une qui lui semblait plus conforme à la vérité et.
pour tout dire, la véritable. Ce choix délibéré montrait toute l'iinportance qu'elle donnait à la sécurité (le sa vie future et qu'elle ne la hasarderait pas à quelque imprudente fantaisie ou àquelquecaprice inconsidéré. D'ailleurs, M. de Séguiran était là pour y veiller et y veillerait en mari, attentif à potirvoir la belle enfant de quelques bonnes ^aossesses qui lui ôteraient l'envie de faire la coquette et la galante.
Celte pensée fut désagréable à M. de la Péjaudie, cor le spectacle d'une femme enceinte lui avait toujours paru lamentable et l'idée même l'en attristait. Aussi, après avoir imaginé M°^^ de Séguiran périodiquement déformée par les soins conjugaux de M. de Séguiran, se mit-il à songer avec plus de plaisir au joli ventre satiné de M™^ de Listomas et aux beaux seins intacts de M"*^ de Bréganson.Une fois sur cette voie, d'autres images lui passèrent par l'esprit et il en vint à la revue de ses souvenirs voluptueux. 11 en avait d'abondants et de variés et chacun lui présentait quelque détail séduisant sur lesquels il s'arrêtait avec complaisance. Mais M. de la Péjaudie ne comptait pas s'en tenir là et se prit à rêver à celles des dames Aixoises à qui il n'avait pas encore offert ses hommages. Ce jeu l'amena à M'"^ de Lorellane, qui était presque petite et de la même taille que lui, brune avec des yeux bleus, vive et rieuse, et son corps devait être charmant. Rapidement, M. de la Péjaudie la dé-
vôlit en imagination et, soudain, M™^ de Loreilane parut devant ses yeux en sa nudité souple et gracieuse, les seins fermes, les hanches harmonieuses et lui souriant de tout son visage animé. Décidément, c'était à M'"^ de Loreilane qu'il adresserait sa requête, dès qu'il serait de retour à Aix. Elle n'était pas dévote, celle-là, et plus d'une fois s'était amusée des propos hardis de M. de la Péjaudie. C'était donc vers M"^^ de Loreilane qu'i! pousserait sa pointe, d'autant mieux qu'il était excédé de M"^^ de Gallerand-Varade, sa dernière conquête, bien que, pour lui prouver son amour, elle le comblât de présents. N'étail-elle pas allée jusqu'à se faire peindre pour lui, nue, au fond du couvercle d'une boîte ? Malgré ces soins, M. de la Péjaudie était bien décidé à congédier M'"^ de Galierand- Varade, dùl-il pour cela la mettre à la porte de l'hôtel de Tourves, où elle ne craignait pas de le venir relancer, et à la reconduire chez elle en l'accompagnant de son plus bel air de flûte.
Cette idée de M™"" de Gallerand-Varade, reconduite à la flùle à travers les rues d'Aix, amusa fort M. de la Péjaudie et le mena jusqu'au moment où M. du Jardiereut achevé de débiter les pieuses fariboles qui allaient donner à M"^ d'Anibigné et à M. de Séguiran le droit de coucher ensemble dans le même lit, ce dont ils semblaient avoir quelque hâte, à en croire l'empressement qu'ils mettaient à regagner leur carrosse. Après qu'il les y eut bien
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VUS assis l'un contre l'autre, M. de la Péjaudie prit congé d'eux et leur donna rendez-vous pour le jour du départ qui était fixé à trois jours de là. Cela fait, M. de la Péjaudie pirouetta sur ses talons et, d'un pas léger, se dirigea vers le cabaret de la Grande Pinte pour y laver, dans la mousse de quelque vin capiteux, l'eau bénite dont il lui avait bien fallu qu'il s'aspergeât et aussi pour y rejoindre dans la salle basse son ami, M. le Baron de Ganneval, car M. de la Péjaudie se proposait, avant de quitter Paris, de renouveler avec ce compagnon la solide débauche par laquelle il y avait fêté son arrivée.
En entrant dans la salle basse de la Grande Pinte où l'attendait M. de Ganneval, M. de la Péjaudie eut le plaisir de constater que M. de Ganneval n'était plus ce pâle fantôme de lui-même qui lui était apparu le jour où ils s'étaient rencontrés. M. le Baron de Ganneval avait retrouvé sa vigueur et sa corpulence. Sa voix avait repris son tonnerre et ses propos montraient, dès l'abord, qu'il était délivré des transes où l'avait jeté la mort de M. Desforges et de M. Reniard des Farjoux. Au contact fortifiant de M. de la Péjaudie, M. de Ganneval, débarrassé de ses terreurs, ét»it retourné de plus belle au libertinage et à l'impiété. Aussi accueillit-il M. de la Péjaudie par une magnifique bordée de blasphèmes qui firent trembler les verres sur la table et par maintes goguenardises irrévérencieu-
ses sur la cérémonie à laquelle ce dernier venait d'assister. Ces brocards ne ménagèrent pas ce digne M. du Jardier, Avec ses cierges et ses patenôtres, il n'aurait pas raison d'un Ganneval, comme il l'avait eue de M. Desforges et de M. Reniard des Farjoux ! Le jour où la nature jugerait bon de lui redemander le corps qu'elle lui avait prêté, M. de Ganneval le lui remettrait sans simagrées et sans mômeries. Bien plus, plutôt que d'aller pourrir dans un ossuaire ou suinter dans quelque caveau d'église, il léguerait sa carcasse à M. Dagrenais ou à quelqu'un de ses confrères pour qu'ils s'exerçassent à la disséquer et à y chercher le siège de l'âme. Et M. de Ganneval se réjouissait à la pensée que ses viscères, organes et autres curiosités corporelles flotteraient en des bocaux appropriés, tandis que son squelette, remarquable par sa grandeur, ses proportions et sa belle ordonnance, ferait l'ornement de quelque docte logis de science. Mais, en attendant cette heure, M. le Baron de Ganneval était bien résolu à employer son corps à se procurer tous les plaisirs dont il est capable, et il se mit de suite à détailler à M. de la Péjaudie ceux qu'il avait préparés à son intention. Ils consistaient en repas plantureux et bien arrosés, soutenus de musique ^t de danses et en autres divertissements de tripes et de gueule sur lesquels la décence ne permet pas d'insister et auxquels M. de Ganneval ajoutait l'appas d'aller
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visiler une Devineresse dont on commençait à parler cl qui faisait apparaître le Diable à une lucj^rne où l'on n'en sent d'ordinaire que le vent. Ces des^ seins divers ayant obtenu l'assentiment de M. de la Péjaudie, les deux compagnons quittèrent la Grande Pinte, bras dessus, bras dessous, et s'en furent à leurs affaires, d'où M. de la Péjaudie, cette fois encore, ne reparut à l'hôtel de Béricy que juste au moment de monter dans le carrosse qui devait suivre celui de M. et de M™" de Séguiran et l'escorter ainsi jusqu'.à Ai.Y,oii M. delà Péjaudie prendrait congé d'eux pour réintégrer son logis de l'hôlel de Tourves, tandis que les nouveaux époux iraient passer leur lune de miel à Garmevrane,dans celte solitude où se plaisent les conjoints aux premiers temps de leur conjonction.
Lorsque M. de la Péjaudie eut pris pince sur les coussins du carrosse, il se sentit assez vile incliné au sommeil, bien que les roues sursautassent assez fort sur le gros pavé des rues, el bien que la matinée ne fût encore guère avancée. M. de la Péjaudie, cependant, en sa potile taille^ était fort robuste et fort résistant et il avait prouvé maintes fois qu'il était capable de tenir tôteaux plus vigoureux. Une preuve en était que, ce malin-là, après une nuit de débauche, il avait laissé le Baron de
Ganneval élendu de tout son long- parmi des flacons renversés et des verres brisés, et curieusement (Miclievêlré aux corps de deux donzelles qui gisaient j.cle-môle avec lui sur le parquet. M. de la Péjaudie, en enjambant ce groupe bachique, avait bien éprouvé quelque peine à lever les semelles, mais, cet obstacle franchi, il avait retrouvé son équilibre et descendu, en sifflotant, l'escalier dont les marches lui semblaient quelque peu inconsislantes. Avant de sortir, il s'était rajusté tant bien que mal au petit miroir qui faisait le fond de ia bulle que lui avait donnée M™** de Gallerand-Varade et où elle figurait nue à l'intérieur du couvercle. Cela fait, M. de la Péjaudic s'était dirigé vers l'hô' tel de Béricy. L'air du matin l'avait ragaillardi et il se sentait presque dispos. Amusé au spectable de la rue, il avait déjà presque oublié les événements de la nuit et des deux précédentes, car il était de sa nature de ne pas s'appesantir sur le passé, même le plus proche. Le présent suffisait <à occuperM.de la Péjaudie et il n'avait guère de curiosité pour l'avenir. Cette faculté lui était assez précieuse en l'occurrence, car elle lui permettait de ne pas se soucier de certaines révélations qui eussent eu de quoi troubler tout autre que lui. En effet, cette Devineresse qu'il était allé visiter la veille, en compagnie du Baron de Ganneval, lui avait tenu d'étranges propos. C'était une grande femme maigre, aux yeux luisatits d'une vilaine flamme,qui logeait
dans une sorte de taudis aux murs peints de signes cabalistiques et orné de trépieds et de cornues. Elle les avait d'abord amusés de quelques diableries assez bien machinées, et d'une manière de petit sabbat qui ne manquait pas d'agrément, puis elle avait étalé les cartes de son tarot et, sous l'œil de son crapaud et de son hibou familiers, elle avait prétendu leur révéler les arcanes de la destinée.
Si incrédule que pùtêtre M. de la Péjaudie à ces pratiques, les dires de la Devineresse eussent pu lui donner quelque inquiétude, car, selon cette mégère, l'avenir de M. de la Péjaudie présentait des indices assez singuliers. La Devineresse, malgré sa science éprouvée, n'en distinguait pas le détail. Il lui apparaissait chargé d'événements qu'elle ne pouvait pas définir, mais dont elle l'engageait à se défier. La Fortune s'y indiquait comme changeante et sujette à des saules imprévues et néfastes. L'existence de M. de la Péjaudie allait entrer dans une phase dont il aurait à redouter les effets. On y voyait des gens de justice et des femmes courroucées, du sang et l'influence pernicieuse d'un astre marin. Le jeu n'en disait pas davantage elles tarots ne voulaient rien dénoncer de plus, mais M. de la Péjaudie devait se tenir en garde contre toute imprudence de conduite dont la moindre pouvait engendrer pour lui de lamentables calamités auxquelles l'amour serait mêlé.
Ces propos cabalistiques avaient fait rire M. de
la Péjaudie si fort que le hibou et le crapaud s'en étaient montrés offusqués, et il était sorti de chez la Devineresse comme il y était entré, c'est-à-dire fort incrédule à ses tours et à ses prédictions. Aussi son sommeil n'en fut-il guère troublé quand il fut décidé à ne pas résister à l'engourdissement qui lui alourdissait les paupières. Ce parti pris, M. de la Péjaudie s'assura que l'étui de sa flûte était posé en bonne place sur le coussin, puis, s'étant calé de son mieux, il s'enveloppa avec soin dans son manteau, car le temps était froid el une buée légère embrumait les glaces des portières, et, tout en songeant que M. et M"'® de Séguiran seraient à l'aise derrière cet abri improvisé, pour se cajolerlelongde la route, comme le font les nouveaux mariés, il s'endormit profondément. Quand i! se réveilla, M. de la Péjaudie s'aperçut que l'on était hors de Paris, car à travers la vitre il distinguait les arbres dénudés qui bordaient la grand'route Au niênîe moment, le carrosse s'arrêta assez brusquement, tandis que des cris retentissaient. M. de la Péjaudie eut tout de suite l'idée que quelque accident était survenu au carrosse où M. el M"»" de Séguiran le précédaient. Quelque roue détachée, ou quelque essieu rompu. Des voleurs de grand chemin s'étaient-ils jetés à la tète des chevaux et allait-il lui-même voir apparaître quelques-uns de ces m.alandrins masqués qui dévalisent les voyageurs ? Cette secor.de hypothèse rassura incontinent M. de la Péjaudie. Ses poches étaient
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parfaitement vides. Son séjour dans Paris et les biiveries à la Grande Pinte awecM. le Baron de Ganneval avaient épuisé ses finances et vidé la bourse dont M'"" de Gallerand-Varade l'avait tendrement muni à son départ d'Aix. Tout ce que les bons détrousseurs trouveraient dans son gousset é(ait la boîte, à l'intérieur du couvercle de laquelle M'"'' de Gallerand-Varade s'était fait peindre toute nue. Certes, M. de la Péjaudie regretterait de laisser cette galante imaçe aux mains de ces goujats, mais il était bien résolu à ne la leur pas disputer au prix de sa peau. D'ailleurs, ces messieurs de grand chemin préféreraient sans doute, aux attraits figurés de M"^'' de Gallerand-Varade, les beautés vivantes de la jeune M™" de Séguiran. A cette pensée, M. de la Péjaudie ne put s'empêcher d'éclater de rire. Ne serait-ce pas, ma foi, un beau début dans le mariage pour cette petite dévote à peine dépucelée que de passer des bras de son mari à ceux de ces admirateurs improvisés? Que dirait de l'aventure le bon M. du Jardier et comment en jugerait le brave M. de Séguiran ? Et M. de la Péjaudie imaginait, avec celle facilité à se représenter les choses qui lui était propre, la scène dont il allait être ténuoin. Cependant, comme les cris augmentaient et se mêlaient de gémissements et d'imprécations, M. de la Péjaudie, ayant ouvert la portière, sauta prestement sur le pavé de la route.
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Elle était encombrée de sept ou huit charrettes, dont l'une avait versé dans le fossé où elle était tombée sans doute en se voulant garer pour laisser [)asser le carrosse de M. de Séguiran, et dont une autre, les chevaux ayant pris peur, se tenait en travers du chemin, accrochée à une troisième, malgré les elForls des conducteurs pour se dégager l'un de l'autre. Celle du fossé y avait fait choir avec elle un pèle-mcle de gens demi-nus, vêtus et coiffés de casaques et bonnets rouges qui tâchaient de se dépêtrer tant bien que mal, aidés d'un grand gaillard armé d'une corde à nœuds et qui faisait pleuvoir sur eux force coups et force horions. Ces pauvres diables, dont quelques-uns semblaient âgés et malades, gémissaient à qui mieux mieux, tandis que ceux des deux autres charrettes poussaient des cris d'effroi, craignant d'aller rejoindre leurs compagnons au fond du même trou. Tout cela formait une assez plaisante bagarre où se mêlaient les clameurs de ces njisérables, les jurements des conducteurs et le sifflement des cordes, car elles jouaient un grand rôle en cette affaire, plusieurs autres gaillards qui les maniaient avec vigueur étant venus à la rescousse de leurs camarades. Ce spectacle intéressait M. de la Péjaudie par la variété des attitudes et par le costume de ces singuliers voyageurs qui portaient une chaîne rivée aux jambes par un anneau de fer; mais il dut en détourner les yeux pour répondre à M. de Se-
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gairan qui l'interpellait la tête à la portière de son carrosse.
Au momeut où M. de la Péjaudie s'en approchait, une espèce d'officier s'y présentait également. Il avait un habit galonné et la raine basse et farouche, ce qui ne l'empêcha pas néanmoins de répondre assez poliment à M. de Séguiran, quand celui-ci lui demanda ce que signifiait cet embarras de charrettes et quels étaient cos gens que l'on y conduisait ? « Ces charrettes, .Monsieur, expliqua l'homme, et dont l'une a versé au fossé dans son empressement maladroit à céder le pavé à votre carrosse, sont celles qui accompagnent la chaîne des forçats du Roi que j'ai l'ordre de mener à Marseille pour y ramer sur les galères de Sa Majesté. Comme la route est longue jusque-là, nous y plaçons ceux d'entre eux que leur âge ou leurs infirmités empêchent de suivre leurs compagnons, car la bonté du Roi ne veut pas que l'on impose des peines inutiles à ses sujets, môme les plus criminels et les plus réprouvés. Mais pour s'assurer que ces mauvaises gens ne nous abusent pas de ruses coupables, je ne les fais monter sur les charrettes qu'après être certain qu'ils méritent ce traitement. Le plus souvent, une bonne bastonnade ou quelque caresse de nerf de bœuf redonnent des jambes aux imposteurs, mais parfois aussi la crainte de celte épreuve retient les autres si longtemps à la chaîne qu'ils y tombent morts. C'est ainsi, Monsieur, que
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depuis Paris, d'où nous sommes partis avant-hier matin, j'ai déjà perdu trois de ces d;imnés chiens, dont l'un qui paraissait des plus vigoureux et que je destinais à la galère de M. le Chevalier de Maumoron, sur laquelle j'ai eu l'honneur d'être comité, et qui eût fait un excellent vogue-avant si le drôle ne se fût avisé de trépasser sans raison, à peine avions-nous dépassé Cliarenton, pour avoir reçu d'un de mes argousins l'avertissement de ne point chercher à se déferrer comme il s'y appliquait traîtreusement. »
A ce souvenir, l'homme aux galons poussa un soupir vineux qui fit reculer M'"^ de Séguiran,dont le visage s'était penché à la vitre abaissée du carrosse pour écouter ce colloque.
Cependant les charrettes récalcitrantes avaient fini par se dégager et par se ranger, tandis que l'on sortait du fossé celle qui y était tombée. En attendant que la besogne fût finie, les forçats qu'elle avait contenus formaient un groupe lamentable. Ils étaient une douzaine, dont deux presque des vieillards. Les autres présentaient une apparence chétive et grelottante. Leurs membres nus rougissaient de froid ; quelques-uns montraient des cicatrices creusées dans leur peau parie redoutable nerf de bœuf. Tous semblaient craintifs et épuisés et leur maigreur faisait coller à leurs os leurs casaques rouges. Ceux qui n'avaient pas la force de se tenir debout s'étaient assis sur le sol glacé.
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L'un d'eux, malgré le froid, avait ôté son bonnet et, du doii,''t, çraltait vig-oureusement sa tête rase, couverte de croules et fourmillante de vermine. M™® de Séguiran considérait avec compassion ces malheureux, si bien que le capitaine de la chaîne, ayant remarqué le trouble que celte vue lui causait, crut bon de rassurer l'émotion que M""^ de Ség^uiran en montrait. « Il n'est point juste, Madame, lui dit-il donc, de s'apitoyer trop sur ces misérables. Ilsont fait eux-mêmes leur malheur et l'état fâcheux où vous les voyez est le payement de leurs vices et de leurs crimes. Aussi le Roi a-t-il été obligé, dans sa justice, de purger le royaume de leur honteuse présence. Il eût pu les priver de la vie, mais il a préféré la leur laisser et tirer de leur châtiment une légitime utilité. Grâce à eux, le service des galères est assuré et ce service où ils emploient la force de leurs bras et de leurs reins devrait être la consolation de leur abjection. Mais ne croyez pas, Madame, qu'ils sentent ainsi. Nul repentir de leurs forfaits ne germe en leurs cœurs endurcis. Ils ne sont que révolte, méchanceté et blasphèmes. Leur bouche est pleine d'ordure et, s'ils l'osaient, ils la cracheraient jusqu'à vous. Aussi, la seule façon de les conduire est-elle de ne leur pas ménager le gourdin et le nerf de bœuf. Avec eux, il n'est pas d'autre argument qui vaille. Ce n'est qu'à force de coups qu'on les maintient en la posture qui leur convient et encore y faut-il joindre l'ap-
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point d'une bonne chaîne et d'un bon anneau. .Âloyennant cette précaution, ils sont doux comme des moutons et pèsent sur la rame, de tout leur cœur, mais il ne faut pas moins pour les tenir à leur banc, les jours de combat, car il n'est pas un de ces chiens qui ne tienne sa chienne de vie pour un grand bien. »
L'homme aux §^alons,qui semblait prendre plaisir à parler, eût sans doute continué longtemps, si M. de la Péjaudie ne l'eût interrompu pour lui demander s'il n'en était aucun, de toute cette chiourme, qui y eût été amené par un de ces hasards malencontreux qui peuvent parfois donner à un honnête homme toutes les apparences d'un coquin. Il y a des conjonctures si complexes qu'il est malaisé, parmi elles, de débrouiller la vérité, et la fortune a des lacets si subtils qu'elle retient parfois un innocent sous la figure d'un coupable.
A ces mots de M. de la Péjaudie le capitaine de la chaîne prit un air fort vexé. « Il n'y a pas d'innocents, Monsieur, répondit-il, une fois que la justice du Roi a condamné. Chacun de ces misérables a sa sentence bien en règle et en doit subir les effets jusqu'au bout. Ce n'est qu'à ce prix que nous pouvons exercer envers eux les rigueurs nécessaires et il nous faut l'assurance qu'ils sont à la chaîne pour quelque bon et valable motif pour ne pas ralentir sur leurs épaules la vigueur de nos bras. A celte condition seule, la galère est de bonne
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vog-ue. Tel était le sentiment de M. le Chevalier de Maumoron, sous qui j'ai servi à la mer. Aussi, sa galère est-elle fameuse par la brutalité de ses argousins et la rudesse de ses comités. Il s'y donne plus de coups de nerf de bœuf que sur toutes les autres, et on n'y a que faire d'innocents ! Grâce à quoi est-elle la plus rapide et la plus docile et n'a-t-elle pas sa pareille dans toute l'escadre, que M. le Chevalier de Maumoron serait digne de commander! »
A ce dithyrambe du capitaine de la chaîne, M. de la Péjaudie s'était mis à rire en regardant M. de Séguiran : « Tudieu, Monsieur, lui dit-il à voix basse, vous ne vous attendiez guère d'entendre prononcer sur la grand'route l'éloge de votre frère et que sa renommée marine s'étendît aussi loin dans l'intérieur des terres, mais il serait temps, je crois, de prendre congé de ce brave officier et de continuer notre chemin, car le passage me semble dégagé etil me paraît que la vue et l'odeur de celte chiourme commencent à importuner Madame votre épouse; je vois son beau teint pâlir et j'en juge qu'elle serait aise de s'éloigner de ce spectacle qui n'a rien de ragoûtant. » M"^ de Séguiran fit signe de la tête qu'elle acquiesçait aux paroles de M. de la Péjaudie, à qui, avant de quitter la portière, elle tendit sa bourse en désignant du geste la troupe de galériens qui entouraient le carrosse et qui reçurent cette libéralité, des mains de M. de la Péjaudie, avec de
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grandes acclamations. Puis MM. de Séguiran et de la Péjaudie ayant salué l'officier, M. de Im Péjaudie rcg-agna son carrosse, tandis que celui de M. et de M"^® de Séguiran se mettait en marche.
Ce ne fut qu'une fois les charrettes dépassées que l'on rencontra la chaîne. Elle était composée de près de deux cents galériens, couplés deux à deux et qui formaient une longue file. Profitant de l'embarras des charrettes, ces misérables avaient fait halte pour prendre un peu de repos. A la vue des carrosses, ils s'agitèrent avec un bruit d'anneaux et de ferraille. Devant eux, les argousins, le bâton ou la corde aux mains, se promenaient d'un air rogue et menaçant. Un vent aigro soufflait qui faisait frissonner les chairs refroidies sous les casaques rouges. Au passage, M. de la Péjaudie distinguait des airs mornes ou méchants, des faces tannées ou livides, des yeux impudents ou sournois. Certains de ces visages apparaissaient brutes ou farouches sous le bonnet. Et M. de la Péjaudie imaginait sur ces corps lassés et rudes la morsure du vent et du gel, les meurtrissures et les ampoules, le pus des ulcères, le fourmillement de la vermine. Il songeait que cette troupe criminellf^ s'en irait ainsi, d'étape en étape, pendant des jours, sur des routes gelées ou boueuses, sous le vent et sous la pluie, mal nourrie, battue, grelottante, portant la lourde chaîne dans un cliquetis de maillons et d'anneaux. Ensuite les mêmes entraves, qui retenaient ces
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hommes, les fixeraient au banc de la galère, sous le même fouet et le môme bâton. Il leur faudrait peser sur la rame, parmi l'écume et l'embrun, dormir sur le bois, subir les houles de la mer et la brûlure du soleil, jusqu'à ce que quelque boulet les couchât, le pied à la pédagne et les mains aux manilles, ou qu'à bout de forces, ils crevassent à la peine. Puis, une fois morts, on les coulerait au fond de l'eau et il n'en serait plus rien d'eux.
La pensée de toute cette misère assombrissait M. de la Péjaudie. Certes, il n'ignorait pas que ces galériens étaient peu recommandables. Leur troupe n'était qu'un ramassis de meurtriers et d'assassins. On y comptait aussi sans doulc des déserteurs et des faux-saulniers et toutes sortes d'autres criminels, mais, malgré cela, M. de la Péjaudie ne pouvait s'empêcher d'éprouver pour eux une obscure pitié. Le corps de l'homme n'est pas fait pour subir ces outrages, pour être lacéré de coups, rongé de plaies, mangé de vermine et chargé de chaînes, mais pour goûter la joie des nourritures, la caresse de l'air, les biens de la liberté, les plaisirs de la luxure. Sous quels astres funestes étaient-ils donc nés, ceuxlà, pouravoir été réduits à cette affreuse condition ? Ne portons-nous pas tous en nous-mêmes les mêmes instincts et les mêmes penchants et n'est-ce pas quelque influence bienfaisante ou maligne qui détermine à son gré l'usage honnête ou coupable que nous en faisons et qui nous mènera au pinacle
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OU à l'abîme ? Par quels mystérieux hasards sommes-nous çuindésà l'un ou lancés à l'autre? Pourquoi ce f^alërien qui rame à son banc, le bâillon à la bouche, ruisselant de sueur et nourri de fèves noires, n'est-il pas M. le Chevalier de Maumoron, qui, sustenté de mets savoureux, abrité sous son pavillon, se prélasse fièrement sur le château de sa galère ? Oui donc en a disposé ainsi ? Et pourquoi lui, M. de la Péjaudie, n'éîait-il pas M. de Séguiran en train de cajoler au fond de son carrosse l'agréable Madeleine d'Ambigné? Pourquoi M. de Séguiran n'était-il pas M. de la Péjaudie, seul dans le sien et occupé à des réflexions assez moroses, bien que philosophiques, sur l'arbitraire qui régente en nous les conditions humaines et dirige nos sentiments et nos passions selon des vues et en des voies auxquelles nous sommes à peu près étrangers ?
M. de la Péjaudie n'était pas accoutumé à s'appesantir sur des considérations mélancoliques. H était prompt et léger de sa nature, changeant en ses pensées et vite distrait de celles qui lui pa«5saient par l'esprit. Aussi la vue de l'étui de sa flûte, qu'un cahot venait de faire choir de la banquette, le tira-t-elle soudain de ses raisonnements. Avec précaution il ramassa la gaine de cuir et en sortit l'instrument. Doucement et savamment il en porta l'embouchure à ses lèvres ; le souffle enfla ses joues, ses doigts se posèrent sur les trous et, du bois sonore, jaillit un air vif et dansant qui remplit tout l'intérieur
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du carrosse de sa mélodie joyeuse, tandis que l'attelage trottait ferme sur la roule pavée pour rattraper le temps perdu à l'embarras des charrettes et à la rencontre des galériens du Roi.
L'arrivée delà nouvelle M""^ de Séguiran causa, comme bien on pense, une grande curiosité parmi les dames de la ville d'Aix. La singularité du mariage de M. de Séguiran avait exercé les langues. Chacun en donna son avis. Les uns y voyaient une preuve d'extrême folie, les autres y reconnaissaient une marque d'insigne sagesse. Met-on jamais, pour se choisir une épouse, assez de soins à consulter les convenances de toutes sortes propres à assurer à une union sa solidité et son agrément ? D'autre part, les précautions les plus; attentives n'ont-elles pas, souvent, des effets si contraires à leur but qu'il est plus simple de s'en rapporter au hasard des circonstances, surtout quand le hasard est considéré, ainsi que le faisait M. de Séguiran, comme l'indice d'une volonté supérieure à la nôtre et à laquelle nous devons nous confier et nous soumettre ? Ce double sentiment avait créé dans Aixdeux partis qui, sans parvenir à se convaincre, n'en argumentaient pas moins àperle de vue, mais qui s'accordaient en une même curiosité de ce que pouvait bien être cette épouse dont M. de Séguiran s'était trouve le léga-
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taire de par le bizarre testament de sa tante M"îe la Marquise de Béricyet dont il avait accepté la main, comme si celle de Dieu même leur avait passé i'anneau au doigt.
Aussi fut-on fort déçu, quand on apprit que les nouveaux mariés, après s'être arrêtés quelques heures à l'hôtel de SéguiranjChez la vieille M'"** de Séguiran, en élaicn! repartis sans même avoir fait dételer, pour se rendre à Carmeyrane où ils étaient résolus à s'enfermer dans une solitude que justifiaient leur deuil récent et leur légitime désir d'être entièrement l'un à l'autre, loin des importuns et des fâcheux. Cette détermination eut pour conséquence qu'il fallut bien recourir à M. de la Péjaudie, afin d'obtenir quelques détails sur cette M™^ de Séguiranqui semblait prendre le mariage bien au sérieux, puisqu'elle entendait le pratiquer dans une si sévère clôture. Le tout serait de savoir si M. de Ségniran se montrerait capable de l'y retenir longtemps et si celte captive de l'amour conjugal n'éprouvcrail pas,quelque jour, le désir d'avoir devant les yeux d'autres figures que le visage, certes dignement agréable, mais unique, de M. de Séguiran.
Sur ce point, M. de la Péjaudie se refusait à aucune conjecture ; mais, pour le reste, il répondait volontiers aux questions qu'on lut posait. Malheureusement, il était assez difficile de rien tirer de certain des réponses de M. de la Péjaudie, car elles
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dépendaient da son humeur qui était facétieuse. M. de la Péjaudie s'amusait fort à dépister les curieuses et les curieux, en lear offrant, deM"^ de Ségiiiran,des portraits si différents les uns des autres qu'il était malaisé de se faire d'elle une exacte image. Tantôt Madeleine de Séguiran était, selon M. de la Péjaudic, une personne d'une grande beauté, tantôt il la dépeignait ne dépassant pas la plus ordinaire. Parfois il laissait entendre que la jeunesse seule lui conférait quelque attrait, ou que, même, elle en manquait entièrement. Tantôt il la donnait comme de haute et belle taille; tantôt il là décrivait de petite tournure ou presque contrefaite. Tantôt elle était brune, tantôt blonde, tantôt rousse, avec des yeux bleus ou noirs ou gris, et M. de la Pcjaudie portait ces contradictions dans ses appréciatio!)s du caractère de M^^^de Séguiran. Il la disait, tour à tour, hautaine, bonne, malicieuse, violente, vindicative, fière, humble, patiente, et, quand on luifaisait remarquer qu'il faudrait qu'il accordât entre eux des jugements si divers, il éclatait de rire au nez des questionneurs, leur conseillant de s'aller rendre compte par eux-mêmes de ce qui les préoccupait à ce point.
Certains qui s'y hasardèrent en revinrent fort déconfits. M™^ de Séguiran n'avait pas paru à leurs yeux. M. de Séguiran seul s'était montré à eux, jyime (]q Séguiran alléguant, pour î;e pas paraître, des prétextes divers. Mais, si les visiteurs ne rap-
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portaient pas de Garmeyrane ce qu'ils y étaient venus chercher, ils ne tarissaient pas au retour sur l'animation que présentait le château en ouvriers et artisans de toutes sortes. M. de Séguiran, en effet, y avait entrepris de grands travaux. Partout, on renouvelait les tentures, on repeignait les boiseries, on accommodait les appartements. M. de Séguiran tirait le nécessaire à ces aménagements d'Aix, de Toulon, de Marseille et même de Paris. Garmeyrane s'était peuplé d'un domestique nombreux. L'héritage de M""" de Béricy permettait ces dépenses et M. de Séguiran s'autorisait, pour les faire, de l'obligation où il serait de les restreindre, quand les charges de famille lui imposeraient le souci de l'avenir.
Gar M. de Séguiran ne se démentait pas du projet de donner à sa maison une lignée solide et nombreuse et de réduire à néant les insinuations malveillantes deM. d'Escandot le Petit. La consultation qu'il avait prise à Paris auprès de l'illustre M. Dagrenais le laissait fort assuré sur ce point. M. Dagrenais ne lui avail-il pas affirmé que M"« Madeleine d'Ambigné était propre à concevoir et que lui-même était capable d'engendrer? Donc la nalure ne lui refuserait pas ce que Dieu ordonne d'elle, et M. de Séguiran se fiait à cet accord dont il ne manquerait pas, un jour ou l'autre, d'apercevoir les effets. Quant au temps où se produirait l'événement, il fallait s'en remettre à la Providence. Elle
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seule dispose de toutes choses, même les plus secrètes, et en est-il qui le soient davantage que l'heureuse conjoncture qui enfle et féconde le g"iron des femmes ? M. de Séguiran était donc résolu à laisser venir de pied ferme l'heure où le ciel bénirait son union avec M"'' d'Ambigné, tout en faisant le nécessaire pour que cette union fût si fréquente et si intime que les occasions qu'elle portât fruit n'y manquassent point.
Aussi, à peine installé à Carmeyrane, M. de Ség-uiran se mit-il de son mieux à fournir à la nature ces occasions auxquelles avait fait allusion l'illustre M. Dagrenais. M. de Séguiran se montra le plus assidu et le plus ponctuel des époux et M"^ d'Ambigné fut, sur ce point, non moins bien partagée que ne l'avait été feu M"^ d'Escandot. Néanmoins, après la première année de leur mariage, M. et M*"^ de Séguiran n'en étaient pas encore à choisir des parrains et des marraines. M. de Séguiran ne s'alarmait aucunement de ces lenteurs, tant il était confiant au jugement de M. Dagrenais. Il lui était même assez agréable d'user des jeunes grâces de sa femme, sans que rien vînt les alourdir et les déformer, car, si son désir de paternité le poussait au lit conjuç;^al, la force de son tempérament ne l'y attirait pas moins. M. de Séguiran était doué d'une saine vigueur de corps, et il avait soiiffert, durant son veuvage, de la laisser sans emploi, ne la voulant pas disperser en ces aventures passa-
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g"ères où elle ne sert qu'au plaisir et ne nous mène qu'aupéché. Bien luien avaitpris, d'ailleurs, decette retenue, puisque Dieu l'en avait récompensé en lui donnant, par des voies qui eussent pu paraître étranges à d'autres, une compag-ne à qui il avait pu apporter ainsi toutes ses légitimes ardeurs.
Ces ardeurs de M. de Ség-uiran et les jouissances qu'il en prenait lui eussent permis d'attendre, sans tropd'impatience, les effets qu'elles ne pouvaient manquer d'avoir, si la vieille M""^- de Sog-uiran ne s'élait venue jeter en travers par des propos qui, sans s'approcher de ceux qu'avait tenus M. d'Escandot le Petit, n'en mirent pas moins la puce à l'oreille de M. de Séguiran. Il serait tout de même temps que son fils se décidât à la faire aïeule, car elle se sentait vieillir et ne voulait pas quitter ce monde avant d'avùir vu la ligure qu'auraient ses petits-enfants. Gerte«, elle serait déjà contente de les tenir au maillot, mais il lui serait bien a^^réable de les voir sortir des langes et gambader autour d'elle. Or, si M. de Ség-uiran voulait lui donner ce bonheur, il fallait qu'il se hâtât et ne tergiversât plus ainsi. Et la vieille M™'' de Séguiran allég-uait sa santé déclinante. Elle prétendait subir davantage, de jour en jour, les infirmités de l'âg-e; sa vue s'altérait ;ses jambes s'alourdissaient ; sa mémoire diminuait. Elle ne disting'UMit plus qu'avec peine les figures des cartes et ne retenait plus qu'avec difficulté les chiffres des dés. Elle brouillait les his-
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toires qu'on lui contait, et les airs de flûte du petit la Péjaudie n'arrivaient pius à ses oreilles que lointains et assourdis. Bref, elle mettait M. de St'*g^uiran en demeure de la rendre grand'mère le plus tôt possiJDle.
M. de Ség'uiran sortait de ces 'entretiens maternels avec une mine allongée et s'en venait les rapporter à sa femme. Il la trouvait souvent, au retour de ses courses à Aix, se promenant dans les jardins, car Madeleine deSéguiran aimait à en parcoulir les allées. Elle en goûtait les dispositions régulières et les graviers bien unis qui permettaient de marcher devant soi sans trop faire attention où l'on mettait ses pas, ce qui l'aidait, durant ces promenades, à ne pointromprele fil de ses pensées. M^^ de Séguirangagnaitainsilesbosquelsles plus solitaires els'y livraità delongues méilitations. Parfois, quand lajournée était belle, elle la passait tout entière en retraite rustique, car M^^ de Séguiran donnait le pas sur toute compagnie à celle qu'elle se fournissait à elle-même, ne rendant à sa belle-mère que les visites les plus nécessaires, ainsi qu'aux dames de la ville auxquelles il avait bien fini par falloir s'aller montrer. M'^^^ de Séguiran en avait accepté l'obligation, mais n'en avait rapporté nulle liaison avec aucune d'elles, préférant le séjour solitaire de Garmeyrane au divertissement qu'eût pu y apporter la compagnie d'une M™^ de Listomas, d'une M«ie de Bréganson ou de telles autres et à celui
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qu'elle eût pu aller chercher auprès d'elles. Aux vains propos que l'on échange dans les réunions et lesassembléesM^^eJe Ség-iiiran préférait le bruissement des feuillages, la chanson des oiseaux, le nîurmure des fontaines, et même le silence de ses appartements où M. deSég-airan la retrouvait, ainsi qu'il l'y avait laissée, occupée à quelque ouvrage de broderie ou à quelque lecture sérieuse.
Mme de Séguiran avait gardé dans le mariage le goût des livres de piété et de théologie dont elle se nourrissait l'esprit au temps où elle vivait auprès de Mn^^ de Béricy. Ses connaissances solides en matière de religion et son penchant à la solitude n'empêchaient pas M™e (\q Séguiran de montrer une honnête gaieté et toutes les grâces de son âge. La part faite à ses méditations habituelles, elle disposait volontiers de ses heures à la convenance de son mari et lui présentait le visage le plus ouvert et le plus avenant. Mme de Séguiran s'amusait volontiers à mille choses et acceptait avec plaisir les divertissements que lui proposait M. de Séguiran. Elle y portait un intérêt qui le ravissait et même une certaine passion dont elle animait les jeux auxquels ils se livraient. Entre tous, celui îles jonchets avait la faveur de M. de Séguiran. Il le pratiquait avec dextérité et excellait à dégager de l'emmêlement où on les jetait les pièces de la partie. Mme de Séguiran prenait émulation à son exemple et mettait à gagner un acharnement égal au déplai-
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sir visible qu'elle montrait à perdre. Un observateur plus attentif que M. de Séguiran eût conclu de ces indices que sa femme, sons une apparence de mesure et déraison, cachait peut-être en elle, à son insu, des ressorts de caractère capables de mouvements assez inattendus. Mais M.deSéguiran n'était pas homme à découvrir quoi que ce fût de secret en autrui, pas plus qu'en lui-même. II s'était formé une fois pour toutes une certaine idée de Madeleine d'Ambignéet l'avaittransportée telle quelle en Madeleine de Séguiran, d'autant que rien ne s'était renconlréjusqu'alors de nature à l'en faire changer. Madeleine de Séguiran avait, en l'épousant, accepté la manière de vivre qu'il lui ofTrait et que M. de Séguiran voyait se continuer en une heureuse et paisible monotonie. Le seul événement qu'il y escomptait était celui qu'il attendait avec certitude et auquel il travaillait avec ponctualité.
Cependant le temps passait et M. de Séguiran n'avait toujours pas à annoncer à sa mère la nouvelle qu'elle lui avait recommandé de hâter. La seconde année de leur mariage s'avançait et on n'en était pas encore à préparer les layettes. A cette pensée, parfois, l'humeur de M. de Séguiran s'assombrissait quelque peu, mais il chassait vite de son esprit ce souci importun et, pour s'en distraire, il proposait à sa femme quelques parties de jonchets ou quelque promenade dans les jardins, à moins qu'il ne lui offrît quelque divertissement de gluaux
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OU de pipée, amusement qu'il goûtait fort et auquel Mme (\q Séguiran,par complaisance, ne se refusait pas. Mais celui que M. de Séguiran prisait encore davantage était la chasse au filet.
Il fallait, pour se icndre au lieu où elle se pratiquait, quitter les jardins du cliâleau et gagner une prairie qui en était assez voisine. On en avait planté les lisières de différents arbustes et ménagé deux sentiers couverts aux deux côtés de la plantation qui était formée d'alisiers, de cornouillers, de sureaux, d'arbousiers, de Iroënes, de lentisques, de térébinthes et de nerpruns, tous arbustes propres à attirer les oiseaux tels qu'ortolans, fauvettesrousses et grises, merles, cailles, bartavelles. Ces deux allées aboutissaient à une tonnelle d'environ douze pieds carrés. Là s'élevaient deux mâts de vingt-cinq pieds, peints en vert et munis de poulies, entre lesquels était tendu un filet de soie verte avec des poches. EL c'était un grand plaisir pour M. de Séguiran que de voir les oiseaux qui s'envolaient des buissons battus alentour se jeter dans les rets dont ils ne pouvaient se dépêtrer. On prenait ainsi des fenouillets, des grives, des tarins, des becfigues tigrés, dont M. de Séguiran faisait le compte avec exactitude et sur lequel il revenait plusieurs fois dans la journée, à moins qu'il ne dissertât à perte de vue sur l'achat de ces filets de soie et sur les soins qu'il faut apporter à leur conservation, commede prendre garde aux grands vents qui
les peuvent déchirer et de les faire reteindre, qnand le soleil les a déteints. M^^ de Séguiran écoutait ces propos avec une si sérieuse attention qu'il lui arrivait parfois d'en rêver durant la nuit. A lors, en son sommeil, elle se voyait, comme l'un de ces oiseaux, battant de l'aiie et se prenant aux mailles tendues à son vol par l'industrieuse malice des hommes, et elle se réveillait, le cœur agité par ce songe dont elle ne parvenait pas à démêler le sens.
A peine revenu de son voyage de Paris, M. de la Péjaudie avait donné suite à ses noirs projets contre M'"^ de Galierand-Varade, non qu'il l'eût, comme il en menaçait, reconduite chez elle aux sons de sa flûte, mais, sans en arriver à ces extrémités, l'ayant priée fort poliment et fort fermement de ne le plus venir rejoindre à Thiôtcl de Tonrves, ainsi qu'elle le faisait volontiers, et de ne plus compter sur lui pour lui donner des plaisirs qu'il avait cessé de ressentir lui-même. Or, à l'encontre de M""^ de Lislomas, de M""' de Bréganson et de plusieurs autres qui s'étaient résignées tant bien que mal à l'abandon, M"^" de Gaîlerand-Varade n'accepta pas son congre sans manifester hautement le désespoir où la mettait la perte amoureuse qu'elle faisait en M. de la Péjaudie. M'"c de Gallerand-
Varade pleura, cria, tempêta et chercha par tous les moyens à retenir l'infidèle ; mais M. de la Péjaudie la laissa pleurer, crier, tempêter et demeura inexorable. Certes, il savait gré à M"i<^ de Gallerand-Varade des faveurs qu'elle lui avait accordées, mais il ne lui en demandait plus qu'une dernière, celle de cesser de s'occuper de lui, non qu'il méconnût sa grâce et sa beauté, mais estimant que le souvenir qu'il en gardait était si vif qu'il ne souhaitait plus y rien ajouter.
Quand M'^" de Gallerand- Varade eut reconnu que rien ne pouvait changer les dispositions à son égard de M. de la Péjaudie, elle renonça à ses lamentations et les remplaça par d'abondantes invectives et de sournoises insinuations où elle peignait M. de la Péjaudie comme le dernier des misérables et capable de tous les forfaits, dont le moindre était l'ingratitude, par laquelle il marquait avec certitude la perversité de son esprit et la bassesse de son cœur. Aussi avec quelle imprudence n'avait-on pas accueilli, dans les sociétés de la ville, ce mauvais petit gentilhomme de rien du tout dont on ne savait les tenants ni les aboutissants et qui s'en était venu, un beau jour, du Gomtat, en médiocre équipage et avec, comme meilleur bagage, cette flûte dont il jouait certes bien, mais pas au point où l'avaient proclamé cette vieille folle de M"^ de Séguiran et ce fou de M. de Tourves. Celui-là surtout était impardonnable qui s'était entiché de lui jus-
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qu'à l'avoir logé dans sa propre maison et produit par toute la ville, qu'il avait scandalisée par ses mœurs et corrompue par ses propos. D'ailleurs, M. de la Péjaudie éluit un libertin et un esprit fort, qui tournait en dérision les choses les plus saintes et les plus respectables, prononçait d'affreux jurementsetne craignait pas d'oulragerle nom deDieu, à qui il faisait parade de ne pas croire. On l'avait entendu mille fois faire l'athée et l'impie, et il ne se cachait pas de l'être avec une audace qu'il devait sans doute à ses accointances avec le Démon, à qui il vouait un culte qu'il refusait à notre véritable maître. Le Diable était certainement des amis de M. de la Péjaudie : M™^ de Gallerand-Varade en donnait maintes preuves, dont la moindre était le puissant et dangereux attrait qu'il exerçait sur les femmes et la brûlante ardeur des étreintes dont il les accolait. Ne fallait-il pas qu'il usât envers elles de quelque sortilège maléfique pour faire oublier aux plus honnêtes leurs devoirs les plus sacrés, ce dont elle était elle-même un exemple manifeste, non moins que cette petite M"^*^ de Lorellane, par qui ill'avait remplacée et qui verrait à son tour ce qu'il en coûte d'écouter un la Péjaudie I M. de la Péjaudie ne devait-il pas connaître l'art des philtres et des envoûtements et posséder toute une sorcellerie qui le rendait maître à son gré du corps des plus chastes pour y allumer les feux dévorants delà volupté? Ces propos et bien d'autres encore de M'^'^ de
Gallerand-Varade counirenl de bouche en bouclie et trouvèrent créditçà et là; mais cette petite émeute se fût bien vite dissipée, si M. de la Péjaudie se fût donné la peine de démontrer ie néant ridicule de pareilles accusations, au moins en ce qui concernait ses prétendus rapports avec le Malin. Qu'il fût galant et libertin, cela demeurait hors de doute; on le peut être sans, pour cela, fournir aux inculpations diaboliques dont le chargeait M"'® de Gallerand-Varade en son dépit d'amante délaissée. Mais M. de la Péjaudie ne fît que rire de ces fariboles sans penser qu'on les pût jamais exploiter contre lui. Au lieu de s'occuper à détourner ce qu'elles pouvaient avoir de nuisible^ il s'amusa de cequ'elles avaient de ridicule, et necraignilpas de leurdonner corps par l'aventure imprudente où il se laissa entraîner.
Il arriva, en effet, qu'une troupe de ces vagabonds venus on ne sait d'où, et que l'on nomme Gitanes ou Bohémiens, vint camper assez proche de la ville. Cette caravane se composait d'une vingtaine d'hommes et de femmes au teint basané et aux yeux ardents, vêtus de guenilles voyantes, couverts d'oripeaux et de clinquant. Ils exerçaient divers métiers, vendaient des objets de leur façon, débitaient des drogues médicinales, prédisaient l'avenir et exécutaient des danses qu'ils accompagnaient d'instruments bizarres. Leur aspect était singulitr et leur manière de vivre ne l'était pas moins. Ils
voyageaient en de grands chariots couverts, traînés par des ciievaux à la crinière embroussailiée. Ces chariots leur servaient de loj,^is. Ils en formaient une sorte de camp où ils faisaient hi cuisine en plein vent en de grandes marmites placées sur des feux allumés. Leur assemblée avait on ne sait quoi de fantastique et ils apportaient avec eux un mauvais reno!n de vol, de maraude et de sorcellerie. On disait que leurs femmes, qui, vieilles, étaient noires et racornies, et, jeunes, bizarres et belles, fréquentaient le sabbat.
Néanmoins, la vue de ces Bohémiens, quelque mal famée que fût leur troupe errante, excita la curiosité des gens de la ville. On faisait cercle autour d'eux pour acheter leurs drogues ou les consulter sur i'avenir, etaussi pour regarder leurs danses où la sauvagerie n'excluait pas la grâce. Les gens de Provence aiment le son du galoubet et du tambourin, et la musique de ces Bohéiiîieiis était assez goûtée d'eux. M. le Marquis de l'ourves s'en déclarait fort partisan et ne manquait pas d'aller l'entendre presque chaque jour en compagnie de M. delà Péjaudie, qui, non plus, ne la dédaignait point. Parfois, M. delà Péjaudie apportait sa flûte avec lui et s'amusait à en essayer l'attrait sur ces étrangers basanés. Ils n'y étaient pas insensibles et faisaient taire leurs instruments barbares pour écouter les airs délicats et justes dont les régalait M. de la Péjaudie. lien résulta entre
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les Bohémiens et M. de la Péjaudie une sorte d'amitié, dont ce dernier semblait fort se récréer.
J'ai dit que quelques-unes de ces Bohémiennes étaient assez belles et il s'en trouvait parmi elles une qui l'était entièrement. Elle était très jeune et la perfection de son corps s'ajoutait à la gracieuse bizarrerie de son visage. Ses yeux étincelants et veloutés éclairaient sa peau sombre où se détachait une bouche bien pourprée, ornée de dents d'une éclatante blancheur. Elle était, entre toutes, celle qui dansait le mieux et ses mouvements passionnés excitaient une vive volupté. Il était impossible de la voir tordre les reins et agiter les bras sans en être troublé et que l'aiguiilon du désir vous perçât la chair. Or, M. de la Péjaudie n'était pas homme à demeurer indifférent à cette fille de Bohême, d'autant plus qu'elle-même semblait l'avoir remarqué et prendre plaisir à ce qu'il la considérât. Ce manège n'avait pas échappé à M. de Larcefîgue,qui en avait été témoin et qui^bien que jeune encore et assez novice, était fort attentif déjà à ce qui se passait autour de lui. Bientôt, il eut assez observé la Bohémienne et M. de la Péjaudie pour être persuadé qu'une intrigue était née entre eux et pour ne pas douter que M. de la Péjaudie la sût mener à bien. Néanmoins, M. de Larcefigue me l'a avoué, il n'eût jamais supposé ce qui arriva peu après.
L'époque était venue, en effet, où ces Bohémiens allaient lever leur campement, car ils ne s'attar-
dent jamais longtemps anx mêmes iieux. Leurs drogues vendues el les menus objets qui composent leur industrie, ils vont ailleurs continuer leur commerce, et M. de Larcefigue riait déjà sous cape de la déconvenue prochaine de M. de laPéjaudie, dont les amours bohémiennes touchaient à leur fin, d'autant que le temps s'avançait où ces troupes errantes qui infestent nos pays de Provence ont coutume, selon un antique usage, de se rendre en pèlerinage à l'église des Saintes-Mariés de la Mer, en Camargue, pour y vénérer les reliques des Saintes Femmes, venues de Terre-Sainte nous apporter la religion chrétienne et dont la légende veut que l'une d'elles ait été de la race de ces gens, ce qui ne les empêche pas, dit-on, après cet hommage aux servantes de Dieu, de se montrer les serviteurs du Diable, en pratiquant toutes sortes de sorcelleries et en fréquentant les places où se tient le Sabbat. Mais M. deLarcefigue ne connaissait pas encore bien M. de la Péjaudie, en croyant qu'il se laisserait démonter ainsi et qu'il n'inventerait pas quelque stratagème propre à prolonger le plaisir qu'il goûtait aveccelte fille de grands chemins, au mépris decelui que lui eussentoffert plus que volontiers, aussi bien (jue M""* deLorellane, les dames les plus appréciées de la ville, y compris M""^ de Gallerand-Varade, qui, malgré ses cris et ses fureurs, n'eût pas demandé mieux que de se voir revenir l'infidèle.
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Mais M. de la Péjaudie ne l'etileiidait pas de cette oreille et montra bien que rien ne lui coûtait pour satisfaire sa fantaisie et la pousser à bout,car le jour où les chariots de Bohême se mirent en branle pour prendre la route des Saintes-Mariés, les bonnes gens d'Aix. rassemblés sur le pré pour assister à ce spectacle, virent avec stupéfaction M. delà Péjaudie, en son plus bel habit et la flûte auxdoig^ts, assis commodément sur l'un des chariots, à côté d'une belle fille brune, tendrement penchée sur son épaule, M. de la Péjaudie, qui, sans autre souci que son plaisir, s'en allait devant lui, par les routes de Provence, en compagnie d'une troupe de danseurs,de musiciens, de tireurs de tarots etdejeteurs de sorts.
« Et le plus beau, ajoutait M. de Larcefigue, ce fut qu'en passant à peu de dislance du château de Carmeyrane.M. de la Péjaudie, juché sur son chariot, rencontra M. et M^Qe de Séguiran qui revenaient d'une pipée et auxquels il adressa, sans aucun embarras, de la voix et du geste, les saluts les plus empressés, comme si rien n'était plus naturel, quand l'amour nous conduit et que le désir nous pousse, que de cheminer ainsi, aux côtés d'une fille de Bohème et dans le plus étrange cortège que l'on pût imaginer pour un gentilhomme, qui semblait plus fait pour hanter les alcôves que pour courir l'aventure à la belle étoile. Mais M. de la Péjaudie était la Péjaudie, concluait philosophique-
ment M. de Larccfig'ue, et cette moricaude avait de si beaux yeux ! »
Cette escapade boliémienne de M. de la Péjaiidie fut à peine sue dans Aix que les lano^ues allèrent leur train, et celle de M'"'' de Gallerand-Varade plus que toute autre. Selon elle, M. de la Péjandie n'avait rien moins qu'été emporté par le Diable sous la figure d'une fille moresque, et ce n'était que la juste punition de ses blasphèmes et de ses impiétés. On retrouverait sa dépouille à quelque carrefour où l'herbe sèche et brûlée atteste le passage du Malin et où l'on relèverait dans la poussière des empreintes fourchues 1 Quant à la vieille M'^<^ de Sëi^niiran, elle éclata de rire, lorsqu'on lui apprit la fugue de son petit la Péjaudie. C'était véritablement aimer les femmes que d'en suivre une sur un chariot, en compagnie de vagabonds et qu'elle fût de peau bistre avec des anneaux aux oreilles et aux chevilles. Ah ! que son fils Maumoron n'en faisait-il autant, au lieu de s'acoquineravec ce petit Palamède d'Escandot, qu'il avait emmené avec lui sur sa galère et qu'il mignonnait au vu et au scandale de tous ! Au moins la Péjaudie se conformait à la loi de nature. D'ailleurs, de pareilles fantaisies n'ont qu'un temps el l'on reverrait bientôt la Péjaudie s'en revenir au gîte. On n'en avait nas fini avec lui. Les maris d'Aix n'a-
vaient pas à chanter victoire et la Pf'jauflie, s'il était allé au Sabbat, leur en rapporterait sûrement les cornes du bouc !
Mais les pronostics de la vieille M de Ségniran ne se vérifièrent pas de si tôt, car M. de la Péjaudie demeurait absent pour de bon, sans que l'on sût rien de ce qu'il était devenu. M. deLarcefigue, qui, par curiosité naturelle, s'était enquis des faits et g-estes de M. de la Péjaudie, n'avait pas cependant ig-noré que le galant voyageur s'était montré en divers points de la province et même au delà, toujours en compag-nie de la fille bohémienne et comme associé à la troupe dont elle faisait partie.
Pendant que M. de la Péjaudie courait les roules dans le bizarre équipage où l'avaient aperçu M. et M™e de Séguiran, revenant de la pipée, ceux-ci s'étaient rappelé plus d'une fois cette étrange rencontre et M. de Séguiran en discutait assez volontiers, tandis que M""^ de Séguiran écoutait ses propos avec un certain air de rêverie. M. de Séguiran voyait dans cette fugue de M. de la Péjaudie un exemple des désordres que causent au cœur des hommes les passions de l'amour. Car n'était-ce pas pour obéir à un désir de chair que M. de la Péjaudie s'était laissé aller à une- conduite aussi extravagante et qui avait en e!!e de quoi le déconsidérer ? Mais M. de la Péjaudie était-il pleinement responsable de ses égarements ? M. de Séguiran, qui
était assez porté à l'indulgence envers M. de la Péjandie, quoique leurs caractères fussent bien différents, lui trouvait une excuse dans le feu que la nature avait mêlé à son sang-. Elle avait fait M. de la Péjaudie petit, mais vigoureux de corps, et elle avait versé dans ses veines une ardeur peu commune et un goût si vif et si décidé pour les femmes que cette disposition l'entraînait au delà des limites où on la tolère chez les autres hommes. Pour résister à ce penchant, il eût fallu à M. de la Péjaudie des ressources qu'il n'avait pas. M. de la Péjaudie ne possédait en lui ni celles delà morale, ni celles de la religion. Aussi rien n'apportait-il de frein à ses passions dont il recevrait quelque jour le châtiment qui l'en attcn îait dans l'autre monde, même s'il y échappait en celui-ci, ce qui n'était pas encore prouvé. Et M. de Séi,'^uiran ne mettait pas fin k ses discours sans s'être loué au fond du cœiir de se savoir à l'abri de pareils emportements. Certes, son tempérament l'y eût poussé autant qu'un autre, s'il ne s'était, de bonne heure, prémuni par le mariage contre les chaleurs de sa nature. Il y avait trouvé un asile aux dérèglements de la chair et, avec l'aide de Dieu, ne s'était jamais écarté des devoirs auxquels il s'était asl/eiîit par crainte de n'être pas assez sûr de résister par lui-mêm.e aux dangereux sortilèges de l'amour, ce dont il avait été, à deux reprises, récompensé par la grâce divine qui l'avait approuvé de
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sa réserve en lui donnant tour à tour deux épouses également parfaites, en la seconde desquelles Dieu ne manquerait pas de mcllre le comble à ses bontés en lui accordant par elle la lignée qu'il attendait.
A ce point de son discours, M. de Ség-uiran jetait sur sa femme un regard qui n'était pas sans quelque inquiétude à considérer que rien ne marquait en ellel'événementqui commençait à bien tarder. Nul indice de grossesse, en efTet, ne s'était encore manifesté en M'^=6 de Séguiran. Sa taille était demeurée aussi mince que le jour où M. du Janlier avait béni l'union de M"<^ Madeleine d'Ambigné avec l'époux que lui avaient assigné les volontés matrimoniales deM'"''deBéricy.|Même le mariage n'avait pas produit en M™^ de Séguiran ces transformations corporelles qu'il opère souvent. El!e n'y avait pas acquis cette plénitude des formes par laquelle se marque chez les femmes l'obéissance aux vups delà nature. Au contraire. M™" de Séguiran, soit par l'action d'un climat auquel elle n'était pas encore habituée, soit pour quelque autre cause avait perdu les couleurs qui paraient son visage déjeune fille. Souvent elle témoignait une lassitude qui prenait l'aspect d'une sorte de dépérissement. Certes, sa beauté n'en était pas altérée et même elle offrsit quelque chose de plus touchant par une certaine mélancolie qui s'y était répandue et où M. de Séguiran voulait trouver la marque que sa femme
éprouvait quelque tristesse à ne pas voir se réaliser des espérances qui leur étaient communes.
Ce fut sur ces remarques que M. de Ség-uiran se décida à écrire à M. Dagrenais pour avoir son avis d'un retard dont M. DaK:renais ne manquerait pas d'èlre fort surpris. La réponse de M. Da^renais fut catégorique. L'illustre médecin maintenait ses assertions touchant la capacité maternelle dcM'!e d'Ambigné. Si la nature différait l'accomplissement désiré par les deux époux, c'était par celte sing-ulière prudence dont elle fait preuve. Elle jugeait sans doute que M^ns de Séguiran n'était pas tout à fait encore dans la force de corps nécessaire à nourrir le fruit qu'elle concevrait. M. de Ség"uiran parlait de langueur et d'amaigrissement. II y fallait remédier parles moyens les plus convenables. M. Dag-renais les énumcrait : un sommeil prolongé, un exercice modéré et surtout un régime de table propre à exciter l'appétit de façon à donner de la qualité à la chair et au sang. Enfin, des divertissements bien choisis, afin de tenir l'esprit en g-aieté et de mettre en fuite les vapeurs hypocondriaques qui s'opposent à ce que nous tirions profit de ce que la médecine fait pour nous. Par ce traitement, ajoutait M. Dagrenais, M"^^ de Séguiran recouvrerait bientôt ce qu'elle avait perdu et ne tarderait pas à atteindre l'état favorable qu'exige la nature pour se prêter à son œuvre la plus essentielle et la plus immanquable.
Celte lettre lue, le premier soin de M. de Ség-uiran fut de se précipiter aux cuisines. Elles étaient vastes et bien aménagées et il en remonta satisfait, comme peut l'êlre un général du champ de manœuvres où il va ranger ses troupes. Cela fait, M.deSéguiranenvint aux dispositions nécessaires. Le maître queux fut mandé en haut lieu et il lui fut enjoint de ne rien négliger pour que la chère fût désormais succulente. Après quoi, M. de Séguiran prescrivit au sommelier qu'il lui apportât l'étal des caves en vins et en liqueurs. Elles étaient largement pourvues. Il restait à régler les menus. M. de Séguiran les voulut abondants et variés. A partir de ce moment, la table devint sa principale occupation, non pour lui-même, mais pour sa chère épouse qu'il ne cessait de presser à ce qu'elle prît les forces qui lui manquaient. Tout d'abord, M^^de Séguiran se soumit à contre-cœur à ces instances et s'alarma du péché qu'il y a à s'adonner aux raffinements de la gourmandise; mais M. de Séguiran lui représenta si bien le but auquel il tendait qu'elle se laissa convaincre à suivre les conseils de l'illustre M. Dagrenais, de même qu'elle obéissait pour les mêmes fins aux ardeurs conjugales de M. de Séguiran. Aussi, sa piété une fois rassurée, elle résista moins aux délicates tentations de bouche qui, chaque jour, s'offraient à elle et auxquelles M. de Séguiran l'encourageait.
Rien n'était plus plaisant, je m'en souviens,
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que d'entendre M. de Larcefî^ue sur ce chapitre de cuiisine et de l'écouler discuter à l'infini d'un sujet qu'il possédait à fond en toutes ses parties. M. de Larcefigue savait par cœur tous les potages, toutes les viandes, toutes les venaisons, tous les gibiers, tous les poissons, tous les légumes, tous les fruits, toutes les épices, sauces et assaisonnements. 11 connaissait tous les tributs que chaque saison fournit au culte de Momus. Il en commençait l'exposé par le printemps où la nature offre les prémices de ses productions . Elle donne le veau de lait, le poulet de grain, le caneton et le pigeon de volière, le marcassin, le chevrillart, les levrauts et lapereaux, les épinards nouveaux, les morilles et les mousserons, tandis qu'avec l'été, elle apporte la poularde nouvelle, le coq vierge, le faisandeau, la caille, le halbran, le ramereau et plusieurs espèces de fruits. Mais n'est-ce pas en automne qu'elle se montre dans toute sa profusion avec le mouton et le porc, les chapons et les poulets gras, les perdrix et les bartavelles, les coqs de bruyère et les bécasses, les oiseaux de rivière, les poissons ? A celte énumération, les yeux de M. de Larcefîgue brillaient du feu sacré et on eût dit qu'il enviait à ceux qui en font métier l'honneur de tirer parti de toutes ces richesses culinaires, de les cuire, de les assaisonner, de les farcir, de les dresser, de les servir, de les entourer de sauces puissantes et recherchées, de les relever de poivre, de
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clou de g^irofle, de muscade, de g-ing-embre, de macis, de citron, de moutarde et de verjns.
A ces recherches de table, dont M. de Larcefigue traçait de si séduisants tableaux, M"'^ de Séguiran ne demeura donc pas insensible et, au bout de quelques mois, elle commença à ressentir les effets du rég^ime auquel l'avait mise M. Dagrenais. L'amaigrissement que l'on remarquait en elle fit place à un lég-er embonpoint et sa lang-ueur se changea en une vivacité dont on ne pouvait pas ne pas s'apercevoir. Sa beauté, d'ailleurs, loin d'en souffrir, y acquit quelque chose de plus harmonieux et de plus complet. Les couleurs lui revinrent au visage et un air de santé se répandit dans toute sa personne, ce dont se réjouissait fort M. de Séguiran, qui en concluait qu'elle serait bientôt parfaitement apte à l'œuvre de nature et qu'aucun obstacle ne s'y opposerait plus. M™*' de Séguiran, elle-même, semblait s'y attendre également et on eût dit qu'elle voulait profiter de ce que son corps était encore libre de toute surcharge pour lui donner du mouvement. Plus d'une fois, on la vit arracher M. de Séguiran aux combinaisons de ses jonchets pour l'entraîner à des parties de boules sur l'esplanade du château. M. de Séguiran s'y prêtait volontiers. Il admirait en sa femme comme un renouveau de jeunesse et s'y associait avec une grave bonhomie. Ce fut à cette époque que M™^ de Séguiran, qui avait jusqu'alors vécu fort à l'écart, se mêla quelque
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peu aux compag-nies de la ville. Assez souvent, son carrosse la menait à Aix. Elle semblait prendre plaisir aux conversations, tout en ne s'y départissant pas de la retenue la plus décente en ses propos et en ses façons.
Cette petite dissipation n'était, en effet, chez M""" de Ség-uiran, g-uère qu'apparente et elle n'en demeurait pas moins ferme dans sa piété et irréprochable dans ses mœurs. Le sérieux de son éducation et la régularité de ses habitudes subsistaient entièrement au fond d'elle-même. On s'en aperçut bien, un jour que M. le Marquis de Tourves s'élant avisé de lui débiter quelques galanteries par trop osées et ayant voulu joindre le geste à la parole, il fut rabroué par elle si vertement et avec tant de hauteur qu'il s'en alla tout penaud de l'algarade, et jurant qu'on ne l'y reprendrait plus à vouloir tâter des pimbêches et des dévotes et que Séguiran était un heureux homme d'avoir pour épouse une femme qui lui réservait à lui seul l'usage de sa beauté.
Fut-ee cette entreprise incongrue de M. de Tourves, fut-ce quelque scrupule de cette petite dissipalion où elle s'était laissé entraîner, mais, à partir de ce moment, M"^^ de Séguiran renonça peu à peu à se mêler aux compagnies de la ville. Elle en revint davantage à ses lectures de dévotion et à ses promenades de solitude dans les jardins de Garmeyrane. Elle semblait éprouver quelque préférence à ne se point enfermer dans les appartements du château
OÙ elle se sentait comme à l'étroit dans une sorte d'étouffement dont il !ui montait parfois an visage des rougeurs subites qui éclairaient sa beauté d'une pourpre passaçère, par quoi elle paraissait assez incommodt'eet qu'elle allait volontiers rafraîchiret éteindre au plein air des jardins.
Elle en préférait surtout un certain bosquet que M. de Ség-uiran avait fait aménager depuis peu dans la partie la plus reculée et en symétrie avec celui où coulait une fontaine d'eau. On j avait dressésur un socle une statue qui représentait un berger antique jouant de la flûte. Cettegracieusefiguredemarbre faisait au milieu des feuillages un ornement de fort bon goût. C'était à ses pieds que se retirait volontiers M^^de Séguiran. Dans le silence du lieu elle écoutait l'eau couler du bosquet voisin et il lui semblait que la flûte du berger païen mêlât au murmure de l'onde proche des sons mélodieux. Alors, M'^e de Séguiran suspendait sa lecture et, le livre posé sur ses genoux, demeurait attentive à ce concert imaginaire. Parfois aussi, elle cachait son visage entre ses mains et ne le relevait que lorsque la rougeur qu'elle y avait senti mouler s'était suffisamment dissipée; mais il lui paraissait alors que le berger de marbre, debout sur son socle, la considérait d'un air narquois, comme s'il eût deviné la cause du feu soudain qui animait les beaux yeux fixés sur lui à la dérobée. Et M"*® de Séguiran, confuse et inquiète, tressaillait de sentir au plus obs-
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ciir d'elle-même quelque chose de secrel et de doux qui s'y éveillait à son insu et qu'elle appréhendait de s'expliquer.
Cependant M'^^de Séguiran était trop bonne raisonneuse pour en rester à l'incertitude sur ce qui se passait en elle. Une autre femme qu'elle se fût peut-être contentée d'attribuer à un régime de table trop chargé et trop irritant ces sortes d'ardeurs sanguines qui la traversaient de leur bouffée brûlante; mais M"'*'deSéguiran n'était pas deces esprits timorés qui répugnent à se savoir et qui préfèrent s'ignorer jusqu'au jour où quelque événement fortuit leur apprend ce qu'ils ne peuvent plus cacher.
Sa piété était sincère et sa conversion l'avait été également. Il ne demeurait rienen elle deses erreurs passées. Elle avait adopté sans réserve les croyances et les pratiques par quoi notre religion diffère de celle qui se prétend réformée, mais il lui était néanmoins resté, d'avoir été huguenote, une certaine confiance en ses propres lumières sur elle-même. M"® de Séguiran n'hésitait pas à pousser assez loin cet examen intérieur par lequel nous nous apparaissons et nous démêlons notre propre vérité, et elle n'3^ réclamait que le moins de secours possible. C'est dire que M™*^ de Séguiran s'en remettait assez peu, pour la connaissance de soi-même, à l'aide que nous trouvons auprès des directeurs et des
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rt?o-ents de conscience. On se souvient que leurs elFoîis avaient échoué jatlis à la conv{:rlir et que ce fut à son propre raisonnement qu'elle dut de se convaincre. M. du Jardier et les autres n'y fussent pas parvenus si elle n'eût pris sur elle de se mettre d'accord avec eux. Aussi M^^ de Séguiran, tout en accomplissant avec ponctualité ses devoirs de religion, s'était assez tenue à l'écart de toute direction. Elle avait, dès son arrivée à Garmeyranc, choisi pour confesseur, dans le clergé d'Aix, un bon prêtre nommé M.Lebrun, renommé pour sa pureté de doctrine et pour sa simplicité d'esprit. M. Lebrun était, pour ainsi dire, une machine à sacrements. Il les administrait avec une douce naïveté et en appliquait les formules à ceux qui le lui demandaient, sans y voir plus long que le bout de son nez. En confession, M. Lebrun était le moins questionneur des hommes et se montrait peu curieux de pousser ses pénitents aux raffinements de conscience, lî se contentait du gros des péchés qu'on voulait bien lui avoueret n'engageait pas à leurrecherche minutieuse. Jamais il ne s'acharnait à pénétrer dans une âme plus loin qu'elle ne s'ouvrait à lui. Aussi M'"® de Séguiran avait-elle été fort contente du ministère de M. Lebrun, à qui elle ne livrait que ses parties les plus apparentes, sans qu'il s'avisât jamais de faire appel aux plus profondes, dont elle conservait ainsi, sans contrôle, le maniement et la conduite. On peut donc penser que ce ne fut pas au bon
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M. Lebrun que recourut M™^ de Séguiran dans la conjoncture où elle se trouvait. Il n'en eût rien démêlé etM™e de Séguiran n'avait pas besoin de son office pour distinguer ce qui avait lieu en elle de singulier et d'inaccoutumé.
D'ailleurs elle avait trop l'habitude de l'examen de soi-même pour se méprendre bien longtemps sur les agitations qui la travaillaient, quand bien môme nul indice ne fût venu lui en révéler la cause et l'éclairer à leur sujet.
M"^« de Séguiran élait véritablement venue au mariage dans les dispositions qu'elle avait exprimées à son futur mari, dès les premiers entreliens qu'ils eurent ensemble. Elle se les rappelait point par point et mot pour mot et comment M. de Séguiran et elle étaient tombés d'accord au sujet de l'union qu'ils allaient contracter. Peut-être y avaitelle vu moins que lui un effet des intentions de la Providence, mais elle avait accepté sans déplaisir l'interprétation que faisait M. de Séguiran des circonstances qui les avaient mis en présence l'un de l'autre par le moyen du bizarre testament de M™^ de Béricy. Quoi qu'il en fût, l'idée que se faisait du mariage M. de Séguiran entrait assez dans ses vues à elle pour qu'elle n'y objectât rien. Aussi était-ce avec une entière sincérité qu'elle s'était rangée aux siennes. La pensée de donner à la maison de Séguiran les héritiers qu'elle réclamait lui paraissait digne d'être agréée. Ce rôle lui vaudrait de la part
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de M. de Séguiranune solide affection et une constante estime, et cela n'estil pas préférable aux incertaines ivresses de l'amour, carM"'^d'Ambig'né,bien que ne sachant rien de ce sentiment et ne l'ayant jamaiséprouvé, s'en défiait par une sorte de secrète appréhension qui lui venait d'une certaine violence de nature qu'elle sentait en elle et qui, si jamais elle était éveillée, pourrait prendre sur elle un empire dont elle prévoyait les emportements.
Aussi le mariage formait-il à ses yeux une utile barrière contre ces transports déréglés auxquels on donne le nom d'amour et dont les principes sont en notre esprit et en notre chair. Pour ce qui est des premiers, M™^ de Séguiran était assez rassurée et elle se fiait à sa raison pour se préserver des entraînements où elle se pourrait sentir sollicitée. Au sujet des seconds, elleétaitplus incertaine, bien que leur grossièreté même et ce qu'ils ont de matériel lui parût propre à les rendre inefficaces. Néanmoins, M™^ de Séguiran savait, au moins et par les livres, qu'il faut compter avec eux, qu'ils tiennent en ce que nous sommes une place plus considérable que nous ne le croyons souvent. Sur ce point encore, le mariage lui avait paru offrir de quoi se garantir de ce qu'il y a d'obscur, de secret et de quasiment barbare au fond de notre chair, puisque un instinct primitif nous pousse à obéir aux contentements qu'elle exige et auxquels consententnos sens, même lorsque les réprouve notre raison . Le mariage ,
en effet, ne fait-il pas sa part à ce qu'il y a, en nous, de matériel, en lui assignant un but qui est de procréer et en lui donnant un exercice qui lui apporte satisfaction ?
C'était dans ces sentiments que M^^^ de Séguiran s'était soumise de bonne grâce aux désirs conjugaux de M. de Séguiran. Elle les reconnaissait légitimes et les acceptait avec docilité. Elle ne s'y montrait ni récalcitrante, ni empressée et, sans y prendre trop de plaisir,n'en concevait pas de répugnance.Quand M. de Séguiran entendait faire usage envers elle de ses droits d'époux, elle s'y prêtait de toute la jeune et fraîche beauté de son corps, à laquelle M. de Séguiran était fort sensible, ainsi qu'il le témoignait par la fréquence de ses appels. Elle n'en éprouvait, d'ailleurs, aucun orgueil et n'en tirait aucun contentement de vanité, pas plus qu'il ne lui en venait aucun souhait d'exercer l'attrait de ses charmes sur nul autre que M. de Séguiran. Elle ne comprenait guère, du reste, que l'on donnât tant d'importance et qae l'on apportât tant d'intérêt aux actes de l'amour et elle s'étonnait de la place qu'ils tiennent dans les occupations de tant de gens. Ce qu'elle avait appris peu à peu, malgré la retraite de sa vie, des intrigues de toutes sortes où secomplaisaient les dames d'Aix et leurs galants l'avait remplie de surprise. Elle ne pouvait admettre que le principal souci de l'existence pût consister
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à se mettre au lit de préférence avec l'un plutôt qu'avec l'autre.
M"^^ de Séguiran avait parfois fait part de ces étonnemenls à M. de Ség-iiiran, lorsque celui-ci, revenant de voir sa mère à Aix,liii rapportait quelque récit des dernières incartades d'une M^^^ de Listomas ou d'une M""^ de Brëganson. M. de Ség-uiran alors se mettait à rire et considérait sa femme avec un mélange d'orgueil et de satisfaction. Ne possédait-il pas en elle une épout;e plus qu'irréprochable et dont la solide vertu le mettait à l'abri de certains inconvénients auxquels les hommes sont fort sensibles, et il se complaisait dans l'idée d'une certitude et d'un bonheur aussi assurés que le sien. Aussi lui venait-il [)arfois soudaine l'esprit d'en user incontinent, d'autant plus que les récits amoureux qu'il venait de faire à M™^ de Ség'uiran n'étaient pas sans l'échauffer quelque peu à leurs imag-es.
Ce fut ainsi qu'à un de ses retours d'Aix, d'où il avait rapporte la narration qu'on avait faite devant lui de certains bons tours de iM. de la Péjaudie, au temps où celui-ci ne courait pas encore les routes, M. de Séguiran ayant su, à sa descente de carrosse, que sa femme était aux jardins, s'était dirigé vers le bosquet où elle se retirait d'habitude. C'était sur la fin d'un beau jour d'été où la lourdeur brûlante de l'air commençait à peine à se dissiper. Nulle brise n'agitait les feuillages et, dans
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l'ombre verdie du bosquet, le berger à la flûte se dressait en sa nudité musicienne. Au pas de M. de Séguiran, M™^ de Séguiran avait levé la tête et lui avait fait signe de se venir asseoir auprès d'elle sur le banc de verdure où elle se tenait. Quand M. de Séguiran y eut pris place, il commença à lui répéter les propos qu'il avait entendus et dont quelquesuns étaient assez libres. Tout en pariant, M. de Séguiran avait passé son bras autour de la taille de sa femme, lorsque, soudain, M'"'' de Séguiran avait senti une main hardie se porter sur sa gorge en même temps qu'une voix lui glissait à l'oreille des mots qu'elle connaissait et auxquels son devoir d'épouse l'avait accoutumée à ne point résister.
Celte petite aventure du bosquet n'eût pas marqué dans l'esprit de M^*^ de Séguiran, car M. de Séguiran était assez coutumier de ces impromptus et de ces fringales, si elle n'avait été l'occasion d'une découverte qui fut, pour M^e de Séguiran. l'origine des transes où elle toiuba et la cause des événements que j'aurai à vous rapporter ainsi que me les conta en leur détail M. de Larcerie:ue. Mais pour les comprendre revenons à celte scène du bosquet.
Donc, lorsque, après avoir satisfait en pleine nature au désir naturel de son mari, ainsi que, com.me je l'ai dit, il lui était arrivé plus d'une fois de le faire, M""^ de Séguiran se mit en devoir de regagner le château, côte à côte avec M. de Ségul-
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ran, qui, tout orgueilleux de cette passade rustique, avait repris la dignité ordinaire de son maintien, elle se sentit saisie d'un trouble étrange. Certes, c'était bien M.de Séguiran qui marchait à son côté et qui, dans la solitude dubosquel, l'avait tenue dans ses bras et lui avait imposé son désir, mais il lui semblait, à elle, n'être pas tout à fait la même que d'ordinaire. Elle avait ressenti dans sa chair une nouveauté qu'elle ne parvenait pas à s'expliquer. Certes, elle revoyait bien l'abandon de corps où elle s'était laissée aller avec la docile complaisance qui lui était habituelle, mais il s'y mêlait une singularité imprévue qui la déconcertait profondément. N'eût-elle pas été heureuse, à ce moment, que M. de Séguiran fût un autre qu'il n'était? Si un autre visage se fût penché sur le sien, si d'autres bras l'eussent saisie, eût-elle détourné ses regards, eût-elle refusé leur étreinte ? Tout au fond d'ellemême n'eût-elle pas souhaité ce change ? Que le Berger de marbre fût descendu de son socle et l'eût caressée de ses mains habiles, avec quel contentement de tout son corps se fût-elle abandonnée à lui 1 Ce fut sur cette pensée que M""*^ de Séguiran rentra au château après l'aventure du bosquet et dès lors, elle la creusa en continuelles réflexions qui l'occupaient tout le jour et la tenaient éveillée bien avant dans la nuit, où parfois elle se relevait pour y mieux songer. Mais, à force de la méditer, son trouble s'en augmentait. De plus en plus, il
lui apparaissait qu'un grand événement venait de s'opérer en elle. Pour la première lois il lui était venu à l'esprit que l'on pouvait prendre plaisir aux caresses d'un homme qui ne fût pas un mari, et ce qui alarmait le plus M'"^ de Séguiran de celte découverte, c'était que la surprise qu'elle en éprouvait ne lui causât aucune révolte.
Que l'instinct du péché fût en elle, n'était-ce point là un efïet de notre nature, et il n'y avait là rien d'exceptionnel î M™*^ de Séguiran eût été assez armée contre lui pour ne point craindre de succomber à ses appels. On peut vivre en sa compagnie et en sentir la poussée au plus intérieur de soi, sans lui céder. N'est-ce pas là notre condition à tous? Le péché rôde autour de nous, nous environne, nous circonvient, et il est bien rare qu'il ne finisse par entrer en nous et d'autant plus aisément qu'il y compte d'obscures intelligences et qu'il y existe à un état originel et antérieur à l'instant où il manifeste sa présence. Mais que ses entreprises sournoises ou brusques ne nous dressent pas contre lui d'un sursaut de résistance, voilà qui est singulier et qui nous doit avertir de nousmêmes ! Et ce dernier cas était celui de M""" de Séguiran, où elle n'était pas loin de voir l'effet de quelque sortilège inexplicable ou de quelque dangereux maléfice.
Pourtant, avant d'en venir à cette croyance, M""^ de Séguiran s'obstinait à chercher en elle-même
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ia raison de la facilité avec laquelle elle avait accueilli l'imaçe lascive qui lui avait révélé soudainement une disposition qu'elle ne se soupçonnait pas d'avoir. Pouvail-elle en découvrir une sorte de pressentiment au goût qu'elle s'était toujours senti pour les études de la religion, comme si elle eût voulu, d'avance, recourir à ia barrière qu'elles mettent en nous par les devoirs qu'elles commandent? Etait-ce donc pour se mieux prémunir contre les entraînements de sa chair et de son sang qu'elle s'était convertie à une foi dont les pratiques multipliées laissent à nos instincts charnels le moins possible de liberté ? Et ces mêmes raisons ne l'avaient-elles point fait se résoudre à un mariage où l'amour n'était pour rien et où elle n'avait cherché qu'une sécurité qu'elle avait cru devoir y être complète ? En acceptant pour époux M. de Séguiran, et sachant exactement ce qu'il attendait d'elle, h'avait-elie pas voulu réduire l'œuvre de chair à ce qu'il fdut qu'elle soit pour être conforme au vœu de la nature ? Une fois mariée, n'avait-elle pas vécu dans une sage retraite, évitant de se mêler aux compagnies dissolues et aux sociétés galantes, et Soumise aux seuls désirs de M. de Séguiran ? Mais à quoi avaient servi ces précautions ? Malgré elle, le péché l'approchait aujourd'hui, certes encore sournois et hypocrite, mais comme pour montrer qu'il ne renoncerait pas à la posséder en maître l'heure venue !
Bien qu'elle eût, au fond d'elle-même, le sentiment de n'avoir aucunement aidé à l'alerte qu'elle subissait, M"'*' deSéguiran n'était pas sans s'adresser certains reproches, parmi lesquels celui d'avoir cédé aux instances de M. de Séguiran au sujet de la table. Quoique des motifs de santé eussent justifié sa conduite à cet égard, elle ne s'y était pas, néanmoins, laissée aller sansimpiudence. Ces viandes trop délicates, ces épices trop vives auxquelles elle avait consenti à goûter, d'abord avec précaution, peu à peu avec g-ourmandise et immodérément, n'avaient-elles pas contribué à accroître la violence de son sang et la force de sa chair ? Et pourquoi, aussi, avait-elle parfois prêté l'oreille à cette rumeur d'amour qui lui venait de la ville proche ? Pourquoi avait-elle écouté les récits que lui faisait M. de Séguiran des intrigues galantes et des exploits amoureux dont la vieille M™^ de Séguiran déleclait sa curiosité et qu'elle narrait par le menu à son fds, quand celui-ci la venait visitei? Pourquoi s'était-elle parfois diverti des aventures d'une M™^ de Listomas ou d'une Mme de Brég-anson, des débauches d'une M'"® de Gallerand-Varade, pourquoi s'était-elle amusée des grosses facéties de M. le Marquis de Tourves et avait-elle souri des bons tours de M. de la Péjaudie qui, aux péchés de la chair, ajoutait ceux de l'esprit et assaisonnait sa paillardise de son impiété ; de même que M. le Chevalier deMaumoron, dont les scandaleuses bis-
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toires parvenaient jusqu'à ses oreilles, dédaignait la loi de Dieu et offensait l'ordre de la nature avec cejeunePalamèded'Escandot... Certes oui, pécheurs tous, etadonnés aux pires excès, mais de queldroit leur eût-elle été sévère ? Ne découvrait-elle pas soudain en elle-même ce même instinct qui pousse à demander au corps les plaisirs qu'il peut donner? Pécheurs tous en leurs débordements et leurs vices, mais n'élait-elie pas pécheresse aussi, puisqu'elle sentait, vivant en ses veines et en son sang, embusqué aux détours de sa pensée, aux aguels dans sa chair, ce môme péché qui la guettait et dont la figure lui était apparue sous les traits de ce Berger nu et musclé, qui, du haut de son socle, l'avait considérée narquoisemetit, tandis qu'entre les bras de M. de Séguiran elle imaginait coupablement une autre étreinte ?...
Les réflexions anxieuses et moroses auxquelles elle se livrait et sur lesquelles elle revenait sans cesse produisirent chez M"^ de Séguiran un singulier état de mélancolie. Bientôt les belles couleurs de son visage pâlirent et la plénitude de ses formes s'altéra. Ce changement ne laissa pas d'inquiéter M. de Séguiran, surtout quand il vit sa femme se refuser à continuer le régime que lui avait prescrit M. Dagrenais et dont elle avait obtenu de si bons effets. Mais ni les instances, ni les prières ne pouvaientrien sur la répugnance que témoignait M™" de Séguiran pour la nourriture, même la plus délicate
et la plus légère, et que M. de Séguiran aurait bien voulu attribuer à ce qui l'eût comblé de joie. Mais il lui fallait renoncer à cet espoir : M""® de Séguiran dépérissait par elle-même sans qu'aucune cause apparente expliquât le changement qui se produisait en elle et qu'elle constatait cliaquo jour à son miroir. Chaque jour, elle y contemplait longuement non seulement son visage, mais son corps tout entier. Elle en étudiait l'aspect, non pour en admirer la beauté, mais pour en prendre le dégoût et s'en bien inculquer le mépris. Elle s'exerçait à ne plus voir en lui qu'un vase d'impureté et un outil de concupiscence, et elle le détestait de toutes les forces de sa vertu.
Dans le désordre d'esprit où elle se trouvait et dont elle n'était plus maîtresse, des pensées singulières la traversaient, comme celle d'être en proie à quelque maléfice et à quelque sortilège. D'autres fois, elle se croyait aux prises avec un jeu de son imagination et duped'une misérable illusion. Existait-il véritablement tant de différence entre une étreinte et une autre et en est-il donc qui procurent des joies si particulières qu'elles vaillent d'y compromettre le salut de son âme ? L'acte d'amour n'est-il pas toujours son pareil et devons-nous en attendre davantage que ce qui le constitue, c'est-àdire un plaisir commun à tous ceux qui l'accomplissent?
Si troublée que fût M^e Je Séguiran, elle n'en
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perdait pas néanmoins le pouvoir de raisonner et son raisonnement l'amenait parfois à des conclusions qui, sans qu'elles l'arrêtassent, ne l'en occupaient pas moins un instant. Le plus sûr moyen de dissiper nette illusion qui la tourmentait ne serait-il donc p.iS d'en faire comparaison avec la réalité ? La chance de retrouver la paix du corps et de la cliair ne méritait-elle pas (pi'on les abandonnât à l'épreuve de leur désir? Oui sait si le péché ne porte pas sa propre mort en son accomplissement, comme l'abcès se dégorge de son pus quand on en. a brisé l'enveloppe ? Toute tentation n'est-elle pas une vapeur dont les fantômes ne résistent pas au regard qui les fixe, et qu'en demeure-t-il, quand on les a considérés en leur aérienne vanité?
Mais, sur cette pente, M™^ de Séguiran se trouvait brusquement arrêtée par sa sincère piété et sa sincère crainte de Dieu, et eût-elle passé outre, elle ne parvenait pas à se reconnaître le droit, pour son intérêt personnel, d'entraîner au mal celui qu'elle choisirait pour être l'instrument par lequel elle mettrait fin à son tourment et s'en éclairerait la nature. En faisant partager son péché, elle le redoublait, car si, de sa faute, elle pouvaitfaire pénitence et la racheter, rien ne pouvait l'assurer que, de la sienne, celui qui l'aurait commise avec elle en concevrait du repentir. Ainsi l'homme qu'elle aurait serré dans ses bras et qui lui aurait peut-être appris le néant de son illusion, elle l'ex-
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poserait lâchement à hi damnation éternelle et l'y laisserait tomber seul, à moins qu'il ne l'y entraînât avec lui. Et celte imag-e était si vive et si forte que Jime ^Q Ség-uiran en frémissait d'épouvante, car elle avait gardé, de sa jeunesse huguenote, des visions de Bible qui lui revenaient en anathèmes flamboyants. Tantôt elle se voyait roulant à l'abîme, enlacée au complice de son péché; tantôt, demeurée sur le bord, elle l'apercevait entouré de flammes dont le reflet empourprait ses joues brûlantes sous leur pâleur et, de jour en jour, plus amaigries.
Depuis lé mariage de son frère avec M''^ d'Ambigné ou, plus exactement, depuis la mort de la première M"^^ JeSéguiran, M.le Chevalier de Maumoron n'avait pas daigné reparaître à Aix où sa mère le conviait, en vain, chaque année, la campagne de mer finie et les galères rentrées au port pour désarmer. On sait, en eff'et, qu'à la fin d'octobre, l'escadre des galères vient hiverner à Marseille ou Toulon, pour n'en repartir, quand il y a lieUj qu'au printemps. Les galères, une fois désarmées, la chiourme reste à bord, ainsi que les comités et les arg-ousins chargés de la surveiller, mais les officiers qui la commandent en profitent pour se rendre chez eux, vaquer à leurs affaires, à moins
qu'ils ne préfèrent prendre logis en ville et y mener une vie de loisir. C'était à ce dernier parti que s'était rangé M. le Chevalier de Maumoron, prétextant que le climat d'Aix ne lui convenait pas. En vain, la vieille M™^ de Séguiran le pressait de venir la voir, alléguant son âg^e avancé, le Chevalier répondait qu'avec une santé comme elle en avait une elle vivrait jusqu'à cent ans et qu'il avait bien le temps de revenir auprès d'elle, quand il ne serait plus capable de coucher sous le pavillon et de continuer la vie de mer.
Mais si la vieille M"'^ de Séguiran voyait plus que rarement son fils le Chevalier, elle n'était pas sans entendre parler de lui, car l'existence qu'il menait en son logis de Marseille avait des échos jusqu'à Aix. On en rapportait des traits qui faisaient de M. le Chevalier de Maumoron un personnage assez peu recommandable. On jouait gros jeu chez M. de Maumoron et on disait que les pontes n'en sortaient pas toujours satisfaits et convaincus de l'honnêteté de la partie. Il en résultait des rixes et des algarades qui faisaient un bruit fâcheux et ne valaient rien pour la réputation de M. de Maumoron, non moins que les façons de M. Palamède d'Escandot, l'inséparable, sur mer comme sur terre, de M. le Chevalier, et l'on allait même jusqu'à prétendre que l'un et l'autre vogueraient sûrement de conserve aux Enfers, où ne manqueraient pas de les conduire leurs débauches et leur bougrerie.
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Ces propos, qu'ils n'ignoraient pas entièrement, faisaient rire M. de Maumoron et minauder M.Palamède d'Escandot, qui, tout en regardant au miroir sa jolie figure de demoiselle, lançait des œillades à droite et à gauche, ce qui incitait fort la jalousie de M. de Manmoron. M. le Chevalier, en effet, n'avait d'yeux que pour M. Palamède, qui en profitait pour obtenir de M. de Maumoron de nouvelles bagues pour ses doigts, de nouveaux habits pour son corps et les parfums et fards les plus délicats dont il était friand. Ces dépenses exigeaient, malgré les ressources du jeu, d'assez pressants appels d'argent que M. de Maumoron adressait à sa mère et à son frère et par lesquels il se rappelait, de temps à autre, à leur souvenir. 11 faut dire pourtant que M. le Chevalier de Maumoron employait aussi un autre moyen à ne se pas faire oublier. M. de Maumoron était un excellent officier, des plus braves et des plus habiles, et il n'était guère d'occasions où sa galère ne fît merveille et où il ne se conduisît brillamment. Le jeune Palamède d'Escandot l'imitait sur ce point et se montrait en toute circonstance hardiment courageux, si bien que leur mauvais renom, à l'un et à l'autre, se doublait d'une estime qui faisait, quoi qu'on en eût, parler d'eux avantageusement. Aucune entreprise et aucun combat n'avaient lieu qu'ils ne s'y fissent remarquer par leur valeur et leur témérité.
Ce fut ainsi que l'on apprit un beau jour que M. le Chevalier de Maumoron venait d'être assez gravement blessé dans une rencontre de mer, à la hauteur des Iles Stromboli, où il s'était comporté selon son habitude. Malgré sa blessure, M. de Maumoron n'avait pas voulu quitter le commandement de sa galère qui le ramènerait à Marseille où toute l'escadre était attendue dans les derniers jours d'octobre. Cette nouvelle était parvenue à M. de Séguiran, juste comme il cherchait quelle dislraction il pourrait trouver pour tirer M'"^ de Séguiran de l'état de mélancolie où elle se laissait aller de plus en plus et dont il commençait à concevoir quelque inquiétude. Ce qui l'augmentait encore était la nouvelle façon d'être avec lui de M""" cîe Séguiran, non qu'elle se refusât à ses désirs, mais elle en montrait une sorte d'appréhension où elle en semblait redouter l'approche et les effets. Souvent, elle cherchait des prétextes à s'y dérober, les demandant à sa santé ou à quelque autre raison. Or, M. de Séguiran n'était pas sans s'étonner de cet éloignement de chair que lui témoignait M'"" de Séguiran et il préférait l'attribuer à toute autre cause qu'à celles qui séparent, d'ordinaire, les femmes du commerce de lours époux, c'est-à-dire à une certaine lassitude où elles en viennent parfois de la monotonie de leurs assiduités. M. de Séguiran ne voulait pas penser que les siennes fussent importunes, car elles avaient un but sur lequel M™* de
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Séguiran et lui s'étaient, dès longtemps, accordés.
Néanmoins, M. de Ség-uiran ne fut pas fâché du siratagème de cette blessure de son frère Maumoron pour y trouver l'occasion d'arracher M™^ de Séguiran aux humeurs mélancoliques où elle se consumait. Aussi lui proposa-t-il qu'ils se rendissent à Marseille pour le retour des galères, au-devant de M. le Chevalier de Maumoron, afin de s'assurer de son état et de veiller aux soins que réclamerait sa blessure, ce que ne pouvait l'aire la vieille M"i^ de Séguiran, retenue en son fauteuil par la goutte. M™« de Séguiran n'opposa pas d'obstacle à ce projet et elle l'accepta avec cette môme indifférence qu'elle montrait à présent pour toutes choses, comme si rien en ce monde n'etit valu un regard de ses beaux yeux qu'elle tenait maintenant presque constamment baissés, à croire qu'ils craignaient toujours la rencontre de quelque spectacle capable de les offusquer. Mais M. de Séguiran pensait que celui des galères rentrant au port les lui ferait bien lever. Sur quoi, le voyage de Marseille fut donc décidé et M. de Séguiran se mit en devoir de tout préparer pour le rendre facile et agréable. M. le Marquis de Tourves, qui possédait une maison à Marseille, la mit à la disposition de IM. et de M™« de Séguiran pour qu'ils y attendissent commodément l'instant où les galères reviendraient.
Ce fut dans la matinée du vingtièmejour d'octo-
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bre que l'on vint annoncer à M. et à M""^ de Ség-uiran que l'escadre était signalée en haute mer et qu'elle entrerait vraisemblablement au port sur la fin de l'après-midi. La journée promettait d'être belle, et, sur les deux heures, quand M. et M'"^ de Séguiran montèrent en carrosse pour se rendre à la Darse, le soleil brillait dans tout son éclat. La ville avait pris déjà un air de fête et, par toutes les rues, le populaire se dirigeait vers le port, si bien que le carrosse avait peine à fendre la foule. M. de Séguiran en admirait la belle humeur et la gaieté et s'étonnait de la diversité qu'elle offrait à la vue, car elle se composait de gens de toutes sortes, bourgeois et artisans, pêcheurs et matelots, vendeurs de fruits et de fleurs, mendiants et coupeurs débourses, sans compter les Levantins habillés à la turque. Tout ce monde bariolé se pressait, se bousculait dans un bruit de pas et de voix, une odeur d'épices et de marée, avec des lazzis, des rires et des cris. Plus on avançait vers le quai, plus la presse était grande. On se poussait et on s'écrasait afin de gagner les premières places. Des marchands en plein vent y avaient dressé leurs éventaires et y débitaient denrées et pacotilles. On y vendait à boire et à manger. On oiïrait du vin de la Malgue,des pastèques, des coquillages. Des mendiants y étalaient leurs plaies et y tendaient leurs sébiles. Des faiseurs de tours et des joueurs de gobelet y exerçaient leur industrie et proposaient
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leurs drogues et leurs amulettes. Un oiseleur tenait en des cages plusieurs sortes d'oiseaux étrangers aux couleurs singulières et, sur des bâtons, des perroquets multicolores rangés à la file et comme à la parade. Un Levantin à longue barbe faisait gambader devant lui une troupe de singes aux culs pelés que taquinaient des polissons déguenillés et dont les culottes montraient les fesses par les trous de l'étoffe. Parfois une bousculade se produisait aux tentatives de quelque tirelaine. Il y avait des coups échangés; des injures se croisaient. Parfois un cortège apparaissait: quelque confrérie avec ses bannières et ses emblèmes. On attendait le corps de ville qui devait venir complimenter M. le Duc de Verdonne qui commandait l'escadre et lui souhaiter la bienvenue.
Cependant le carrosse de M. et deM"i<= de Séguiran s'était fait faire place non sans peine et s'était rangé à l'endroit le plus favorable pour qu'ils ne perdissent rien du spectacle. Les glaces des portières baissées, M. et M™^ de Séguiran admiraient le tableau qui se présentait à leur vue. Bordé des maisons qui le longent et qu'animait^, aux fenêtres, un nombre incroyable de curieux, le Port se développait dans toute son étendue, fermé par les murs et la Tour du Fort Saint-Jean. A l'amarre ou à l'ancre, quantité de navires le remplissaient, si bien qu'à certains endroits on ne voyait pas l'eau, ailleurs sillonnée de barques et de chaloupes. Tout
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cela formait un enchevêtrement de coques peintes à couleurs vives, de proues et de poupes chargées de figures et d'emblèmes, de mats, de vergues, d'antennes, do cordages, de pavillons et de banderoles qu'agitait un vent léger. De minute en minute, la foule grossissait ; à mesure que le temps passait, elle se faisait plus turbulente, échaufTée par ses propres cris. Ils redoublaient lorsque quelque imprudent, pour s'être trop approché du bord, tombait à l'eau. On l'en relirait ruisselant. Ces intermèdes calmaient l'impatience de l'attente que M. et M'"G de Séguiran commençaient à trouver longue, quand, soudain, M. de Séguiran ayant tiré sa montre et constaté qu'elle marquait plus de trois heures, un coup de canon relenlit, suivi d'une grande acclamation et du branle de toutes les cloches. Alors, au tumulte succéda un grand silence. Tous les regards se tournèrent vers la passe par où le port ouvre sur la haute mer. Les galères approchaient.
La première qui se présenta fut la Réale, que montait M. le Duc de Verdonne et qui arborait au grand mât le pavillon carré. Elle a, comme l'on sait, vingt-six bancs à sept rameurs. Sa carène est blanche. Son carrosse de poupe, fait en berceau, est couvert d'un tendelet de damas, soutenu par quatre flèches dorées. Ses rameurs portent la casaque et le bonnet bleus, au lieu du rouge qui est l'ordinaire. Lorsqu'elle fut à l'entrée du port,
elle laissa brusquement tomber ses voiles, en même temps que le sifllet des comités, qui dirig-eaient la manœuvre, perçait les oreilles, Puis aussitôt la voilure à bas, les rames se mirent à frapper l'eau d'un mouvement ég-al. A chaque palade, la galère avançait. Bientôt on distingua aisément le canon de rambade et les arg-ousins en veste brune, qui se tenaient debout sur la coursie, tandis que la Patronne, qui suivait de près la Réale, imitait sa manœuvre que répétèrent tour à tour les autres galères sensiies ou ordinaires, ou nombre de sept : la Victoire, la Dauphine, la Force, la ,Couronne, la Fortune, la Renommée et la Vaillante, qui venait la dernière et que commandait M. le Chevalier de Mnumoron. Toutes voguaient lentement, au bruit des acclamations, des cloches et du canon.
Ce fut dans cet accueil que la Réale, ayant couru sur son erre, vint se rang^er à la place qui lui était assig-née et que chacune des autres g-alères en fit autant, après avoir conillé leurs rames, c'est-àdire les avoir rentrées de telle sorte que chacune, passée par son estrope, restât posée horizontalement sur l'apostis, ce qui faisait honneur à l'habileté des officiers et à la docilité de la chiourme. Cela fait, on jeta les passerelles. M. le duc de Verdonne foula la sienne fièrement. 11 avait conservé son costume de combat et portait un chapeau à plumes, garni de fer.un liaut-de-chausses en buffle
et des bottes. A ce moment les acclamations redoublèrent, si bien qu'il ne dut pas entendre grand' chose de la harangue que lui adressa le maire entouré de tout le corps de ville. Néanmoins, il y répondit de bonne grâce par quelques mots. M. de Séguiran le vit passer auprès de son carrosse pour gagner celui qui l'attendait. Cependant, M. de Séguiran était descendu et s'inquiétait de reconnaître la galère de M. de Maumoron et il demanda à l'un des officiers qui venaient de débarquer qu'il la lui voulût bien désigner. C'était celle qui paraissait avoir souffert les plus sérieuses avaries. Son grand mât était étayé à mi-hauteur et elle avait perdu son mât de trinquet. Comme M. de Séguiran s'approchait, il aperçut sur l'espale M. Palamède d'Escandot, qui, l'ayant reconnu, lui faisait des signes. M. de Séguiran n'avait pas le pied marin, aussi eut -il quelque peine à franchir la passerelle. Il y parvint avec l'aide de M. Palamède d'Escandot, venu à sa rencontre, et qui le conduisit incontinent auprès de M. le Chevalier de Maumoron,
M. de Maumoron était étendu sous le berceau de poupe, car la blessure qu'il avait reçue à la cuisse s'était fort aggravée faute de soins et il avait grand besoin d'être mis entre les mains d'un chirurgien habile, s'il ne voulait pas demeurer boiteux toute sa vie et même s'exposer à de pires inconvénients. La présence de M. de Séguiran parut lui causer plus de surprise que de contente-
ment; néanmoins il consentit, sans trop de peine, à se laisser conduire à la m-^ison de M. le Marquis de Tourves où tout était préparé pour le recevoir jusqu'à ce qu'il fût assez guéri de son mal pour venir s'en rétablir complètement soit à Aix^, chez sa mère, soit à Carmeyrane, chez son frère. Il demeurait bien entendu que l'inséparable M. Palamède d'Escandot serait du voyage. Cela convenu, M. de Maumoron ne demanda pas mieux qu'on le portât au carrosse où l'attendait M™^ deSéguiran.
Elle considérait avec mélancolie les galères rangées au quai et dont les hautes poupes s'ornaient de sculptures et de lanternes dorées et elle songeait avec compassion à ces misérables galériens qui en faisaient mouvoir les rames à la fatigue de leurs corps. Elle revoyait leur chaîne lamentable, rencontrée par un jour glacé d'hiver, sur la route de Lyon. Peut-être, quelques-uns de ces malheureux étaient'ils là, enchaînés au banc où elle les avait sus destinés ? Leur peau s'était tannée au vent de la mer et cuite au soleil du ciel. Ils avaient peiné à la lâche, gémi de soif et de faim, crié sous le nerf de bœuf des argousins et des comités, subi les tourments de la servitude dont rien ne les délivrerait jamais que la mort, et encore cette délivrance ne serait que le passage à d'autres tourments, ceux-là éternels, car leurs chaînes ne fondraient qu'aux feux de l'enfer dont ils portaient déjà sur eux la flamme par le rouge de leurs ca-
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saques et de leurs bonnets. Et, à celte idée des peines éternelles qui attendent les pécheurs, M™e de Séguiran se sentait prise d'une cruelle épouvante et d'une inexprimable angoisse.
L'arrivée de M. le Chevalier de Maumoron, porté à bras, la délivra de ces pensées. On eut quelque peine à le hisser dans le carrosse où M-deSéguiran et M. Palamède d'Escandot prirent place également, mais, une fois installé auprès de M""^ de vSéguiran, M. de Maumoron reprit assez vile une sorte de bonne humeur el adressa force compliments à sa belle-sœur sur sa beauté. A ces paroles, M. Palamède d'Escandot acquiesçait, lançant à M™'' de Ség-uiran des œillades détournées qui n'échappaient pas à M. de Maumoron, lequel se promit bien, s'il allait jamais finir sa convalescence chez son frère, de faire bonne garde sur sa belle-sœur et de ne pas laisser s'émanciper aux femmes son Palamède qui y semblait, le gaillard, assez inopinément disposé. Or M. de Maumoron ne l'entendait pas de celte oreille et prétendait bien conserver pour lui les faveurs de son giton.
Un matin que M. le Marquis de Tourves était en train de se faire la barbe et d'accommoder sa perruque, il fut soudain distrait de son occupation par un événement insolite. Tout d'abord, il se crut le jouet d'une illusion de l'ouïe et il se fourra le doigt dans l'oreille pour s'éclaircir le tympan. Puis une expression d'étonnement se répandit sur sa large figure en même temps qu'il se levait de son fauteuil et demeurait debout dans une altitude de profonde attention. Décidément, il ne se trompait point. Le son d'une flûte parvenait jusqu'à lui et M. de Tourves y croyait reconnaître un air qui lui était familier et qui semblait provenir de l'appartement qu'avait habité M. de la Péjaudie. Or, cet appartement était fermé depuis le départ de la Péjaudie à la suite de la Bohémienne, M. de la Péjaudie en ayant emporté la clé avec lui. Cependant, il n'y avait pas à s'y méprendre, quelqu'un jouait de la flûte chez M. de la Péjaudie. Si l'événement se fût produit de nuit, M. de Tourves, qui était assez superstitieux, eût cru volontiers que le fantôme musicien de M. de la Péjaudie fût venu
hanter sa chambre et que son ombre y donnait concert, mais les fantômes ne se manifestent guère une fois l'aube venue, ce qui fit que M, de Tourves, s'étant résolu à avoir par lui-même le cœur net de cette affaire, se précipita sur l'escalier et fut bientôt à la porte de l'appartement magique. La flûte invisible y résonnait si mélodieusement que M. de Tourves en resta, un instant, dans Je ravissement, puis, d'un coup d'épaule, ayant poussé le battant, il en demeura, sur le seuil, stupéfait de ce qu'il voyait.
M. de la Péjaudie, en habit du malin, se tenait sagement assis sur une chaise devant un pupitre à musique. A la vue de M. de Tourves, il ôta la flûte de ses lèvres et lui adressa un signe de bienvenue, tandis que M. de Tourves, la perruque de travers et la barbe à moitié faite, agitait ses bras sans pouvoir parler. Quand il le put, ce fut avec le torrent de paroles qui lui était habituel. « Pardieu, ce la Péjaudie en faisait de belles, à disparaître sans prévenir et à reparaître sans crier gare! Comment diable avait-il pu ainsi pénétrer nuitamment dans l'hôtel, dont toutes les portes étaient exactement fermées? Cette Bohémienne qu'il avait suivie lui avait-elle donné quelque sortilège qui lui permettait de négliger les serrures et de traverser les murailles ? Enfin, il était de retour et c'était là l'essentiel, et qu'il n'eût rien perdu de son talent sur la flûte ! »
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M. de la Péjaudie avait écouté le plus tranquillement du monde l'apostrophe de M. de Tourves et subi ses accolades, mais ce fut du ton le plus froid et le plus naïf qu'il lui répondit que lui, la Péjaudie, ne comprenait rien à toute celte histoire de Bohémienne, qu'elle n'était qu'une vaine imagination et ne reposait sur aucun fondement ; que, certainement, la veille, il avait assisté au départ des Bohémiens, mais qu'ensuite il était rentré à l'hôtel de Tourves et n'en était plus ressorti de la journée; qu'après une légère collation, il s'était couché et qu'ayant parfaitement dormi toute la nuit, il venait de se réveiller, ce malin, tout dispos; enfin que M. de Tourves avait rêvé toutes ces chimères d'absence et qu'il ferait bien de n'en rien dire s'il ne voulait pas qu'on lui crût l'esprit dérangé. Que quant à lui, la Péjaudie, il ne démordrait pas d'un mot là-dessus et qu'il en donnerait le démenti à quiconque alléguerait le contraire!
Celte belle réponse fut débitée avec tant de fermeté que M. de Tourves en fut suffoqué et abasourdi, ne sachant trop s'il devait s'en fâcher ou en rire, mais il en conclut, à tout le moins, que M. de la Péjaudie montrait par elle son désir que l'on ne lui parlât pas de son escapade et qu'on la tînt poliment pour non avenue. Néanmoins, M. le Marquis de Tourves, qui était fort bavard et ne savait guère rien retenir, ne put s'empêcher de colporter cette nouvelle facétie de M. de la Péjau-
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die, en même temps qu'il annonçait son retour, en quoi il eut tort, car M. de la P(^jaudie avait des ennemis et qui en tirèrent parti contre lui. M. de Larcefigue en fut témoin et me l'a conté parmi tant d'autres particularités que je tiens de lui sur cette aventure singulière, que j'aurais mise en doule sur plus d'un point, s'il ne s'en était porté g'arant. M. de Larcefig-ne donc entendit répéter en vingt endroits qu'il résultait clairecnent des dires de M. de la Péjaudicque celui-ci avait éié enlevé par une Diablesse de Bohème, avec laquelle il avait dû aller au Sabbat, comme les Bohémiennes en ont coutume, et s'y livrer à toutes les turpitudes démoniaques qu'on y pralijue, mais que cette tille d'Enfer, par le moyen de quelque philtre et sortilège, lui avait fait perdre le souvenir de leurs déportements coupables, afin qu'il ne les pût dénoncer et s'en repentir et qu'il en fût irrémédiablement damné. Aussi était-ce peut-être de bonne foi qu'il prétendait n'avoir pas quitté son appartement de l'hôtel de Tourves, mais, sincère ou non, ce la Péjaudie n'en était pas moins pour cela de dangereuse compagnie et fréquentation, car il portait en lui le venin d'un horrible péché dont il pouvait communiquer, à son insu, la contagion, et il était marqué au front de la griffe de Satan. D'ailleurs, ajoutait-on encore, M. de la Péjaudie eût-il gardé mémoire de sa diabolique aventure, il y eût eu peu de chances qu'il songeât jamais à s'en faire
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absoudre, étant par principes libertin, athée et impie déterminé, et peu soucieux du jugement de Dieu. M. de la Péjaudie avait, dès longtemps, pris son parti d'être damné, et, sans manquer à ce (pie l'on doit à son prochain et attendre de la miséricorde divine, n'était-il pas loisible de le considérer d'ores et déjà comme tel?
Il était naturel que la plus ardente à déblatérer contre M. de la Péjau.iie fut Mme (\q Gallerand- Varade. Elle n'y manrjua point et se répandit en invectives. Quand elle rencontrait M. de la Péjaudie elle faisait le signe de la croix et se bouchait les narines pour fuir l'odeur de soufre, qu'à son dire il exhalait. Ces simagrées amusaient M. de la Péjaudie, assez peu sensible à ce qui se chuchotait derrière son dos. Il lui suffisait qu'on lui fît bonne mine en apparence et il s'inquiétait médiocrement du reste, surtout si ces figures favorables étaient figures de femmes. Or, M. de la Péjaudie s'apercevait que, depuis son retour de lîohôme, sa faveur n'avait pas baissé. La vieille M^e (\q Séguiran i'appebiit toujours son petit la Péjaudie, et plus d'une dame n'eût pas été fâchée de savoir sur l'oreiller si les charmes secrets des filles de Bohême étaient préférables aux leurs. Mais M. de la Péjaudie, contre son habitude, ne se pressait pas de choisir entre elles et semblait assez indifférent à leurs mines, d'(M'i M^i'î de Gallcrand-Varade d'en conclure charitablement que le Diable, à qui il s'était
voué sous les espèces d'une Diablesse au teint basané, l'avait frappé d'un enchantement néfaste où il avait perdu tout pouvoir de virilité. Elle déclarait que cet accident arrive fréquemment à ceux qui ont commerce avec les suppôts de Satan. Elle l'avait appris jadis d'un père cordelier fort expert en ces matières, vu qu'il avait jug-é, condamné, exorcisé et fait brûler en son temps plus de vingt sorcières et sorciers. Et, selon M^^ de Gallerand- Varade, le même sort attendait M. de la Péjaudie, ce dont elle se réjouissait g^randement, fort curieuse, d'avance, de la figure qu'il ferait parmi les braises et les tisons.
Ces propos et maints autres, dont M. de la Péjaudie ne voyait pas les inconvénients et même le dinger, ne furent pas, malg-ré la retraite où ils vivaient à Carmeyrane, sans parvenir aux oreilles de M. et de M'"'^ de Ség-uiran. Celui-ci ne fit que s'en amuser. La faveur, toujours aussi marquée, dont sa mère honorait M. de la Péjaudie, le protégeait à ses yeux et il conservait pour lui un certain goût, non que bien des choses ne le choquassent en ce garçon, notamment son impiété incorrigible et le dérèglement de ses mœurs, mais M. de Séguiran se souvenait avec plaisir de ce voyage de Paris, à la recherche de M^'® d'Ambigné, où M. de la Péjaudie s'était montré si agréable compagnon, de même qu'il lui savait gré, une fois M"' d'Ambigné devenue M™e Je Séguiran, qu'il
LA PECflERniSSE
n'eut pas essayé de resserrer la liaison à laquelle il eût pu se croire droit avec eux. M. de la Péjaudie avait compris de lui-même que ses façons d'être n'étaient point de celles dont on se pût accommoder à Carmeyrane et s'était tenu vis-à-vis des nouveaux époux dans une réserve qui ne s'était jamais démentie et dont il avait toujours fait preuve, quand il arrivait que l'on se rencontrât. De plus, M. de la Péjaudie se soutenait auprès de M. de Séguiran par son talent pour la musique. M. de Séguiran était fort sensible à l'harmonie. Sans jouer luimême d'aucun instrument, il aimait à écouter les gens qui en jouaient et ensuite il fredonnait volontiers les airs qu'il avait entendus et retenus, ce qui le rendait souvent insupportable et tout bourdonnant de refrains.
Cette manie de couplets et de fredons, M. de Ség-uiran la partageait avec son frère, M. le Chevalier de Maumoron, qui était également très fredonneur d'ariettes et de chansons. Il est vrai que celles qu'il préférait étaient communément abominables par les paroles qu'il y ajoutait et à l'obscénité desquelles il se délectait. Néanmoins, malgré ces préférences, M. de Maumoron n'était pas étranger à des airs plus relevés. Aussi avait-il coutume de se pourvoir sur sa galère d'un petit concert de musiciens qu'il emmenait avec lui dans ses courses marines. Il les habillait de belles couleurs et exigeait, aux jours de bataille, qu'ils se
tinssent sur le tillac jusqu'au moment où les boulets commençaient à ricocher, et alors il s'amusait extrêmement à les voir se débander et aller cacher leur peur dans les profondeurs du foug-on, ce qui le faisait rire à gorge déployée, ^;^pproche du combat mettant toujours de belle humeur M. le Chevalier de Maumoron.
M. de Séguiran avait donc, comme nous l'avons dit, quelque faiblesse pour M. de la Péjaiidie, tellement que, plus M. de la Péjaudie se montrait mauvais sujet, athée et impie incorrigible, plus M. de Séguiran voyait en la réserve que M. de la Péjaudie avait observée à l'égard de lui et de sa femme un hommage rendu à l'un et à l'autre. N'était-ce pas une preuve du respect que l'éclatante vertu de M'""^ de Séguiran imposait aux plus hardis et aussi une marque de la considération que leur inspirait son propre mérite? Aussi, M. de Séguiran parlait toujours, en toute occasion, de M. de la Péjaudie, avec un ménagement dont il ne s'était pas départi, même après l'étrange rencontre qu'il avaitfaite de lui, le jour où il revenait de la pipée avec M""^ de Séguiran et où M. de la Péjaudie leur était apparu, juché sur un chariot de Bohémiens et partant pour l'aventure, aux côtés d'uue fille basanée qui portait des pendeloques aux oreilles et, au cou, un collier de sequins d'or.
Depuis cette rencontre à laquelle, sans savoir pour(|uoi,eIle avait plus d'une fois repensé, M^^i^de
LA l'ECllIHESSIC
Séguiran n'avait pas revu M. de la Péjaudie. Tout ce qu'elle en avait su était qu'on l'avait aperçu en divers lieux, toujours en compag-nie de celte fille de Bohême. Puis elle apprit également par son mari le retour inopiné de M. de la Péjaudie à l'hôtel de Tourves et la facétie par laquelle il entendait que l'on tînt son escapade comme inexistante. Mais M""^ de Séguiran avait attaché peu d'importance à ces propos. Elle était alors trop exclusivement occupée d'elle-même pour prêter beaucoup d'attention aux faits et gestes d'autrui. Le débat de conscience où elle se consumait était de ceux qui nous ramènent le plus constamment et le plus fortement à nous-mêmes et nous employons à en résoudre un pareil toutes nos capacités. Nous sommes tout entiers à notre propre tourment et rien ne nous en peut distraire ni détourner. Nous nous y bornons et nous y resserrons de toute notre misère, et cet effort intérieur nous rend indifférents à tout ce qui n'est pas elle. Or, M"'^ de Séguiran, arrivée à ce point d'elle-même, en subissait les effets et rien ne semblait l'intéresser de ce qui se passait alentour, bien qu'elle se prêtât de bonne grâce à ce qu'on exigeait d'elle, mais sans que rien pût suspendre ni interrompre les réflexions continuelles auxquelles elle se livrait sur un état dont elle concevait tout le déplorable et où elle n'apercevait pas d'issue.
Si retirée qu'elle fût en elle-même, M™" Je Ségui-
2l4 1-A PÉCHERESSE
ran s'efforçait de ne le point trop laisser paraître à l'extérieur, et elle ne négligeait pas de se parer comme à l'ordinaire. M. de Ségairan aimait fort à la voir bien accoutrée et ne lui refusait rien pour qu'elle le fût à merveille. Il éprouvait grand plaisir à ce qu'elle se promenât dans les jardins ou se tînt dans l'appartement, comme si elle y devait rencontrer ou recevoir nombreuse compagnie. Il ne lui marchandait ni les belles étoffes, ni les atours, ni les colifichets, et il lui était agréable, quand il la voyait ainsi, qu'elle le fût pour lui seul et de songer que ces attifements galants ou somptueux cachaient un corps dont il était seul à connaître les plus intimes secrets. 11 en prenait une sorte d'orgueil où se ravivait son désir. Il était si persuadé que nul n'oserait jamais lui disputer la possession de tant de charmes qu'il n'éprouvait aucune jalousie à ce que chacun les admirât. Ce n'était donc pas pour éloigner d'elle les gens qui eussent pu tenler de lui vanter ses attraits qu'il avait si soigneusement tenu à l'écart M^ie ^jg Séguiran, mais pour jouir plus à l'aise et plus commodément de sa beauté.
Cette beauté, M^^^ de Séguiran continuait donc à en prendre soin, quoiqu'elle la détestât au fond d'elle-même, parce qu'elle la devait à un corps dont elle méprisait la matière périssable, charnelle et voluptueuse. Si elle n'eût écouté que son sentiment, ^jme (Je Séguiran eût fait subir à ce corps de dures
avanies et de cruelles macérations. Au moins eûtelle cessé de le polir et de l'oindre et l'eût-elle tenu dans un désordre et une ordure qui eussent convenu à sa bassesse. N'élait-il donc pas bassement ordurier, ce corps que le péché habitait sournoisement et hantait de ses feux misérables ? Et M"^ de Séguiran se considérait avec horreur à penser qu'elle portait dans sa chair le coupable désir d'une étreinte défendue à quoi avaient hâte de servir ses hanches et ses épaules, ses cuisses et ses bras, son ventre et ses seins, et dont sa bouche attendait le baiser, car rien n'avait pu éteindre en elle celte flamme de luxure qui y était née et qui la brûlait de son ardeur pécheresse.
M. de Larcefigue, qui vit plus d'une fois M'"^ de Séguiran à cette époque, m'a conté qu'en ce temps sa beauté subit une transformation singulière et prit un caractère différent de celle qu'on lui avait connue jusqu'alors. Le visage de M™" de Séguiran avait perdu celte première lleur de jeunesse dont la nature l'avait si gracieusement parée, de même qu'il n'avait pas conservé cette plénitude savoureuse qu'il avait acquise un moment ; il s'y était répandu une expression anxieuse et ravagée dans laquelle il s'était, pour ainsi dire, contracté et durci, mais il n'en était pas moins demeuré complètement beau. La flamme des yeux, qui ne pétillait plus, brûlait d'un feu assombri et concentré; la bouche avait cessé de sourire en sa gravité in-
LA PEGIIËUESEE
quiète et il s'y marquait un pli d'amertume et de réflexion. Comme son visage, le corps de M*"* de Sé^uiran présentait un certain chang-cment. Certes, toujours souple et gracieux en son amaigrissement, malgré la dignité du port et la retenue des gestes, il laissait deviner une sorte de lascivité involontaire que dégageaient certains de ses mouvements.
Ces changements dans la beauté de M™^ de Se' guiran, qui n'avaient pas échappé aux regards curieux de M. de Larcefigue, ne furent pas sans frapper vivement M. de la Péjaudie lorsque, de retour de sa frasque de Bohême, il rencontra M""^ de Séguiran chez sa beile-mère, qu'elle était venue voir à Aix. La vieille M™*' de Séguiran y gémissait, dans son fauteuil, des atteintes d'une attaque de goutte. Ce jour-!à, elle avait mandéauprès d'elle pour la distraire son petit la Péjaudie et sa flûte. M. de la Péjaudie s'était rendu de bonne grâce à l'invitation et il était assis sagement sur un tabouret, en train de faire chanter de son mieux le bois sonore, quand M"^^ de Séguiran parut.
Elle portait une robe richement brodée et passementée dont l'éciiancrure laissait voir une gorge un peu diminuée, mais toujours parfaite. Ses bras nus étaient chargés d'anneaux, et de lourdes pendeloques scintillaient à ses oreilles ; mais ce qui attira encore davantage l'attention de M. de la Péjaudie, ce fut le visage même de M^^e de
Séguirari. Ce n'était plus ce visag^e de mariée qu'il avait vu à Paris à M"^ Madeleine d'Ambig-né, et dont il conservait un souvenir assez dédaigneux, ni celui qu'elle lui avait montré aux diverses circonstances où ils s'étaient rencontrés depuis lors. Maintenant, M™« de Séguiran était une tout autre personne qui ne méritait plus d'être regardée avec une indilTérente nég-lig-ence ou une respectueuse délérence, mais bien, en tout point, digne d'être considérée avec un intérêt nouveau et même passionné. Aussi, M. de la Péjaudie, dès son entrée, avait-il posé sa flûte en travers sur ses genoux pour contempler plus à l'aise cette merveille inattendue, et cet examen ne le lassait point. M. de la Péjaudie admirait en connaisseur ce pied nerveux, bien pris dans une mule étroite; il suivait le dessin des jambes et remontaitaudacieusementà tout le corps, dont il devinait la forme sous la robe. M. de la Péjaudie tirait de cette rêverie des conclusions fort avantageuses à M™^ de Séguiran. M'"^ de Séguiran devait avoir le genou poli, les cuisses fermes, le ventre souple, la taille fine et cambrée. Quant aux seins, ce qu'en apercevait M. de la Péjaudie le remplissait de contentement. L'élégance des bras et la petitesse des mains l'enchantaient, mais le visage surtout lui causait un ravissement voluptueux. M. de la Péjaudie en détaillait les traits : le front, les joues, le nez fin et palpitant, la bouche aux belles lèvres, mais plus que tout, les yeux avec leur cerne
2l8 LA PÉCHERESSE
et leur regard ardent et conceiUré. Et M. de la Pcjaudien'en revenait pas de sa surprise. Que s'étaitil donc passé en M^^^ de Ség-uiran pour qu'elle fût si peu semblable à elle-même et au souvenir qu'il avait g-ardé d'elle, mais aussi, plutôt, que se passait-il en lui pour qu'il s'aperçût seulement à présent que M°^^ de Séguiran était plus propre que nulle femme à provoquer le désir ? Or, M. de la Péjaudie avait pensé souvent, et c'était une de ses croyances, qu'il y a presque en chaque femme une heure où elle est capable de nous émouvoir et de devenir pour nous le centre du monde. L'heure de ]\îaae ^q Séguiran était venue pour lui.
Cette pensée consolait quelque peu M. de la Péjaudie de la mésestime amoureuse où il avait tenu si longtemps Mi^e (je Séguiran. 11 fallait qu'il fût bien étourdi pour ne pas s'être aperçu plus tôt de l'admiration qu'elle méritait ou qu'elle fût véritablement bien différente de ce qu'elle lui avait paru jusqu'alors. En tout cas, le moment était arrivé de réparer le temps perdu. Parles Dieux, il était urgent que celte belle bouche lui rendît ses baisers, que ces yeux le regardassent avec amour, que ces bras souples répondissent à son étreinte, que tout ce corps deviné lui appartînt en sa nudité charnelle ! Et M, de la Péjaudie se félicitait tout bas que, par un heureux hasard, depuis son retour à Ai.v, il eût différé tout eng-sgement, aussi pourraitil aieltre librement toutes ses facultés d'intrigue au
LA PECHERESSE SIQ
service de cette nouvelle passion. Rien n'y serait de trop, car M. de la Péjaudie ne se dissimulait pas les difficultés d'une pareille conquête et les obstacles qu'il y rencontrerait, non seulement en M"'® de Séguiran elle-même, mais dans tout ce qui l'entourait. Bast 1 un la Péjaudie n'est pas homme à se laisser démonter pour si peu ! M^^^ de Séguiran était exactement la maîtresse qu'il lui fallait, et il était bien résolu, foi de la Péjaudie, à la tenir toute nue entre ses bras, si dévole et si irréprochable qu'elle fût, et dût-il, pour parvenir à ses fins, mettre le feu au château de Carmeyrane et emporter la belle à travers les flammes, quitte ensuite à être roué et écartelé comme incendiaire, et quelque désastre lui en pût-il advenir !
Ces soudaines ardeurs agitaient si tumultueusement M. de la Péjaudie que sa flûte en tremblait posée sur ses genoux, et qu'il eût été incapable d'en tirer le moindre son. Aussi faisait-il peu d'attenlion h ce qui se disait autour de lui. Que lui importaient ces fariboles : que la vieille I\î""efle Séguiran se plaignît amèrement de sa goutte, que M. de Séguiran eût été retenu à Carmeyrane par un refroidissement, que la santé de M. le Chevalier de Maumoron se fût améliorée, que M. Palamède d'Escandot se fût fait faire une perruque filasse, que M^^ de Listomas eût pris pour amant M. (le Vardanne et que IM"^*^ de Bréganson eût quitté M. de Tarleris? Tout cela se passait pour M. de la
Péjaudie dans un monde où il n'avait que faire désormais et dont la seule valable raison d'être avait été de produire ce chef-d'œuvre des cieux qui s'appelait M'^e de Séguiran. Gomment, d'ailleurs, y était-eile apparue pour devenir la femme de ce niais de Séguiran, qui ne l'avait épousée que dans le but de la charg-er d'enfants, ce à quoi, par bonheur, il n'était point parvenu, car c'eût été un véritable crime de déformer un corps si parfait et de lui imposer la disg-râce d'une grossesse. Non, le corps de M™^ de Séguiran n'était point fait pour eng'endrer,mais pour être voluptueusement caressé en ses parties les plus secrètes et pour servir au plaisir des honnêtes g"ens, or, il n'en était aucun queM.de la Péjaudie trouvât plus honnêteque luimême. Ne devait-il pas, en elïet, présenter certaines de ces qualités qui attirent et retiennent l'attention pour que M™^ de Ség-uiran le considérât comme elle le faisait ? M. de la Péjaudie venait de s'apercevoir que, depuis quelques moments, elle tenait ses reirards obstinément fixés sur lui. Bien plus, M. de la Péjaudie discernait sur le visage de M""= de Ség-uirnn des roug-eurs changeantes qui témoignaient d'une certaine agitation du cœur.
La vérité, en effet, était que M""^ de Séguiran trouvait en M. de la Péjaudie autant de chang'enient que celui-ci en constatnit en elle.
Certes, le nouveau la Péjaudie ressemblait bien à l'ancien, à celui que M^^de Séguiran avait connu
LA PECHEUESPE
à Paris, lors de son mariag-e, et (iont, par la suile, on lui avait tant de fois rebattu les oreilles du récit de ses talents, do ses amours et de ses entreprises. Ils étaient tons deux de même taille et de môme complexion,rnn et l'autre petit et vig-oureux, musculeux et hardi, et cependant le la Péjaudie d'aujourd'liui, tel qu'il apparaissait aux yeux étonnés de M"'® de Séguiran, ne lui semblait pas le même. 11 était impossible de ne pas remarquer son air do hardiesse et de violence. Dans son visage expressif,son regard brûlait d'une flamme redoutable. Sa peau brunie s'était hâlée, sans doute d'avoir suivi par les chemins cette fille de Bohême, et il lui en demeurait quelque chose de singulier et de diabolique dont il semblait tirer fierté. Il y avait en ce la Péjaudie-là cette sorte de sécurité de quelqu'un qui, ayant sans retour perdu son âme, s'est donné tout entière son corps dont il entend user exclusivement pour son plaisir. Tout cela se lisait si ouvertement sur le visoge de M. de la Péjaudie que M"'° de Séguiran en baissa les yeux, en môme temps qu'une pensée étrange la faisait tressaillir, si prompte, si puissante, si forte qu'elle s'en sentit comme transpercée jusqu'au fond d'elîe-même,^ mais dont soudain, au lieu d'en être déchirée, elle éprouvait une grande paix.
Car M"® de Séguiran comprenait tout à coup que le moyen lui était offert de faire mourir en elle cette présence de péché, qui tourmentait si
cruellement sa chair ignorante et curieuse, et que ce moyen était M. de la Péjaudie. Impie, blasphémateur, libertin, M. de la Péjaudie n'élait-il point damné d'avance sans rémission? Quel tort éternel lui ferait-elie en l'associant à son péché, en le lui faisant partager, en lui demandant la chance de s'en exorciser, par le dégoût qu'elle en aurait peut-être, l'ayant commis ? Il ne serait autre chose que l'instrument charnel de sa délivrance, le cautère brûlant que l'on applique sur la plaie et qui rend sain le reste du corps. Ensuite, quand elle aurait chassé d'elle l'impureté qui la souillait, elle retrouverait cette paix des sens qui l'avait fuie, et M. de la Péjaudie ne serait plus que le rebut indistinct d'une part d'elle-même dont elle se serait séparée à jamais.
A cette pensée, l'émoîion de M™® de Séguiran fut si forte qu'elle faillit se jeter à genoux pour remercier Dieu du remède qu'il lui inspirait; mais au mouvement qu'elle fit M. de la Péjaudie se leva du tabouret sur lequel il était assis, si bien que M"^^ de Séguiran et lui se trouvèrent debout, face à face, et que leurs regards croisèrent leurs feux. Que n'eût donné M. de Larcefigue pour les voir à ce moment, qui fut celui où leurs destinées se nouèrent, mais cette scène n'eut pour témoin que la vieille M™^ de Séguiran qui, toute occupée de sa goutte, se frottait les doigts avec un onguent dont lui avait fait présent M. le Marquis de Tourves, et
qu'il avait justement acheté de ces Bohémiens qui étaient venu^ camper proche de la ville et dont les tambourins et les danses avaient attiré M. de la Péjaudie et sa flûte dans une ronde qui pouvait bien avoir eu pour conséquence celle du Sabbat, ainsi qu'en avait répandu la créance cette folle de M"ie de Gallerand-Varade.
Ce fut aux approches de la mi-janvier que le Chevalier de Maumoron annonça son arrivée au château de Carmejrane. Après diverses alternatives qui l'avaient mis plus d'une fois en danger, sa blessure s'était peu à peu cicatrisée. Le peu de soin qu'il en avait pris tout d'abord l'avait envenimée au point que l'on crut bien qu'il en faudrait recourir à des moyens extrêmes, et M. de Maumoron avait dû envisager la perspective de ne remonter fur sa g-alère que pourvu d'une bonne jambe de bois. Certes, il l'eût fait sonner fièrement sur le plancher de son carrosse de poupe, car il n'y a pas de honte à être devenu bancal, manchot ou cul de jatte nu service du Roi; cependant M. de Maumoron préférait lui conserver ses quatre membres pour le servir mieux encore, quand l'occasion s'en présenterait. Aussi, après avoir commencé par traiter sans façon sa blessure et par n'en faire qu'à sa tête à ce sujet, en était-il arrivé, voyant que les choses se gâtaient,
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à suivre pins étroitement les avis des chirurgiens et à se conformer à leurs prescriptions auxquelles il s'était montré, en premier, si récalcitrant. Cette docilité tardive lui avait évité le pire, mais ne lui avait pas épargné de longues souiTrances. Il en avait enfin triomphé, et, sans pouvoir encore marcher commodément, il pouvait faire quelques pns, appuyé sur deux cmncs et soutenu sous les aisselles par ses deux esclaves turcs, le fidèle Ali et le fidèle Hassan.
Ce serait donc en cet équipage qu'il arriverait bientôt à Garmeyrane et en compagnie, naturellement, de l'inséparable Palamède d'Escandot, qu'il comptait bien ne pas laisser derrière lui, son père, M. d'Escandot le Laid, le lui ayant confié, tant sur terre que sur mer, pour en faire un gentilhomme accompli et un bon officier. A celte double fin M. de Maumoron avouait assez humblement qu'il n'avait pas entièrement réussi. Certes, le jeune Palamède d'Escandot avait acquis l'usage de la mer et des connaissances en nautique ; de plus il se comportait bien à l'ennemi, mais était infiniment moins porté à s'accommoder de la discipline qu'à la faire observer aux autres. A bord, il se montrait paresseux et nés^ligent et il cherchait à se donner le moins de mal possible, ini^éîiieux à éviter toute fatigue, et n'hésitant pas, quand il était pris en faute, à la rejeter sur autrui et à s'en excuser par des mensonges qu'il croyait convaincants et par
LA PECHEnESSE
des simagrées qu'il jug-eait irrésistibles, tant il avait confiance en ses grâces de joli garçon et en ses mines de petite maîtresse. Sur ce point Palamèdé était inimitable, de même que nul ne le surpassait pour le goût de ses accoutrements. Quand son père, M. d'EscandolIe Laid, le reverrait, il aurait grand' peine à reconnaîle dans ce mignon soigné, peigné, musqué, passementé, le polisson aux joues fraîches et aux mouvements brusques qu'il avait remis aux mains de M. deMaumoron. Néanmoins, Palamèdé, malgré ses façons afîectées et ses minauderies, sentait de cent lieues son gentilhomme et M. de Maumoron ne se refusait pas d'en convenir. Tel qu'il était, Palamèdé lui faisait honneur et les louanges qu'il recevait en tous lieux de cette jolie figure lui réjouissaient le cœur.
A cette satisfaction M. le Chevalier de Maumoron montrait le bout de l'oreille et l'on y pouvait voir que M. Palamèdé d'Escandot lui était un peu trop particulièrement et singulièrement cher et que les bruits qui avaient couru sur cette affection n'étaient pas dénués de fondement; mais où l'oreille de M. de Maumoron paraissait tout entière, c'était quand il lui revenait que son cher Palamèdé prêtait les siennes à certains propos dont M. de Maumoron ressentait une extrême jalousie. Il ne fallait pas, en effet, que l'on parlât de trop près à son Palamèdé, car il entrait alors en de véritables fureurs où il perdait tout sentiment de
décence et se laissait aller aux paroles les plus grossières contre les audacieux qui cherchaient à détourner du bercail, où lui, Maumoron, jouait le bouc impudique, celte ouaille capricieuse et légère.
M. de Maumoron avait eu fort à souffrir des dispositions à s'en laisser conter dont témoignait le jeune Palamède, tandis qu'il geignait sur son lit de douleur et pouvait moins bien faire bonne garde, d'autant qu'à ce tourment s'en était ajouté un autre. M. Palamède d'Escandot, qui, jusqu'alors, s'était montré fort indifférent aux femmes, semblait s'être aperça subitement qu'elles n'étaient pas exactement ce que les lui avait dépeintes M. le Chevalier de Maumoron dans ses exhortations à se conduire avec elles comme si elles n'étaient que des ombres inconsistantes et vaines, indignes d'attirer l'attention d'un gentilhomme qui a l'honneur de servir sur les galères du Roi et d'y avoir pour protecteur et pour ami un Chevalier de Maumoron. Depuis quelque temps, M. Palamède d'Escandot écoutait distraitement ces sages avis et semblait bouder aux bons conseils. Il paraissait trouver que le visage et le corps des femmes ne sont point si laids et méritent d'être considérés et qu'il y avait même, entre elles et lui, certains points qu'il ne serait pas désagréable de confronter de plus près. Une fi.is même, M. Palamède d'Escandot s'en était avisé et M. le Chevalier de Maumoron
l'avait, de son grabat, vu distinctement tâter la gorge d'une petite servante que lui avait donnée M. de Tourves pour prendre soin de son linge et que M. de Maumoron mit à la porte le lendemain, sous prétexte que sa présence l'importunait. Ces écarts où M. Palamède d'Escandot faisait mine de s'émanciper de la tutelle maumoronesque ne furent pas étrangers à déterminer M. le Chevalier à hâter son départ pour Carmeyrane, bien que sa blessure le fît encore souffrir et qu'il s'attendît à périr d'ennui dans ce château, loin de la mer et en la seule compagnie de son frère et de sa belle-sœur; mais là, au moins, tandis qu'il achèverait de se remettre sur pied, M. Palamède d'Escandot ne serait pas exposé aux tentnlions. En tout cas, il ne risquerait pas d'y succomber, car M. de Maumoron ne croyait pas que sa dévote et sévère belle-sœur fût femme à satisfaire les désirs qu'elle pourrait faire naître, et ceux de M. Palamède d'Escandut, s'il venait à en concevoir, resteraient à court auprès d'elle. D'ailleurs, une fois à Carmeyrane, M. de Maumoron s'occuperait à mettre dans le droit chemin le trop indépendant Palamède. Aussi, M. de Maumoron décida-t-il de s'y rendre directement, en ne s'arrêtant à Aix que le temps d'y saluer sa mère. A cette nouvelle, la vieille M'"'' de Séguiran fut fort mécontente, mais M. de Maumoron résista à ses instances, alléguant qu'il ne voulait pas se faire voir aux compagnies qui
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fréquentaient l'hôte! de Séguiran sous ia fig^ure d'un bancroche. En réalité, M. de Maumoron obéissait à un motif assez différent. Il connaissait trop les dames d'Aix pour ne pas savoir que le jeune et inflammable Palamcde serait Tobjet de leurs entreprises g-alantes, ce qui ne convenait point à sa jalousie. Rien donc ne put le faire démordre de ne passer auprès de sa mère que le temps nécessaire à donner l'avoine aux chevaux'.
L'annonce do la venue de M. de Maumoron fit bien faire la grimace à M. de Séguiran, quoiqu'il eût lui-même invité le Chevalier, le jour où il était allé l'attendre au débarquer de sa galère. Maintenant que l'échéance était arrivée, M. de Séguiran apercevait tous les inconvénients du séjour de M. de Maumoron à Garmeyrane, dont le moindre n'était pas sa présence. M. de Ség-uiran n'éprouvait pas pour son frère une de ces amitiés où le cœur s'épanche en conversations infinies et celle de M. de Maumoron ne fournissait pas grands sujets qui leur fussent communs. Les propos de M. de Maumoron concernaient presque exclusivement les galères sur lesquelles il avait l'honneur de servir. Sur ce sujet M. de Maumoron ne tarissait pas et M. de Séguiran savait qu'il fallait se préparer à entendre discuter à perte de vue des qualités de la chiourme, sa discipline et sa nourriture, des punilions qu'on lui inflige et des travaux qu'on en exige, delà valeur des argousins et comités, de mariniers
de rame et de cal fats, car M. de Maumoron ne lui ferait grâce de rien; il le promènerait du tabernacle et de la g-ig-eole, où est l'habitat de la boussole, aux rambardes qui sont le château de proue. Il ne lui épargnerait ni le gavon, ni la campagne où l'on enferme les vivres secs, ni le paillot où l'on serre les vivres liquides; il le mènerait tout le long delacoursie qui est le chemin de planches qui va d'un bout à l'autre de la galère et il lui faudrait se tenir sur l'espale, tandis que M. de Maumoron parlerait d'avant-bout, de passe- vogue, de pedagne et manicles et autres termes de nautique, dont il aimait à émailler son discours. Ainsi, M. de Séguiran apprendrait de lui que serper /e^ /er signifie lever l'ancre et qu'une galère bien estive est celle qui est bien lestée. De là M. |de Maumoron passerait aux exploits de courses, de prises, de batailles et autres aventures aiarines auxquelles il exigeait que l'on prît le môme intérêt que lui-même. Ces perspectives ne réjouissaient pas extrêmement M. de Séguiran et celle d'avoir à demeure à Garmejrane le beau Palamède d'Escandot n'y ajoutait rien de rassurant.
M. de Séguiran, en effet, n'ignorait pas ce que l'on racontait de ce garçon et du rôle qu'il tenait auprès de M. le Chevalier de Maumoron ; aussi appréhendait-il assez de voir s'instpller sous son toit ce couple équivoque dont il redoutait des façons qui ne sont point celles des honnêtes gens et qui
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risqueraient d'offenser les yeux et les oreilles. On pouvait s'attendre à tout de la part de M. de Maumoron, qui ne connaissait nul frein à son langage et qui avait dû cominutiiquer celte même licence de propos à M. Palamède d'Escandot, dont il n'avait pas craint de corrompre les mœurs en lui enseignant les siennes. Certes, M. de Séguiran n'était sévère à personne qu'à soi-même, mais il ne pouvait pourtant pas approuver des pratiques de cette sorte et il en voulait fort à M. de Maumoron d'y avoir entraîné ce garçon en abusant de sa jeunesse et de son inexpérience. Etait-ce à quoi avait pu s'attendre M. d'Escandot le Laid en confiant son fils aux soins du Chevalier ? M. de Séguiran tenait ce procédé comme mauvais à son égard. N'appartenait-il pas quelque peu aux Escandot par l'alliance qu'il avait contractée avec l'une d'elles ? Aussi se promettait-il de faire de sérieuses remontrances à son frère et de lui démontrer combien il nuisa't à ce jeune Palamède en le fixant dans une secte dont les fi jèles ne sont pas sans encourir un juste discrédit.
Certes, M. de Séguiran n'avaitpas de particulière affection pour ce jouvenceau dévergondé, qu'il ne connaissait que pour l'avoir vu à Garmeyrane, lors des obsèques de sa première femme, mais il ne pouvait s'empêcher de songer au déplaisir qu'il éprouverait, si pareille aventure devait jamais arriver à l'un des fils que lui donnerait sûrement^, un jour,
sa femme d'à présent, bien qu'elle tardât singulièrement à assurer la postérité de la maison de Séguiran, à laquelle Dieu, il n'eu doutait pas, saurait pourvoir.
C'était, d'ailleurs, à ce retardement que M. de Séguiran attribuait parfois la mélancolie que témoignait M™*^ de Séguiran et que rien ne semblait pouvoir dissiper. Sans fonder grand espoir d'y remédier sur la venue de M. de Maumoron, M. de Séguiran comptait pourtant que la présence de ces hôtes contribuerait à l'en distraire quelque peu. Sans doute M°^^ de Séguiran ne goûterait pas beaucoup les récits de galères du Chevalier, mais par certains devoirs qu'elle aurait à remplir auprès de lui elle trouverait moins de temps pour s'abandonner à ses pensées. M. de Maumoron leur serait un divertissement forcé. De plus, M. de Maumoron s'entendrait assez bien avec elle sur le chapitre de la religion, car sa bougreric ne l'empêchait pas d'être dévot à sa façon et il n'était pas impénitent dans son péché. Et qui sait si M°^s Je Ség^uiran, dans les entretiens qu'elle aurait avec lui, ne parviendrait pas à le ramener au bien? Ce fut donc sur ces réflexions consolantes que M. de Séguiran attendit de pied ferme l'arrivée de M. de Maumoron et de son Escondot.
Elle eut lieu le douzième jour de février, sur les trois heures, par une journée de soleil dont la clarté était de bon augure. M. de Maumoron et M. d'Es-
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candot occupaient le carrosse que suivait une autre voiture cliargce de caisses et d'où M. de Séguiran vit descendre sans plaisir deux Turcs eu turban et en habits levantins, qui portaient à la cheville l'anneau d'esclava.j^e et qui se précipitèrent pour aider M. de Maumoron à mettre pied à terre, ce qu'il fit avec force jurements et imprécations et non sans avoir laissé plusieurs fois retomber sa canne sur le dos du fidèle Ali et du fidèle Hassan, car c'étaient eux que M. de Maumoron amenait avec lui à Carmeyrane, afin qu'à son défaut ces deux espions eussent l'œil sur M. Palamède d'Escandot et lui rapportassent ses moindres actions.
Les saints de bienvenue échang-és et MM. de Maumoron et d'Escandot ayant présenté leurs compliments à Mi^e de Ség-uiian,on les conduisit à leur appartement où ils retrouvèrent les coffres et les caisses qu'ils avaient apportés avec eux. Leur contenu, d'ailleurs, concernait moins M. de Maumoron, qui était assez néglig-é dans sa parure, que M. Palamède d'Escandot, qui était fort recherché dans la sienne. M. Palamède d'Escandot traînait après lui toute une garde-robe et tout un attirail de fards, d'onguents et de parfums, sans compter plusieurs habillements de femme dont il aimait à s'accoutrer pour la grande joie de M. de Maumoron, qui raffolait de ces déguisements, par une singulière contradiction qui lui faisait se plaire à retrouver en ce garçon travesti les apparences d'une
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race qu'il méprisait. Cependant, dnrnnt les premiers jours, la conduite de Palamède fut irrénrochrible. H se montra fort attentif à ne pas alarmer M. de Séguiran et respectueusement empresse auprès de ]\Iine (Je Ség'uiran. A peine s'il se permit un peu de rouge aux joues et aux lèvres et quelque peu trop de bagues à ses doigts amenuisés, desquels il caressait volontiers la mouche qu'il se posait au coin de la bouche pour donner à son sourire plus de malice et de piquant. Passé quoi il se comportait en parfait gentilhomme, courtois et réservé et cédant avec modestie la parole à M. le Chevalier de Maumoron.
Ce dernier s'en servit tout d'abord pour réclamer certaines commodités, dont la principale fut un fauteuil à roues, pour pouvoir se promener dans les jardins, quand il serait fatigué d'y marcher avec ses cannes, car sa jambe malade ne lui permettait pas encore grand exercice. Cette infirmité le chagrinait d'autant plus qu'il délestait s'enfermer dans l'appartement oti il prétendait étouffer, ne se trouvant bien qu'au grand air, encore qn'il jugeât que celui de Carmeyrane manquât de ces odeurs salineîi que l'on respire avec le vent marin. Néanmoins, il fallait bien qu'il s'en contentât et l'on voyait, pendant des heures, quelque temps qu'il fît, M. de Maumoron arpenter en boitant les allées ou s'y faisant rouler par Ali et par Hassan, tandis que M. Palamède d'Escandot, assis sur une chaise basse auprès
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du feu, amusait M^^ de Séguiran par l'adresse surprenante qu'il montrait aux travaux d'aiguille, tant à tricoter qu'à broder, en honneur parmi les galériens qui s'y livrent, l'hiver, quand les galères sont désarmées, et où quelques-uns excellent.
M. Palamède d'E:scandot,à vrai dire, n'avait pas seulement appris de ces braves gens ces travaux innocents ; il en avait tiré maints autres enseignements,car une chiourme renferme des gens de tous métiers. Grâce à eux, M. Palamède d'Escandot savait plusieurs sortes de tours d'escamotage et de gibecière ; il savait prendre dans une poche ou un gousset une montre ou une bourse, sans que les possesseurs s'aperçussent qu'ils avaient été dérobés ; il savait ouvrir une porte sans se servir de clé, forcer doucement une serrure, contrefaire les écritures, imiter les signatures et plusieurs autres gentillesses quelque peu inquiétantes qui avaient conduit où ils étaient ceux qui les lui avaient enseignées; mais M. Palamède d'Escandot n'en était pas moins fier de ses talents et aimait à les faire admirer de M"^'^ de Séguiran,qui se prêtait distraitement à ces démonstrations, car pendant que s'y ingéniait M. d'Escandot, elle avait l'esprit ailleurs et sa pensée demeurait fixée sur son tourment intérieur.
L'image de M. de la Péjaudie y tenait une grande place. Depuis leur rencontre, M*"^ de Séguiran continuait de voir en lui celui qui pouvait mettre
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un terme à l'angoisse dont elle souffrait. Il lui apparaissait comme une sorte de sauveur que la Providence lui avait envoyé. N'était-ce pas Dieu lui-même qui l'avait mis sur son chemin pour qu'il la délivrât de son péché en lui montrant le peu qu'il en est des plus ardents dé.sirs de chair et le peu qu'ils laissent en nous après qu'ils se sont accomplis? Aussi Ki'^^ de Séguiran ne doutait-el!e pas que Dieu, qui lui avait, en quelque sorte, présenté en sa miséricorde l'instrument de sa guérison, lui fournirait l'occasion d'en faire l'emploi. Si troublée qu'elle eût été par la soudaine révélation que lui avait apportée la presencedeM.de la Péjaudie, M"^*^ de Séguiran n'avait p»s laissé de s'apercevoir de l'effet qu'elle avait produit sur lui et elle commençait à s'étonner qu'un homme dé cette hardiesse et de cette galanterie n'eût encore rien tenté pour trouver l'occasion de se déclarer. M. de la Péjaudie n'était-iî donc pas ca[)able d'inventer quelque stratagème qui lui permît de l'aborder? N'avait-il donc pas sa lire dans ses yeux, cet expert déchiffreur de femmes, l'appel charnel qu'ils lui avaient adressé? Alors d'où venait celte négligence à en profiler?
En songeant ainsi, M«ie Je Séguiran accusait à faux M. de la Péjaudie. Depuis leur rencontre, ce dernier chercliait un moyen de s'introduire à Carmcyrane, mais, par une singulière malchance, son esprit, d'ordinaire si actif et fertile en expé-
dients, demeurait, pour une fois, à court d'invention. En vain, M. delà Féjaudie avait ruminé dans sa cervelle mille projets, il n'avait pu s'arrêter à aucun. Lui, si déterminé d'habitude, hésitait et piétinait sur place. A peine un dessin formé, il en découvrait l'impossibilité, et ces échecs le contrariaient fort. M. de la Péjaudie ne se reconnaissait plus lui-même.
M. de Larcefigue, en me contant ces tergiversations de la Péjaudie, leur attribuait une cause que je dois rapporter ici. M. de la Péjaudie était-il averti par un instinct secret des dangers auxquels il allait s'exposer ? Peut-être la bizarre prédiction que lui avait faite la Devineresse de M. le baron de Ganneval lui était-elle revenue à l'esprit? Peutêtre était-il mis en garde par quelque horoscope que lui avait tiré la Bohémienne, car on sait que ces filles sont fort expertes à distinguer l'avenir ? La Péjaudie sentait-il un de ces avertissements qui nous viennent du plus profond de nous-mêmes ? Toujours est-il qu'il demeurait incertain et tiraillé et dans une singulière stérihté d'invention. Il en avait délaissé sa flûte et ne sortait plus guère de l'hôtel de Tourves. Aussi M^^e deGallerand-Varade, toujours acharnée à lui nuire, répandait-elle le bruit que les maléfices auxquels M. de la Péjaudie s'était livré, et qui l'avaient soumis au Diable, commençaient à opérer et que, si M. de la Péjaudie se tenait ainsi coi, c'était qu'il était en train de lui
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pousser au front des cornes et aux pieds des sabots de bouc, comme i! arrive souvent à ceux qui ont pris part aux horreurs démoniaques du Sabbat.
Les choses en étaient donc au point que nous venons de dire et le temps passait sans que la conjonction deM'-^eJe Ség-uiran et de M. de la Péjaudie se produisît lorsque le hasard se mit de la partie pour y pourvoir. On était alors vers la fin du mois de mars, quand de grandes pluies survinrent. Pendant plusieurs jours, l'eau ne cessa de tomber par torrents. Ces intempéries contrarièrent fort M. le Chevalier de Maumoron en lui interdisant ses promenades favorites et en réveillant sa blessure encore mal fermée. Confiné au Ioy;^is et souffrant assez cruellement, M. de Maumoron fit preuve d'une humeur exécrable, d'autant plus qu'il s'aperçut que M. Palamède d'Escandot ne partageait pas sa fureur contre les éléments. M. Palamède d'Escandot, en effeî, paraissait parfaitement heureux et ne demandait rien d'autre que de passer de longues heures en compagnie de M'°e de Séguiran. Il s'y plaisait si visiblement que M. de Maumoron en fut outré. Le goût que M. Palamède d'Escandot témoignait à M""^ de Séguiran lui semblait une injure personnelle. De quoi s'avisait ce petit Paîamèdc de faire l'amoureux, car il l'était, et cela se voyait de trop aux paroles, aux rougeurs, aux embarras de ce soupirant novice. Cela crevait les yeux et M. de Maumoron
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en enrageait. C'était bien la peine d'avoir enfermé Palamède dans ce château isoié, entre un fâcheux et une dévote, pour que s'éveillât dans son cœur une disposition si outrageante. Non que M. de Mantnoron redoutât que son Palamède obtînt quoi que ce fût de la belle châtelaine, mais il ne s'en habituait pas moins avec elle à adresser ses hommages oiî M. de Maumoron n'entendait pas qu'il les portât. Le drôle n'était que trop enclin à déserter la secte, et la jalousie de M. de Maumoron s'en alarmait furieusement. Aussi, le jeune Palamède eut-il à subir de violents reproches et d'amères diatribes qu'il écoutait les yeux baissés et la mine hypocrite, niant que M^^ede Séguiran lui inspirât autre chose que le respect le plus profond ; mais à peine M. de Maumoron avait-il fini de sa mercuriale que le gaillard reprenait son manège de clins d'yeux, de langueurs et de soupirs dont Maumoron, en sa fsjreur,alla jusqu'à avertir charitablement son frère Séguiron. A quoi M. de Séguiran éclata de rire pour toute réponse.
Sur cet échec, M. le Chevalier de Maumoron, dépite, en revint, bougonnant, à ses galères et aux récits les concernant.
Une des choses qui, de la sienne, lui donnait le plus d'orgueil était, plus que l'exacte discipline de la chiourmo et la sage brutalité des comités, la troupe de musiciens qu'il y entretenait. Il se plaisait à vanter le luxe de leur habillement et
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l'harmonie de leur jeu. M. de Maumoron tirait de leur présence à son bord jjrandc vanité. Il ne se passait pas de jours qu'il ne leur fît exécuter quelque morceau à sa convenance. Gela le reposait ég-aiement, disait-il, des sifflets de commandement et des hurlements de la cliiourme, quand le nerf de bœuf y caressait quelque dos récalcitrant, ce qui arrivait souvent, à moins que ces chiens n'eussent le bâillon à la bouche. Aussi M. do Maumoron se plaig-nait-il fort d'avoir été, faute d'argent, obligé de licencier ses musiciens et de n'avoir pu les amener avec lui à Carmeyrane. Certes, M. de Maumoron y recevait une hospitalité dont il n'avait qu'à se louer, mais à laquelle manquait, il le fallait bien avouer, un peu de divertissement. Or, en estil un plus agréable que la musi(|ueet, depuis son arrivée à Carmeyrane, M. de Maumoron n'en avait pas entendu une note.
Ces récriminations de M. de Maumoron eurent pour effet que M. de Séguiran, illuminé d'une idée subite, alla sur-le-champ trouver M"^^ de Séguiran, qui était occupée à enseigner à l'ingénieux Pa!amède un point de broderie, pour lui demander si elle ne verrait pas d'inconvénient à ce qu'ils appelassent à la rescousse M. de la Péjaudie et sa flûte. M. de la Péajudie ne refuserait sans doulo pas de venir passer quelques jours à Carmeyrane. A cette proposition, M™*' de Séguiran devint si pâle que lejeune i^a'.atnède la crut sur le point de s'éva-
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nouir, en même temps qu'il sentit trembler ses mains sur l'écheveau qu'elle dévidait; mais elle se remit si vite que ce fut d'une voix tranquille qu'elle répondit que M. de la Péjaudie et sa flûte seraient les bienvenus, car il iuiportait avant tout que M. le Chevalier ne manquât de rien à Garmeyrane, pas même d'ariettes et de fredons. Cela dit, elle se reprit à dévider le fil de soie, tandis que M. Palamède d'Escandot mordait jusqu'au sang- sa lèvre qu'il ne fardait plus, depuis qu'il aimait, avec la fureur et le désir de son vrai sexe, la belle dévote qui l'avait, sans qu'elle le sût, converti à l'amour.
Si la présence de M. de la Péjaudie et de sa flûte fit merveille aux oreilles de M. le Chevalier de Maumoron, elle fut moins agréable aux yeux de M. Palamède d'Escandot. Néanmoins, si persuadé qu'il fût que M, de la Péjaudie et M^e de Séguiran n'étaient pas indifférents l'un à l'autre, il ne parvenait à saisir enlre eux aucune marque d'entente et aucun signe d'intellig^ence. Depuis plusieurs jours, il ne cessait de les observer à la dérobée, mais il n'avait encore pu relever aucun de ces indices qui prouvent les accords amoureux. Certes, M. Palamède d'Escandot n'était pas fort expert en ces sortes d'intrigues, mais il était servi dans son rôle par sa ruse naturel'c et par la haine
qu'il ressentait envers un rival présumé. Malgré ces atouts, il ne parvenait pas à voir clair dans le jeu de M. de !a Péjaudie et de M'"^ de Ség-uiran, pour la bonne raison qu'ils n'en paraissaient jouer aucun, et cependant M. Falamède d'Escandot tenait pour assuré qu'il y avait partie liée entre eux. Aussi enrageait-il de sa déconvenue, tout en écoulant M. de !a Péjaudie exercer ses talents sur la flûte, au g^rand contentement de M. le Chevalier de Maumoron, dont l'humeur bougonne était devenue excellente. Il importait peu à présent à M. de Maumoron que le temps fût bas et pluvieux et il déclarait hautement qu'il n'avait jamais rien entendu de pareil à la flûte de M. de la Péjaudie pour la douceur et la force de souffle, l'habileté des doigts et le choix et la variété des airs, ajoutant par plaisanterie qu'il donnerait gros pour avoir sur sa galère un tel musicien.
A ce jugement, M. de Séguiran se redressait avec fierté, car il s'en découvrait une soudaine à avoir pour ami M. de la Péjaudie ; M"^*^ de Séguiran acquiesçait à ces louanges en baissant ses yeux et M. de la Péjaudie les recevait avec modestie. Il ne se départissait d'ailleurs guère de ce maintien et l'on eût eu peine à reconnaître en lui le la Péjaudie qui avait fait tant de ravages parmi les dames d'Aix et qui avait couru les grands chemins avec une fille de Bohême. Il avait même cessé de tenir ces propos et discours impies dont il n'était
que trop coutumier et qui lui avaient valu un renom mérité de libertin. M. de la Péjaudie, à Carmejrane, se montrait doux, complaisant, bon enfant, si bien que M™® de Séguiran, déconcertée, se demandait si c'clait bien là ce damné vivant avec qui lui était venu le brusque et hardi désir d'essayer du péché qui était en elle, avec la certitude qu'elle n'ajouterait rien à une damnation d'ores et déjà assurée.
En effet, M™e de Séguiran était plus fortement résolue que jamais à se délivrer de cette anxieuse curiosité de chair qui la tourmentait et la consumait de sa morne et brûlante ardeur. Elle était de plus en plus certaine que son péché se dessécherait en elle à sa propre flamme et qu'il éparpillerait ses cendres refroidies au vent de l'oubli. Mais M. de la Péjaudie allait-il donc se dérober à ce qu'elle attendait de lui ? Que voulaient dire ces façons et que signifiait cette réserve ? Sans doute, n'était-ce là qu'une fausse apparence et bientôt M. de la Péjaudie en reviendrait à sa véritable nature qui était de demander aux femmes de livrer leur corps à son plaisir. Comme avec toutes, M. de la Péjaudie ne manquerait pas d'en arriver là avec elle etMiïiede Séguiran attendait ce moment avec une anxieuse et sombre impatience. Certes, M""^ de Séguiran, déterminée comme elle l'était à l'épreuve qu'elle voulait tenter, fût bien allée, d'elle-même, au-devant des desseins de
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M. de la Péjaudic, car, on l'état où elle était, elle n'eût hésite à aucune honte ; mais, sans être experte aux choses de l'amour, elle n'ignorait pourtant pas que les hommes n'aiment guère les avances trop hardies et qu ils préfèrent solliciter des faveurs à les accorder. Aussi comptait-elle que son renom de pudeur, de vertu et de dévotion inciterait mieux M. de la Péjaudie à entreprendre sur elle que si elle lui offrait la première ce qu'il souhaitait d'en obtenir. M"^'^ de Séguiran s'en tenait donc à ce calcul, espérant que le hasard qui avait amené à Carmeyranc M. de la Péjaudie se mettrait encore en frais pour aider à la jeter dans ses bras.
Cependant les jours passaient en conversations et en airs de flûte, sans que M. de la Péjaudie eût cessé de témoigner à INH*^ de Séguiran un respect qui commençait à l'inquiéter. Le dépit secret qu'elle éprouvait de cette conduite n'avait pas échappé aux yeux vigilants de M. Palamède d'Escandot, aussi s'en crut-il autorisé à proGter de l'occasion pour déclarer sa flamme. Avant de s'y résoudre, M. Palamède d'Escandot avait maintes fois consulté son miroir. Il s'exerçait à donnera son visage des grâces hardies et louchantes. Au fond, M. Palamède d'Escandot ne doutnit pas de son succès. Il avait une haute idée de sa figure, surtout quand il la comparait à la mine de M. de la Péjaudie. Autant M. de la Péjaudie était râblé et robuste,
autant le beau Palamède était svelte et élancé. La fraîcheur de son teint éclipsait la peau sombre de son rival, que M. d'Escandot jugeait d'avance malheureux. De plus, M. de la Péjaudie ne pouvait lui êlre comparé pour le goût et le précieux des ajustements et aucune femme n'oserait mettre en balance un modeste petit gentilhomme sans emploi et un brillant officier de galères, un la Péjaudie et un Escandot, surtout quand cet Escandot se nommait Palamède, qui est un nom sonore et fait pour l'amour.
Il ne restait donc à M. Palamède d'Escandot que de trouver pour agir le moment propice. Il crut l'avoir découvert dans une promenade que, par une éclaircie, M. de Maumoron avait proposé qu'on fît aux jardins. M. de la Péjaudie et M. de Séguiran s'en étaient abstenus et, au bout de quelque temps, M. le Chevalier, ayant senti sa jambe récalcitrante, s'était f;iit ramener au château par Ali et par Hassan. M™^ de Séguiran, ayant témoigné l'intention d'aller jusqu'à une grotte rustique que l'on construisait dans un bosquet assez écarté des jardins, M. Palamède d'Escandot s'offrit à l'y accompagner. Cette grotte sembla à M. Palamède d'Escandot un lieu particulièrement propice à sa déclaration, car il avait lu dans les romans que les dames choisissent volontiers ces sortes d'endroits pour yécouterles cajoleries de leurs amants. Aussi, à peine M'"^ de Séguiran était-elle entrée
dans i'hfibilacle, qu'elle vil le beau Palamcde tomber à ses genoux. Or, malgré son audace, M. Palamède était assez ému, tellement qu'au lieu de débiter la belle harangue qu'il avait préparée dans sa tôle, et dont les termes ne lui revenaient pas à l'esprit, il se contenta de risquer, en vrai marin, l'abordage de Mn^c de Séguiran et de porter sur elle une main hardie, tandis que sa bouche se posait brusquement sur les lèvres de la belle dévote ; mais il ne les ferma pas si bien des siennes qu'il n'en entendît sortir le rire le plus déconcertant et le plus méprisant qu'il se pût, accompagné d'une poussée qui lui fit perdre l'équilibre et le renversa dans une flaque d'eau d'où il ne se releva , sali et boueux , que pour voir M"^ de Séguiran s'éloigner d'un pas rapide.
Dépité, confus et furieux, M. Palamède d'Escandot, n'osant se montrer dans l'état où il était, dut attendre le jour tombant pour rentrer au château, se nettoyer et changer d'habit. Lorsqu'il redescendit de sa chambre, il trouva tout le monde réuni autour de M, de la Péjaudie. M. de la Péjaudie, sa flOite dans l'étui, prenait congé de ses hôtes, rappelé à Aix par une alfaire imprévue, sur laquelle il ne s'expliquait pas, malgré les regrets et les plaintes de M. de Maumoron. M. de Maumoron se désolait à la pensée que le cliâteau ne retentirait plus des airs de flûte de M. de la Péjaudie, déplorant de nouveau que M. de la Péjaudie, au lieu
d'être un genlilhomme, ne fût pas un des musiciens de sa galère, auquel cas il aurait bien su l'empêcher de lui fausser compagnie, car une bonne chaîne et un bon anneau l'eussent alors retenu à son devoir. Cependant le carrosse qui devait reconduire à Aix M. de la Péjaudic étant attelé, il fallut bien le laisser aller.
La soirée qui suivit le départ de M. de la Péjaudie fut maussade. M. le Chevalier de Maumoron consola sa déconvenue par de cruels récits de bastonnades, expliquant longuement le détail de cette opération, qui est une de celles par quoi on maintient le mieux la discipline de la chiourme. Il en commenta minutieusement le procédé et le résultat qui est parfois d'amener la mort du patient, quelque soin que l'on prenne de laver ses plaies au vinaigre et de ies panser au gros sel. Le fidèle Ali et le fidèle Hassan excellaient à manier le bâton et c'était une des raisons de l'estime que M. de Maumoron faisait de ses deux esclaves turcs. M. Palamèded'Escandot écoutait avec distraction les récits de M. de Maumoron et, encore tout penaud de son aventure de la grotte, n'osant regarder en face Mme de Séguiran, considérait avec animosité M. de Séguiran, celui-ci assez soucieux, car, l'heure du coucher approchant, il lui faudrait regagner sa couche solitaire ; M""^ de Séguiran, en effet, depuis quelque temps, sous prétexte de santé, lui avait interdit l'accès de sa chambre et tout ce qui s'en
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suit. Or M. de Séguiran était fort contrit de ce régime d'abstinence qui ne lui convenait guère et qui retarderait encore l'heureux jour où il ferait enfin mentir les insinuations désobligeantes de M. d'Escandot le Petit et donnerait raison aux encourageantes assertions de l'illustre M. Dagrenais. Quant à M'"® de Séguiran, elle gardait un silence assombri et cherchait le motif de l'inexplicable réserve et du départ de M. delà Péjaudie.
M""® de Séguiran poursuivait ces réflexions, lorsque, ses femmes congédiées et le verrou poussé à la porte de son appartement, elle allait se mettre au lit. Cet appartement était situé au premier étage du château et on y accédait par l'escalier principal. Il était vaste et s'ouvrait par trois hautes fenêtres sur un beau balcon dont la balustrade était ornée de vases sculptés et d'où l'on avait vue sur les jardins. Ce soir-là, M'^^ de Séguiran entendait retentir aux vitres un bruit de pluie et elle songeait que la journée du lendemain serait maussade par la mauvaise humeur de M. de Maumoron et sans la présence de M. delà Péjaudie. Lorsqu'elle eut songé ainsi assez longtemps, il lui sembla distinguer un bruit insolite, comme si l'on eût marché sur le balcon, mais elle n'eut pas le loisir d'en penser davantage. Soudain la fenêtre s'ouvrit et elle aperçut une forme d'homme qui se glissait d^ns la chambre et se plantait debout devant elle. M"^^ de Séguiran n'était pas peureuse, aussi ne poussa-t-elle pas un