I. Voir la liste des écoles actuellement existantes avec le
pourvu. Pour la province, au lieu d'une trentaine que nous avons actuellement, environ huit écoles, judicieusement distribuées dans les grands centres, satisferait à tous les besoins, et au delà. Qui dit écoles nombreuses dit écoles petites, et les petites écoles ne peuvent avoir ni un nombre assez grand de classes, ni des maîtres bien rétribués, ni l'outillage coûteux qu'implique l'instruction des aveugles. Il ne s'agit donc pas de créer des établissements nouveaux, mais délaisser s'étioler et disparaître les établissements qui, après une expérience probante, ne donneraient pas des signes de vitalité, en reportant sur les autres toute la sève nourricière des bourses.
Cette simple mesure serait déjà d'un efïet considérable, surtout si l'on se décide, — et c'est une nécessité — à relever sensiblement le taux des bourses qui est notoirement dérisoire. Mais il faudrait davantage : aux écoles qui fournissent les meilleures garanties, l'État devrait accorder des subventions sans lesquelles, même avec de nombreux élèves, il ne leur est guère possible d'acquérir un outillage suffisant. Le coût de ces subventions serait beaucoup moins élevé qu'on n'est porté à le supposer d'abord. Rien n'oblige, en effet, à fournir à chaque école un outillage complet. Toutes
nombre de places dont chacune dispose et les principaux enseignements qu'on y donne dans le Valentin Haiiy de janvier 1921.
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auraient naturellement besoin des appareils que comporte l'instruction primaire, mais cette partie là ne va pas très loin. Ce qui est coûteux c'est l'outillage requis pour certains enseignements professionnels, notamment l'enseignement musical élevé et l'enseignement complet de Taccord. Or il y a tout intérêt à ce que toutes les écoles ne donnent pas indistinctement tous les enseignements professionnels, à ce qu'elles se spécialisent dans certains enseignements qu'elles seraient ainsi en mesure de perfectionner. Un enfant de quinze à seize ans peut avec moins d'inconvénient qu'à cinq ou dix ans être éloigné davantage de sa famille pour chercher dans une école l'enseignement professionnel auquel il a été reconnu apte et dont on sera en mesure de lui faire comprendre les avantages pour son avenir. Il faut donc que les écoles acceptent de faire passer les intérêts de leurs élèves avant les leurs propres, de se séparer de certains d'entre eux, souvent les plus distingués, les plus capables de leur faire honneur, pour les envoyer dans des écoles qu'elles devront cesser de considérer comme des rivales pour ne plus voir en elles que des collaboratrices. Ce qui est impossible actuellement deviendrait facile pourvu qu'on fasse de ces spé- "cialisations et des échanges d'élèves qui en sont la conséquence une condition sine qua
non de l'obtention des bourses et des subvenr tions.
Ainsi, sans renoncer aux dons bénévoles que des écoles autonomes ont toujours l'espoir de voir venir à elles, sans paralyser l'initiative privée, en conservant même le ressort de l'émulation qui constitue son principal mérite, nous pouvons parer à son vice capital qui est l'incoordination des efforts. L'intérêt individuel continue de jouer en notre faveur, prévenant le gaspillage dans la gestion, incitant aux recherches et aux initiatives fécondes. L'État est peu propre à tenter des expériences. Son aifaire est bien plutôt d'appliquer les méthodes une fois qu'elles ont été expérimentées et une fois que leur valeur a été reconnue. Les fonctionnaires hésitent à encourir des responsabilités, à affronter des mécomptes. Tant qu'un service comporte beaucoup d'investigations et de tâtonnements on peut douter qu'il soit temps pour l'État d'en assumer la charge entière, et chaque jour encore dans l'enseignement professionnel des aveugles, il y a lieu de tenter les débouchés nouveaux. L'État peut plus efficacement aider ceux qui les exploreront que les explorer lui-même. C'est dire que dans ma pensée il aurait beaucoup moins à imposer un programme dogmatique et uniforme qu'à écarter des méthodes notoirement mauvaises, des méthodes qui, bien souvent, à
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l'insu de ceux qui les préconisent, ont été péremptoirement condamnées par rexpérience. Il exercerait son contrôle en usant, dans les établissements qui accepteraient sa loi, d'une sorte de pouvoir de veto, plutôt qu'il n'imposeserait son autorité en coulant toutes les écoles dans un même moule.
On voit assez par ce qui précède combien sont délicates les fonctions que nous attribuons à nos inspecteurs, et la nécessité de ne les confier qu'à des hommes d'une haute culture générale en même temps que d'une copipétence éprouvée. Choisir les écoles à conserver, les spécialiser chacune selon ses moyens, les outiller selon leurs besoins respectifs, veiller à l'exacte orientation des élèves d'après leurs aptitudes, redresser, sans jamais les décourager, les initiatives : une tâche pareille ne suppose pas moins de qualités personnelles d'esprit et de cœur que de connaissances précises. Sous le contrôle du conseil de direction c'est l'autorité effective sur tout l'enseignement des aveugles qu'ils auraient en main.
Qu'on n'objecte pas l'impuissance reconnue des inspecteurs généraux de l'Instruction publique à exercer un contrôle effectif sur notre enseignement secondaire. Les causes de cette impuissance ne sont pas mystérieuses : passer quelques heures tous les deux ans dans un établissement ne saurait suffire pour savoir
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ce qui s'y passe. Nous ne supposons pour les aveugles qu'un très petit nombre d'écoles, guère plus d'une demi-douzaine. L'inspecteur peut s'installer une semaine ou deux auprès de chacune d'elles et vivre pleinement de sa vie. Qu'on ne dise pas non plus que le système a été essayé déjà et qu'il a échoué. Les deux inspecteurs que, voici une quinzaine d'années, le ministère de l'Intérieur a désignés pour visiter les écoles d'aveugles ne disposaient d'aucun moyen pour faire écouter leurs conseils : ni d'une sanction ni même d'une subvention ; nous venons au contraire de mettre dans les mains des nôtres des armes d'une singulière efficacité. De plus, les inspecteurs que je rappelle, l'un professeur, l'autre directeur d'un grand établissement, ne pouvaient consacrer à une tâche supplémentaire que des moments parcimonieusement comptés. Au bout de peu de temps, faute de résultats, les inspections cessèrent. Qui donc espérait qu'il en serait autrement?
Nos inspecteurs devraient tout leur temps à leurs fonctions. Des voyages à l'étranger leur permettraient d'assurer aux aveugles de France le bénéfice des expériences tentées dans d'autres pays. Jusqu'à présent les efforts ont gardé peut être un caractère trop national. Chaque pays a fait preuve dans ses méthodes d'une certaine originalité, commandée sans doute dans une
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large mesure par les conditions locales, mais dont l'exemple pourtant aurait parfois pu davantage profiter aux congénères voisins. La France, avec ses postes d'organistes et de professeurs de musique ainsi que par un large développement de l'accord et du commerce des pianos, a certainement dans l'ensemble fait à l'élite de ses aveugles la meilleure situation. Mais l'Angleterre, grâce au libéralisme de son clergé qui accueillait dans ses rangs les aveugles cultivés, a plus vite que nous travaillé pour le développement de l'enseignement intellectuel. L'Angleterre et les États- Unis ont poussé loin la culture physique, et n'ont été suivis dans cette voie qu'avec une extrême timidité. Et même l'Allemagne, qui n'a su imaginer aucune solution aussi favorable que celles de la France et de l'Angleterre et qui s'en est tenue principalement aux métiers manuels, n'était pas sans pouvoir fournir à notre Institution Nationale de très utiles leçons si l'on eût su les lui demander. Il appartiendrait aux inspecteurs de faire cesser cet isolement néfaste, et de susciter les imitations désirables. Il serait à souhaiter peut-être qu'ils fussent au nombre de trois, — deux pour l'enseignement professionnel, le musical et le manuel ; un pour l'enseignement intellectuel — mais deux pourraient suffire. Pour que leur compétence fût garantie ils seraient choisis par le
ministre s^r une liste de deux candidats présentés par le Conseil de direction.
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Qu'on décide de créer des écoles publiques nouvelles, comme le propose la loi Ghautard, ou de réorganiser les écoles publiques ou privées actuellement existantes, le type idéal d'école que les inspecteurs et le conseil doivent tendre à réaliser reste n3,turellement le même. Il ne saurait être question d'en exposer le plan. Je me bornerai à indiquer quelques-unes des lacunes prinpipales qu'il importe de combler.
Nous n'avons pas encore d'écoles pour les aveugles arriérés, ou plutôt nous n'en avons qu'une à ChiUy-Mazarin fondée par l'Association Valentin Haiiy pour recevoir une vingtaine de fillettes- Évidemment ce genre d'établissement est particulièrement ingrat : non seulement il exige une somme exceptionnelle de dévouement, mais il attire peu la sympathie du public. Nous nous sommes, sur ce point, beaucoup laissé devancer par d'autres pays, notamment par la Suisse. Tant que nous n'aurons pas d'établissements spéciaux pour recevoir ces déshérités, d'abord nous manquerons à un devoir de SQ|i4apté, ensuite les maîtres d'écoles d'aveugles iiormaux hésiteront toujours trqp à rejeter de leurs classes des ^ 292 ^
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incapables qu'ils savent condamnés, .s'ils les écartent, à un complet abandon. Donc les classés seront fatalement trop longtemps retardées par de pauvres enfants qui d'ailleurs y gaspillent leur temps aussi bien que celui des autres, car ils n'y trouvent pas renseignement approprié à leur état.
Nous n'avons qu'une classe pour faibles de vue. Dans d'autres grands centres, aussi bien qu'à Strasbourg, il y aurait place pour des institutions de ce genre.
Nous n'avons guère d'écoles enfantines, et celles qui reçoivent des enfants dès quatre à cinq ans ne sont, sauf exception, guère bien outillées pour le faire. D'ailleurs les conseils départementaux se refusent en général à prolonger les bourses des aveugles au-delà de huit à neuf années. Or, comme un jeune aveugle ne peut guère être abandonné seul dans la vie avant dix-huit à vingt ans, on est amené à ne mettre l'enfant aveugle à l'école que vers la dixième année. C'est un singulier paradoxe : le petit voyant commence à cinq ans d'ap-' prendre à lire, et le petit aveugle, dont l'instruction est beaucoup plus laborieuse et exige plus de temps, ne commencera qu'à dix ans. Nous avons vu tous les dangers qui menacent les muscles et le cerveau du petit aveugle pendant cette période d'inaction.
L'école ainsi dégagée par la section des
arriérés, et préparée par la section enfantine, reste à la perfectionner en assurant le recrutement des maîtres. Nous n'avons pas d'école normale pour nos instituteurs (l'aveugles. Quelques cours spéciaux suffiraient, s'ajoutant à l'enseignement d'une école normale de voyants. Beaucoup de nos maîtres sans doute suppléent par l'expérience acquise et par le don intégral de leur être à l'insuffisance de leur préparation technique. Mais désormais un enseignement pédagogique s'impose. Des élèves de nos écoles normales ordinaires, aveugles ou voyants^ devraient être admis à suivre dans notre école normale spéciale quelques cours qui trouveraient leur sanction dans un examen d'aptitude à l'enseignement des aveugles.
Enfin nous n'avons pas proprement le conservatoire de musique pour aveugles qu'il nous faut. Il manque bien peu de chose pour que l'Institution Nationale nous le donne ; mais son développement, en tant qu'école professionnelle, a été entravé par deux circonstances. La première c'est qu'elle donne un enseignement de métiers manuels à côté d'un haut enseignement musical, d'où il résulte une complexité trop grande dans ses services. Cette cohabitation est désastreuse pour l'enseignement des métiers manuels qui est fatalement négligé, écrasé par un frère trop supérieur; et elle est très fâcheuse pour l'enseignement
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musical lui-même qui est forcé de s'ouvrir à des demi-capables. L'autre inconvénient est que l'Institution Nationale n'a aucun moyen d'attirer à soi les élèves bien doués des autres écoles, et qu'ils ne lui viennent qu'accidentellement. Tout cela revient à dire que, faute de coordination entre les écoles, l'Institution Nationale, comme les autres écoles, est à peu près tenue de se contenter du lot d'élèves, bons ou mauvais, que le sort des rentrées lui assigne, qu'il lui faut bien en conséquence organiser les enseignements professionnels divers répondant à leurs diverses aptitudes, et que par là nous sommes privés de l'école nationale de musique vraiment supérieure que son passé la préparait si bien à nous donner.
Il en sera ainsi jusqu'au jour où, par l'intervention de l'État, la coordination sera réalisée.
La coordination faite, très aisément nous trouverions dans notre principal établissement national à la fois l'école normale et le conservatoire de musique, une pépinière de maîtres et une pépinière d'artistes. Les écoles enfantines pourraient soit être organisées à part, soit être rattachées comme sections bien distinctes, aux écoles déjà existantes. Il serait désirable, semble-t-il, que toute école eût une section enfantine, installée autant que possible au grand air, hors de la ville, mais des sections
LA PÉDAGÔG-m DES A VEUGLES
d'arfiérès- n'aut^ient pas besoin de' se' rencoïitref partout.
Uiie @GO'l€ com>plète coiïïporterait amsi qma;tres sections : i-° une section enfantine où les enfants resterai-erat de quatre ou ciiaq à sept où huit ans, et qui, outre les premiers élémenlis de la lecture, àe récriture et du calcul, aurait pour principale fonction de développer et d^éduquer le toucher et l'ouïe des enfants, et de leur enseigner les' leçons de choses ; 2° une école primaire pour enfants^ de huit à treize ou quatorze ans, où' l'enseignement intellectuel passerait au premier plan, mais serait dbublé d'un enseignement musical élémentaire sans doute, beaucoup plus poussé pourtant que dans les écoles primaires de voyants, comportant avec le solfège l'étude du piano et même parfois dî'un autre instrument, et aussi d'un enseignement manuel de caractère non professionnel, orienté entièrement vers la culture de l'adresse ; 3f l'école professionnelle où seraient enseignés quelv ques-uns des métiers d'aveugles, les plus appropriés aux besoins de la région; on y joindrait un enseignement musical sans prétention, visant non à faire des professeurs de musique, mais à donner à des ouvriers le moyen de gagner quelque argent, soit en faisant danser dans des soirées, soit en remplisant les^ fonctions de chantre à l'église ; 4° une école d'arriérés, bien à part des autres sections, où l'on dirigerait
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ceux qui, à chaque étape, seraient reconnus incapables de suivre leurs camarades.
Ainsi constituées, nos écoles de province, peu nombreuses, pourvues d'effectifs suffisants, outillées selon leurs besoins divers, seraient toutes en mesure de donner un enseignement général excellent. Par voie d'échange elles assureraient toutes ensemble, dans les cas ordinaires, un enseignement professionnel répondant au besoin des élèves. Seule une petite élite devrait en être détachée pour trouver une culture supérieure à l'Institution de Paris qui, en retour, enverrait aux écoles de province des maîtres éprouvés.
De la sorte, l'œuvre de l'éducation des aveugles, qui est une œuvre toute française, issue de la généreuse France de l'époque révolutionnaire, et que la France devait à son passé de ne pas laisser péricliter, échapperait à l'abandon et à l'anarchie auxquels nous l'avons laissée ; elle répondrait enfin aux exigences de la conscience moderne, inscrites sans effet dans la loi du 28 mars 1882.