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GRANDES LIGNES D'UN PLAN D'ORGANISATION

Il y a pourtant une difficulté dont il faut sortir auparavant, et dont nous devons dire un mot maintenant : c'est la question passionément débattue parmi les intéressés de savoir quel ministère sera chargé de l'organisation nouvelle de l'instruction des aveugles en France. Sera-t-elle rattachée aux services de l'Assistance et de l'Hygiène, qui jusqu'alors ont toujours eu l'éducation des infirmes dans leurs attributions ? Sera-ce le ministère de l'Instruction publique auquel incombe naturellement toute la tâche de l'enseignement national ?

La logique répond incontestablement : le ministère de l'Instruction publique. On n'aperçoit aucune raison péremptoire qui empêche de rattacher l'instruction des aveugles à ses » 274 €

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services. Certains esprits paraissent s'offusquer comme d'une injure faite aux aveugles de savoir place Beauveau les services administratifs d'où dépend leur établissement d'instruction. Il leur semble que cela signifie que l'instruction pour les aveugles est une forme d'assistance, une aumône plutôt qu'un dû. Je me sens peu accessible à ce genre de considérations, mais nous vivons dans un pays où la logique a généralement gain de cause.

Seulement la question s'est longtemps compliquée parce qu'on la compliquait de préoccupations, très respectables d'ailleurs et fort dignes d'être prises en considération, mais qui ne paraissent pas tenir au fond du débat. Des maîtres d'aveugles souhaitaient ardemment le rattachement à l'Instruction publique pour ce motif surtout que, réduits jusqu'à présent à des traitements de famine, ils espéraient par là voir enfin leur situation assimilée à celle des maîtres de l'enseignement public. D'autres redoutaient au contraire le même rattachement parce qu'ils pensaient que, s'ils étaient assimilés aux maîtres voyants, ceux-ci entreraient en concurrence avec eux pour l'enseignement des aveugles et déposséderaient les aveugles du privilège qu'ils ont en France d'instruire leurs congénères. On peut penser que le récent relèvement des traitements accordé par le ministère de l'Assistance ôtera dans l'avenir

beaucoup d'âpretéaux discussions sur ce sujet.

Il paraît que, de même que sa libéralité, la philosophie de l'État varie aussi avec le minis-. tère. Tel appelle de ses vœux la laïcisation complète qu'il n'attend que du ministère de l'Instruction publique ; tel autre la redoute, et affirme qu'elle portera un préjudice matériel aux aveugles parce que presque tous nos musiciens ont besoin de postes d'organistes dans les églises. Mais peut-être ces querelles aussi ont perdu de leur acuité.

Mon intention n'est pas de joindre un plaidoyer pour ou contre une de ces opinions à ceux que nous avons déjà sur la matière. Je me bornerai à présenter deux observations.

La première c'est que la question n'a peutêtre pas toute l'importance qu'on lui donne. On rencontre des gens pour qui le transfert est tout. Ils sont fermement persuadés que le problème de l'enseignement des aveugles serait réglé comme par enchantement si demain le transfert à Tlnstruction publique était décidé. Cette foi dans la vertu des formules administratives est touchante. La vérité, c'est que tout resterait à faire, et la seule différence serait que la tâche incomberait à l'Instruction publique au lieu qu'elle incombe au ministère de l'Assistance. Il est bien vrai qu'au ministère de l'Instruction publique des programmes d'instruction primaire sont tout élaborés, au moins

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dans ce que l'enseignement primaire des aveugles a de commun dans ses méthodes avec celui des voyants ; mais c'est la partie simple de la tâche, celle qu'il est aisé de lui emprunter sous quelque ministère d'ailleurs que soient placées nos écoles. L'essentiel, nous l'avons vu, c'est l'enseignement professionnel. Pour solutionner les problèmes qu'il pose — aptitudes des aveugles à réussir dans tel nouveau métier, rendement possible dans chaque carrière, conditions pratiques dans lesquelles chacune devra s'exercer, etc. — on ne voit pas que les fonctionnaires de l'Instruction publique soient sensiblement plus qualifiés que ceux de n'importe quel autre département.

L'important c'est, non que les écoles passent au ministère de l'Instruction publique, mais que le ministère, quel qu'il soit, auquel cette mission sera confiée, veuille donner à la réalité très complexe et délicate qu'est l'instruction des aveugles une organisation appropriée. Si le ministère de l'Instruction publique allait tout simplement l'assimiler à ses autres services, les déceptions viendraient vite. Quelques améliorations dans les méthodes d'enseisfnemônt de l'histoire ou du calcul ne consoleraient personne d'une organisation qui n'offrirait aucune garantie pour les problèmes de l'adaptation à la vie sociale.

La Chambre des députés a voté le 23 mars

1910 une proposition de loi — la loi Chautard — qui ordonne le transfert à l'Instruction publique et la création d'écoles régionales. Cette proposition dort depuis bientôt onze années dans les cartons de la Commission sénatoriale qui a été constituée pour l'examiner. Elle paraît donc avoir vécu, mais elle pourrait cependant fort bien ressusciter un jour. Or, bien que la loi Chautard stipule des dispositions assez précises, il est à observer qu'elle ne fait aucune mention ni d'un service particulier d'inspection, ni d'un conseil spécial de direction. Il y est même dit formellement que « les instituteurs et institutrices seront proposés par l'inspecteur d'Académie et nommés par le préfet, que des décrets et arrêtés rendus sur avis du Conseil supérieur de l'Instruction publique détermineront les conditions générales de recrutement du personnel enseignant des diverses écoles, ainsi que les programmes d'enseignement général et professionnel. Voilà précisément le mélange qu'il importe d'éviter, et qui infailliblement entraînererait la méconnaissance des intérêts spéciaux des aveugles. Ni les inspecteurs d'académie, ni le conseil supérieur ne se sentiront qualifiés pour la tâche très particulière qu'on leur demande. Et les conseils de patronage et d'administration que l'article IX de la loi institue auprès de chaque école — organisme indispensable d'ailleurs —

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ne seront qu'un palliatif fort insuffisant pour parer aux dangers que je signale.

Le ministère de l'Instruction publique reste à mes yeux le ministère le mieux placé pour mener à bien la réorganisation que nous souhaitons. J'ai voulu seulement, en attirant l'attention sur un danger, critiquer la conception simpliste d'après laquelle toute la réforme tiendrait dans le transfert. Étape souhaitable peut-être, le transfert n'est qu'une étape vers la réforme, et peut-être pas une étape nécessaire. Il ne faudrait pas, si le Sénat le refusait demain, que nous donnions à croire que tout est perdu, et que nous déchargions par là le ministère de l'Assistance de la tâche qui lui incomberait.

Mais si je ne crois pas d'une importance capitale que le Sénat adopte telle solution plutôt que telle autre, il me paraît tout à fait urgent — et ce sera ma seconde observation — qu'il adopte enfin une solution. Il est d'un intérêt vital pour les aveugles qu'on réorganise leur enseignement, quel que soit d'ailleurs le ministère qui leur donnera cette réorganisation. Tant que le Parlement ne se prononce pas, naturellement aucun des deux ministères ne se met à l'œuvre, et rien ne pourra être entrepris que le jour où l'on sera fixé sur les intentions du législateur.

La proposition du transfert, qui dans l'esprit

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de ses auteurs devait précipiter la réorganisation, se trouve être ainsi à l'heure actuelle la principale excuse pour la différer.

Quel que soit le ministère choisi, la préoccupation principale doit donc être de s'assurer que la direction appartiendra à des hommes compétents , qu'on ne confiera pas la préparation des programmes et la désignation des maîtres à des organismes et à des fonctionnaires dont ce n'est pas l'affaire. Encore y a-t-il lieu de préciser les genres de compétence dont il s'agit.

Il va sans dire qu'il est nécessaire pour faire partie d'un conseil de direction de l'enseignement des aveugles, d'être initié avec précision aux méthodes propres du travail des aveugles, et d'avoir la pratique de leur outillage spécial : tablettes à écrire, appareils à calculer, cartes de géographie, etc. On doit savoir ce qu'il est permis d'attendre de ces divers procédés à Tusage des aveugles, des difficuliés ou des avantages que peut présenter chacun d'eux. Il faut être informé de l'état de leur librairie, et des moyens dont on dispose pour la renouveler. Et voilà une première espèce de compétence sur laquelle tout le monde se mettra aisément d'accord.

Elle n'est pas la principale. Quelques péda- ^ 280 ^

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gogues spécialisés dans la pédagogie des aveugles, bien au fait de toutes ces questions, suffiraient dans un conseil pour empêcher qu'on perdît le sentiment de ces humbles mais capitales réalités. S'ils avaient voix prépondérante, la stagnation serait à redouter, car il n'est rien à quoi l'on renonce plus malaisément qu'aux méthodes qu'on a converties en habitudes. Les buts à atteindre doivent être indiqués par d'autres, leur tâche à eux sera de renseigner sur les moyens de réalisation.

Les buts doivent être proposés par des personnes qui sont mêlées à la vie des aveugles : non à leur vie de l'école mais à leur vie dans le monde, qui connaissent les difficultés rencontrées chaque jour par eux, les moyens par lesquels ils en triomphent, les tormes d'activité où ils se heurtent au moins grand nombre d'obstacles, les métiers où la clientèle vient volontiers à eux et ceux où elle se refuse, avec les raisons de ce refus. Des personnes ayant pris part à ces luttes, ne fût-ce qu'à titre de conseillers, comprendront comment se pose le problème pratique de la cécité. Il serait indispensable en outre qu'elles se tinssent au courant des expériences qui se font sans cesse en France et à l'étranger pour conquérir de nouveaux débouchés à l'activité des aveugles, et que des revues spéciales permettent de suivre. Nos conseillers doivent être ce qu'on appelle, ^ 281 ^

d'un mot un peu pédant et barbare, des typhlophiles, entendez par là non seulement, selon l'étymologie, des amis des aveugles — la sympathie ne suffit pas — mais des collaborateurs dévoués des aveugles dans les difficultés quotidiennes de leur existence.

Ce qui a fait la valeur pratique de l'enseignement donné à l'Institution Nationale, c'est une société de typhlophiles qui a déjà quatrevingts années d'existence, créée pour suivre individuellement ses anciens élèves dans la vie et les assister en vue de leur assurer l'indépendance par le travail. Les professeurs de l'Institution elle-même ont été souvent les membres lesplusagissantsde cette société, si bien que les deux genres de compétence se trouvaient unis dans les mêmes personnes. Ils se chargeaient, et ils se chargent encore de trouver des postes pour les patronnés, de leur fournir les ressources nécessaires à des débutants, de les conseiller, de leur procurer livres et instruments de travail, à toute défaillance de leur tendre la main. Par eux, au moins pour les musiciens, une étroite relation a été le plus ordinairement maintenue entre les exigences de la vie pratique et l'enseignement professionnel de l'école. Toute école, dans l'organisation nouvelle, devrait s'appuyer sur une société de patronage de ce genre : on doit considérer qu'elle est le complément indispensable de l'école, et que

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sans elle la plupart des élèves serait hors d'état de tirer un parti satisfaisant de leur préparation professionnelle. Et c'est au sein de ces sociétés de patronage qu'on aurait chance le plus souvent de rencontrer des membres éclairés pour notre conseil directeur. Il va sans dire que souvent ce seraient des aveugles instruits par leurs propres expériences.

Sans aucun doute il nous faudrait en outre quelques représentants de la pédagogie générale pour assurer le contact entre elle et la pédagogie spéciale des aveugles, et tâcher de faire bénéficier celle-ci des progrès réalisés par celle-là. Mais je ne cherche pas ici bien entendu à faire une énumération exhaustive. Je n'ai voulu qu'indiquer ce que devrait être à mon avis, le noyau central d'un organisme indispensable. La majorité devrait y être assurée aux spécialistes en l'art très complexe que nous appellerons, si vous voulez, l'art d'adapter l'aveugle aux conditions de la vie commune. Et à la tête de ce petit groupe se trouveraient naturellement les inspecteurs spéciaux dont il me reste à indiquer le rôle capital : c'est d'eux que dépendra l'efficacité de la réforme à entreprendre.

La loi Chautard prévoit la création d'écoles régionales sur la demande des départements ^ 283 €

et des communes. Les frais de première installation et la rétribution du personnel enseignant incomberaient à l'Etat, l'entretien des élèves serait à la charge des départements et des communes. C'est évidemment le système le plus simple, et c'est aussi celui qui est le plus ordinairement préconisé.

Il a l'inconvénient d'écarter d'un geste un peu brusque le concours de bien des bonnes volontés, parfois très dévouées, qui sont venues à nous alors que tout nous manquait, concours qui nous a été infiniment précieux en dépit de toutes ses imperfections; il en a un autre, c'est de coûter cher. Et celui-là est particulièrement grave si, comme il y a lieu de le penser, c'est la considération de la note à payer qui a fait reculer la Commission sénatoriale : l'heure n'est peut-être pas favorable aux demandes de gros crédits, et plutôt que de voir ajourner sans cesse une -réforme nécessaire, il y aurait lieu d'envisager, je crois, une réforme moins dispendieuse,

Il me semble qu'avec beaucoup moins de frais on pourrait arriver à un résultat aussi satisfaisant en utilisant quelques-unes de nos écoles déjà existantes, les meilleures, et en coordonnant leurs efforts.

Toutes ces écoles, en effet, vivent du crédit que leur font les pouvoirs publics, elles ne sauraient subsister sans le concours des pou-

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voirs publics. A très peu d'exceptions près leurs élèves sont des boursiers des départements. Enlevez-leur ces boursiers, elles seront sans ressources comme sans disciples. Il suffirait donc d'éclairer les conseils généraux, qui naturellement sont hors d'état de distinguer les bonnes écoles des mauvaises, de dresser une liste de celles qui méritent vraiment qu'on leur fasse crédit, d'interdire Toctroi des bourses en faveur de toutes celles qui ne figureraient pas sur cette liste^ pour opérer immédiatement la sélection. Une œuvre privée qui se permettrait de tenter une action pareille auprès des conseils généraux ne courrait pas seulement de grands risques de n'être pas écoutée, mais serait passible des tribunaux. Rien n'interdit au contraire à l'État d'assurer le bon emploi des finances départementales et de garantir une instruction convenable aux aveugles par ce moyen, et il en a le devoir, pourvu qu'il sache s'acquitter de ce devoir, c'est-à-dire pourvu qu'il ait recours, pour établir le triage qui sera fait en son nom, à des techniciens dignes d'une charge aussi délicate.

Je dis triage : c'est une erreur, en effet, et une erreur très répandue, de croire que le nombre des écoles est insuffisant. Il est beaucoup trop élevé * . Le département de la Seine est

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