‹ La pédagogie révolutionnaireChapitre 32 sur 62 · MOYENS D'INSTRUCTION · texte numérisé non relu

MOYENS D'INSTRUCTION

Sous ce chef, il place les ministres de l'instruction, en langage d^ nos jours, les instituteurs ; puis les bibliothèques, dont il veut une par département, outre la bibliothèque du roi (nationale) à Paris. Son idée la plus singulière est de dresser, non seulement l'inventaire des livres, mais le bilan de ce qu'ils contiennent ; on recueillerait dans une publication ce qu'ils renferment d'utile, puis on détruirait tout ce fatras, ùe gardant que les chefs-d'œuvre.

1 . Nqus avons cru devoir citep ce passage très étendu pour montrer la conception que Talleyrand se fait des sciences. -Encore une fois sa tendance à diviser l'égaré . Ainsi les sciences de « Thomme moral» ne lui apparaissent pas comme le prolongement et une dernière partie des « sciences d'observation ; •> mais bien qu'il aperçoive, comme on le verra plus bas, l'aide mutuelle qu'elles se prêtent, les premières constituent à ses yeux un contraste avec les secondes.

On regardera, non comme courageux, mais comme simple et raisonnable, de détruire tout à fait, d'époques en époques, une prodigieuse quantité d'oyvrages qui n'offriront plus rien, même à la curiosité, et qu'il serait puéril de vouloir encore conserver. L'esprit se soulage par l'espoir que cette multitude immense de productions tant de fois répétées par l'art, et qui n'aurait jamais dû exister, du moins n'existera pas toujours ; qu'enfin, les livres qui ont fait tant dé bien aux hommes ne sont pas destinés à leur faire un peu la guerre et au physique et au moral. Or, c'est évidemment du sein des bibliothèques que doit sortir le moyen d'en accélérer la destruction.

A titre d* encouragements y des bourses sont établies. Puis il y aura des prix offerts à tous les âges, puisque tous relèvent de rinstruction. Mais

la récompense du talent doit être simple, pure, modeste comme lui; w?2e branche, une inscription, une médaille, tout ce qui annonce qu'on n'a pas cru le payer, tout ce qui, respectant sa délicatesse dans le choix même du prix, semble laisser à l'estime et à la confiance individuelle le droit et le 'devoir d'acquitter chaque jour davantage la dette de la nation.

Il aborde ensuite la méthode. Elle doit cbercher à développer deux qualités: l'attention * et la rectitude de la raison. Il a sur ce dernier point un excellent passage pédagogique, que nous citons :

En nous élevant jusqu'à la hauteur des méthodçs

1. Talleyrand emprunte à Helvétius sans doute cette idée : qu'il n'y a guère d'autre différence entre l'esprit des hommes que ce qu'y met leur force d'attention. — V. mon article Helvétius dans le Dict. de Pédagogie,

les plus générales, il nous a semblé que, pour atteindre ce but, il importait souverainement d'intéresser en quelque sorte la conscience des élèves à la recherche de tout ce qui est vrai (la vérité est en effet la morale de Tesprit, comme la justice est la morale du cœur). Il importe non moins vivement d'intéresser leur curiosité, leur ardente émulation, en les faisant comme assister à la création des diverses connaissances dont on veut les enrichir, et en les aidant à partager sur chacune d'elles la gloire même des inventeurs, car ce qui est du domaine de la raison universelle ne doit pas être uniquement offert à la mémoire ; c'est à la raison de chaque individu à s'en emparer : il est mille fois prouvé qu'on ne sait réellement, qu'on ne voit clairement que ce qu'on découvre, ce qu'on invente en quelque sorte soi-même.Horsdelà, Tidéequi nous arrive, peut être en nous ; mais elle n'est pas à nous ; mais elle ne fait pas partie de nous ; c'est une plante étrangère qui ne peut jamais prendre racine.

Il est moins heureux ensuite quand il recommande assez vaguement l'analyse et la synthèse et se demande si l'on ne pourrait pas appliquer « la méthode rigoureuse des mathématiciens aux divers objets des connaissances humaines ».

Il parle fort bien de la langue nationale, qu'il veut voir succéder à tous les patois et à tous les dialectes. Le passage suivant pourrait servir d'épigraphe au dictionnaire où Littré, dans notre siècle, a pour la première fois employé une méthode vraiment historique :

La langue française, comme toutes les autres, a subi d'innombrables variations auxquelles le caprice et des rencontres irréfléchies ont eu bien plus de part que la raison ; il faut montrer à celui dont on veut

éclairer la raison par le langage, quel a été le sens primitif de chaque mot, comment il s'est altéré, par quelle succession d'idées on est parvenu à détacher d'un sujet ses qualités pour en former un mot abstrait qui ne doit son existence qu'à une hardiesse de l'esprit ; il faut rappeler le figuré à son sens propre, le composé au simple, le dérivé à son primitif ; par là tout est clair ; il règne un accord parfait entre l'idée et son signe, et chaque mot devient une image pure et fidèle de la pensée.

Ayant voulu qu'on perfectionne la Constitution, il demande qu'on perfectionne la langue, et que pour cela, on ne lui laisse que peu de mots, mais bons et précis. Ce problème avait déjà inquiété Fénelon, que Louis XIV appelait l'esprit le plus chimérique du royaume. Il est permis de croire au moins que Talleyrand s'égare un peu. Il s'égare davantage, quand il se jette dans des considérations aventureuses sur une langue universelle. Il est malheureux, trouve-t-il, que celle des signes ne puisse p'as s'écrire, car elle conviendrait. Mais pourquoi ne s'écrirait-elle pas ? Il serait amusant que ce fût la langue des muets qui remplaçât toutes celles des gens qui parlent I Raccommodons-nous avec notre auteur, quand il préconise les langues anciennes et étrangères, surtout au point de vue de l'étude de la nôtre.

Il arrive à de longues considérations sur la morale.

Si les relations sont peu étendues, la morale réveille l'idée des vertus domestiques et privées : elle prend le nom de patriotisme, lorsque ces relations s'étendent sur la société entière dont on fait partie ; enfin elle s'élève jusqu'à l'humanité, à la philanthropie, lorsqu'elles embrassent le genre humain.

Comment l'enseigner ? Talleyrand tient en réserve un moyen assez nouveau :

Dans Fancien état des choses, le régime intérieur

à porter le jour dans l'esprit de son lecteur. La complication infinie des divisions étourdit ; on sent qu'il y a là-dedans trop d'arbitraire. Les différentes séries de considérations qui existent dans l'esprit même de l'auteur s'y livrent une sorte de bataille; il a beau déployer les ressources du plus beau génie d'analyse pour en faire une bataille rangée ; c'est une mêlée.

D'autre part, il a voulu trop embrasser pour bien étreindre. Il y a de tout dans ce projet, du wdÀ et du faux, les plus belles et les plus orig^inales conceptions à côté des vues les plus hasar- / deuses et les moins pratiques. Ceux qui l'ont écouté ont dû avoir comme un sentiment que tout cela n'était point fait pour devenir appliqué et réel. Le morceau tient quelque chose de l'ancienne éloquence académique ; il part d'un homme imbu de belles-lettres plus que de science et qui, malgré les apparences qu'il se donne, est peut-être un peu indécis sur la nature de l'éducation convenable à l'avenir. C'est un projet magnifique, mais qui n'est ni solide ni viable. C'est, sur le papier, le dessein d'un édifice qui serait superbe, mais qui ne pourrait être construit. La Constituante n'y mit pas même son estampille et passa la main à l'Assemblée législative.

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