‹ La pédagogie révolutionnaireChapitre 38 sur 62 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Le but de l'instruction publique est de permettre à chacun le libre et entier développement de ses facultés et de ses ressources personnelles, sans lequel l'égalité n'est qu'un mot. L? question des métiers spéciaux et celle des malheureux dis-

1 . Géomètre, philosophe, homme do lettres, membre de l'Académie des Sciences et de TAcadémie française, député de Paris, fut proscrit sous la Convention et s'empoisonna avant d'être conduit au tribunal révolutionnaire. Son ouvra^çe le plus célèbre est VEsguisse d'un tableau historique deè progrès de V esprit humain qui le classe au premier rang des penseurs.

buerez-vous telle partie des connaissances humaines à la mémoire, à Timagination, à la raison^ si lorsque vous demandez, par exemple, à un enfant de démon- ' trer sur une planche une proposition de géométrie, il ne peut y parvenir sans employer à la fois sa mémoire, son imagination etsaraison? Vous mettrez sans doute la connaissance des faits dans la classe que vous affectez à la mémoire ; vous placerez donc l'histoire naturelle à côté de celle des nations, Tétude des arts auprès de celle des langues ; vous les séparerez delà chimie, de la. politique, de la physique, de l'analyse métaphysique, sciences auxquelles ces connaissances de faits so7ît liées^ et par la nature des choses, et par la méthode même de les traiter \

Prendra-t-on pour base la nature des objets ? Mais le même objet, suivant la manière de l'envisager, appartient à des sciences absolument différentes. Ces sciences ainsi classées exigent des qualités d'esprit qu'une môme personne réunit rarement ; il aurait été très difficile de trouver, et peut-être de former des hommes en état de se plier à ces divisions d'enseignement. Les mêmes sciences ne se rapporteraient pas aux mêmes professions, leurs parties n'inspireraient pas un goût égal aux mômes esprits, et ces divisions auraient fatigué les élèves comme les maîtres.

Quelque autre base philosophique que l'on choisisse, on se trouvera toujours arrêté par des obstacles

1. Si Concordet se refuse à classer les sciences parallèlement \^s unes aux autres, c'est parce qu'il a le sentiment profond de leur continuité, les sciences mathématiques se continuant par les sciences concrètes dont le point d'aboutissement est dans les sciences dî riiomme. Il y a donc bien une classification, et même naturelle, mais il n'y a pas division, contraste, comme l'a cru TaUeyrand.

àu même genre. D'ailleurs il fallait donner à chaque partie une certaine étendue, et maintenir entre elles Vïne espèce d'équilibre ; or, dans une division philosophique, on/ ne pourrait y parvenir qu'en réunissant par renseignement ce qu'on aurait séparé par la classification.

Nous avons donc imité dans nos distributions la marche que l'esprit humain a suivie dans ses recher- 3hes, sans prétendre l'assujettir à en prendre une iutre, d'après celle que nous donnerions à l'enseignement ^ Le génie veut être libre, toute servitude e flétrit, et souvent on le voit porter encore, lorsqu'il îst dans toute sa force, l'empreinte des fers qu'on lui Lvait donnés au moment où soa premier germe se lôveloppait dans les exercices de l'enfance. Ainsi, )uisqu'il faut nécessairement une distribution d'éudes, nous avons dû préférer celle qui s'était ellenôme librement établie, au milieu des progrès raûdes que tous les genres de connaissances ont faits lepuis un demi-siècle.

Le plan de Condorcet donnait le pas à l'enseignement scienifique sur l'enseignement littéraire.

Plusieurs motifs ont déterminé l'espèce de préférence accordée aux sciences mathématiques et phy-

1. Le principe est excellent et scientifique. H faut, tout en respecmt la liberté de l'esprit, faire passer l'enfant par la succession des onnaissances que Thumanité môme a acquises, et dans le. même rdre. n faut que le développement de l'individu reproduise rapidelent celui de l'espèce, moins les erreurs. Malheureusement, à l'éoquc de Condorcet, cette histoire de l'évolution de la science n'avait as encore été bien déterminée. Fortement ébauchée, dans notre siècle, ar les travaux d'Auguste Comte, elle attend peut-être encore, malgré 38 philosophes contemporains, ses derniers éclaircissements.

siques. D'abord pour les hommes qui ne se dévouent point à de longues méditations, qui n'approfondissent aucun genre de connaissances, l'étude, même élémentaire, de ces sciences est le moyen le plus sûr de développer leurs facultés intellectuelles, de leur apprendre à raisonner juste, à bien analyser leurs idées. On peut sans doute en s'appliquant à la littérature, à la grammaire, à l'histoire, à la politique, à la philosophie en général, acquérir de la justesse, de la méthode, une logique saine et profonde, et cependant ignorer les sciences naturelles. De grands exemples l'ont prouvé ; mais les connaissances élémentaires dans ces mêmes genres n'ont pas cet avantage ; elles emploient la raison, mais elles ne la formeraient pas^

Avantages des sciences naturelles :

Les éléments y sont une véritable partie de la science, resserrée dans d'étroites limites, mais complète en elle-même.

Elles offrent encore à la raison un moyen de s'exercer, à la portée d'un plus grand nombre d'esprits, surtout dans la jeunesse.

Il n'est pas d'enfant, s'il n'est absolument siupide, qui ne puisse acquérir quelque habitude d'application, par des leçons élémentaires d'histoire naturelle ou d'agriculture.

Ces sciences sont contre les préjugés, contre la petitesse d'esprit, un remède sinon plus sûr, du moins plus universel que la philosophie même. EUeâ sont utiles dans toutes les professions ; et il est aisé de

i. J'espère avoir montré, dans mon introduction, comment elles développent surtout l'imagination.

voir combien elles le seraient davantage, si elles étaient plus uniformément répandues. Ceux qui en suivent la marche voient approcher l'époque où Tutilité pratique de leur application va prendre une étendue à laquelle on n'aurait osé porter ses espérances, où les progrès des sciences physiques doivent produire une heureuse révolution dans les arts ; et le plus sûr moyen d'accélérer cette révolution est de répandre ces connaissances dans toutes les classes de la société, de leur faciliter les moyens de les acquérir.

Enfin nous avons cédé à l'impulsion générale des esprits, qui, en Europe, semblent se porter vers ces sciences avec une ardeur toujours croissante. , Dans la partie dé l'ancien enseignement; qui répond à ce troisième degré d'instruction, on se bornait à un petit nombre d'objets : nous devons les embrasser tous. On semblait n'avoir voulu faire que des théologiens ou des prédicateurs : nous aspirons à former des hommes éclairés.

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