CHAPITRE VI
Homme. ^
L'Assemblée législative eut le même malheur que l'Assemblée constituante. Après avoir fourni une carrière moins brillante et plus courte d'ailleurs que son illustre devancière, elle laissa la place à la Convention, sans avoir eu le temps de rien organiser relativement à l'instruction publique.
La Convention se réunit le 2i septembre 1792 et proclama le jour même la République. Le 2 octobre, elle décida la création d'un comité d'Instruction publique, oomT30sé de 24 membres ; le 13, le comité était nommé, a Une fois constitué, dit » Mi Guillaume (art. Convention du Dictionnaire de pédagogie), » le comité d'instruction publique se subdivisa en plusieurs sec- )) tions, afin de mieux embrasser les différentes parties du tra- » vail immense qu'il allait entreprendre et qu'il nous serait m- » possible d'exposer dans ses détails si variés. Notre dessein » n'est pas d'essayer de retracer l'ensemble de l'œuvre multiple » accomplie par co comité de concert avec la Convention : créa- » tion du système décimal, réforme du calendrier, réorgani- » sation ou fondation des musées, des bibliothèques, des •^ grands établissements scientifiques et artistiques, pro- )) grammes dos fêtes nationales, etc. » Nous devons nous borner, nous aussi, aux seuls documents qui intéressent la pédagogie révolutionnaire, l'enseignement de la nation.
Le comité s'inspira franchement du projet de Condorcet qui, plus heureux que Talleyrand, vit du moins ses plans recueillis par une Assemblée pour laquelle ils n'avaient pas été conçus.
Le 12 décembre, Joseph Ckénier soumit à la Convention un pre-
mier rapport relatif à l'enseignement primaire, dont elle avait déclaré qu'elle voulait s'occuper d'abord. Il proposait de faire enseigner dans les écoles de ce degré « les connaissances rigoureusement nécessaires à tous les citoyens ». Le texte ajoute : « Les personnes chargées de l'enseignement dans ces écoles s'appelleront instituteurs. C'est la première fois qu'on voit apparaître dans un texte de loi ce titre, qui nous est devenu si familier depuis. Des objections financières, qu'on avait déjà faites au plan de Condorcet, se renouvelèrent contre le décalque du comité. L'Instruction primaire seule devait coûter à la République vingt-cinq millions, qu'elle n'avait pas pour cela. Un prêtre député, Durand-Maillane, protesta immédiatement avec véhémence contre un programme qu'il trouvait trop scientifique, prônant l'ignorance et réclamant, pour les ministres du culte catholique, le privilège d'enseigner à la jeunesse ce qu'elle doit à Dieu, à la morale et à la société. Telle est l'influence de l'esprit catholique sur les hommes qu'il a une fois façonnés, que nous le retrouvons jusque chez les prêtres conventionnels ; le premier que nous rencontrons est l'ennemi de la science.ll lui préfère l'ignorance et revendique dumoins, pour les ministres de son culte, le privilège essentiel de l'éducation. Le projet fut soutenu au contraire par Jacob Dupont, un girondin qui se dit athée ; il déclara qu'il ne voulait pas pour la République d'autre autel que celui de la patrie, ni d'autres signes religieux ou emblèmes de ralliement que les arbres de la liberté. « La nature et la raison : voilà, s'écria-t-il, les dieux de l'homme, voilà mes dieux. » L'athéisme personnel de Jacob Dupont importe peu, mais il est impossible d€ ne pas admirer la vue nette avec laquelle il aperçoit que TÉtat doit se tenir en dehors de toute confession religieuse ; que le lien commun dos citoyens doit Atre cherché dans l'amour de la patrie et que, pour ne point déroger à ces principes, pour les inculquer au contraire dans l'àme des jeunes générations, l'éducation doit être fondée sur la nature et sur la raison qui sont les bases positives et universelles.
Le rapport de Lanihenas développa les dispositions du projet.
Dès le début de son rapport, écrit d'ailleurs en assez mauvais
* style, Lanthenas déclare explicitement qu'il prend pour base
a le plan offert à' l'Assemblée législative, au nom de son comité
d'instruction publique », c'est-à-dire ,par Condorcet. Presque
tout, en effet, y découle de cette source, comme il résulte de Taperçu que nous donnons dans notre texte. Nous ne croyons devoir signaler ici que deux ou trois traits particuliers.
Lanthenas y recommande à deux reprises la méthode d*analyse. Je me suis déjà expliqué, dans une note du chapitre de Talleyrand relatif aux écoles primaires, sur cette idée de traiter l'esprit de l'enfant par la logique.
L'auteur annonce que :
Les instituteurs, ainsi que les institutrices, se feront aider parles sujets dont Tintelligence aura fait les progrès les plus rapides: et ils pourront ainsi, très facilement, dans les mêmes séances, donner à quatre classes- d'élèves tous les soins nécessaires à leurs progrès. En même temps les efforts que feront les plus habiles, pour enseigner ce qu'ils savent à leurs camarades et le leur inculquer, les instruiront eux-mêmes, beaucoup mieux que les leçons de leur maître.
Tous retireront de cette méthode bien plus de proBt que des moyens employés autrefois pour exciter l'émulation de la jeunesse en l'animant par l'orgueil ou de basses jalousies. Les châtiments d'esclaves, qui ont déshonoré nos anciennes écoles et n'en ont pas été le moindre vice, disparaîtront. La jeunesse sera traitée avec le respect dû à son innocence ; Ton obtiendra tout d'elle en intéressant son cœur, et sa fierté naturelle, si intéressante à conserver intacte pour la liberté, lui restera sans flétrissure.
Cet hommage rendu à V enseignement mutuel m*a paru digne d'être relevé.
Enfin il y a un intéressant rapprochement à faire entre la condition des anciens magisters de village, telle qu'elle est » décrite, et ce qu'elle doit devenir, dans la pej?sée des hommes de la Convention.
Ce qu'on appelait des maîtres d'école était couvert de ridicule et de mépris. Voués à n'enseigner que la classe la plus indigente des citoyens et sans secours de la part d'un gouvernement ennemi du peuple, ainsi que de tout ce qui pouvait l'éclairer, ils ont été tenus partout dans un état d'abjection où vous ne pouvez laisser tomber les instituteurs qui les remplacent. Aussi votre comité a-t-il cru qu'il faudrait les mettre à même de se détacher de tous les emplois subordonnés auxquels on les contraignait de servir, de se passer de toutes les rétributions volontaires, de s'abstenir même de toute fonction de culte, pour ceux qui seront ministres de quelque religion ; et cependant d'élever leur famille honnêtement, en se consacrant, sans distractions, au double enseignement dont ils seront chargés.
On fera en sorte que
Des fonctions, si utiles en elles-mêmes, et si importantes pour la patrie, soient désormais recherchées par les meilleurs citoyens, comme par les hommes les plus capables de les bien remplir.
Les écoles primaires une fois fondées, leurs méthodes devaient différer essentiellement de celles qui avaient été suivies auparavant. Elles auraient pour point de départ l'expérience, ce que nous appelons la leçon de choses, se proposeraient toujours un but utile et pratique et n'oublieraient pas de cultiver les sentiments du cœur en môme temps que les dons de l'esprit. L'instruction des adultes serait complétée par les lectures publiques dans lesquelles nous avons déjà fait pressentir nos modernes conférences.Le comité se proposait de faire faire les bons livres élémentaires, nécessités par la pédagogie et par les programmes nouveaux ; il se préoccupait d'étendre la connaissance et Tusage de la langue française dans les pays où elle n'était pas
encore familière au peuple, persuadé qu'une langue nationale est la conséquence et aussi l'instrument de l'unité nationale, et que tous les Français devaient pouvoir s'entendre dans une France libre, où ils étaient désormais appelés à discuter leurs intérêts en commun. Il annonçait enfin que le choix des instituteurs serait laissé plus tard aux pères de famille et ne demandait qu'à titre transitoire leur nomination par des commissaires spéciaux, seuls capables de mettre en mouvement une organisation aussi nouvelle, aussi étendue et aussi urgente.
A peine eut-il lu son rapport, Lanthena s demanda à la Convention de couronner l'instruction primaire par les degrés supérieurs d'instruction, sans lesquels la première deviendrait (( défectueuse et même bientôt nulle dans ses effets ». La Convention passa à la discussion. Le Girondin Ducos fit, pour appuyer les plans du comité, un discours extrêmement remarquable. Après un début philosophique sur l'utilité souveraine de ce qu'il appelle « les lumières » et leur accord fondamental avec le principe révolutionnaire de la liberté individuelle ; après quelques vues profondes sur le caractère nécessairement autoritaire des gouvernements de révolution, dont le rôle est de préparer la liberté publique encore fmpossible ; après avoir prophétisé en quelque sorte « une grande consommation d'hommes de mérite » et signalé les dangers que leur pénurie ferait courir à la République, il aborda son sujet. 11 commence par exposer cette opinion très originale, qu'il conviendrait de payer les instituteurs primaires, utiles et obscurs, au moins autant que les professeurs des degrés supérieurs de l'enseignement, récompensés de leurs travaux par leur attrait relatif et par les succès publics des élèves. Il demande quinze millions pour ceux qu'il appelle « les maîtres de morale et d*art social » et ne croit pas du tout que le bon marché des Ignorantins soit une raison de leur confier l'enseignement. L'instruction d'après lui ne peut être que laïque : « Je ne ferai point à la Convention nationale l'injure de justifier cette séparation entre l'enseignement de la morale, qui est la même pour tous les hommes, et celui des religions qui varient au gré des pieuses fantaisies de l'imagination.'... La première condition de l'instruction publique est de n'enseigner que des vérités. Voilà l'arrêt d'exclusion des prêtres. » Enfin il demande expressément que, pour parvenir aux emplois publics, on soit obligé par la suite
de justifier d'un stage de deux ans au moins dans les écoles primaires. Il voit dans l'éducation commune une condition sine qua non de l'établissement de l'égalité et de la lijjerté en France. Sans proscrire l'éducation domestique, il veut la compléter par l'éducation commune ; faute de quoi, « comment concilier une constitution républicaine avec une éducation monarchique ? » Il est impossible de mieux dire et d'aller plus au fond des nécessités vitales qui, comme nous l'avons montré, ont inspiré la véritable pédagogie révolutionnaire.
Un autre orateur, Michel-Edme Petit fait remarquer à la Convention que l'obligation scolaire privera un grand nombre de pères de famille du travail de leurs enfants dont la rémunération leur est cependant indispensable pour les élever. 11 propose donc d'aviser d'abord à la suppression de la misère. Ces idées peuvent servir de point de départ pour établir la théorie d'une indemnité scolaire, qui pourrait être accordée dans les cas de nécessité. Petit observe, non sans justesse, que le besoin d'instruction n'est senti dans la masse du peuple qu'à partir du moment où elle jouit d'un certain bien-être : il est donc logique de le lui procurer, même avant de la faire passer par les écoles. C'est là une opinion que l'on qualifierait aujourd'hui de socialiste et qui est intéressante ; mais ce n'était pas la question.
Un rapport de homme ^ exposa le plan du comité dans toutes ses parties, en y comprenant aussi bien ce qui concernait les degrés supérieurs d'enseignement que l'instructioa primaire : On y reconnaîtra aisément, comme dans le rapport de Lanthenas, l'inspiration continuelle de Condorcet. Il se signale cependant par des mérites fort originaux, qui en font un des meilleurs morceaux de la pédagogie révolutionnaire. Nous laissons Romme parler.
1. Député du Puy-de-Dôme, mathématicien, futur auteur du calendrier, il n'est pas de figure plus haule et plus pure que celle de Romme, aussi modeste qu'il était savant et vertueux, et qui, après avoir servi fidèlement la cause de la République et de la science dans le groupe de Danton, tomba victime de la réaction thermidorienne. 11 fut un de ces héroïques citoyens qui se frappèrent tous du même couteau en descendant l'escalier du tribunal proscriptcur, et qui, semblant emporter avec eux l'âme de la Révolution, méritèrent d'être appelés les derniers des Romains.
Ce rapport présente deux parties ; dans la première nous examinons ces deux questions :
Qu'était rinstruction publique en France?
Que doit-elle être?
Nous examinons dans la seconde partie Tes questions suivantes :
1** La nation doit-elle embrasser tous les degrés dans ses institutions de l'instruclion publique?
2° L'enseignement sera-t-il aux frais de la République dans tous les degrés de l'instruction publique?
3** Sous quels rapports l'instruction publique doitelle être mise sous la dépendance des corps administratifs ?