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CHAPITRE VI

Condorcet et réducation des femmes.

Dans le chapitre sur Télection des membres de la société lationale, on trouve les lignes suivantes :

Dans les villages où il n'y aura qu'une seule écoleprimaire, les enfants des deux sexes y seront admis, 3t recevront d'un même instituteur une instruction égale. Lorsqu'un village ou une ville auront deux Bcoles primaires, Tune d'elles sera confiée à une institutrice, et les enfants des deux sexes seront séparés.

Ce n'est pas là toute la pensée, ni la plus chère pensée de Condorcet sur l'éducation des ferpmes et les rapports qu'elle doit avoir avec celle des hommes. Pour avoir sur ce point tous les éclaircissements désirables, il faut lire et consulter un important appendice qu'il avait mis à son rapport et que nous donnerons presque en entier :

L'instruction doit être la même pour les femmes et pour les hommes.

Nous avons prouvé que l'éducation publique devait se borner à l'instruction * ; nous avons montré qu'il

1. Condorcet se trompe. L'instruction qu'il a proposée est une véritable éducation puisqu'elle intéresse le cœur autant que l'esprit.

fallait en établir divers degrés. Ainsi, rien ne peut empêcher qu'elle soit la même pour les femmes et pour les hommes. En effet, toute instruction se bornant à exposer des vérités, à en développer les preuves, on ne voit pas comment la diff'érence des sexes en exigerait une dans le choix de ces vérités, ou dans la manière de les prouver. Si le système complet de l'instruction commune, de celle qui a' pour but d'enseigner aux individus de l'espèce humaine ce qu'il leur est utile de savoir pour jouir de leurs droits et pour remplir leurs devoirs, paraît trop étendu pour les femmes, qui ne sont appelées à aucune fonction publique, on peut se restreindre à leur faire parcourir les premiers degrés, mais sans interdire les autres il celles qui auraient des dispositions plus heureuses, et eu qui leur famille voudrait les cultiver. S'il est quelque profession qui soit exclusivement réservée aux hommes, les femmes ne seraient point admises à l'instruction particulière qu'elle peut exiger; mais il serait absurde de les exclure de celle qui a pour objet les professions qu'elles doivent exercer en concurrence.

- Elles ne doivent pas être exclues de celle qui est relative aux lettres, parce qu'elles peuvent se rendre utiles à leurs progrès, soit en Faisant des observations, soit en composant des livres élémentaires.

Quant aux sciences, pourquoi leur seraient-elles interdites ! Quand bien même elles ne pourraient contribuer à leurs progrès par des découvertes (ce qui d'ailleurs ne peut être vrai que de ces découvertes du premier ordre qui exigent une longue

Toute la suite de ce morceau continnc la présente remarque et est od démenti de l auteur à lui-môme.

LA PÉDAGOGIE RÉVOLUTIONNAIRE loi

méditation et une farce de tête extraordinaire) \ pourquoi celles des femmes, dont la vie ne doit pas être remplie par Fexercice d'une profession lucrative, et ne peut Têtre en entier par des occupations domestiques, ne travailleraient-elles pas utilement pour Taccroissement des lumières, en s'occupant de ces observations, qui demandent une exactitude presque minutieuse, une grande patience, une vie sédentaire et réglée? Peut-être môme seraient-elles plus propres que les hommes à donner aux livres élémentaires de la méthode et de la clarté, plus disposées par leur aimable flexibilité à se proportionner à l'esprit des enfants qu'elles ont observés dans un âge moins avancé, et dont elles ont suivi le développement avec un intérêt plus tendu. Or, un livre élémentaire ne peut être bien fait que par ceux qui ont appris beaucoup au delà de ce qu'il renferme ; on expose mal ce que Ton sait lorsqu'on est arrêté à chaque pas par les bornes de ses connaissances.

Il est nécessaire que les femmes partagent l'instruction donnée aux hommes.

1° Pour qu'elles puissent surveiller celle de leurs enfants. L'instruction publique, pour être digne de ce nom, doit s'étendre à la généralité des citoyens, et il est impossible que les enfants en profitent, si, bornés aux leçons qu'ils reçoivent d'un maître commun, ils n*ont pas un instituteur domestique qui puisse veiller sur leurs études dans l'intervalle des leçons, les préparer à les recevoir, leur en faciliter l'intelligence, suppléer enfin à ce qu'un moment d'ab-

1 . Môme à cet égard, il y a des exceptions ; par exemple Pillustpc Sophie Germain.

sence ou de distraction a pii leur faire perdre. Or, de qui les enfants des citoyens pauvres pourraient-ils recevoir ces secours si ce n'est de leurs mères, qui, vouées aux soins de leur famille, ou livrées à des travaux sédentaires, semblent appelées à remplir ce devoir ; tandis que les travaux des hommes, qui presque toujours les appellent au dehors, ne leur permettraient pas de s'y consacrer? Il sei'ait donc impossible d*établir dans l'instruction cette égalité nécessaire au maintien des droits des hommes, et sans laquelle on ne pourrait même y employer légitimement, ni les revenus des propriétés nationales, ni une partie du produit des contributions politiques, si, en faisant parcourir aux femmes au moins les premiers degrés de l'instruction commune, on ne les mettait en état de surveiller celle de leurs enfants.

2° Parce que le dé/*aut d'instruction des femmes introduirait dans les familles une inégalité contraire à leur bonheur.

D'ailleurs, on ne pourrait l'établir pour les hommes seuls, sans introduire une inégalité marquée, non seulement entre le mari et la femme, mais entre le frère et la sœur, et même entre le fils et la mère. Or, rien ne serait plus contraire à la pureté et au bonheur des mœurs domestiques. L'égalité est partout, mais surtout dans des familles, le premier élément de la félicité, de la paix et des vertus. Quelle autorité pourrait avoir la tendresse maternelle, si l'ignorance dévouait les mères à devenir pour leurs enfants un objet de ridicule ou de mépris ?

3° Parce que c'est un moyen de faire conserver aux hommes les connaissances qu'ils ont acquises dans leur jeunesse.

J'ajouterai encore que les hommes qui auront profité de l'instruction publique en conserveront bien plus aisément les avantages, s'ils trouvent dans leurs femmes une instruction à peu près égale ; s'ils peuvent faire avec elles les lectures qui doivent entretenir leurs connaissances ; si, dans Tintervalle qui sépare leur enfance de leur établissement, l'instruction qui leur est préparée podr cette époque n'est point étrangère aux personnes vers lesquelles un penchant naturel les entraîne.

4° Parce que les femmes ont le même droit que les hommes à l'instruction publique.

Enfin, les femnies ont les mêmes droits que les hommes, elles ont donc celui d'obtenir les mêmes facilités pour acquérir les lumières qui, seules, peuvent leur donner les moyens d'exercer réellement ces droits avec une même indépendance et dans une égale étendue.

L'instruction doit être donnée en comniun, et les femmes ne doivent pas être exclues de l'enseignement.

Puisque l'instruction doit être généralement la mêpie, l'enseignement doit être commun, et confié à un même maître qui puisse être choisi indifféremment dans l'un ou l'autre sexe.

Elles en ont été chargées quelquefois en Italie et avec succès. Plusieurs femmes ont occupé des chaires dans les plus célèbres universités d'Italie, et ont rempli avec gloire les fonctions de professeurs dans les sciences les plus élevées, sans qu'il en soit résulté ni le moindre inconvénient, ni la moindre réclamation, ni même aucune plaisanterie dans un pays que cependant on ne peut guère regarder comme

exempt de préjugés, et où il ne règne ni simplicité, ni pureté dans les mœurs. /

Nécessité de cette réunion pour la facilité et réconomie de l'instruction :

La réunion des enfants de deux sexes, dans une même école, est presque nécessaire pour la première éducation ; il serait difficile d'en établir deux dans chaque village, et de trouver, surtout dans les premiers temps, assez de maîtres, si on se bornait à les choisir dans un seul sexe.

Elle est utile aux mœurs, loin de leur être dangereuse.

D'ailleurs, cette réunion, toujours en public, et sous les yeux des maîtres, loin d'avoir du danger pour les mœurs, serait bien plutôt un préservatif contre ces diverses espèces de corruption dont la séparation des sexes, vers la fin de l'enfance, ou dans les premières années de la jeunesse, est la principale cause. A cet âge les sens égarent l'imagination, et trop souvent Tégarent sans retour, si une douce espérance ne la fixe pas sur des objets plus légitimes. Ces habitudes, avilissantes ou dangereuses, sont presque toujours les erreurs d'une jeunesse trompée dans ses désirs, condamnée à la corruption parTennui, et éteignant dans de faux plaisirs une sensibilité qui tourmente sa triste et solitaire servitude.

Rousseau, qui attachait à la pureté des mœurs une importance peut-être exagérée, voulait, pour l'intérêt même de cette pureté, que les deux sexes se mêlassent dans leurs divertissements. Y aurait-il plus de danger aies réunir pour des occupations plus sérieuses?

La séparation des sexes a pour principale cause l'avarice et l'orgueil.

C'est, d'un côté, à la crainte des alliances inégales, et de l'autre, à celle du refus de consacrer les liaisons fondées sur des rapports personnels, que Ton doit la généralité de ces opinions austères. 11 faut donc, loin de les favoriser, chercher à les combattre dans les pays où l'on veut que la législation ne fasse que suivre la nature, obéir à la raison et se conformer à la justice.

Il serait dangereux de conserver l'esprit d'inégalité dans les femmes, ce qui empêcherait de le détruire dans les hommes.

La réunion des deux sexes dans les mêmes écoles est favorable à l'émulation, et en fait naître une qui a pour principe des sentiments de bienveillance, et non des sentiments personnels comme l'émulation des collèges.

Quelques personnes pourraient craindre que l'in- •struction nécessairement prolongée au delà de l'enfance ne soit écoutée avec trop de distraction par des ^tres occupés d'intérêts plus vifs et plus touchants ; mais cette crainte est peu fondée. Si ces distractions sont un mal, il sera plus que compensé par Témulation qu'inspirera le désir de mériter Testime de la personne aimée, ou d'obtenir celle de sa famille *. Une telle émulation serait plus généralement utile que celle qui a pour principe l'amour de la gloire ou plutôt Torgueil ; car le véritable amour de la gloire n'est ni une passion d'enfant, ni un sentiment fait pour devenir général dans l'espèce humaine. Vouloir

1 . Sur les résultats de cette éducation commune aux deux sexes, on consultera avec infiniment d'intérêt le rapport de M. Buisson sur l'exposition de Philadelphie et Hnstruction publique aux États-Unis. pays où cette méthode est universellement appréciée.

l'inspirer aux hommes médiocres (et des hommes médiocres peuvent cependant obtenir les premiers prix dans leurs classes), c'est les condamner à l'envie. Ce dernier genre d'émulation, en excitant les passions haineuses, en inspirant à des enfants ce sentiment ridicule d'une importance personnelle, , produit plus de mal qu il ne peut faire de bien en augmentant l'activité des esprits.

La vie humaine n'est point une lutte où des rivaux se disputent des prix * ; c'est un voyage que des frères font en commun, et où chacun, employant ses forces pour le bien de tous, en est récompensé par les douceurs d'une bienveillance réciproque, par la jouissance attachée au sentiment d'avoir mérité la reconnaissance ou l'estime. Une émulation qui aurait pour principe le désir d'être aimé, ou celui d'être considéré pour des qualités absolues et non pour sa supériorité sur autrui, pourrait devenir aussi très puissante ; elle aurait l'avantage de développer et fortifier les sentiments dont il est utile de faire prendre l'habitude ; tandis que ces couronnes de nos collèges, sous lesquelles un écolier se croit déjà un grand homme, ne font naître qu'une vanité puérile dont une sage instruction devrait, chercher à nous préserver, si malheureusement le germe en était dans la nature, et non dans nos maladroites institutions '. L'habitude de vouloir être le premier est un

1 . n y a bien un peu de douce illusion ici. Notre siècle croit à la concurrence vitale et se persuade, un peu trop peut-être, que la vie est une lutte.

2. On sait que des établissements modèles ont renoncé à Tusage des compositions et des prix.

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ridicule ou un malheur pour celui à qui on Ta fait contracter, et une véritable calamité pour ceux que le sort condamne à vivre auprès de lui. Celle du besoin de mériter l'estime conduit, au contraire, à cette paix intérieure qui seule rend le bonheur possible et la vertu facile.

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