DEUXIÈME QUESTION
Que doit être l'instruction publique?
L'instruction publique doit embrasser dans son organisation tout ce qui peut aider à l'enseignement complet des sciences, des lettres et des arts. Prise dans son ensemble, elle doit être universelle; aucune connaissance ne doit être rejetée ou négligée; toutes sont utiles ou peuvent le devenir davantage. Source de lumières et de vertus, elle comprend et ce qui appartient à Tinstruction proprement dite, et ce qui appartient à l'éducation.
170 LA PÉDAGOGIE HÉVOLUTIOXNAIRE
L'instruction éclaire Tesprit, exerce toutes les facultés intellectuelles, étend le domaine de la pensée.
L'éducation développe le caractère, imprinae à Tâme une impulsion salutaire, en règle les affections, dirige la volonté, fait passer dans la conduite et met en action les conceptions de l'esprit; et, conservatrice des mœurs, elle apprend à soumettre au tribunal de la conscience les actions et les pensées.
L'instruction recueille les fruits d^ Texpérience et des méditations des hommes de tous les temps et de tous les lieux.
L'éducation en fait un choix et en fortifie Thomme physique et moral, suivant le degré de perfectibilité et la position de chaque individu.
L'instruction, sans l'éducation, donne des talents et de l'orgueil, des moyens et de la jactance, et peut devenir, pour l'homme qui n^a ni le frein de la raison ni celui de l'exemple, l'instrument funeste de ses passions désordonnées.
L'éducation, sans Tinstruction, ne peut former que des habitudes et conduire à tous les préjugés; bornée dans ses moyens, sa marche est incertaine et lente; avec des intentions pures, elle méconnaît le vrai, le juste, retient l'esprit dans d'étroites limites, et emploie à*faire triompher Terreur toutes les forces physiques et intellectuelles de l'individu qui, dans son égarement, prend son ignorance même pour une vertu \
Les villes ont tous les vices d'une instruction déré-
1. Tout ce passage excellent ne laisse presque rien à désirer sur la question des rapports de l'instruction avec l'éducation. H marque un progrès réel sur les idées de Condorcet qui avait cru devoir séparer ces deux opérations et qui s'imaginait en fait y avoir réussi.
glée ; les campagnes, toutes les erreurs d'une éducation superstitieuse et ignorante,
Pour purger le sol de la liberté de cette fange de corruption et de sottise, dans laquelle le despotisme plonge les hommes pour mieux les asservir, associons désormais Tinstruclion et l'éducation: Tune sera le guide et l'autre le flambeau de la vie sociale.
Cest de l'indissolubilité de cette union, que nous désignerons désormais sous le nom d'instruction publique, que dépendront la généralité des mœurs, des progrès, des sciences, des lettres et des arts, et leur juste application à la prospérité publique. Une bonne instruction publique assurera à la société de bons fils, de bons époux et de bons pères ; à la liberté et à l'égalité, des amis ardents et des défenseurs fidèles; au corps politique des fonctionnaires éclairés, courageux et dévoués à leurs devoirs. Elle apprendra au riche à faire un bon emploi de sa fortune et à établir son bonheur sur le bonheur d'autrui ; au pauvre, à dominer l'adversité par son travail et la pratique des vertus qui conviennent à une âme fière et élevée. Elle répandra dans les campagnes le sentiment de la dignité de l'homme, combattra les préjugés en leur substituant des vérités utiles, attaquera partout cette routine barbare qui engourdit toutes les facultés de l'homme. Elle apprendra qu'en observant, qu'en exerçant sans cesse sa raison, sans cesse on se perfectionne, on étend son industrie, on multiplie ses moyens de bonheur.
L'instruction publique éclairera l'opinion, aidera à la volonté générale, et par elle améliorera toutes les institutions sociales.
Elle doit répandre surtout cet amour sacré de la.
patrie qui vivifie, unit tout, pour tout embellir et tout fortifier, et assurer aux citoyens, par la concorde et la fraternité, tous les avantages d'une grande association.
La Constitution donnera à la nation une existence politique et sociale, l'instruction publique lui donnera une existence morale et intellectuelle. Ainsi que le corps humain, le corps social aura Torgane de ses pensées, de ses conceptions, qui produira partout des ramifications vivifiantes, et Torgane de ses mouvements, de ses actions, qui portera partout la vie et le bonheur*.
Les citoyens de tout âge et des deux sexes exerçant les forces qu'ils ont reçues de la nature, et avançant librement et graduellement, pourront, à chaque pas, acquérir, d'un côté, de nouvelles forces intellectuelles et physiques, pour les appliquer, de l'autre, à leur utilité propre ou à l'utilité publique.
Le degré où chacun s'arrêtera dans cette carrière sera celui que la nature marqua elle-même dans ses facultés comme le terme de ses efforts. Tout autre obstacle serait un attentat au droit de tout citoyen d'acquérir toutes les perfections dont il est susceptible.
L'enseignement général doit être gradué, distribué de manière qu'un citoyen d'une întelligence ordinaire ait parcouru, à Tépoque fixée par la loi pour la majorité, une assez grande partie de l'échelle in-
1. Ici encore Romme est supérieur à Gondopcet en comparant la société ^ un organisme et en affirmant que des fonctions spéciales, comme la pensée et la conception, devron garder des organes spéciaux .
structive pour pouvoir se suffire à lui-même dans la continuation de ses études, et pour commencer à servir utilement la société qui a pris soin de son enfance, en lui consacrant l'emploi de sa force, de ses talents et de ses-vertus.