PREMIÈRE QUESTION
DIVISION DE l'instruction PUBLIQUE EN PLUSIEURS DEGRÉS.
Ce chapitre contient les meilleures choses sur les rapports de l'instruction publique avec Texercice du droit de suffrage, Télection et l'éligibilité.
L'instruction strictement nécessaire pour toutes les fonctions qui font Tobjet de l'éligibilité, devrait être établie de manière à être à la portée de tous.
Mais sous ce rapport l'éligibilité, pour avoir toute sa plénitude, demanderait que chaque citoyen pût être universel dans ses connaissances, ce qui n'est pas possible, soit parce que tous les individus ne reçoivent pas de la nature les mêmes dispositions, et ne les reçoivent pas au même degré, soit aussi parce que la différence des fortunes ne permet pas à tous, à des positions égales, d'employer aux mêmes études la même quantité de temps.
L'éligibilité ne peut donc être, pour aucun individu, ni universelle, ni entière. Elle a pour chacun les limites que la nature et les événements de la vie ont mises à son intelligence et à sa fortune.
Il serait donc superflu de multiplier également
toutes les branches de l'instruction, puisque tous ne peuvent pas également en profiter.
D'une autre part, il n'est pas absolument nécessaire à la société que tous les individus qui la composent soient également propres à tous le» emplois, car elle ne peut en occuper qu'un petit nombre ; et alors, pour la presque totalité des citoyens, cette universalité de connaissances serait un luxe insensé, s'il n'était impossible.
L'instruction perdrait d'ailleurs en profondeur ce que l'universalité gagnerait en étendue, et pour vouloir être propre à tout, on courrait risque de n'être propre à rien.
L'auteur conclut :
1° Que l'instruction publique doit être considérée, ou par rapport à la société, ou par rapport aux individus ;
2° Que sous ce double rapport elle est également utile et indispensable, mais il n'est pas nécessaire qu'elle soit également répandue dans .toutes ses branches ;
3\ Que la partie des connaissances humaines, qu'exigent les besoins du corps politique, n'est nécessaire à tous que pour ce qui regarde les droits de tous, l'exercice de la souveraineté dans les assemblées primaires, la connaissance des lois qui concernent immédiatement l'un et l'autre, et des lois qui établissent les relations du citoyen avec les fonctionnaires publics, lorsqu'il a une réclamation à faire, des intérêts à poursuivre, une surveillance utile à exercer, etc....
LA PÉDAGOGIE RÉVOLUTIONNAIRE 17o
Ces principes incontestables ont conduit le comité à diviser l'instruction publique en quatre degrés sous les dénominations : 1° des écoles primaires ; 2° des écoles secondaires ; 3° des instituts ; 4° des lycées. Nous allons développer les motifs etTobjetde chaque degré.
On voit que ce sont là les degrés d'enseignement proposés par Condorcet, moins l'Institut, dont l'organisation est réservée. A partir de ce point, Romnie reproduit d'ailleurs avec une parfaite fidélité le programme et les idées de son modèle. 11 en reprend même des points de détail, comme le suivant :
Pour encourager les talents naissants, et assurer à la République un plus grand nombre de citoyens utiles, votre comité vous proposera de décerner, tous les ans, le titre honorable d'élèves de la patrie à un certain nombre d'enfants qui auront eu des succès dans les premiers degrés, et de leur donner un secours annuel, pour aller chercher loin de la maison paternelle une instruction plus élevée, ou pour entrer en apprentissage dans un art utile.
Cette belle institution coûtera peu, honorera la patrie et assurera aux sciences et à l'industrie des progrès rapides.
Il puise bien à la nu^me inspiration son résumé sur l'éducation physique et morale :
L'instruction publique doit comprendre, dans les développements que nous vous présenterons successivement, tout ce qui appartient à l'éducation morale et à l'éducation physique. Par Tune, l'enfant acquerra, dans un régime gymnastique, la santé, la force, l'adresse, Tagilité du corps. Par l'autre, on développe
les mœurs et les habitudes du républicain ; on apercevra dans Tenfant ce sens précieux qui fait trouver tant de charmes dans la pratique des vertus qui nous lient à nos semblables, à nos devoirs et à la patrie.
C'est par leur propre expérience et par une pratique journalière que les enfants se formeront à toutes les vertus domestiques et sociales. Leur éducation morale se développera à raison des besoins, et par conséquent toujours à propos, toujours avec fruit.
L^'éducation des femmes doit avoir aussi une place dans le système général d'instruction publique.
Il insiste pour que toute l'instruction publique soit organisée du même coup ; il en donne les raisons les plus philosophiques :
La nation doit-elle dans ses institutions embrasser tous les degrés de l'instruction publique ?
L'instruction publique n'est ni une dette, ni un bienfait de la nation ; c'est un besoin. Sans Tinstruction publique, le corps social serait bientôt dans le cas d'un homme dont l'enfance aurait été négligée, et qui, pour avoir fait un mauvais usage de ses forces naissantes, n'aurait pas acquis tout le développement dont il est susceptible.
Le système de l'instruction publique doit être établi en son entier, puisqu'il doit correspondre au système entier des fonctions et des professions les plus indispensables au corps politique et social. Qu'on retranche une partie de l'instruction, une partie des fonctions seront privées des lumières, des se-
cours, sans lesquels elles seront mal remplies et incomplètes.
Rompez la chaîne de rinstruction, ou ne la prolongez pas jusqu'au terme de nos besoins, et vous violez les droits politiques d'une portion de citoyens qui, ayant reçu de la nature des forces suffisantes pour fournir à une longue carrière, seraient arrêtés par la , médiocrité de leur fortune pour payer le complément d'instruction qui leur sera nécessaire, ou parce que cette instruction ne serait donnée nulle part, ou serait mauvaise. Vous divisez les citoyens en deux classes: ceux qui seront assez riches pour aller recueillir dans des établissements particuliers les lumières que la nation refuse, et qui pourront ainsi se rendre propres aux fonctions, aux professions les plus difficiles; et ceux qui, pour n'être pas les favoris de lafortune, seront condamnés à végéter dans une affligeante nullité. L'inégalité des fortunes deviendrait alors parmi nous une cause d'inégalité de savoir, de capacité, et l'on serait exclu des places publiques parce qu'on serait pauvre. C'est ainsi que l'instruction des écoles militaires pour la noblesse excluait des grades élevés de l'armée tous ceux qui n'étaient point de catte caste privilégiée.
Cette injustice, cette erreur politique ne peut pas souiller les travaux des représentants du peuple français. Législateurs, vous devez esquisser à grands traits l'organisation de l'instruction publique, afin qu'elle embrasse tous nos besoins et toutes nos ressources, et que le perfectionnement de la raison aille d'un même pas dans tous les degrés des connaissances humaines.
La nation nous reprocherait avec justice une parcimonie étroite et misérable, qui la priverait de l'emploi
des trésors littéraires qui existent au milieu de nous, tant en choses qu'en hommes instruits.
Disons plus: cette parcimonie compromettrait la liberté et donnerait à Tesprit public une marche rétrograde ; car si vous n'organisez pas ^instruction publique dans toute son étendue, les collèges se relèveront de leurs décombres ; chaque commune réorganisera le sien selon ses lumières et ses opinions plus ou moins révolutionnaires, ou le laissera dans toute sa décrépitude ; et ces créations discordantes de l'erreur et du préjugé empoisonneront dans sa naissance l'instruction des écoles de nouvelle création.
Ce sont les instituteurs de la jeunesse et les écrivains philosophes qui font marcher les nations à la liberté, comme c'est le faux savoir, le bel esprit et l'ignorance qui les précipitent dans l'esclavage.
Romme jacobin a, peut-être plus que Condorcet girondin, le sens de l'unité nationale :
Le moment est venu d'imprimer à toute la République une impulsion commune, uniforme et^ entière sur cet objet, afin qu'il n'y ait partout qu'une même instruction et un même esprit, et que les communes pauvres comme celles qui sont riches participent également à toutes les ressources qu'elle présente.