TROISIÈME QUESTION
sous QUELS RAPPORTS l'iNSTRUCTION DOIT-ELLE ÊTRE MISE SOUS LA DÉPENDANCE DES CORPS ADMINISTRATIFS.
Votre comité répond : Sous le rapport de l'ordre public et sous celui des dépenses et de l'administration générale d^s propriétés nationales.
Donnons quelque développement à cette réponse :
1° Nul citoyen, nul établissement ne peut se soustraire aux lois d'ordre et de police générale. Les maisons que vous allez consacrer au perfectionnement de la raison et de la philosophie ne doivent pas être des asiles privilégiés d'impunité. La même loi doit veiller pour tous et sur tous les citoyens et frapper de la même manière tout infracteur de l'ordre public quelles que soient ses fonctions, ert dans quelque lieu qu'il se trouve ^ ;
2® Pour le traitement et les dépenses de chaque place, les professeurs et autres employés dans l'enseignement seront sur la même ligne que les autres fonctionnaires publics et soumis au même ordre de
1. C'est encore absolument l'inspiration de Gondorcet. La Révolution ne retranche rien encore de l'étendue du principe delà gratuité.
2. Voilà les limites invariables de la « liberté de renseignement » .
choses. Les professeurs ne doivent se mêler d'aucune administration de fonds que sous la surveillance publique et commune ;
3° Soit que les bâtiments appartiennent aux communes ou à la nation, ce sera aux municipalités ou aux corps administratifs, maisjamais aux professeurs à veiller à leur conservation' ou entretien ;
4® Les bibliothèques, instruments, collections et autres objets faisant partie de la communauté nationale doivent dépendre de Tadministration générale, afin qu'il n'y ait qu'un seul centre de surveillance pour tout ce qui appartient à la République ; et, d'une autre part, ils doivent être mis à la disposition des professeurs ou autres employés pour s'en servir sous leur responsabilité collective ^
5° La question peut être examinée sous le rapport des nominations. Il importe que ceux qui doivent répandre le goût de l'étude et des mœurs, l'amour de la patrie et des lois, aient du dévouement pour la fonction respectable d'instituteur, un attachement inébranlable aux principes qui doivent fonder la république du savoir.
A ces trois caractères d'éligibilité : volonté de l'individu, civisme et capacité, nous devons ajouter, au moins pour les degrés inférieurs, la volonté exprimée des pères de famille de diriger leur école. La nature leur a imposé le devoir sacré d'assurer à leurs enfants des vertus et du bonheur : ils ont donc le droit et ils doivent l'exercer autant qu'il est possible, de choisir entre les plus capables, les plus patriotes et les plus
1. EsUil besoin de faire remarquer que la plupart de ces principes ont prévalu depuis dans Tusage.
dévoués, ceux à qui ils entendent remettre le soin de leurs enfants, avec qui ils vont partager leur autorité paternelle, et concourir par une surveillance combinée à Toeuvre sainte de Tédupation. Or, la volonté sera connue par une inscription libre à la municipalité du lieu, qui sera ouverte à tous les citoyens qui veulent courir cette carrière. Le civisme peut être attesté par les municipalités.
Mais la capacité ne pçut être reconnue que par des hommes -éclairés, dans les parties même qui sont l'objet de renseignement dans la place vacante. Ce serait compromettre très dangereusement l'instruction publique, que de faire déterminer ce dernier caractère par les corps administratifs, ou par le pouvoir exécutif. Enfin rassemblée des pères de famille nommerait définitivement.
Ronime s'écarte ici des pratiques que l'avenir devait suivre . Mais chez tous ces conventionnels, même les plus autoritaires, le souci des droits de l'État n'a jamais cessé d'être corrigé par le respect le plus complet pour la liberté de la pensée. Il n'y avait pas si longtemps qu'on avait eu trop à souO'rir de la tyrannie.
Les maux nombreux que la tyrannie a accumulés sur les peuples en enchaînant leurs pensées et en dirigeant les écoles à leur gié, doivent faire désirer aux amis de la liberté qu'on assure par tous les moyens l'activité et la pureté de l'instruction publique; or, un des plus puissants, des plus indispensables, c'est l'indépendance de l'enseignement, tant des corps administratifs que du pouvoir exécutif.
Quelle que soit l'organisation que vous donniez à la République, il est de l'essence du pouvoir exécutif
d'avoir une très-grande autorité; mais il ne doit jamais dirigera son gré Topinion publique; car ropinion seule peut le surveiller efficacement. Gardons-nous d'accroître sa puissance en mettant dans ses mains un instrument aussi actif que celui de Tinstruction publique, avec lequel un agent pervers pourrait si aisément jeter dans la génération naissante les germes des maux qu'il n'aurait pu faire à ses contemporains; il pourrait empoisonner cette première source de la vie sociale longtemps avant qil'on pût s'en apercevoir et y porter remède.
Non sans apparence de raison, Romme croit concilier à la fois l'indépendance du corps enseignant et les nécessités de l'action publique, souveraine sur lui comme sur le reste, en ne soumettant l'enseignement qu'au seul Corps législatif. Telle avait été déjà la solution de Condorcet, comme nous l'avons vu plus haut.
Le Corps législatif sera toujours le conservateur le plus immédiat des droits et des intérêts du peuple, veillera à ce que la marche de l'esprit humain ne soit point entravée, à ce que la liberté de penser soit la première sentie dans toute sa plénitude parle jeune républicain, qui viendra puiser dans les écoles des lumières et des vertus.
Malgré la clarté des principes exposés dans le projet de Romme et l'espèce d'accord dont ils paraissent êfre provisoirement l'objet dans la Convention, on ne décida rien encore, par souci d'autres ati'aires plus urgentes.
Le 21 décembre, Rtibaat Saiut-Élienne demanda l'organisation des fêtes publiques. iNous savons que cette idée était eu conformité avec les principes de la Révolution, puisqu'elle tendait à réaliser le libre accord des volontés émancipées par la Révolution même. Toutefois Tesprit particulier de Tépoque s'y
faisait jour par quelques propositions assez curieuses. Rabaut, hanté sans doute par les souvenirs de la constitution de Sparte, demandait qu'il y eût dans chaque canton un sénat de vieillards qui distribuât des prix et des réprimandes ; le Corps législatif aurait été converti en une sorte de haute académie de moralité qui aurait envoyé périodiquement desespèces de mandements aux assemblées des cantons. Les révolutionnaires ôtaient à la morale ses bases religieuses, ou du moins prétendaient lui en donner de nouvelles qui fussent entièrement civiles: il ne faut pas s'étonner que cette grande opération fasse naître des idées inattendues.
Le 24 décembre, le girondin Bancal apporta, en son propre nom, un plan véritablement nouveau, au moins pour les idées qifi concernaient l'organisation matérielle de l'instruction. 11 n*en voulait que deux degrés: des écoles élémentaires établies dans chaque municipalité et des écoles centrales au chef -lieu du département. H recommandait les exercices gymnastiques et militaires, l'institution des fêtes nationales et la suppression du budget des cultes, ce qui en devait assurer la liberté.
L'œuvre du premier comité d'Instruction publique est complétée par un rapport d' 4 rôojyas^ sur les livres élémentaires. La Convention et le comité avaient compris que la refonte des programmes et l'indication de méthodes nouvelles resteraient lettre morte, si on ne vivifiait cet enseignement par de bons livres, qui servissent de modèle et de guide aux instituteurs encore inexpérimentés.
« Dans la plupart des établissements d'instruction, dit Arbogast, on n'enseigne encore que des ouvrages médiocres, la plupart de près d'un siècle au-dessous de l'état de la science ; ils sont transcrits sous la dictée du maître, ce qui entraîne la perte d'un temps précieux. Ils deviennent souvent entre les mains des élèves, par les fautes des copies, des écrits informes où le sens est altéré et qui ajoutent à la difficulté de la science celle d'un manuscrit rebutant, souvent indéchiffrable, surtout
lorsqu'il doit renfermer des calculs ou des tableaux Le
défaut ou la disette de bons ouvrages élémentaires a été jusqu'à présent un des plus grands obstacles qui s'opposaient au perfectionnement de l'instruction. »
Arbogast pense que, pour bien faire des livres élémentaires, il e.t presque indispensable d'être un esprit supérieur et qu'il
n'est rîen de plus difficile que de faire des choses faciles etutihL^i^ aux esprits encore simples. « Nous pouvonsdonc nous promeUmJiçi dit-il, que les premiers savants de la France s'empresserontA,^ concourir à la composition des ouvrages destinés au troisièAç\ degré d'instruction : je dis les premiers savants, car il nlB^î que les hommes supérieurs dans une science, dans un art, cêi(fi qui en ont sondé toutes les profondeurs, ceux qui en entre les bornes, qui soient capables de faire des éléments où Un] ait plus rien à désirer. »
Grâce au secours de ces livres et à la situation honorable la République doit faire aux instituteurs, Arbogast se flatte qi ceux ci ne manqueront pas et qu'ils seront bons: illusion les faits devaient cruellement démentir de tous points.
Arbogast propose, au nom du comité, « de charger dire ment les hommes les plus éclairés de la composition des vrages pour les Instituts et d'ouvrir un concours pour ceux écoles primaires et secondaires, concours auquel les étran même seront invités à prendre part ». Afin de conserver l'unil* dans une entreprise où l'on faisait appel à tant d'auteurs, ii tant de sources multiples et diverses, les hommes émineols, chargés de la composition des livres pour les Instituts, devaieol se réunir en commission et arrêter le programme des livre* destinés aux écoles primaires et secondaires.
Comme méthode, le rapporteur, ainsi que Tallejrrand el Lanthenas, recommande l'analyse.
C'est toujours la même conception, sur laquelle il est inutile de s'appesantir.
Arbogast revient à une pédagogie plus, saine et plus réellement scientifique, quand il écrit : « Les enfants taisonneiil ai*3si bien, quelquefois mieux que les hommes, mais sur des choses à leur portée et ces choses sont celles qui tiennent àdes idées sensibles. » Il paraît bien ici que les raisonnements ue dépendent pas entièrement ou presque entièrement de ranalys« et du langage, comme le voulait Gondillac, mais dépendent surtout des choses, puisque les enfants ne sont aptes à raisonner que sur des idées sensibles. Rangeons-nous à l'avis d'Arbogast ainsi corrigé par lui-même et acceptons ses conclusions: a Commençons de bonne heure à faire raisonner les enfants; .. que par une pente douce, on marche des idées sensibles aux idées abstraites. » Arbogast termine son rapport en recomman-
^** Venseigrnement simultané de la lecture et de récriture, en '^^ temps qu'on inspirera aui enfants les premiers sentiments ^^x. Puis viendront les premières règles de l'arithmétique ^c des exemples familiers, des notions utiles d'histoire natu- 'ïe, quelques notions pratiques sur les météores, Tarpentage, slronomie, la législation, le tout dans un langage clair et îiJe.
Vrbogast ne se fait pas illusion sur la durée que pourront )ir les livres élémentaires dont il demande la composition. 1 grands conventionnels, qui ont une intuition si délicate de lature psychologique de l'enfant, sont en même temps péné- ; de. l'idée du proerrès, dont ils sont les premiers et les plus ents ouvriers.
.rbogast estime que « les livres destinés à l'enseignement ront être souvent retouchés et toujours perfectionnés ». .e rapport et le projet de décret qui y était annexé sombrét en quelque sorte le 3 juin, avec le renouvellement de tpus comités de la Convention.
►ans l'intervalle, cette assemblée avait fixé le traitement des fesseurs. Elle avait réglé la vente des biens formant la dotai des collèges et autres établissements d'instruction publique, 3rvant à l'usage de l'instruction publique elle-même « tous bâtiments servant ou pouvant servir à l'usage des collèges et tous autres établissements de l'instruction des deux sexes ; les emenls des instituteurs, professeurs et élèves, ensemble les dins et enclos y attenants, ainsi que ceux qui, quoique sépa- , sont à l'usage des établissements de l'instruction publique, i que les Jardins des plantes, les emplacements pour la botaueet l'histoire naturelle ».
^a Convention décida que le paiement des maîtres de tous les blissements d'instruction publique serait à la charge de lat, continuant de payer les pensions sur le pied où elles ient réglées. La nation prend également à son compte la )ense des bourses qui « seront données par préférence aux ■ants des citoyens qui ont pris les armes pour la défense de 3atrie ».
^e principe de l'établissement des écoles primaires fut défîniîment voté le 30 mai et brusquement, sur l'intervention jrgique du comité de salut public. Le décret contenait le 'agraphe que voici :
186 LA F»ÉDAGOGTE RÉVOLUTIONNAIRE
« Tous les instituteurs seront chargés de faire aux citoyens de tout âge, de l'un et de l'autre sexe, des lectures et des instructions une fois par semaine. » Le projet de Condorcet est bien toujours la base de tous ces plans, de toutes ces institutions et de tous ces décrets. On veut donner à la tâche de l'instituteur une extension égale au domaine de l'éducation, qui doit durer toute la vie, et par là, faire vraiment de 'lui le maître de tous les âges.
Sur ces entrefaites, la Gironde fut proscrite, les comités renouvelés et la direction transmise à la Plaine et à la Montagne.