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CHAPITRE VIII

La Plaine.

Le plan qui fut présenté par Lakanal au nom du comité d'instruction publique renouvelé, et dont les inspirateurs et les rédacteurs étaient surtout Sieyès et Daunou, se ressent de l'absence de doctrines qui caractérisait la Plaine.

11 établissait, sur tout le territoire de la République, une école par mille habitants ; chaque école était divisée en deux sections : une pour les garçons, une pour les filles. Les instituteurs, fort indépendants, n'étaient soumis qu'à un bureau d'inspection chargé de la surveillance et de la partie administrative des écoles nationales. Ces bureaux à leur tour, et par suite l'instruction publique en France, relevaient d'une Commission centrale, nommée par le Corps législatif sur une liste double, présentée par la Commission elle-même.

Le projet ne s'occupe que de l'instruction primaire. Elle doit être intellectuelle, physique, morale et industrielle :

Intellectuelle. — H y a d'abord une sorte d'école maternelle, puis un programme qui embrasse les connaissances élémentaires essentielles à tout programme d'instruction primaire»

Physique. — Il est fait une place aux exercices gymnastiques et militaires.

Morale. — C'est ici la partie la plus curieuse du projet. Outre l'enseignement technique et dogmatique de morale et d'ordre social, les enfants devaient être particulièrement exercés au chant et à la danse, de manière à pouvoir figurer dans les fêtes nationales. Ces fêtes très nombreuses étaient divisées en fêtes je la commune, du canton et de la nation. Il y avait une sorte

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créducation de la sensibilité par des visites aux hôpitaux et aux prisoQs : idée fort contestable, quand on est pénétré, comme il convient, du dansrer quoîfre pour les enfants la contagion du mal physique ou moral. D'autre part, les enfants aident quelquefois, dans leurs travaux domestiques ou champêtres, les pères ou lesmèresde famille que leurs infirmités ou leurs maladies empêchent de s'v lisTer 11 est doutei^x que cet enseignement systématique et périodique de ce qu'il doit y avoir au monde de plus spontané, le sentiment, puisse atteindre son bul. N'y aurait-il pas à craindre d'ennuyer les élèves en les asser^ vissant à cette tâche, ou de les trop amuser, si on en faisait une exception ? doter ainsi de toutes manières son attrait propre au dévouement, soit par la lassitude, soit par le plaisir? Enfin la constitution de l'une et l'autre section de l'École nationale, môme celle des filles, est « modelée à peu près sur le plan de la grande société politique et républicaine ». C'est l'idée de Talleyrand appliquée à l'instruction primaire.

lndii>tiieLte. — On visite des manufactures et des ateliers. Le plan n'indique que d'une façon vague « des omrages manuels, de différentes espèces, utiles et communs» et les ouvra- • ges qui conviennent aux femmes. Ce dernier point est du moins fort sage.

Les conférences publiques sont ici encore demandées aux instituteurs.

Des prix d'encouragement sont donnés aux enfants et des bourses allouées à des u élèves de la patrie » pour les aider à faire leur instruction secondaire ou supérieure.

Un titré particulier établit la liberté de l'enseignement. La nation se réserve le droit d'accorder des encouragements et des récompenses aux établissements libres. La surveillance et la protection en sont remises au bureau d'inspection et à la comfnission centrale.

La nouveauté extraordinaire de ce projet, et ce qui aurait eu des conséquences désastreuses s'il avait été appliqué, c'était l'abandon complet par l'État de l'enseignement supérieur 11 était question, il est vrai, de conserver les établissements consacrés à l'enseignement public, comme les bibliothèques qui devaient être toutes ouvertes, comme le Jardin des Plantes, l'Observatoire, etc. 11 pouvait même en être établi de nouveaux sur le rapport de la commission centrale ; mais il n'y avait plus là

aucun plan, aucune idée générale, aucune vue nette et précise ; c*est, de la part des auteurs, une étrange indiflFérence.

Le chapitre des fêtes, dû tout entier à Sieyès, avait une importance exceptionnelle. Outre les fêtes privées que peuvent célébrer tous les citoyens et celles que les communes étaient libres d'instituer, le projet proposait expressément des fêles de canton, de district, de département et enfin des fêtes nationales, célébrées dans la ville où l'Assemblée nationale tient ses séances. Il devait y avoir chaque année neuf fêtes de canton, neuf fêtes de district, huit fêtes de département et quatre fêtes nationales : ces dernières s'appelaient : Fête de la fraternité du genre humain au l®*' janvier ; Fête de la Révolution française au 14 juillet ; Fête de Tabolition de la royauté et de l'établissement de la République au 10 août, et Fête du peuple français, au jour où il serait proclamé que la Constitution était acceptièe.

Il y a évidemment quelque chose de louable dans ce développement donné aux fêtes, car elles sont, nous l'avons dit, le meilleur moyen d'éducation du cœur qui puisse s'adresser au peuple, une fois qu'il a quitté l'école primaire ; celui qui est peut-être le plus capable de rapprocher dans un même sentiment les différentes classes de la société. C'était môme une belle idée, digne de la Révolution et nullement antipatriotique, à bien l'entendre, que d'inaugurer l'année par la Fête de la fraternité humaine. Mais cette multiplicité excessive des fêtes n'(^tait ni souhaitable ni possible ; elles eussent été bientôt insignifiantes, à moins de coûter fort cher au trésor public et elles supposaient un degré d'enthousiasme auquelil ne serait ni possible ni saiit qu'un peuple fût presque continuellement monté. N'y avait-il pas encore un ressouvenir un peu puéril des légendes lacédémoniennes, dans ce tribunal de vieillards qui^ aux fêtes de canton, devait décerner la palme aux citoyens et aux communes les plus distingués dans les concours ?

« Gè projet, dit M. Guillaume, fut mal accueilli par la Convention. » Cela ne nous étonne pas. Cette grande Assemblée eut trop à défendre la Révolution, pour tomber dans les excès du laisser-faire. La Commission centrale rencontra surtout beaucoup d'ennemis. Elle devait élever dans l'Etat une nouvelle aristocratie aussi redoutable que l'ancienne : l'aristocratie des lettrés. Cette critique fut portée par Uassenfratz' au club

des Jacobins, qui partagèrent sa défiance. Il prononça le mol typique de « coterie », l'appliquant à la corporation privilégiée qui, à l'instar de la Sorbonne, allait diriger à son gré l'esprit public. Les hommes de la Révolution, nous l'avons vu, avaient leurs raisons de n'être point tendres pour tout ce qui ressemblait aux anciennes académies. On crut reconnaître dans cette institution des commissions, centrales ou autres, le danger d'une sorte de mandarinisme et ce fut un premier obstacle au succès du projet. Devant la Convention, le 2 juillet, Lequinio ne lui porta pas un coup moins redoutable en démêlant la vague tendance fédéraliste qui était impliquée par Pinstitution de tant de fôtes particulières et aussi par cette méthode de s'en remettre presque sur tous les points à l'initiative locale et privée. Souvenons-nous que c'était cette même accusation de fédéralisme qui avait conduit tout récemment les Girondins sur l'échafaud.

Le projet fut écarté par la nomination de six commissaires nouveaux, chargés de présenter sous huit jours un projet de décret sur l'éducation et l'instruction publiques. C'était leur demander d'aller bien vite en besogne ; mais il ne faut pas oublier que nous avons déjà vu passer sous nos yeux un certain nombre de projets et que la question, par là-même, était en quelque sorte mûre. De plus, ou commençait à parler du plan posthume de Michel Lepelletier et la Convention espérait y trouver les bases de l'organisation de l'enseignement en France.

Les auteurs du projet ne supportèrent pas avec philosophie l'insuccès radical qu'il avait trouvé devant ses juges. Ils essayèrent, pour ainsi dire, d'en appeler devant l'opinion publique et celle de la Convention môme. Sieyès rédigfea une sorte d*apologie, qui fut publiée par Lakanal. Elle est très instructive, parce que les idées directrices du projet y sont exposées plus expressément encore que dans le projet même.

Sieyès ne veut pas que l'État détermine les méthodes, pas plus qu'il n'a à fixer les connaissances ou les vérités. C'est lui refuser le droit de déterminer môme des programmes, puisque la conception d'un programme, ainsi que nous avons eu l'occasion de le faire remarquer, implique jusqu'à un certain point la conception de la méthode avec laquelle il sera enseigné. C'est donc chasser complètement l'État de l'éducation proprement dite. Sieyès ne désavoue pas cette conclusion ; il prétend borner

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rintervention de l'État é^u rôle indifférent d'une machine qui ne rend à l'instruction que des services législatifs et administratifs.

Pour proposer et pour soutenir de pareilles doctrines, il faut avoir une bien merveilleuse confiance dans les ressources de l'initiative particulière. Ce n'est point ce qui manque à Sieyès. « Le comité s'est borné à faire payer par la bourse commune l'instruction commune à tous. Ce changement ne doit point alarmer les amis des sciences et des arts ; dans un pays comme le nôtre, ils n'ont point à craindre de voir dessécher les sources des connaissances supérieures, des professions savantes et des talents distingués : on peut s'en rapporter sur tout cela à l'industrie particulière. »

Ces quelques lignes contiennent* une hérésie et une erreur. Que deviendrait la société, si la bourse commune ne payait que les dépenses des services immédiatement communs à tous? c'est une vue étrangement courte, de ne point s'apercevoir qu'il y a un intérêt commun, et des plus importants, à ce que l'éducation secondaire et supérieure fleurisse dans un État ; et c'est une erreur de croire que la science et le talent puissent vivre de rinitiative privée : l'expérience prouve le contraire tous les jours. L'argent des particuliers ne suffirait peut-être que pour l'instruction des classes riches et moyennes de la société. Tout ce qui convient, par sa supériorité même, à un public restreint, ne peut pas compter sur des subsides spontanés suffisants et doit trouver une aide dans l'État, comme les services qui, au contraire, s*adressent à la généralité des citoyens. L'instruction primaire et l'instruction supérieure ont plus besoin de la nation que l'instruction secondaire qui pourrait seule, à la rigueur, se soutenir elle-même. C'était une faute considérable de la part du projet de découronner l'enseignement français ; et peut-être était-il coupable de retirer de partout la main de l'État, plus nécessaire encore à cette époque dans l'éducation que de nos jours.

Sieyès termine en renvoyant à ses dénonciateurs leur accusation d'aristocratie ; elle n'avait pas plus de sel venant d'un côté que de l'autre : c'est l'étiquette qu'on mettait alors à tout ce qu'on voulait attaquer ou détruire.

Daunou à son tour plaida pour son projet. Il entrevoit le temps, terme du progrès social, où tous les parents seraient de bons instituteurs ; mais il convient, comme Condorcet, que nous

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en sommes encore assez éloignés et .qu'il faut en attendant aviser à autre chose. 11 pose quatre principes qui doivent, d'après lui, présider à l'organisation de l'instruction publique. Le premier seul est excellent. 11 demande que l'éducation commune soit combinée avec l'éducation dondestique.

Le second affirme la liberté pour chacun de former des établissements particuliers d'instruction. Nous ne voyons pas pourquoi cette lilierté n'aurait pas, comme toutes les autres, sa limite dans la sécurité de l'Etat, libre lui-même de fermer les établissements qui mettent en danger son existence.

En troisième lieu, Daunou affirme que nul n'est contraint en aucune manière d'envoyer ses enfants aux écoles publiques. H ne s'aperçoit pas que l'ignorance publique est le plus grand des périls publics, que l'État a le droit et le devoir de le prévenir. Daunou devait avoir sur ce point définitivement tort devant l'histoire de son pays.

Enfin il affirme, comme Sieyès et sans meilleures raisons, ce qui est dans la logique même de ses principes, à savoir que l'État doit se désintéresser des procédés et des méthodes et s'en remettre, comme il le dit, à la sagacité des fonctionnaires et au libre progrès de la raison.

11 sacrifie sa commission centrale ou du moins en propose un remaniement qu'il cstinutiie d'étudier, puisque celte concession ne devait avoir aucune suite pratique, il a d'excellents passages contre l'éducation des pensionnats ou internats, et qui visent d'avance les défauts considérables du projet de Lepelletier. il consent à ce que l'on crée un certain nombre d'écoles spéciales pour préparer, par exemple, le médecin, l'homme de loi, le militaire. Mais il entrevoit avec ravissement l'époque où on laissera à chaque métier le soin de se recruter comme il pourra. Ses prédécesseurs avalent un autre souci du bien public, quand ils se préoccupaient des moyens d'arracher l'humanité à l'ignorance et à la charlatanerie. Il fait fonds sur « l'émulation », il en appelle à la concurrence, ce qui est fort bien. Mais il ne tient aucun compte des soutl'rances que peut amener cette concurrence cruelle et des maux qu'une sage intervention de l'État évite si facilement. « Il s'en faut de beaucoup, dit Daunou, que nous ayons encore assez de confiance dans la liberté. » Quanta lui, il en a vraiment trop et trop tôt : son projet n'était ni complet, ni élevé, ni opportun.

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