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CHAPITRE XII

Conclusion.

LA CONTKR-RÉVOLrTIOX

Ce serait une œuvre bien difficile et qui, à notre avis, n'est pas faite encore, que de déterminer à quel point les institutions scolaires de la Convention réussirent pratiquement. Tous les documents sont loin d'avoir été rendus au jour et coordonnés, à supposer qu'ils existent encore. Et quand bien même les utiles travaux, qu'on a publiés depuis quelque temps sur la question, en fixeraient exactement les éléments matériels et les données arithmétiques, on sent qu'ils ne peuvent avoir rien de décisif, parce que ces institutions ont été étouffées dans l'œuf. Elles promettaient peut-être plus qu'on ne veut bien le dire. Un rapport de Lakanal du mois de mai 1795, sur les dépenses de l'instruction publique, laisse à penser que dès cette époque l'instruction primaire avait pris un vigoureux élan, sous l'impulsion bienfaisante des lois nouvelles.

Malheureusement, la cause de la République allait perdre encore quelques-uns de ses plus

utiles et de ses plus énergiques défenseurs. Romme, Soubrany et leurs amis politiques turent à leur tour condamnés à mort et se suicidèrent, comme nous Tavons dit plus haut, en sortant du tribunal qui venait de les désigner au bourreau. Ils étaient le dernier boulevard et le dernier espoir de la Révolution. Avec eux, tout fut perdu ! La Contre-Révolution commença, qui ne devait plus guère s'arrêter que par moments, jusqu'à son complet triomphe avec Napoléon I" ; et il est navrant de dire qu'elle commença dans le sein même de la Convention.

Le Comité de l'instruction publique fut renouvelé et transformé en commission des onze, commission de thermidoriens, de royalistes, de réactionnaires. Elle ne tarda pas à détruire la dernière loi d'instruction primaire, au moment où les heureux effets commençaient à s'en faire sentir indiscutablement. Elle en proposa une nouvelle dont le rapporteur fut Daunou.

Il commence par un morceau assez déclamatoire sur l'état des lumières dans les hautes classes de la société française avant i78&; il en fait un tableau brillant. Mais comme le moment n'est pas encore venu où il sera permis, et même avantageux, d'exalter absolument l'ancien régime, il montre comment le despotisme isolait du mouvement intellectuel les basses classes de la société, les maintenait dans l'abrutissement et la superstition, corrompant d'autre part les classes éclairées « en les plaçant avec lui dans la sphère de toutes les immoralités et de tous les vices ». Ainsi allait, s'accusant toujours, une énorme et dangereuse différence de culture entre les deux parties de la nation. La Révolution, en appor-

tant Tégalité, devait détruire un système d'instruction d'où résultait une aussi mauvaise et aussi funeste répartition des connaissances. L'instructipn publique a été désorganisée :

« L'amour de la liberté y concourut lui-môme, lorsqu'il entraîna loin des lettres, et qu'il transporta dans les camps des milliers d'instituteurs et d'élèves subitement transformés en d'intrépides vainqueurs. La France républicaine devait montrer les vertus et la valeur de Rome guerrière, avant de briller, comme Rome victorieuse, de l'immortel éclat de tous les talents de la pHix. Dans ces années de périls et de combats, les Français ne pouvaient guère étudier qu'un seul art, celui de vaincre, et l'on doit convenir qu'ils y ont fait d'assez rapides et assez vastes progrès. »

Daunou trouve que le moment est venu de reconstruire: il n'a pas l'air de se douter de ce qu'on a fait déjà. Il traite la question comme si elle était entière. Il remonte jusqu'à Talleyrand et à Condorcet.

c( Parmi les projets d'instruction publique, si multipliés depuis six années, il en est deux auxquels vos comités ont cru devoir une attention particulière.

') Le premier, présenté à l'Assemblée constituante à la fin de sa session, est un monument de littérature nationale, qu'un même siècle est ûer d'offrir à la postérité à côté du Discours préliminaire de l'Encyclopédie : c'est un frontispice aussi hardi, aussi vaste des connaissances humaines, quoique d'une architecture plus jeune, plus ornée et plus éclatante. Mais, si ce travail est un magnifique tableau de l'état des lumières nationales, et ime sorte d'itinéraire de leurs progrès futurs, le projet de décret, qui le ter-

mine, ne présente pas aussi heureusement un bon système législatif de rorganisation matérielle de Tinstruction.

» Trop de respect pour les anciennes formes, l'idée d'entourer les instituteurs de liens et d'entraves, le désir de multiplier les places sans fonctions et les bureaux ministériellement littéraires, tout a trompé, dans les conclusions, l'attente de l'esprit étonné par les plus majestueux préliminaires.

» C'est peut-être un défaut contraire que Ton peut reprocher au plan de l'illustre et malheureux Condorcet, de ce savant républicain, qui, proscrit fugitif, et jusque dans les bras de la mort, s'occupait encore du bonheur à venir de son pays, et victime de Tingratitude des hommes, développait l'honorable système de la perfectibilité humaine.

» Condorcet, l'ennemi des corporations, en consacrait une dans son projet d'instruction nationale ; il instituait en quelque sorte une église académique : c'est que Condorcet, l'ennemi des rois, voulait ajouter dans la balance des pouvoirs publics, un contrepoids de plus à ce pouvoir royal, dont Texistence monstrueuse, au milieu d'une constitution libre, était assez réprouvée par les alarmes et par les craintes de tous les amis de la liberté.

» Vos comités, en rédigeant le projet qu'ils vous ont offert le 6 messidor, et qu'ils reproduisent aujourd'hui ont trouvé du plaisir et de la gloire à s'emparer des richesses qu'avaient déjà répandues sur cette matière les hommes célèbres qui s'en étaient occupés; nous n avons fait que rassembler leurs idées éparses, en les raccordant aux principes de la constitution républicaine ; nous nous honorons de recommander ce

projet des noms de Talleyrand, de Gondorcet et de plusieurs autres écrivains. »

Ici, nous demandons la permission de nous inscrire en fnux contre les prétentions de Daunou. S'il s'est inspiré de quelqu'un, c'est de Bouquier. 'En eËFet, dans la loi qu'il fait adopter, le programme des écoles primaires est à peu près réduit aux mômes termes que chez Bouquier. Tous les défauts du plan funeste et inintelligent de ce dernier réapparaissent entièrement, et passent cette fois dans le domaine législatif et pratique.

Dès lors, l'enquête qui sera faite plus tard, sous le Consulat, sur le fonctionnement des écoles centrales, ne prouvera rien sur la valeur intrinsèque de ces institutions. Par un pareil programme d'enseignement primaire, aussi incomplet, aussi tronqué, aussi • incapable de conduire sur le seuil du second degré de renseignement, on avait ôté sa base à celui-ci. On coupait pour ainsi dire l'herbe sous le pied des écoles centrales. On leur ôtait leurs racines. On les arrachait du sol où elles devaient trouver leur sève ascendante et fortifiante.

Et ce n'est pas seulement par la mauvaise qualité de l'enseignement primaire qu'on tarissait les sources naturelles du secondaire ; c'est aus^i par la quantité restreinte des élèves qu'on ménageait aux premières écoles. La loi portait en effet que désor- ; mais, « les institutions primaires recevront de chacun de leurs élèves une rétribution annuelle qui sera fixée par l'administration du département ». Ainsi non seulement l'instruction n'est plus obligatoire, mais elle n'est plus même gratuite. C'est presque dire qu'elle ne sera pas. C'est préparer merveilleuse-

ment les voies à la loi consulaire de 1802, soutenue par Fourcroy, laissant à Tinitiative communale et particulière le soin de créer et de subventionner les écoles, supprimant le traitement des instituteurs et anéantissant en fait l'instruction primaire en France pour plus de trente années.

Si donc la France a désappris à lire, comme on le prétend, après la Révolution, ce n'est pas à la Révolution même qu'il faut s'en prendre, mais bien à la Contre-Révolution, aux royalistes et aux impérialistes qu'on pourrait seuls incriminer justement sur ce point.

Un autre point du rapport de Daunou, sur lequel nous appelons toute l'attention du lecteur, est le suivant :

« Nous avons cru devoir rechercher d'abord quelles étaient les limites naturelles de la loi dont nous aurons à vous présenter le projet, et nous avons aperçu ces limites dans les droits individuels que la Constitution nous ordonnait de respecter.

» Nous nous sommes dit : liberté d'éducation domestique, liberté des établissements particuliers d'instruction. Nous avons ajouté : liberté des méthodes instructives. »

Quel fut le résultat de cette liberté ?

Sept ans après, quand Bonaparte voulut détruire les derniers restes de l'éducation révolutionnaire et supprimer les écoles centrales, végétant dans l'atmosphère raréfiée qui leur était faite par une telle législation, il trouva, toute prête à les remplacer, la pédagogie des vieux collèges, qui n'avaient pas tous cessé de se soutenir, grâce à la tolérance ou à rimpuissance du gouvernement. En effet, le Directoire,

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qui avait laresponsabilité du pouvoir, n'en eut pas la réalité. La police de Tinstruction publique appartenait presque tout entière aux municipalités et aux administrations de département. Celles-ci ne tardèrent pas à se repeupler de royalistes et de réactionnaires. Les maisons libres d'enseignement, c'est-àdire les maisons d'enseignement anti révolutionnaire, purent donc fleurir à nouveau, soit en donnant quelques satisfactions hypocrites et tout extérieures à l'esprit républicain, soit même en suivant des errements que le Directoire était tout simplement réduit à ne pas approuver. Bonaparte n'eut qu'à recueiltir, à centraliser et à décupler les forces éparses de la réaction, pour se trouver à la tète d'un système d'éducation analogue à celui de Tancienne monarchie.

Il rétablit en fait les anciens collèges sous le nom de lycées. 11 fit d'un« pensionnat nombreux» la base de leur organisation. Il ne tarda pas môme, avec son génie de caporal, à en faire de véritables'casernes, où les prescriptions de la vie militaire la plus inhumaine s'étendaient jusqu'aux professeurs ; et bien que Fourcroy, le triste personnage qui présenta le nouveau projet de loi au Corps législatif, promît de (( cumuler les objets d'enseignement des écoles centrales » avec le programme des anciens collèges, c'est ce dernier seul qui en fait reprit vigueur, dans un milieu matériel, intellectuel et moral analogue à celui qui avait jadis été le sien.

Ainsi, à ne considérer que l'enseignement primaire et le secondaire, l'effort immédiat de la Révolution a pleinement avorté. S'il fallait déterminer sa part de responsabilité directe dans cette espèce de fiasco^ je la trouverais d'abord dans un de ses scrupules con-

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stants, scrupulequi, comme tant d'autres, lui a fait plus d'honneur qu'il ne lui a donné de profit : je veux parler de son respect pour la liberté de l'enseignement. Ayons le courage de le dire, ce respect pour la liberté fut une faute dans le cas qui nous occupe. Jamais on ne put se décider à porter une main vigoureuse et résolument destructive sur cette ancienne pédagogie, dont l'existence au sein de la France nouvelle était véritablement insurrectionnelle. La Révolution se contenta de chasser le pouvoir insurgé du domaine de l'État. Mais cette retraite de Tennemi, retranché sur le terrain de la liberté comme dans un asile près-, que sacré, ne devait être, à cause de cela même, que toute provisoire. Il ne tarda pas à faire un retour offensif et à déloger la Révolution des positions où elle s'était bénévolement établie dans une situation précaire. Elle semblait avoir dit: Puissc-je périr, plutôt que le principe de la liberté J Elle périt en effet, mais la liberté avec elle ; car la liberté n'était que dans la Révolution, et c'était réellement la sacrifier que d'en respecter l'image chez ses irréconciliables adversaires. Si donc j'avais un reproche à faire à la Révolution, ce ne serait pas d'avoir abusé de son pouvoir pour détruire l'ancien système d'instruction publique ; ce serait de ne l'avoir pas ruiné assez pour qu'il fut incapable de se relever.

En second lieu, je lui reprocherais douloureusement d'avoir dévoré les meilleurs de ses enfants, de| s'être saignée aux quatre veines du plus pur de sonl sang. Si elle n'avait pour ainsi dire pas mis une sorte de rage folle à se décapiter elle-même, chaque fois que la tête d'un homme éminent par la pensée ou par l'action s'élevait au-dessus du niveau égalitairej

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ies hommes eussent été le salut de la République. Il n'y eût pas eu de place pour le soldat corse. Il n'a pu s'élever qu'en se faisant un marchepied du fronc sanglant de nos révolutionnaires français. Son pavois est leur échafaud.

Si maintenant je porte mes regards sur les grandes constructions théoriques d'un Romme ou d'un Gondorcet ; si je considère même l'œuvre plus humble réalisée et vivifiée par le Comité d'instruction publique pendant l'avant-dernière période de la Convention ; il m'est impossible de ne pas affirmer énergiquement que l'œuvre de Bonaparte, enfant de la Révolution, héritier de sa force, muni du pouvoir absolu qui avait manqué à tous avant lui, anéantisjsant l'instruction primaire, rouvrant au flanc de la France la plaie des internats monastiques que la Convention avait abolis, restaurant l'ancienne pédagogie jésuitique, asservissant par l'éducation les maîtres aussi bien que les élèves, traquant la science, rendant à l'enseignement la religion pour moyen et la monarchie pour fin ; il m'est, dis-je, impossible de ne pas déclarer qu'en matière d'instruction primaire et secondaire. cette œuvre de Bonaparte constitue, visà-vis de la Révolution, une véritable banqueroute frauduleuse.

Ce n'est pas là, comme on Ta constaté, que sont les véritables et solides résultats de la Révolution dans le domaine des sciences, des lettres et des arts. C'est avec raison que, pour en trouver le tableau, on a renvoyé le lecteur au livre excellent de M. Despois * ;

1. C'est la conclusion de M. Guillaume, dans son arl. Convention du Ih'ct. de pédagogie.

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et nous ne saurions mieux faire nous-même, que d'en emprunter le résumé au témoignage suivant de Chaptal :

« Au milieu des agitations, des haines, des passions auxquelles la Convention nationale fut en proie, on Ta vue néanmoins s'occuper constamment d'instruction publique. Les crises politiques qui ont marqué ses périodes d'une manière si effrayante, ont fait successivement prédominer tous les partis ; et la postérité croira avec peine que la même assemblée qui paraissait avoir organisé la destruction en système, ait produit ces nombreuses lois salutaires auxquelles nous devons ou la conservation ou la création de presque tous nos établissements d'instruction publique C'est ainsi qu'on a conservé le dépôt précieux

des Arts et Métiers; qu'on a formé le plus bel établissement de musique qui existe en Europe; qu'on a établi les écoles de médecine ; créé une école normale , conçu et exécuté le vaste plan de V école polytechnique; accordé un asile et les secours de rinstruction aux sourds-muets; ouvert des leçons publiques à la bibliothèque nationale pour l'enseignement des langues orientales; établi deux écoles A^ économie rurale ; organisé, sous le titre d'écoles de services publics^ un enseignement complet pour Vartillerie, le génie, les ' ponts et chaussées^ les mines, la géographie, et la navigation, etc. C'est, en un mot, osons le dire, la Convention nationale qui a posé, sans restriction, les bases de l'instruction telle qu'elle existe encore aujourd'hui î mais non seulement elle s'est occupée d'instruire ; elle a voulu conserver ; elle a fait plus, elle a voulu perfectionner; et, à cet effet, elle a réuni dans un même lieu, et comme dans un même temple.

SOUS le nom d' Institut, les sciences, les arts et la littérature. » [Moniteur du 19 brumaire an IX.)

Chose singulière au premier abord, et pourtant naturelle, si Ton songe que la vérité est impérissable, mais qu'il lui faut souvent un long temps pour triompher ; plus nous nous éloignons de cette époque, et plus ce que Chaptal disait de l'assemblée conventionnelle s'applique justement à la Révolution tout entière ; plus nous relevons d'elle et plus nous en vivons. Tout le bien qui se fait aujourd'hui dans l'enseignement ne se fait guère que par elle et d'après elle; tout le bien qui se fera nous viendra d'elle. Car non seulement la pédagogie révolutionnaire a posé, comme le disait Chaptal, les bases de l'instruction telle qu'elle est, mais aussi les bases de l'instruction telle qu'elle n'est pas encore, telle qu'elle devrait être et telle qu'elle sera.

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