PINTURICCHIO
Une après-midi d’avril 18S9, Léon XIll descendait de ses appartements pour une promenade dans les jardins du Vatican, selon son habitude alors presque quotidienne. Le cérémonial familier était, ce jour-lù, celui des jours ordinaires. Au pas rythmique des six porteurs en livrées rouges, dont les velours damasquinés aux armes du Pontife roséolaient les marbres blancs des dalles où leurs légers escarpins ù revers rouges glissaient sans bruit, la porlanlina rouge et dorée passait avec son blanc vieillard, menue et précieuse comme un écrin ù bijou, où un bijou d’ivoire était placé. De l’escalier royal, les sediarii silencieux au somnolent andante étaient arrivés au premier étage des Loges, chères à Jean d'Udine. Portant la chaise comme un berceau où l’auguste vieillard dormait, sans doute, — ce lin seigneur qui semble, avec sa portantine d'ancien temps, venir de l'autre siècle pour une visite ù celui-ci, — ils allaient
tourner h l’angle où, des Lofjgie, on passe au vaste corridor de la Bibliothèque et à la cour de la Pigna, quand un coup sec, frappé sur la glace de face, arrêta net la chaise et les porteurs.
On était devant la porte des chambres Borgia où, depuis quatre siècles, passent sans s’arrêter ceux qui se rappellent encore, avec ce nom, une épouvantable mémoire. Oue venait faire Léon XIII chez Alexandre VI? Signifiant aux sediaires de frapper là, il fallut bien le comprendre. Sous les coups répétés des valets, la lourde porte résonna et, à la place d’un biissolanle en soutane violette que le cérémonial, même le plus familier, commet d’habitude à cet emploi, ce fut un pauvre diable de maçon en blouse qui. de l’intérieur, fit lentement crier les durs verroux et ouvrit l’antre. Comme prise de peur, — de honte peutêtre. — la portantine rouge s’écarta au coin du corridor, aussitôt que Léon XIII en fut sorti et qu'il eut donné l’ordre aux porteurs étonnés d'attendre là. Et s’enveloppant tout blanc dans son grand manteau rouge, suivi du seul caméricr de service auprès de sa personne, le Pape entra.
Dans l’enfilade et presprofondes où VAppartemenlo peine, comme peut-être leur pénombre des archives inqii'à ce jour, le soleil de cette de son aveuglante rayonnée où les larges fenêtres de ces quement, n’éclairait que faudages et les tréteaux sur déplâtrait et replâtrait, décarnait murs et corniches et, brosse et au plumeau la poussiècles d’oubli. — pour ne pas très et pilons, truelles et marconfus d'être surpris à la beguste, Léon XIII, enjambant encore leste et, de sa main qui du chantier interdit, remit bien vrage. D'un échafaudage à semenl à l'inspection des tra-
Fi'insuclli, à qui avait été confiée la restauration des peintures, il demandait
La porlaniina licbdoniaclaire de S. S. Léon XIII
que dans la nuit des six salles Boi'fjia se découvre avechistoire incertaine dans la complètement explorées jusaprès-midi, qui remplissait la vaste cour du Beloedere six chambres donnent unicomme par rcllcts les échalesquels une armée d'ouvriers relait et recarrelait, badigeonsous les voûtes, enlevait à la sière accumulée par quatre dire de honte. A travers plàteaux, manouvriers et artistes sogne par une visite si auplanches et outils d'un pied bénissait, calmant l'émotion vite tout le monde à l'oul’autre. il procédait minutieuvaux commencés. Au jieintre ce qu’il pensait de son vieux
mettre de Pérouse, le noble Pinluriccliio, qui nuvait laissénilicurs que sa signature ou sa carte, et ici seulement son génie que le monde entier serait bientôt convié à admirer dans des chambres si belles ?
— Des merveilles, Saint-Père 1...
- El oest iS notre ehcre Pérouse quen reviendra la gloire ! ajouta Léon XIII, heureux de justifier par cet exemple, aussi magninque qu’inallendu, les préférences de son cœur.
Cependant l'architecte Ves,>ignani s’empressait au-devani du Pontife. .\e sacliant s'il fallait refermer les fenêtres ou les laisser ouvertes, cl s'excusant de l'intolérable poussière que le Saiiit-Père n'avait craint d alfronter pour voir scs ouvriers au travail
pas
Poudre ou poussière, j’y suis fait ! dit-il.
comme un général ses soldats sur le champ de bataille :
Un instant, le bas de sa soutane faillit s’embarrasser dqii« t,.„niirx. 1- i.*- • , ,
le.s tiuelles d un plâtrier qui chercha aussitôt une brosse ou un linge :
- Le plâtre ne tache pas. Travaillez ! flt-il -, l’homme en l’arrélanl
Devant l'échafaudage du peintre Seitz, chargé de la réfeeliou des murailles mêmes, Léon XIll, qui se semait peut-être fatigué ou q„, voulait s’entretenir parliculioremenl avec le maltro restaurateur L ü
A L’ŒUVRE DU PINTURICCHIO
avait confié la haute direction de Tcntrcprise, s’assit, tant bien que mal, sur un inl'ormc escabeau d’atelier et, sans permettre au cercle de ses auditeurs confondus d’aller chercher quelque part un fauteuil :
— De grâce ! ajouta-t-il, n'interrompez pas le travail de ees hommes. Je suis bien sur ce coffre. Et vous, Messieurs, où en êtes-vous de l’ouvrage ?
Alors ce furent des interrogations pressantes, sur les fresques des voûtes, sur les dorures des reliefs et les ornementations des murailles, sur les carrelages du parterre et le vitrage des fenêtres. La première conception de l'architecte et du peintre ù la fois, le maître Pinturicchio, avait été assurément l’harmonie de l’ensemble dans les détails les plus divers de la salle des Pontifes, de la salle des Mystères, de la salle des Saints, de la salle des Arts Libéraux, de la salle du Credo et de la salle des Sibylles. Aux ors mats et aux bleus profonds de la voûte, avaient correspondu jadis les émaux froids et les teintes verdâtres du carrelage ; tel un lac pur, où le ciel bleu se peint en bleu. Les ornementations des murailles et les marbres enguirlandés des frises ne devaient servir que de transition calme et presque silencieuse à l’harmonie
Une salle de 1 appariement Borgia avant les restaurations (la Salle des Saints}.
également sereine des
voûtes et des pavés. Ah! ces carrelages primitifs, dont les Cosmas, les Dolci et les Luca délia Robbia avaient emporté avec eux le secret ! Cependant, n'avait-on pas retrouvé dans l’appartement des Borgia et
dans les chambres de Raphaël quelques débris du carrelage ancien? Ces fortunés losanges ne pouvaient-ils servir encore de modèles? La science des archéologues et les expériences des potiers restitueraient peutêtre ù l’art une formule perdue.
Nous avons, dit Léon XIII, invité M®^ le majordome RulTo-Scilla à proposer un concours auquel pourraient prendre part les principales fabriques de céramiques italiennes. Une commission composée du marquis François Patrizi, du commandeur J. -B. de Rossi, de MM. Camille Re, C. Corvisieri et P. Lorenzmi, est chargée d’en examiner les résultats. Déjà, nous avons reçu des nouvelles satisfaisantes sur les essais tentés par le très recommandable M. Jean Tesorone, directeur du Musée industriel de Naples, en collaboration avec les Cantagalli dont les poteries renommées se fabriquent à Florence. Le résultat définitif de ce concours ne peut tarder et l’appartement Borgia sera, sans doute, bientôt livré à l'admiration des amateurs et à l'étude des artistes. Il y a longtemps déjà que nous avons formulé ce désir, un des plus chers et
INTRODUCTION
des plus consolants de notre travaglioso pontificat. G était en i8b4, vous vous en
souvenez encore, mon
cher Vespignani ; vous aussi, mon clicr Scitz !...
Exactement au début de l’année 1884, Léon XIII, qui avait tant de fois témoigné h sa cliére Pérouse la prédilection de son vieux cœur d’évêque et d’artiste élevé h l’école des plus purs Primitifs, avait tout coup décidé d’ajouter sur la liste déjà longue de ses faveurs pontificales, le nom assez inattendu d’un peintre, dans la phalange des secrétaires exemplaires et des prélats distingués qui avaient eu jircsque tous pour berceau ce coin idéal de l’Ombrie. Ce peintre, ombrien aussi, était un certain lîetti, dit Pinluricchio, dont Vasari avait médit comme d’un simple grotlesque ^ et que le monde des arts croyait connaître pour en avoir entrevu quelques fresques à Sienne. Ainsi ce maître, peut-être incomparable dans la piialange des Primitifs en compagnie desquels il vécut cinquante-neuf ans et disparut, comme une douce étoile qu 011 n'a plus revu briller au ciel de l’art italien, ce Pinturiccliio mystérieux h f[ui un ancien pape avait lait partager la splendeur de son régne et son éclipse soudaine, cet inconnu génial que le \'atican recelait depuis quatre siècles sous un manteau déshonoré [)ar la calomnie iacile de 1 iiistoire el 1 injuslice voulue des hommes qui l'écrivent, n’était là qu’à quelques pas de l’illustration la plus lumineuse, et la gloire de Pérouse l’ancienne en serait toute renouvelée? Eh ! qui sait si le pape ignominié ne profiterait pas du lustre de son peintre et si, aux rayons que produirait tout à coup la palette du Pinturiccliio, la sombre histoire des Borgia ne s’éclairerait pas d’un jour nouveau ?
En réalité, ce Pinturiccliio ignoré et ces Borgia mal connus, qui étaient-ils el quelle réhaliililalion en provoquait si courageusement Léon XIII ?
ETTO ou Bernardino?... Pentoriccliio ou Pinturiccliio?... Comment s’appelait-il au juste? Les archives de Pérouse ne l’apprennentpas au pays même où naquit, vers l’an i4-34, derrière la Porte Sant-Angelo, celui dont Fiorenzo di Lorenzo ou Buonfigli furent les maîtres incertains. vSilen-
cieux aussi sont les registres du Vatican où cet artiste laissa pourtant la plus glorieuse part de son œuvre qui, séquestrée jusqu’à nos jours, a du moins été assez heureuse pour échapper aux llammes dans les¬
quelles furent détruits presque tous les papiers des Borgia. Et c’est à une de ces peintures miraculeuse¬
ment survivantes que nous devons, par hasard, le portrait authentique du maître, tel que nous le présente une fresque à moitié ruinée, dans la chapelle des Baglioni, à Spello.
Le buste haut et maigre annonce un corps que le manteau du paysan ou le pourpoint du jirince habilleront avec la même élégance. La tête, coifîee du bonnet ombrien autour duquel s’échappe en llottaison la chevelure rèclie, est remarquable pour la sévérité des traits durs dans le détail, et pour tout l'ensemble de la physionomie qui est néanmoins avenante. .Mais ces yeux vifs qui brillent à froid, ce nez droit qui se relève aux narines, cette bouche fermée qui lire à court sur deux profondes rides au bord des joues, ce menton allongé qui termine résolument l’ovale, tout ce visage osseux du terrien roturier d’origine, annonce, par l'inexprimable beautédu génie qui rayonne à travers, l’artiste de grand art et le seigneur de hautes manières qu'il deviendra, dans la compagnie d’un prince. Et quel prince ? César Borgia, dont Pinturiccliio sera le peintre ordinaire et l’ami sùr.
Parli de Pérouse avec le Pérugiu. qui plus «gé lembauchait. eu qualité d’oidc peiutrc, il arrive 1, Home, pour la première fois en .481, quand Sixte IV, désireux de décorer eu quelques mois la chapelle qui porta depuis le nom imiiiortel de ce pape, passe conlral avec le maître entrepreneur Pietro qui répondra, par ses deniers et sa personne même, des dix chefs-d’œuvre commandés no,,,- „„„
LA NATIVITÉ Rome - Santa Mania dsl Popolo
KlrMF:
A L’ŒUVRE DU PINTURICCHIO
Clefs ‘ n'élail pas moins sortie de son pinceau, à peu près tout entière, de môme que le T oyage de Moise et de Sephora enÉgypte et le Bnpiême dcJèsas ; et le Pérugin eut peut-être quelque désinvolture à s’en attri- IjLicr, sinon le profit qu’il partagea scrupuleusement avec son virtuose collaborateur, du moins la gloire que ce jeune homme n’était pas encore en âge d'épouser Ne lui suffisait-il pas qu’elle lui fût promise ?
Delà Sixtineoù il n’a fait que passer, sous les ordres d’un maître qu'il n’oubliera jamais plus, le doux et élégant Ombrien apporte par intervalles inégaux son art charmant au service des cardinaux de la Rovère et Cibo, pour la décoration du palais de l'un è Scossacavallo, et de la chapelle de l’autre è Santa Maria del Popolo. Entre une commande des Bufalini, pour leur chapelle de l'Ara Cœli et un premier essai de travaux au Belvédère du Vatican, les Orviélains s’inscrivent pour quelques figures de docteurs que le Pin-
turicchio devra leur nouveau successeur
pelle è Rome le peintre et lui confie, celte partement tout entier, (jui , montant sur la veut que, la même ansoit restitue et qu'en seul peintre couvre cieuses d'autant de ques. Ainsi le pape son fils César è appeler