INTRODUCTION A L’ŒUVRE DU PINTURICCHIO
règne encore, descend vers le pape Léon qui lui a succédé cette prière qu’il entend. Est-ce parce qu'un vaincu de riiistoire est par terre, qu’il faut è tout jamais refuser de l'entendre ? Ou’était donc l’Etat pontifical, du temps des Borgia, sinon aussi un vaincu à qui Alexandre ne craignit pas de tendre sa forte main pour un relèvement presque inespéré ? Agonisant sous les étreintes conjurées de France et d’Aragon, trahi de Milan è Naples par ses propres vassaux dans sa propre Italie, que lui restait-il h faire du patrimoine de saint Pierre confié h sa charge, sinon ce qu'il en fit? Ses mains furent de fer, mais les clefs d'or de la papauté en furent du moins conservées ? Par une politique géniale que les dél^’acteurs des Borgia ne se refusent plus à reconnaître, ne maintint-il pas en échec la France et l’Espagne, entre le Milanais et le Regno ? Et que fut autre chose c|u’une œuvre de génie ce groupement, par la persuasion ou par la force, de tous les petits États italiens autour du grand État national, avec un seul maître pour souverain : le Pape ? La formule qu' Alexandre VI avait trouvée, Mctor-Eniinanucl l’appliqua quel(|ues siècles plus tard; et c’est la même, avec la différence que sous les Borgia les papes eussent conquis à l’Italie son Unité, sans le secours des Savoie (jui ne l'obtinrent que bien plus lard. Quel est donc ce crime irrémissible qu'auraient commis alors les Borgia et dont les Savoie seraient absous aujourd’hui : ce crime, qui consiste à comploter le bonheur d’un peuple divisé en l’unissant, malgré lui-môme, sous la tiare d'un pape ou sous la couronne d’un roi? Tel fut pourtant cet acte qu'osa jadis une famille de maîtres politique; et ce fut aussi dans ce projet digne d'une fortune meilleure que sombrèrent la gloire d’un grand pope, la valeur d’un invincible capitaine, la fortune et l'honneur d’une famille entière dont les malheurs ne semblent comparables qu’è ceux de quelque atroce Orestiade ou de quelque Priamide sanglante, pour le récit desquels il faudrait ressusciter encore de nos jours quoique antique Eschyle, quelque préhistorique et presque fabuleux Homère.
Et ce sont, devant le pape Léon XIll dépouillé de son patrimoine séculaire et généreux réparateur des restes magnifiques que scs prédécesseurs lui laissent; ce sont, autour du pape Alexandre \T à genoux et demandant grâce, toutes les gloires de la Renaissance qui, du haut de leurs fres(jues où le peintre des Borgia les portraitura dans ces chambres, escortent le pontife déchu, le redressent et l’amènent au tribunal devant lequel l’IIistoirc n’a pas toujours gagné tous ses procès. Devant celle cour souveraine où eurent leur place d'honneur les plus Icelles figures de la politique, des lettres et des arts dont les Borgia furent les protecteurs fastueux, Machiavel s'est déjà levé pour la défense. Le prince Djem attend sur son cheval qu’on l’appelle, en témoignage de l’hospitalité inviolée qu’il a reçue. Bramante, à l’écart, plus loin, ouvre déjà son compas pour mesurer les chefs-d’œuvre qu’on lui commande. Cent autres gloires présentes, dont Pinturicchio a illustré ces voûtes, s'approchent à leur tour et demandent à proclamer le nom et la magnificence de ces maudits Lenzuoli d'Espagne, sans lesquels l’Italie du xv® cl du xvi® siècle n’aurait pas écrit, au chapitre de ses arts et de sa politique, la grande page qu il nous importe aujourd'hui de tourner.
N'qst-ce pas l'heure où la fille de Cicéron vient de se réveiller dans la beauté intacte de son corps d'ivoire et de sa chevelure d’or qui lui servait de vêtement, au fond d’un tombeau presque deux fois millénaire de la \’’oie Appicnne? Et cette iielle morte, qui ressuscite aux acclamations de Rome entière assistant au miracle, n’cst-elle pas le plus gracieux et le plus consolant symbole de l'antique vertu qui se révèle encore au monde et qui lui demande tout à coup, pour lui préparer la terre idéale qu'il lui sied d’habiter, une armée d’artistes précédant celle des génies de la science et des héros de l'épée?
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