‹ La peintre des BorgiaChapitre 7 sur 8 · Schmarsow, Pinluricchio in Rom. Slullgard · texte numérisé non relu

Schmarsow, Pinluricchio in Rom. Slullgard

4. — Crowe, Geschichle der ilalinischen malerei, 4 vol. Leipsig, 1869-1871.

Soubassements de la citadelle de Paul III.

A L’ŒUVRE DU PIXTURICCHIO

j'avais remarquée sur les portraits du Pape. Au survenant des années, les vieux chênes eux-mêmes se courbent ; et la douce et poétique inclinaison des branches, où le soleil descend avec le jour qui s’en va, n'enlève ni un pouce ù leur taille superbe ni le plus humble relief ù leur sereine majesté. Comme une ombre blanche s’estompant, Leon XIII se retourne encore pour me bénir ; et le pape blanc disparaît au fond du petit cabinet de travail aux tentures de soie éteinte. Telle un vision de Primitif s’elîaçant lentement dans un tableau du Pinturicciiio ou du Pcrug;in, dont je conserverai toute ma vie l'inoubliable image.

Les yeux encore éblouis par la de contempler dans les grands traits par les vastes salles et les escaliers chez le Saint-Père; et, comme je fenêtre pour regarder mourir le jour, une longue traînée rouge au fond de quand je me retrouve aux pieds du se dessine autour de Sem Pielro et voirmaintenant si petites ces assises ces espaces d'immenses cirques que

AuLoiir de Pérouse.

douce splendeur qu'il m’a été donné de l’immortel vieillard, je repasse géants qui m’avaient conduit jusque suis seul, je m’incline au bord d’une Derrière la formidable coupole, en l'horizon, le soleil est tombé. Et Vatican, où la colonnade du Bernin de son dôme, je m’étonne d'entrecolossalcs de pierres, si étroits suflit à remplir, de l’incomparable

grandeur de sa personne et de son caractère souverain, le vieillard blanc, le vicaire visible de ce Dieu invisible qui, ù cette heure du soir, allume les étoiles aux quatre bouts de l’horizon.

lendemain, demi-heure avant midi, les cardinaux et les ambassadeurs présents à Rome se donnaient rendez-vous, avec les prélats de la maison pontificale, dans la Salle du Trône, pour présenter leurs souhaits dea^/ multos annos à S. S. Léon XllI dont un double anniversaire allait permettre de célébrer, au 2 mars, la quatre-vingt-huitième année de sa vie laborieuse et la vingtième de son glorieux pontificat. A la même heure, fidèle à l'invitation dont j’avais été distingué, je traversais la cour Son-Damaso qui se remplissait de carrosses. Les maîtres en étant descendus, cochers et valets de pied s’accommodaient sur les coussins du siège pour y dormir ou bavarder, le temps que durerait l’audience. Dans la salle Clémentine les gardes-suisses, au port d'arme, faisaient les honneurs militaires aux Eminentissimes en costume de ville qui, tenant d’une main le chapeau noir ù cordelière rouge, répondaient de l’autre par un salut de la bague épiscopale au salut de la hallebarde ou de l'épée. A la salle des Bnssolanti, qui sert de vestiaire, j'avais déposé pardessus et chapeau; et j’arrivai ù VAniicamera pendant que les comtes romains, de service hebdomadaire à la Cour pontificale, prenaient les ordres du secrétaire attaché ù la personne privée du Souverain. A... était dans son cabinet, occupé encore ù dépêcher son volumineux courrier, derrière un monceau de papiers où sa fine tête et toute sa personne menue disparaissaient en entier. En me voyant devant sa table de travail, il se leva aussitôt, eut plaisir ù me complimenter de mon exactitude et, sans attendre l’expression de ma confusion, il me prit par un bras et me dirigea vers un chambellan en culotte courte et manteau volant ùvelours noir, sur lequel se rabattait la fraise blanche du plus pur style Henri 11 :

Monsieur le comte S---, par ordre du Saint-Père, vous voudrez bien vous faire l’introducteur

de notre hôte, jusqu’à la salle d’audience où vous le placerez au plus près du trône pontifical.

Au pas de l’honorable scalco di Sua Santila, je pénètre dans la Salle du Trône déjà pleine des heureux invités, admis à déposer leurs honnnages aux pieds du Souverain Pontife. Ce sont des cardinaux en manteaux rouges, des prélats en mantellettc violette, des ambassadeurs avec les colliers de leurs ordres. Dans le fiot diapré que nous traversons avec peine, nous n’entendons que le susurrement léger des conversations qui s’engagent, et le froissement étouffé des soies que nous faisons crier, au passage. Des escabeaux peints de blanc, aux armes du pontife, sont disposés en double longueur de la salle, pour

INTRODUCTION

les cardinaux qui y sont seuls Au fond, un fauteuil doré est droite de ce jusqu’à le toude la main, le place et reste Midi sonne à repose sur une de côté, le seul pièce avec une semblable qui vis, de l’autre Au Vatican, est l'heure raiaussitüt le Malais qui fend la de l’appartelier du Saints'avance, l’épée rons sonnants, son pas l’esgardes-nobles, elles, tunique noire avec le

assis, pendant l’audience; le reste de l’assistance restera debout, à l’entour, dressé, sur une estrade d’une marche ; c’est là que s'assiéra le Pape. A la

simple trône, cher presque comte S... me à mes cotés, la pendule qui console dorée meuble de cette autre table lui fait vis-àcôtédelasalle.

l'heure duPape litaire. Etvoici léchai du Pafoulc, du côté ment parlicu- Père, et qui liréc, les épeentraînant à

La salle du Pérugin au Puluzzo Publico (Pérouse). cortc de ses six

culottes blan-

porLefeuille d'eslafelte en sautoir, casque d'acier à cime d‘or et crinière

llottante, sabre au clair. Six gardcs-suisscs suivent, escarpins noirs à tirants rouges, culotlc-jupc et lunicue

flottante dont' nés et noires fond rouge; ils que à panache la jugulaire de ton. au liane la le fer formant l’assemblée. Et de soldats aux que sort le Pâment, pour gad’un pasferine, enveloppédans blanche. Un à double pèlcd’un filet d’or, le blanc vieilà peine une caposée sur ses ge, abondants

La salle du Pinluricchio au Palazzo Publico [PéroüSQ).

les bandes jaucrèvent sur le portent le casblanc en tête, cuivre au menhallebardedont hache domine c’estde cecarré couleurs vives pe brus([uegner le fauteuil frileusement sa soutane manteau rouge fine bordée veut recouvrir lard que coiffe lotte blanche cheveux deneict rejetés en

évenlail vers les oreilles ; mais ce manteau semble tomber des deux faibles épaules qui le souliennent à peine et qu’agite encore davanlage le pas nerveux et saeeadéüu vieillard. Un vigoureux jeune liommene lui seraitpas

A L’ŒUVRE DU PINTURICCHIO

comparable, à le voir se diriger, sans le secours d'aucun bras et courant, plutôt qu'il ne marche, vers le trône où il monte et le fauteuil où il s'assied, auguste et vraiment souverain. Lù, aussitôt redressant ses épaules, d’un geste haut qui fait glisser le manteau de pourpre le long d’ellc.s, c’est tout son frôle corps de fantôme qui surgit en blancheur éclatante cl, par U\-dessus, fine et dominatrice la tôte qui se relève pour le commandant autoritaire et plein de majesté. Si le diamant froid contenait la chaleur rayonnante d'un astre, c est au diamant et à 1 astre à la lois qu il faillirait comparer le double jeu de sc.s yeux de topaze dont le foyer éteint sa Jlamme,

et de leur rayonnée glaciale ù laquelle n'échappe aucun sujet de rasscm])l6e maîtrisée tout ù coup. Un foulard de soie blanche repose dans ses mains amaigries, diaphanes ; il le promène par ù-coups sur scs lèvres où le souflle écourté paraît défaillir. Les paupières exangues, tantôt s'abaissant et tantôt se relevant sur les yeux du vieillard, complètent à souhait l’clTet curieux des deux topazes qui s’avivent et s'eteignent tour à tour, au jeu de ce doulde éventail.

— Becitissimo Padre!...

Dans le silence de la salle entière où l'on n'entend plus que la pendule se balançant dans son cartel d’émail et d’or, le cardinal doyen Oreglia di San Stefano s’ôtant avancé vers le trône pour lire au Pontife l'adresse et les hommages de son Sacré Collège, je reporte, pendant celte lecture, mes yeux

et mes observations sur mon mo-

. ^ La poi'Lc .Siinni £1 Pûrouae.

dele souverain. Dans cette première assemblée des princes de l’Église, à chercher la tête la plus liante et le visage le jilus auguste où s'incarnerait le jilus majestueusement l’autorité du chef et le princijic môme de la souveraineté, lequel de ces personnages présents, me dis-je, répondrait le mieux à ce concejit et à cet idéal : ic Pape ? Oui en représenterait ici, par son extérieur môme, la plus imposante image ? Malgré la majesté du lieu et la solennité de l'instant, mon œil inquisiteur fouille la foule. Je regarde et je regarde encore, profitant de la place de choix que mon hôte s’est plu ù m’accorder ; et je ne peux m'empôchcr d'une certaine joie à constater, en observant encore le grand vieillard, que le type d’homme que je cherche pour y individualiser le pontife, il est lù, sous mes yeux, tel que le rêve même eût souhaité de l'idéaliser. Un buste long et maigre, où l’on devine un corps de grande et fine taille, se laisse ù peine soupçonner dans la soutane étroite et lloltante qui l’habille, si un habit peut revêtir un fantôme. Du cou de ce corps de fantôme tombe un cordon et une croix pectorale, i^ui

INTRODUCTION

devrait fixer celui-ci sur lu rangée médiale des boulons : mais celle croix laisse ce cordon s'en aller el notlor presque, de gauche il droite, comme pour indiquer l’élan immaîtrisable de 1 ûme aidente du \ieillaid. Cai si le corps est d'un jeune lioinine, ou mieux d’un homme qui n'a plus d’hgc, la léte aux chexeux feimes,que coiffe une calotte, accuse, par les profondes rides du visage, la marque lie soucis souverains et d’inquiétudes déjà presque séculaires; mais les épaules, toutes légères et toutes d’aristocraliquc élégance, n en scmhlent nullement alourdies. L’ovale fortement accusé de ce très haut visage resscmhle, pai la lumière el 1 ombio qui s’y jouent mélancoliquement, il une de ces rosaces oblongues de cathédrale où le soleil du malin et du soir parait toujours ardent, entre les allégresses des aurores et les tristesses des crépuscules. 11 y a comme un miroir comjilet du monde heureux et malheureux, sur ce visage de vieillard dont le front vaste monte en dôme jusqu’aux sérénités mystérieuses du rêve el do la pair, célestes, quand le menton allonge semble vouloir percer du côté de la terre les arcanes malsains, qu’il scrute avec la pénétration d’un homme de science travaillant ù détruire la chimère moderne. Le caractère saillant et V]f dos autres traits no sert qu il

rêve et la réllexion cuse : les yeux pecomme deux étoiles lampes sur la table vaut; le nez puisfilée ne connaît de l'obstacle pénétré et et dont les larges souffle fort qui les aux lèvres minces d’ailes è la bené- Dieu, ou de fouets Cendant vers les achever ce portrait la plus vieille et de torité qui soit au

inonde, cette double frisure des cheveux qui font l’aïeul si vénéralde ; ces cheveux blancs couvrant les tempes, comme les ailes de l'Esprit et de la mystique Colombe ou, plus [laïennemenl, comme les ailes de cet oiseau sacré dont les Grecs solennels abritèrent le casque de leur sage Minerve...

L’adresse du cardinal-doyen touche h sa lin. J'ai entendu louer les grandes annêfes du vieillard et les œuvres puissantes dont il a honoré son long pontificat. Leon XIII, recueilli el les yeux clos pendant tout ce discours, relève alors son buste en même temps que ses paupières ; et, face à l'assemblée, inflexible dans la haute ligne de tout son corps redressé pour l'action, le regard droit, la voix profonde, le geste large et cadencé des deux mains à la fois qui n'élreignent plus les bras dorés du trône et qui parfois retomberont sur les genoux, comme alourdies par le poids de renorme émeraude enchâssée dans la bague, le Pape parle. Avec une élégance de styliste fait è la forme dantesque et aux périodes savantes que l’iiarmonie cadence et que la voix martcllc, comme de l'or, il dit ses charges de pontife vingtenaire, ses fatigues d’octogénaire vieillard, les efforts du passé, les espérances de l'avenir : « Lourd est le fardeau, et long fut le chemin... » Un frémissement passe sur les épaules diminuées de l’orateur, comme un vent d’orage sur le duvet blanc d'un faible oiseau qui se redresse plus vigoureusement sur la branche qu’il sent encore forte. L’assemblée semble aussi s’agiter sous le souffle qui passe, les soies crient sur les épaules des princes moins surchargées que celles du souverain. Puis, l’immobilité ressaisit l'auditoire attentif aux lentes paroles du vieillard qui semblent en cette solennité, revêtir la forme d’un testament suprême. II parle de l’unité des Églises qu'il a entreprise et qu’il laudra continuer, au prix des [)lus extrêmes efforts ; des exigences du siècle nouveau avec lequel il

mieux marquer le que ce visage aclits, qui brillent au ciel, comme deux d'un infatigable sasanl, dont l’arête cfmesure que dans partagé en deux, narines attestent du anime ; la bouche qui peuvent servir diction montant à è Panathème Mesliommes; et, pour du représentant de la plus auguste au-

La caserne des Gardes-Suisses construite par les Borgia .Palais du Vatican).

faut harmoniser, sous un gouvernement condescendanl, les sages conquêtes de l’esprit chrétien au cours des siècles passés. L’esprit des républiques devient l'esprit des nationalités modernes; il convient que l’Église, indifférente aux formes, y prépare prudemment l'éducation des générations nouvelles.

Ces iuols semblent tombei’ comme des haches, sur maintes tètes présentes ([ui sont encore couronnées aux fleurons de l'ancienne monarchie. On sent la gène d'une partie de l'assemblée, tenant encore è ses boulets et ne bougeant sur place. Mais, b la période nouvelle du discours qui continue, les patients ont compris que l’exécuteur ne les achèvera pas aujourd’hui, et la respiration un instant arrêtée dans les poitrines en laisse échapper un soupir d’aise annonçant que le martyre est Uni... Le Pape, qui ne veut rien oublier dans ce testament solennel de son laborieux pontificat, parle à présent des beauxarts et s'exprime en ces termes :

« ... Moins imporianle, mais non moins iilile sous d'autres l'apports, a été la idche assumée par Nous, de restaurer nouvellement les salles Borgia ; salles rendues célèbres par le renom des fresques qu’ij peignit le maître Le collège des notaires

Ombrien qui a laissé, particulièrement ici et à Sienne, une si lumineuse trace “ Pérouse (i444)-

de son génie. VArlestliéau Christianisme par des liens indissolubles, ayant trouvé avec la Foi de nouvelles inspirations dans l'Église, et chez les Papjes une tutelle généreuse. Folle est la pensée de croire que les libres élans du génie s’accordent mal avec l'immutabilité du dogme. Le Vatican suffit à prouver la réalisation du mariage merveilleux qu'y a contracté la Beauté vraie avec la véritable Religion... ‘ »

EL pendant que, la harangue finie, on commente de groupe en groupe cette dernière nouvelle qui tout b coup rend b la Papauté le lustre glorieux dont les beaux-arts l’avaient auréolée sous les pontificats des Nicolas V des Sixte IV, des Alexandre VI, des Jules II et des Léon X, voici Léon XIII, encore assis sur son trône, qui se dispose b recevoir d'un visage riant les hommages de ses hôtes, séduits vraiment par une ûme si jeune dans un corps si brisé, et étonnés qu’un discours si longuement et si énergiquement prononcé laisse encore l’orateur dispos b de nouvelles fatigues. Avant que les audiences ad solium commencent Léon XIII, b l’œil de qui rien n’échappe, voit le nonagénaire cardinal Melchers que son âge extrême eût pu retenir chez lui et qui, s’étant fait porter par ses domesti([ues jusqu’b la Salle du Trône, ne peut se lover sur son siège pour achever d'aller au-devant du Pontife.

Cest b moi de venir vers vous, mon cher Melchers ! dit Léon XIII en s’empressant vers les

mains tremblantes et tendues de son vieux cardinal.

— Votre Sainteté n’est-elle pas, en vérité la plus

<! I. — La rinnovata testimonianza dcgli amorevoli sensi vostri Ci richiama il pensiero al giro dei diciannove aiini, trascorsi in mezzo aile cure quotidiane dol pontifîcato. 11 peso ô grave ed il cammino lu luiigo. Iddio solo vede e discerne se all’altezza e diulurnila del Miiiisfero abbiadebilanicnte riposto da parte Nostra la lecondità delle opéré.

« Cura di rainor coiilo, ma utile per al tri rispedi aiich'essa, fu il restaure novissimo delle aule Borgia; aule celcbrate dalla lama per i dipiiiti dell’ Umbro artisla clie tanta orma del suo valore lascio impressa quivi particolarmenle e a Sieiia. L'arte è congiunla per vincoli indissolubili col cristiaiiesimo, perché miove ispirazioni ella trovo nella l'ede, e tulela gencrosa nella Chiesa e nei Papi. Folle il pensiero che i liberi voli del gciiio mal si accordiiio colla iramutabilitb del dogma. Basla il Valicano a mostrare in atto il meraviglioso coniiubio délia bellezza vera cou la vera rcligione. »

Le palais du CapUano delPopolo, à Pérouse. (Gasserino d'Antonio et Leone di Matleo, i472.)

INTRODUCTION

jeune? interrompt plaisainmenl le cardinal Parocchi qui n'ose olîrir son bras au Pape, pour l'aider îi regagner son trône.

Sur ce ton familier, les conversations s’engagent, de pontife élu par d’autres, ù cardinal élu par lui. Léon XIII ne peut-il pas dire aujourd’liui ù son Sacré-College presque entier le mot d’Urbain VIII aux Eminences de sa cour ; Non vos me elegisiis, sed ego elegi vos ! Au ton souvent plaisant des réparties se joignent parfois les attitudes familières ; et le vieux Pape inet la plus grande aisance h prendre quelquefois par l'oreille les plus jeunes de ses cardinaux. C'est le père recevant ses enfants :

— ... Et peut-être le curé, au milieu de ses enfants de chœur? insinue gaiement à mon oreille un colonel de la garde.

— En France, en effet, dis-je, la plupart de nos enfants de chœur sont habillés tout de rouge.

Au trône, les audiences continuent. Après les cardinaux, voici les évêques ; après les prélats de la maison pontificale, voici les officiers du corps. Léon XllI, toujours accueillant et toujours infatigable, a un souvenir particulier pour chacun dans sa mémoire merveilleuse. Cependant, de quart en quart, l'horloge de la cour Saint-Damase au timbre sonore annonce au Pape, qui n’y semble pas môme prendre garde, que, depuis deux longues heures déjà, il parle et se dépense sans compter. Le majordome veut prendre sur lui d’arrêter les présentations, quand j'entends prononcer mon nom du côté du trône pontifical. Et Léon XIII, avec une affabilité de manières qu’il m'est bien difficile d’exprimer, avance ses grandes mains vers les miennes et m'attire à ses pieds.

— Eh bien ! cette audience vous a-t-elle intéressée ? Avons-nous fait au Pinturicchio la part d’honneur qu’il méritait ? Et vous partirez, ce soir, pour Pérouse? Faites un bon voyage, et n’oubliez pas la date de l’inauguration prochaine des chambres Borgia. Au revoir!

Les réceptions sont terminées. Encore quelques recommandations de Léon XIII à l’un et à l’autre; cl le majordome rejette sur les épaules du Saint-Père le grand manteau de pourpre où son corps délicat disparaît tout entier. Descendant de son trône et bénissant une dernière fois l’assistance, il traverse la salle du môme pas assuré qui l’y avait ]>orté. Sa garde, sabre au clair, lui ouvre le passage vers les appartements privés. Nous le voyons s'en aller et disparaître enfin dans l’éloignement des pièces, tremhlottant et dansant, comme une flamme toujours vive ([ui ne veut pas s’éteindre.

Médaille de Lucrèce Borgia (revers)

Ce matin-là, l’aube naissait sur les collines de l’ümbrie, quand le chef de train annonça : « Foligno ! » le long des voitures où nous dormions, depuis Rome que nous avions quittée, viâ Pérouse, la veille au soir. Dans la limpide transparence d’un ciel d’opale où les étoiles continuaient à scintiller, comme des veilleuses ardentes qui ne voulaient pas mourir en une aurore si sereine et un paysage si calme, les collines bleuâtres dont l'horizon s’environnait comme un berceau de son rideau commençaient à dessiner devant nos yeux ravis, leurs harmonieuses silhouettes et à laisser surgir çà et là sur leurs lianes, entre des massifs d'oliviers éternellement verts, une couronne de hameaux et de petites villes dont les noms gracieux sont, à eux seuls, un poème. La Grâce elle-même, depuis qu’elle était morte dans les fontaines antiques de rilellade, taries par les derniers baisers de l’indiscret Narcisse, n‘avait-elle pas trouvé sa renaissance dans cette Ombrie miuiaturale, creusée en forme de berceau, depuis les monts Sybillains et le Grand Sasso dont les rideaux géants la protègent contre les vents de l’est, jusqu’aux lacs du Trasimène et de Rolsène qui servent à l’ouest de miroir indéridablement bleu à sa délicate beauté ? A bandante du train, nous pouvions saluer et toucher presque de la main ces nids alpestres et ces stations du Chcmin-de-la-Grâce que, depuis déjà plus de six siècles, l'humanité insatiable de beauté et d’harmonie visite avec amour, contemple avec religion et essaye en vain d'imiter dans ses œuvres rapportées en copies de cet Éden de l'art, de ce deuxième Paradis perdu de l’idéale matière et de 1 extatique composition.

"Voici donc Foligno, surgissant entre deux plis de ses vertes collines, comme une Heur discrète sur le sillon fécondé par la main de l’invisible semeur. A la voir se cacher entre les premiers vallonnements de la montagne apennine, on dirait d'une fraîche paysanne éternellement jeune qui dissimule sa beauté pour la conserver plus longtemps. A l’orée de la ville, s'élève la statue du précurseur du Pérugin et du Pinturicchio, ce Niccolô di Liberatore qui donna ici même à l'humaine beauté son incarnation première, sans vouloir s’appeler autrement que l'élève, YAliinno, au voisinage d’Assise où François, son maître en idéalisme et en simplicité, n’eut d’autre nom que celui de Fraie. Et voici, en longeant le Subasio et sur la crête de ce mont. Assise. C’est la première citadelle qu'a bâtie ici-bas la liberté idéale, pour abriter le berceau de l’idéale beauté. Elle élève dans l’azur matinal les contreforts énormes que le Moyen-Âge

Le tribunal du Cambia (Tasso, 14^7)-

INTRODUCTION

expirant lui atteindre aux reux de Taveespècedevaisnédontlecouciscains sildacieuseraenl proue. Telle,

Pinturicchio , des rôveurs des idéalistes vit la maison çois. qui fut bonne auberleur artlemaccau; telle en-

pouvions la revoir, au ]iassagc de l'express, et évoquer üevant ses murs ü enceinte, toujours inviolés, la raison de sa force et le secret de sa lieauté. La règle monacale du divin Poverello n’a-i-cllc pas servi de guide au pinceau extatique de tous le maîtres de l’Ombrie ?... Et le train qui fuyait, sans laisser h la pensée le temjis d’évoquer d'autres souvenirs avec d'autres noms dans ce jardin suave de l’Ombrie, nous permettait déjà de voir, sur les hauteurs voisines, la maîtresse cité de cette terre mystique et de cet art divin dont clic fut la souveraine, celle Pérouse altière dont les ])ieds sont chaussés de rochers à la cîuic môme des Alpes, et dont la tête se couronne des roses de l’aurore et des apothéoses du couchant, à ces hauteurs où les sérénités du ciel descendent, plus tôt que les tempêtes de la terre n'y montent.

La dernière aube n’avait pas achevé de soulever scs voiles autour de l’imposant berceau du maître ombrien, dont nous venions chercher les souvenirs. Par delà les imposants contreforts de la citadelle de Paul HT et les autres murs d’enceinte, derrière lesquels Pérouse endormie reposait encore, la lune laissait briller dans les champs de l’espace son fin croissant de diamant ou d’acier qu'elle venait de jeter, comme la serpe d’un moissonneur mystérieux à qui l’outil ne sert de rien quand la fenaison est finie. Depuis quand était rentrée dans les greniers de l’histoire la dernière gerbe, éclose de l'œuvre du Pinturicchio ? Quel espoir sans raison nous poussait à aller glaner quelques Heurs improbablcmcnt échappées, après trois siècles, aux regards dos concitoyens amoureux d’un peintre qui, à lui seul, eût pu suffire à leur gloire ? Eh ! qu’importait, après tant d’œuvres célèbres, la trouvaille d’une pièce inédite dont la gloire du maître ne s’augmenterait guère? Mois en allant demander à Pérouse l'air que le Pinturicchio y respira, les coutumes dont il partagea le régime, les maîtres et les camarades qu'il y fit siens, sa- vie d'homme et d’artiste à la fois, n’aurions-nous pas la fortune de retrouver çà et là, par les rues, de la porte Sainte-Suzanne où il naquit, à la maison du Pérugin où il commença à peindre, la trace de cette vie si vide d'événements et si pleine d’œuvres? El cette reconstitution d’une existence d’homme par le milieu où elle se manifesta, ne nous payerait-elle pas à usure, malgré ses incertitudes, du voyage entrepris et des fatigues risquées au pays où vécurent dans une égale et édifiante harmonie, les aigles dévorants des Oddi et des Baglioni, et les colombes résignées des Pérugin et des Bernardino Bclti ?

— Oui, mais dé[iûchez-vous de monter en voiture ! ‘N'ous n’etes pas encore arrivés à Pérouse.

Le bienveillant M*”' M..., qui avait bien voulu accepter au cours de ce voyage ma compagnie et celle de mon photographe, avait fait descendre à la gare, pour nous recevoir à l’arrivée du train, une de ces voitures, moitié carrosse et moitié diligence, qui tiennent à la fois en Italie du cérémonial de gala et du familier train-train. C'était un véhicule assez large pour recevoir à la fois tous les voyageurs descendus

^ uc panoramique d'Assisc.

donna pour àgesplusbcunir, sur cette seauprédestiventdesFranbouette au- 1 a haute du Giotto au la caravane Primitifs , et Renaissants de saint Franpour eux la gc ci pour ternel bercor e nous

A L’ŒUVRE DU PINTURICCHIO

à la slazione grand ouverte au plein air de la campagne, à plusieurs kilomètres de la ville qu’on voyait surplomber tout Iti-haul, et où il allait falloir grimper par des lacets faisant h cache-cache sous les oliveraies des contours. Le legno nous avait engloutis dans la capacité démesurée de son intérieur de voi¬

ture pour noces, et nous jequ’amusés, sur ces immenses sur ces espèces de places puodeur de venaison et d'herchasseurs et des campagnards nous. La portière allait se reseuls tout l'espace de ce béant la glace relevée trop précipi- — Vous ne montez, pas Nous n'eûmes que le vers la montagne et vers Pédire : « Je connais la traverse, vous! »Alors le voiturin fouelparlîmes au trot, sous les olibordaient à droite et ù gauche cette ascension matinale l'équipage sur le cou des hôtes dans les herbes des talus, nous

L'abbaye de San Pieli'o, à Pérouse.

tions les yeux, aussi étonnés coussins gris de poussière et bliques en voyage où une forte bage accusait le passage des qui s'y étaient installés avant fermer, abandonnant ù nous carrosse, quand je risquai par tamment ;

Monseigneur?

temps de voir son geste large, rouse, comme s’il voulait et je serai en ville plus tôt que tant ses deux chevaux, nous viersetsousles chênes verts qui le chemin montant. Pendant qu’égayaient les grelots de et les chansonnées des grillons regardions, entre les premières

brumes que le jour naissant blanchissait, l'immensité de la plaine se déj'oulant au plus profond de l’horizon de l'Ombrie, comme une mer de verdure dont les crêtes écumantes étaient les blanchissantes

villas s’espa- Et Pérouse làjetée de roet de maisons les escaladant, de phare à cette gaz qui éclaiscs rampes et lant encore en saces diamanciel bleu. Dans rore tendre, des femmes, et paniers sur laient à leurs champs et pasdécor de fresavec les mômes et les mômes

Le chœur de l'abbaye de San Pictro (Stefano Zambclli, i535\

cant çà et là.

haut, sur sa chers aériens audacieuses semblait servir mer, avec les raient encore les étoiles brilsemis de rotées, dans son ce lever d’audes hommes et outilsen mains la tôle, altravaux des saient dans ce que primitive po.ses calmes légendaires

beautés par lesquelles leurs ancêtres avaient semblablement représenté la Vierge « pleine de grâce » et « le plus doux des Enfants des Hommes ». Jetez aujourd’hui encore sur ces visages graves, d’une beauté plutôt sévère que facile, jetez un voile diaphane que peut plisser le vent et que baignera de partout la lumière; et vous aurez telle Annonciation de Memmi, telle Xalivilé du Pérugiji, telle Dame des Compassions

INTRODUCTION

brossée par Crivelli ou par Buonfîglio. Voulez-vous des seigneurs de la plus élégante Renaissance, tels que les savent camper dans leurs compositions les Pinluricchio et les Mantegna : échangez ces casaques de

de pâtres contre les cottes collets frisés des favoris sague, aux cours du Vagenies de la forme qui peuple de paysans ont rcla lave ardente dont les sur notre froide argile Imleurs inspirations coule environs de Pérouse, et Monteluce ou de la Pieve son fazzolello pour faire que idéal la pure Vierge de voyageur étonné. Elle sible à ses charmes. Car

laboureurs et ces manies démaillé des barons elles des Borgia ou des Gontican ou de Mantoue. Les aristocratisèrent jadis ce froidi depuis longtemps ondées ne roulent plus maine ; mais la source de encore à pleins bords aux il suffit à une paysanne de del Campo de soulever apparaître dans son mas- \’annucci, aux yeux du seule aura paru insen-

La porte San Pietro (Agostino Ducci et Polidoro di Slefano),

elle marche dans sa beauté, et, regardant ingénument les autres, elle continuel s'ignorer sur la route où, pour la contempler presque ù mains jointes, je me retourne encore. Telles, les sources voisines du Clitumne

Le palais des prieurs et le palais épiscopal, à Pérouse.

et de Blandusic, jadis chères aux muses de Virgile et d'Horace, avaient reflété pendant des siècles d'oubli la beauté du ciel bleu, dans le silence de leur miroir tranquille ; et il avait fallu qu'un berger, qu’un poète, le front couronné des liserons et des aches cueillis sur leurs bords, leur révéldt la grûce qu’elles ne se

A L'ŒUVRE DU PINTURICCHIO

XXXV ir

connaissaient pas encore, en se pencliant sur elles et en leur donnant, de leurs lèvres ardentes, le baiser qui avait suffi peut-être pour rider leur surface sereine et troubler le repos millénaire de leurs profondes eaux.

O tons Blandusiæ splcndidior vitro...

AiNTENANT Ic legno a gravi tout Ic' Colle di Santa Giiiliana, et nous sortons de la forêt d’oliviers qui tapissent les pentes du viole, pour entrer dans la ville, h la satisfacliondes bêtes qui se relancent au galop sur les dalles de pierre dont sont pavées les rues de Pérouse, comme un intérieur de cathédrale. Le vent, que nous avions laissé dormir dans la plaine ombrienne, s'éveille ici soudain, comme dans 1 antre d Eolus. Il balaye les grands pavés de la chaussée, avec un scrupule de scopalove matinal à qui aurait été confié l'entretien des devants de porte, nets comme l’œil mais un peu fi’oids dans leur propreté de pierre blanche. Par hVdessus, notre voiture aux bois lourds et aux coussins épais n’en roule que mieux; et le vent de tramontane, qui la prend par les derrières de son ample capote de cuir, l’enlève comme une plume jusqu’à la porte de l’Albergo délia Posta où le voiturin a de la peine à arrêter son équipage. Nous descendons et n'avons pas plutôt donné nos noms que nous sommes introduits, par un large escalier de

pierre, où la veilleuse est allumée devant une Madone de la plus pure tradition om- ]>rienne. La chambre démesurée qu’on nous offre pourrait servir de salle au Conseil des Prieurs. Pour ne pas y sentir le vent de la haute

Le Corso vannued, h Pdrouse. montagne qui ébranle les L'àvechédoPéroosc.

vil res des fenêtres et les

pierres mômes des murs, nous nous blotissons dans nos lits froids pour un léger sommeil de quelques heureè... Depuis combien de temps grelottions-nous sous l’épaisseur de planche des raides couvertures, quand la porte s’ouvrit et une voix nous appela, sympathique et forte, dont la chaleur suffisait presc^ue h nous détransir :

— Messieurs! je vous annonce le soleil. La journée sera belle.

C’était M*' JL. . qui, pour se réchauffer, avait, lui, passé sa matinée h courir la montagne. Le soleil qu’il annonçait inondait, en effet, nos lenôtres. Déjii 1 air en était attiédi, et sa transparence merveilleuse nous permettait de voir, par delà les toits dorés, le-cicl profondément bleu où la plus pure lumière se jouait, comme sur une grande vitre d’émail antique, comme dans une gigantesque turquoise creuse. Grisés déjà par cet air pur et par cette lumière limpide, en un instant nous rejoignîmes notre cicerone qui, pour un premier coup d’œil sur Pérouse et sa campagne, nous avait donne rendez-vous sur une loç/r/ia de l’évéché voisin. Pour y arriver, il fallait longer la grande belle Lia Vaimucci qui empruntait son nom au Pérugin, et passer devant une double rangée de palais dont les robes de pierre noire, taillées en élégantes ogives et en créneaux imposants, nous faisaient honte de nos ulsters étriqués et de notre rapetissé modernisme, Quand nous passâmes devant le Camiio, — ce chef-d’œuvre de Bourse ancienne que tout l’or de nos Bourses modernes ne suffirait pas à payer, — nous attendîmes un moment, interdits, que les syndics protecteurs des maîtres architectes Bartolommeo di Mattiolo et Lodovico d’Antonibo en sortissent, avec le bonnet rouge coiffant leurs longs cheveux, et la souquenille flottant sur leurs mollets découverts et sur leurs pieds chaussés à la poulaine. Depuis l’année i45a que cette Chambre avait été construite aux changeurs de l’époque et aux prud’hommes de tous les corps de métiers qui y vinrent représenter les intérêts de leurs confréries respectives, pas un clou no manquait à la porte ouvragée par les trois frères ébé-

INTRODUCTION

nistes Del Tasso. De rintéricur, où Pérugin avait brossé ses meilleures peintures, nous n’en pouvions rien dire encore, la porte restant fermée qui annonçait si magistralement les œuvres qu’elle renfermait. Deux pas plus loin, c’était le Palazzo clei Priori qui terminait la rue avec le cube formidable de ses façades qu’on prendrait pour des murailles de forteresse, si ces trois maîtres tailleurs de pierre Fra Bevignate, Giovannello di Benevento et Jacopo de Servodio n'avaient fleuri ce palais jusqu’aux créneaux, pour servir de couronne aux arts qui siégeraient ici en même temps que la Loi. Et, sous la porte que le griffon de Pérouse protège moins bien que la statue d'un saint de France, — Louis d’Anjou, évêque de Toulouse, — nous attendions paraître un de ces terribles Capitaines de Justice de jadis, un Oddi ou un Baglioni dans les mailles d'acier de leur armure, ceints du cercle de fer des bravi, leurs suivants... Et ce fut un attaché au Parquet de Pérouse, dont on nous murmura

Vestibule de l’appartement épiscopal à Pérouse.

tout bas le nom et qui nous fit, à son passage, reculer de honte devant sa redingote boulonnée et nos rêves retardataires.

dagio! adagio!... Doucement ! doucement !... nous fait signe de la main, sur la porte de l’évêché qui termine la rue, l’introducteur obligeant qui nous y a précédés et qui plaisante, è sa manière, cette furia francese que notre allure un peu lambine ne représente qu’imparfaiteinent. Dame ! on ne monte pas tous les jours à Pérouse. Sur cette excuse, ÎNT^'M... nous fait remarquer qu’il faudra bien monter encore, pour atteindre les anges du Pérugin et la cité idéale du Pinturicchio dont nous n’avons encore traversé que les boulevards inférieurs. Et, d'un pied fait aux ascensions, il s’élança sur l’escalier de l'évêché et nous entraîna à sa suite. A chacune de ces marches en vieille pierre dont le temps ne veut pas achever l’usure, je me disais ; « Ici, trente-deux ans durant, le cardinal Pecci monta et descendit! » Je crus môme, au coup de l’ancienne cloche qui sonna longuement notre présence ù la porte de l’appartement épisco|)al, que, celle-ci s'ouvrant, ce serait M''’*’ Pecci qui nous allait apparaître et nous offrir la bienvenue du prince

A L’ŒUVRE DU PINTURICCHIO

et 1 hospitalité du père dont il ne sépara jamais, en de pareilles réceptions, le double caractère. Nous pénétrons dans une première antichambre, où des peintures de l’époque péruginesque continuent ù vieillir paisiblement dans leurs cadres en forme de prédelles. Il y a aussi, le long des murs, avec quelques fauteuils a hauts dossiers de chône, quelques crédences où des bouquets artificiels se défraîchissent sous globe, devant un buste de Pie IX : ils y sèchent, sans doute, depuis le temps que le cardinal Pecci en fit hommage au pape Mastaï dont il n’espérait certes pas hériter, plus tard, h la fois la tiare et les chaînes. Et voici son cabinet de travail, petit, intime, tel qu’il l'a laissé, pour aller habiter les grandes salles du \'atican: la tapisserie ù fleurs fanées est la même ; ce sont les mômes portraits de Léon XII, de Grégoire XVI et de Pie IX, en simples lithographies sous verre; les mômes aussi, les chaises péniblement

Le cabinet de travail de l'évéque de Pérouse

rembourrées de crins durs, et le bureau-régence qui lient un des quatre angles de la pièce. Dans cette espèce de cabinet, plutôt campagnard que citadin et moins digne d’un évôché que d’un presliylère, devant ces petites fenêtres ouvrant sur la Picizza del Diiomo presque toujours déserte et sur la haute quiétude de la montagneuse Pérouse, le cardinal-évêque eut le loisir de méditer sur les événements du siècle qu'il ne dirigeait pas encore et qu’alors il n’espérait pas plus devoir conduire que ce moineau perdu, pépiant aux vitres, ne pourrait croire qu'un jour l'essor de l’aigle lui sera accordé et qu’il s'élèvera plus haut que la tempête soufflant sur Pêgc moderne. A ce môme bureau, à cette môme place où le cardinal Pecci avait tant travaillé, AL"' Gentille Matlci, son successeur sur le siège de Pérouse, était assis. Il s’était aussitôt levé pour nous donner la bienvenue, avec sa main grande ouverte ;

— Monseigneur, osai-je lui dire, j’appréhendais ne plus rien voir ici de l'ancienne Pérouse. Mais je me plais à reconnaître que, de tous les vieux maîtres de la classique Ombrie, celui qui a le moins changé, c’est l’évêque.

— Oui, oui, répondit-il, il y a une Pérouse qui est restée la môme, depuis les beaux siècles passés qui firent sa gloire. Alais cette Pérouse, il faut la voir de haut. C’est sur les toits que vous irez la chercher, si

INTRODUCTION

vos jambes sont aussi fermes que votre volonté. A Pérouse, Messieurs, il f^ut toujours monter. En avant donc !

Nous eûmes beau prétexter l’ennui qu’occasionnait notre visite, il fallut obéir sur-le-champ et accompagner Ms*' Mattéi partout où il nous conduirait. De par une volonté souveraine, n’était-il pas notre hôte ?

A sa suite, sans quittant tout au plus des tices, nous nous enespèce de meurmentjçtéeen un arn’était permis qu’è fois. Vers le milieu raille creuse , une où noti'e guide nous der. Nous regarvide. Dans le fond, rue passait sous cet du nom de Maesla resté h ce dernier Hôtel de Ville brûlé en i534, par le feu

Un faubourg de Pérouse.

ter l’évêché et sorappartements prélagageûmes dans une trière audacieuseceau dont le passage un seul homme ù la de cette antique mufenôtre était ouverte invita à nous accoudâmes. C’était le à quarante pieds, la arceau géant, digne delle Voile qui était vestige du primitif deux fois, en 1827 et qu’y alluma la vieille

haine des partis guelfes et gibelins. L’arcade qui en est restée sert de pont, par lequel l’évêché communique avec le séminaire. Le séminaire de Pérouse, la prédilection du cardinal Pecci, combien de fois le jour et la nuit le futur Léon XIII ne passa-t-il pas ce pont pour s’y rendre et pour y vivre autant qu'il put la vie de ses petits élèves? Chemin faisant, ce sont mille histoires charmantes de ces messieurs qui nous accompagnent et qui virent le cardinal Pecci à l’œuvre, les uns alors élèves comme le jeune chanoine Cernicchi, les autres

professeurs comme le riste archiprêtre Romimême cellule d’où sort pour aller à l’école, c’était raitsa maison paternelle:

pleurer! » lui avait dit le le lit du petit; tel un vrai menacé d’abandonner, entrait dans une classe ])rofesseur manquant mencé l’explication de rivée du maître ; « Nous se contenta-t-il de dire ù saluant il repartit. Pen-

La Piazza del Diiomo (Vue prise des fenêtres de l'évèché).

vieux et toujours humotelli. Une fois, dans cette en ce momentla camerala un (t nouveau » qui pleu- « Eh bien ! je vais aussi cardinal en s’asseyant sur {)ère que son enfant eût Une autre fois, le cardinal avec les écoliers et, le d’exactitude , avait coml’auteur latin jusqu’à l’aren étions à tel passage ! »

celui-ci quand il arriva; et dant que les souvenirs de

Mb Pecci volent ici de tous les coins et nous assaillent en essaim d’oiseaux charmants, ce sont aussi d’au- 1res oiseaux. les petits élèves qui vont en classe et qui, voyant dans les couloirs leur évêque et leur père, courent à lui, l’entourent de leurs mains enfantines, clierclient sur sa grande main l’anneau épiscopal, l’embrassent et s’échappent contents. Brr! brr ! c’est comme une envolée d’oiseaux. Les petites soutanes tapageuses ont replié vers la classe en bon ordre. Les portes se referment. Les corridors sont vides. Et nous voilà tout heureux de cette bouffée d'air respirée en pleine jeunesse, au milieu de ces vieux murs dont les précieuses reliques attestent les temps passés. Çà et là, c’est encore une merveille antique, une colonne

((Ui a perdu son chapiteau dans des constructions supérieures, une voûte tronquée sous laquelle on a cloisonné plusieurs chambres ; car. les oiseaux se multipliant, il a fallu doubler aussi les compartiments de la cage. Nous montons, nous montons encore. Voici enfin le ciel ouvert, un jardin en plein air, une salle (le jeu sur la dernière — La dernière créaajoule triomplialemeiiL Nous sommes tout à .Mais c’est de cette lofjfjia belle I Sur l'arôtc aiguë du elle s’étend du sud au ment la forme du dragon veille sur son armorial formée, au sud,par la Iraîla paroisse àc,San-Pietroclier, en flèche audacieuses’épaissit fortement à la tro Vincioli éleva, en l’an

ciens ont pesé sur ce vieillard de pierre qui conserve, à l’ombre des dix-huit colonnes de marbre et de granit supportant ses trois nefs, le gracieux berceau où Pérugin fit naître son école. De la Parla San-Pietro, que la ville jalouse d’un tel joyau d’antiquité a renfermé dans son sein, à la Parla Eburnea dont les

poivrières flanquent les silhouette la courbe posavec les constructions parasites, comme des crypù la place où s’élevait jadis Paul IH. Le corps du ensuite, du quartier SanV église boucle en rotonde ce du Duomo et du Palais Pu- Pérouse; en sorte que, la quant le cœur du dragon, monstre se rejettent par porte Sainte- Suzanne au Buonlempi vers la porte du la Porta Etrusca aux cocollier ù ce même dragon calyptique, changeant de gle entre les hauteurs du ù la pointe c-xtrôme de Péet la porte Sant' Angelo Et tout à l'entour, du sud autant que l’œil en puisse

vieux remparts, le dragon térieure de ses hanches poussées en excroissances togames contre un chêne, la formidable citadelle de monstre s’allonge et grimpe Ercolano dont la vieille fond de ville, au quartier hlic. Lù siège le centre de Piazza ciel Municipio maries griffes antérieures du la T 7a clei Priori vers la nord-ouest, et pa: la T7a Soleil au nord-est. Au nord, lossales arcatures sert de dont la tête presque apoforme, va finir en becd’ai- San-MarcoetduSperandio, rousc que ferment le fort au.x redoutables barrières, au nord et de l’est ix l’ouest, découvrir sur la plaine en¬

vironnante de rOmbrie que commande de là-haut Pérouse audacieusement symbolisée par son dragon héraldique, c’est la bordure éternellement verte des oliviers séculaires qui virent passer, sous leurs ombrages, l’éclat farouche des brigades armées de Baglioni et la douceur attirante des frères mendiants de Saint. François, le Moyen Age avec sa prose barbaresque et sa divine poésie, et, plus tard, dans la splendeur de

INTRODUCTION

sa palette d'or, la Renaissance disciples furent des monta- — • Voyez-vous d’ici, à rue des Preurs , la Chiesa C’est Ih quclePérugin habita, Visiterez tout h l'heure. Au Bernardins, vous trouverez gnorelli et celle de son maî- Par hVbas aussi demeurèrent renzo. Enfin vers la Porta vrirez le berceau de Bernarment appelé le « Pentrailleur

M’"' Romitelliel son hôte en exploration à Pérouse.

souveraine dont les premiers gnards, nés sur ces cimes, votre gauche, au fond de la I\uova et la Via DeliziosaŸ dans une maison que vous voisinage de l’Oratoire des aussi la maison de Luca Sitre Piero délia Francesca.

Buonfigli et Fiorenzo di Lo- Sanla-Suzanna vous découdino Bctti, si dédaigneuse-

ou le « Pinturicchio »; et, autour de son atelier, les demeures de sesélèves Barlolomeo Gaporali, Eusebio di San Giorgio, Sinibaldo Ibi, le jeune Raphaël Sanzio lui-même.

Le quartier des peintres était trouvé, et tout tracé notre itinérarie. Nous n’avions plus qu’à descendre par les rues escarpées de Pérouse pour aller lever dans ces séculaires maisons, comme des oiseaux dans leurs nids, la bande prestigieuse des maîtres que nous cherchions et qui nous accompagneraient ensuite dans la campagne ombrienne, à Assise, à Spello, à Sienne, jusqu’à Rome. Et, le long du chemin, nous charmerait leur harmonieuse mémoire .

Armes des Borgia /m

Un motir de frise de lapparteinenl Borgia.

La faucille de diamant que la lune avait laissée tomber dans le ciel de Pérouse avait, depuis une semaine, dévelojipé l'ainj)leur de sa lame brillante ii couper les blés mûrs dont les derniers épis d’or se tressaient maintenant en couronne, autour delle. Heureux aussi de la gerbe abondante que nous avions glanée autour du berceau même des premiers maîtres ombriens, nous étions reparlis sur le chemin de Rome, où un pape, grand tenancier des Alexandre et des Jules II dans le domaine impérissable des arts, nous allait inviter à la « première n du Pinturicebio restauré par sa munificence. En descendant les pentes douces de l’Ombrie, par les portières de l’express que les étoiles striaient d’or, nous regardions dans le silence de la nuit s’épanouir sereine comme une Heur des jardins infinis, cette lune agrandie qui nous prêtait encore sa clarté à Iravers les campagnes endormies et préludait, par sa splendeur, h la belle fête qui nous attendait au réveil. Le jour allait venir. Des monts Albains, déjà tout ruisselants d’aurore, le soleil, surgissant dans l’air bleu, nous apparut bientôt entre les arches séculaires de l’aqueduc de Claudius, comme s’il fût sorti de son tombeau. Et dans la plaine immense et grise où Rome s’étendait, comme une Heur fanée par une lumière si matinale et si chaude, la lune finissait par tomber blanche et morte derrière la géante coupole de Saint-Pierre qui se dressait sur la ville éternelle, ainsi qu’un mont sur un mont.

— Roma, signori !... Romu ! Si ferma !

C’était la halte à la station finale. Quelques heures plus tard, nous étions de retour au Vatican, et, profilant de la faveur de pénétrer dans les chambres Borgia avant le jour officiel de l’inauguration, nous prenions, sur l’appartement, notes et photographies qui nous serviraient plus tard de commentaire.

Pour une première vue d’ensemble sur les Borgia et leur Cour, nous nous sommes trop attardés peutêtre autour de l’œuvre de leur peintre et à la porte de leurs chambres qu’il importe de visiter. Ici l’abondance des documents sera telle, que nous nous bornerons à l’énumération des salles et à leurs trésors artistiques, et que nous réserverons pour la suite de notre étude les impressions esthétiques et les trouvailles d’histoire qui nous attendent là, à chaque pas, à chaque figure peinte, à chaque portrait découvert.

Et d’abord, dès la porte d’entrée de l’appartement, notre œil découvre sur une môme ligne droite les

quatre premières chambres. Pour pénétrer dans les deux dernières, il nous faudra gravir quelques marches et tourner de quelques mètres vers la droite où la tour Borgia, qui commence lè, s’élargit en carré de château fort. La première salle, appelée la Salle des Pontifes^ servait de vestibule ou (ïanticamei'a à la maison du Pape. C'est à la seconde que commençaient les appartements particuliers du Pontife. On les appelait, pour cet office, les camere segrete^ et on en comptait trois qui se commandaient l’une à l’autre et que, d’après les fresques peintes dans chacune d'elles, on appelait : la Salle des Mystères, Salle des Saints et la Salle des Arts Libéraux. Par celle-ci, dans le fond, on accédait à une chambre de recul, qui

La Salle des Pontifes et perspective des autres salles de l’appartement Borgia.

servait à Alexandre VI de chambre è coucher, où il mourut. Les deux dernières salles, qui se prolongent dans la tour Borgia et qui portent les noms de Salle du Credo et de Salle des Sibylles, servirent apparemment, avec deux autres pièces qu’on trouve encore dans la tour, aux familles du Pape et à ses gardesnobles. De ces huit pièces, on n’en a retenu que six où les beaux-arts ont laissé trace de leur passage, à des degrés différents’.

La Salle des Pontifes, par où l’appartement débute, ne mesure pas moins de 220 mètres carrés de superficie. Cette pièce, la plus vaste, est aussi celle qui a souffert les plus injurieux assauts du temps. Les meilleurs feux de garde que les soldats du Connétable de Bourbon allumèrent dans Home, pendant un

1. — Cf. GH Affresebi dei Pinhivicchio neir Appavlemenlo Borgia. Commentaire de Fr. Elude et 11. Stevenson, Rome Danesi, 1897.

WIM I : (WH , ' ! ■ iWpi'tïif-i «r i^y-H ■'

A L’ŒUVRE DU PINTURICCHIO

siège mémorable, ne semblèrent pas avoir trouvé de place plus appropriée qu’en cette salle. Les premières peintures de la voûte, que la tradition veut attribuer à Giotto, se ressentirent de la fumée des bivouacs, au point d en être entièrement obscurcies. La même tradition veut que le Pinturicchio y ait repeint une histoire des papes ; mais les couches énormes du salpêtre qui en a dévoré les sujets, peints jadis dans lor et l’azui-, Il en laissent subsister aujourd’hui que les inscriptions des lunettes supérieures. Ainsi peut-on savoir, par

CCS devises, qu’h tel endroit jourd'hui par des tapisseries, sacre de Charlemagne par tel autre il avait brossé les éleva autour de la Cité Léo- Sarrasins. La partie la mieux dans la suite, Léon X confia N’aga et de .Jean d’üdine. Ces d'ornement et des groltesche de petits cadres clairs, un du Zodiaque aussi peu moutème {)lanétaire avant les décentre de la voûte, quatre s’envoler avec un essor lourd

La Visitation (Salle des Mystères).

de ces frises, remplacées aul’artiste avait représenté le Léon III, en l’an 800; qu’ii murs du Borgo que Léon M nine, après la défaite des conservée est la voûte que, aux pinceaux de Perin dcl deux maîtres de la peinture y ont laissé, dans une infinité amalgame anodin des Signes vemenlés (juc l'était le syscouvertes de Galilée. Au Victoires aptères essayent de qui ne vaut pas en mouvement

celui du cygne au col goulu, ou du bélier capricolant au voisinage. Cette salle, de toutes la plus étendue, que les « grottesques » de la voûte ne suffisent pas à rendre intéressante, ne nous arrêterait guère si le carrelage éblouissant, en majoliques renouvelées de l'antique, ne nous signalait ici, avec le nom de M. Giovanni Tesorone, celui du restaurateur le plus digne d’éloges pour une trouvaille d art h peu près inespérée

salle en salle, ira s’afc’est dans une prairie blanches, de pimpons que vous marchez ; et h voir que ces printadées de la lumière de ces voûtes solaires de clarté où, comme h la palette de Virgile, Seul un classique et un complexité du maître viver ces couleurs aux mais perdus, croyaittrois Robbia. La céraaujourd’hui le nom d'un

et un succès qui, de firmant davantage. Ici émaillée de pûquercltes d'or et d’herbestendres, rien n’est plus agréable nières couleurs, inonéblouissante qui tombe sur ce tapis transparent dans les limbes peints va pousser l’asphodèle, imaginatif mêlés, de la Tesorone, pouvait rafours éteints et ù jaon. des Cosmas et des mique moderne apprend trouvère nouveau, émule et rival des mailrcs anciens en cet art : elle ne l'oubliera pas.

Les tapis de verdure que nous frôlions dans la première Salle des Pontifes s'arrêtent brusquement au seuil de la salle suivante, comme ferait un pré au bord d’un lac. Ici les tons brunissent; le tendre vert devient un bleu profond. N’cntrons-nous pas dans la Salle des Mystères où tout doit s éteindre et se taire, pour ne voir et n’écouter que d’incomparables fresques ? Dans celte salle, la plus complète peut-être, le Pinturiccliio inaugure une épopée chrétienne qu’il nous raconte en huit sujets. C’est la Vierge naissant, blanche comme le lys de Cessé que chanta le prophète et que. sous l’escalier, chante le chœur des Pileuses filant sur leurs quenouilles le manteau qu'ont les lys et dont Salomon n'a pas eu le pareil.

» {Salle des Pontifes).

C’est l'Aniioncia-

lion avec l’Ange et la Vierge se mirant face à face encore dans un lys, le plus fidèle miroir de leur beauté. — C’est la Nativité du Christ, l’enfant engendré de ce lys et la première fleur de divinité que l’humanité fit éclore. — Ce sont les Rois qui viennent reconnaître le Maître, entre le bœuf et l’ûne, à la souveraine douceur d’un Enfant ; et, dans le grou|)e des monarques pieux, nous ne sommes pas loin de reconnaître, h son bonnet original et aux fleurs de lys qui le couronnent, le roi de France Louis XI en personne. —

Et puis, c’est la Résurrection, avec le pape Alexandre h genoux, comme les vrais grands de ce monde , devant le Christ

qui échappe aux ignominies de la terre et qui instruit son vicaire en lui montrant comme on s’élève parfois sur les tombeaux. Et puis, l’Ascension ; et puis, l’Assomption ; encore et encore des survivances glorieuses que le pape Borgia regarde, les mains jointes et peut-être aussi blanches de crimes que de carnation, le visage radieux et serein comme il convient i ceux qui relèvent d’un autre tribunal que de celui des hommes... Dans cette chambre où de si grandes fresques devaient tenir tant de place, on

mais aucun meuble ; et ce

La Nativité (Salle des- Mystères).

L'Adoration des Mages (Salle des Mystères).

n’inlroduisitprobablementjasont des bulTets peints sur tuent encore l’ornement rare La troisième pièce est aux faiblesses d’un père trop enfants, le peintre d’AIexanmulc sous cette voûte les art. La fresque principale est compose, à elle seule, le symbole de sainte Catherine pereur Maxence pour se jusque de douceur, comme cette grâce enfantine. Quand donc t-elle corps, et quand l'enfant

La Rhétorique ^Sallc des Arts Libéraux).

les murailles, qui en constiel sévère.

la Salle des Saints. Sacrifiant indulgent peut-être pour ses dre ^’I semble avoir accuplus riches trésors de sou celle dont Lucrèce Borgia charme incomparable sous le comparaissant devant l’emtitier. Et ce charme n’est fait beautéfragilen’est faite que de cette frivole libellule prendraqui comparaît devant nous

sera-t-il celle femme que l’hisloire a citée à sa barre sous des traits monstrueux que son peintre Adèle, l’incorluptible Pinluiicchio, lui refuse obstinément? D’auti-es portraits l’environnent, et nous reconnaissons sans peine son accusateui qui seiait mieux son accusé, sous les traits de César Borgia usurpant sans pudeur le siège de Maxcnce et posant ii la prévenue des questions auxquelles, seul, il peut répondre. Où est Gaspard de Procida?... Où est Sforza de Pesaro ?... Où est Alphonse d’Aragon?... Le sait-il, lui, qui n’ignore pas où est le duc de Gandie et où sont les invités du bal funèbre de Sinigaglia? Elle, innocente, compte sur ses trois premiers doigts le nom des trois infortunés maris qui ne fixèrent pas son triste sort. Peut-être le qualrièmc consolidera-l-il l’anneau tremblant qui danse aux doigts de la vielime, avec une goulle de sang en rubis que

■r’Ki ■

cet anneau avait serti déjà trois fois autour de son chaton funeste... Et l’assemblée silencieuse attend la sentence du juge indigne, avec une mélancolie que ne surpasse pas celle du prince Djein si haut dans sa tristesse, sur ce cheval du désert qui n’emportera plus son maître là-bas, loin de ces hontes, au pur soleil de la liberté. On veut se soustraire à ces impressions navrantes, se détacher de cette fresque accusatrice pour regarder celles qui raccompagnent, dans la même salle : la visite de saint Antoine a])bé à saint Paul ei-mite, le martyre de saint Sébastien, celui de sainte Barbara, autant d'idylles dont la touchante piété n’a d’égale que la grâce naïve avec laquelle l'artiste les exprima. L’œil fasciné revient encore et surtout à Catherine la sainte qui, se confiant à l'avenir, attend en paix la sentence que les calomniateurs de Lucrèce, silencieuse et accusée, rendront un jour, aux partisans de Lucrèce entendue et reconnue innocente. Le théologien pieux de la salle précédente se présente, dans celle-ci, en historien troublant ; et la plume saura bientôt peut-être rendre au pinceau du premier avocat de Lucrèce l'hommage qui lui sied.

Après avoir jeté un coup d’œil ravi sur la décoration des parois qu 'Alexandre VI avait confiées au Pérugin et que Léon XIII a fait revivre sous l’habile pinceau du maître Fringuelli, apres avoir encore remarqué dans cette Salle des Saints les boiseries qui les entourent et que le pape Sixte I\’’ avait com¬

mandées pour sa bibliothèque nous passons dans la salle dite née du milieu, due au dessin de moue Nosca, est, sans doute, un laissaen marbres de ce genre le regarder après les peintures théologien et l’iiistorien que fut métamorphose en poète de valcs ? Sous ces ogives aux des Borgia promène de frise en jesté, l'artiste a suspendu pour les créations lesplus divines de V Arithmétique portant, avec

La Géométrie {Salle des Arts LLbér.aux).

au sculpteur Jean des Dolci, des Arts Libéraux. La cliemi- Sansovino et au ciseau de Sides plus purs morceaux que xvi^' siècle. Mais, là encore, que symboliques des sciences oü le précédemment Pinturicchio, se l’idéal aux créations sans ricourbes adorables, oà le bœut frise sa corpulence et sa mal’éternelle admiration des âges la réalité matérielle. C’est une tristesse inénarrable, la ta¬

ble des chiffres par lesquels les jours de l’homme et la fragilité des choses contingentes sont comptés. C’est la Géométrie, jouant du triangle, comme d’un éventail ; et sa grâce est si parfaite que Bramante, facilement reconnaissable à la calvitie précoce de son front, brise de désespoir son lourd compas aux pieds de son invincible souveraine. C’est la Musique préludant, avec son violon, au concert qu’ordonnent autour d’elle, jusqu'à leur dernier souflle harmonieux, ses insatiables amants. Et combien d’autres créations idéales j)ar lesquelles le Trivium et le Quadrivium des Sciences abstraites auront trouvé, dans ces fresques indescriptibles, leur plus inénarrable création! Et le concert de ces Grâces savantes finit, avec la Rhétorique : une beauté plus fascinante que ses autres compagnes et qui, voulant personnifier ironiquement Yore rotondo de l’éloquence cicéronienne, tient d'une main une boule au bout d’un fil, et de l’autre une épée qui tranchera ce fil tôt ou tard, comme l’exemple le plus typique de la plus magnifique vanité de ce monde.

La leçon est instructive et nous la retiendrons. Aussi bien, qu’aurions-nous à voir encore, dans la Salle du Credo et dans la Salle des Sibylles où le Pinturicchio n’a pas accompagné Benedetto Buonfigli à qui il confia l’exécution de ses dessins. Le maître n'avait-il pas assez travaillé pour l’immortalité, dans les salles précédentes, et le repos si mérité n’allait-il pas fermer en croix ses deux bras sur son cœur et arrêter sa vie, à 1 heure où d autres comptent sur la leur pour de longs Jours encore et pour l’œuvre qui restera? La sienne devait finir en moins de cinquante-neuf ans, et une vie si courte n’aurait rien à envier aux plus longues. Le dernier pontife du Moyen Age lui avait livré ses chambres pontificales et ses trésors souverains, pour y faire naître et y doter la Bcnaissance, cette vraie fille dont le pape Borgia était vraiment le père. La plus fastueuse des cours avait posé devant l’artiste, pour les portraits les plus reconnaissables

A L’ŒUVRE DU PINTURICCHIO

de femmes adorables eL d’hommes magnifiques. A la suite des princes et des rois que ce peintre heureux avait comptés h son service, Machiavel arrêtait la plume qui écrirait plus tard Da Prince, et Bramante le compas qui mesurerait San Pielvo ; et, perdues dans la foule, les autres célébrités du temps qui faisaient à 1 artiste son cortège de modèles. Jusqu’à Raphaël même qui, quelques années plus tard, montant aux Chambres de Jules II, s arrêtera dans les Chambres d’Alexandre VT et emportera du Pinturicchio une impression si souveraine que, sans y prendre garde, les créations de l'un serviront de copie aux créations de 1 autre. Regardez le Bramante de VÉcole d' Athènes et le Bramante de la fresque des .-l/-/s Libéraux, et niez que le Pinturicchio ne fut pas l’inspirateur de Raphaël...

Iar 1 escalier à cordonato où les mules des cardinaux montaient jadis h l’aise, chez le Pape, et où j le cheval blanc du prince Djcm promena tant de fois et avec une si noble élégance son prison- I nier mélancolique, nous étions descendus, midi sonnant, dans les soubassements de l’appartement Borgia. Dans une vaste salle, qui avait dû servir de corps de garde aux soldats de la maison pon-

d’Alexandre VI régnent' le jour entrait par une soleil s’étalait gaiement mètres de talilc qu'on nous, dans l’épaisseur raille massive où cette

tificale et où les armes encore en clef de voûte, meurtrière béante, et le sur la longueur de deux avait disposée, }iour des deux mètres de mumeurli'ière s'ouvrait.

— ^’ous êtes dans l'appartement que vous allez partager le repas vriers, dans cette espèce sous les chantiers aille nom pittorcsijuc de çon , asseyez-vous ù

la tour des Borgia, sous venez de visiter. Etvous des maîtres et des onde restaurant improvisé quel nous avons donné Groltino. Là, sans f.anotre petit di\jeuner!

Le galant homme de qui vient une invitation si cordiale n’est autre que le professeur Tesorone lui-mônie. 11 veut que notre visite ù VApparlamenlo qu’il repave soit terminée ici par un cordial diqeuner. C'est dans cet imposant sou.s-sol des gardes-du-corps des Borgia que, entre le zahagUone et le caffè, le distingué directeur de l’Institut technique de Naples veut nous faire encore part de quelques souvenirs personnels et nous permettre de terminer, comme nous avions commencé, dans l’intimité môme du Pape Léon Xlll, cette Inirodaclion à la vie et ù l’œuvre de Pinturicchio que nous entreprendrons de raconter dans les pages suivantes, sous les auspices d’un grand pontife ù qui un grand peintre doit sa résurrection inespérée et sa souveraine restauration.

C’était un dimanche, le 4 juillet iSgo. Les cinq heures d'après-midi venaient de sonner ù l’horloge de la cour Saint-Damase. Les salles Borgia, où était suspendu pour un jour le travail qui n’y chômait guère depuis plusieurs années déjà, étaient, tant bien que mal, préparées ii recevoir la visite du Pape. On venait d’ouvrir les portes. Encore que, çù et là, traînassent les pièces à conviction des peintres, des maçons, des menuisiers, des marbriers, néanmoins ces chambres historiques semblaient ressusciter tout à coup ù la vie et au cérémonial des Pontifes romains, après quatre siècles de mort. A travers les vitraux blancs des larges fenêtres de marbre ([ui donnent sur la vaste cour du Belvédère et d’où, jadis, tombaient les tapisseries d'or pour Alexandre VI et sa suite qui venaient s’y accouder pour assister de lù aux carrousels brillants et aux joutes fastueuses, on sentait llotter alentour la tiède ondulation d’une après-midi d’été. Au loin, Rome se reposait, lasse et sans voix. Des hauteurs du Vatican, un silence majes-

INTRODUCTION

lueux et presque lourd lombaiL sur ces murs séculaires. Telle l'ombre du soir, sur les montagnes...

Nous étions quelques-uns seulement dans les salles Borgia, à attendre l’arrivée du Pontife : Monseigneur le Majordome Délia Volpe, le comte Vespignani, les commandeurs Scitz et Galli, les professeurs Sneider et Fringuelli. A cinc[ heures un quart, on signale l’arrivée de la Cour. Presque aussitôt, nous en¬

tendîmes les pas cadense profilant dans le Loges de Jean d'Udine.

par quatre, la hallebarde nachcs blancs sur la naienl les Gardes-Nobles les familiers, au raanquiné aux armes du de velours rouge et mes, aux culottes gongenou sur des bas rousantes . Ils portaient à rain, b pas cadencés, souffle. D’autres Gardesdes- Suisses fermaient

Mercure (Salle des PonÜfes).

cés des Gardes-Suisses lointain des premières Ils avançaient de front, au flanc, le casque h patôte . Derrière eux veau port princier. Etpuis, telet rouge et damas- Pontife, au justaucorps frappé aux mômes arllantes et se fermant au ges aux soies éblouissix la chaise du Souvecomme en retenant le Nobles et d’autres Garce court et imposant

cortège, avec le scintillement de leurs sabres au clair, de leurs casques d’acier et de leurs jugulaires d’or.

Toute la suite ayant pénétré dans la première Salle des Pontifes, la lourde porte d’entrée se ferma et le Vatican retomba dans son majestueux silence. Face h nous, les Nobles et les Suisses se développèrent de front et présentèrent les armes, tandis que les familiers déposaient doucement è terre la portantinc tapissée de soie rouge et passementée d’or dans laquelle était assis, tout blanc et toujours

bénissant, legrandvieils’avança vers la chaise lats en manteaux violets la garde papale , qui Léon XIII ap[)arut, soublancheur de son viétonnamment, rivalidiamants de la croix blancheur de la soutane un long regard perçant encore assis dans sa accompagnant ses paavec le geste large

— Nous voici célèbres que nous vouancienne et éclatante s[)lcndeur.

Il souleva ses mains, longues et presque diaphanes de blancheur. Par petits coups tremblants mais vigoureux, il plaça sur son nez les lorgnons d’or. Alors, il releva toute sa personne, d'un mouvement plein d’énergie et, évitant comme par distraction le bras que lui offrait son Majordome, il vint vers nous d’un pas ferme et résolu. J’avais fait placer mes essais de carrelage dans la quatrième salle, appelée la Salle des Arts Libéraux. 11 fallait donc, pour les voir, que Léon XllI parcouriU l’appartement Borgia presque en entier. Passant de chambre en chambre et offrant bienveillamment sa main aux

Juijiloi' ;SaIIc des Pontifes;.

lard. Le Majordome à porteurs, etdeuxpréfirent une inclination à rompit les rangs. Alors riant dans l’ivoriale sage oii les yeux, vifs saient en éclat avec les pectorale constellant la immaculée. 11 promena autour des salles et dit, chaise à porteurs et en rôles graves et lentes qu'on lui sait:

donc dans ces chambres Ions voir revenir à leur

artistes, « îi ses chers artistes, » comme il les appelait et qui s'inclinaient devant lui, il voulut ])ien me reconnaître dans le nombre. Se retournant vers moi, sans attendre que Monseigneur le Majordome eût le temps de me présenter au Pontife ;

— Ah! vous êtes Ih? me dit-il. pendant que je posais mes lèvres sur la grosse émeraude, sertie

(le diamants, qui constellait sa main si maigre paraissait rone ! Je viens ici voir vos savez que je les attendais gnani, — continua-t-il, — et vus? Que vous en semble?

Cependant le Pape arrêtant son regard sur les parois où un pinceau savant vieilles fresques éteintes, il sur le côte droit. Cependant, il continua l'examen des au plus comptés; ici, louant liant l'œuvre magnifique de

— Ce serait poui’ le

son anneau pastoj’al et dont alourdie. Vous ôtes là, Tesoessais de carrelage, et vous avec impatience. Vous, Vespivous, Seitz, les avez-vous dc'jà Sont-ils dignes de l’entreprise?

rivait à la seconde salle, arvoûtes superbes et sur les avait clierché ù raviver les parut se courber de fatigue refusant encore tout a])pui, peintures, ù petits pas tout les retouches; lù, glori- Pinturiccliio :

Saint-Siège une honte, dit-il,

([ue de voir plus longtemps abandonnc'es ces Chambres, (pii rivalisent en beauté avec celles de Raphaël. Quiconque cultive les arts, quiconque est amateur du beau, prendra plus tard rendez-vous dans ces salles comme dans une école. Et l'étranger aura encore ù admirer le faîte où atteignirent les premiers maîtres de notre art italien, ajouta-t-il avec un fin sourire.

Nous faisions cercle autour de lui. De mon bras, je frôlais sa soutane. Chemin faisant, nous évoquions

les œuvres laissées par Pinà Rome môme où la Sixtine, du-Peuple en consci’vent ; sées par celles des Borgia, des i)artics et de rensem])le.

ai-rivés h la quatrième salle, essais de carrelage, un grand dorées, tapissé de velours regarda d'un trait la voûte, des pavés, comme pour en des eouleurs répondant, par de rcnsemble. De mon côté, sur son entourage, je coincouleurs que ces salles dcsi parfaite harmonie. Sous

luricchio ù Sienne, à Spello, VAra Cceli et Sainte-Mariemais elles sont toutes dépaspour l’harmonie décorative Ainsi devisant, nous étions On avait disposé, devant mes fauteuil aux hautes boiseries rouge. Le Pape s’y assit et les parois et les majoliques surprendre l'égale harmonie runiformitédes tons, à l’unité sur son auguste personne et plétais l'étude de ces mômes valent faire chanter en une

ces voûtes sévères, où le bleu avait pris la valeur vitrée et éteinte d’un antique collier jihénicien, où le vert s’était diapré, où s'était bronzée la dorure , la blanche soutane du Pape jetait une note ù la fois douce et vive qu'accentuaient davantage le rouge intense du manteau dont il était revôtu et l’or rayonnant des joyaux qui le paraient. Faites chanter encore sur cette gamme, en accompagnement, le ]3ariolage des Cardes-Suisses audacieusement costumés par Raphaël, et le scintillement des autres armes et des autres costumes dont la Maison Pontificale est haljilléc; cl vous aurez la raison de la sobriété des fresques répondant ù la richesse des soutanes, et réalisant vraiment dans ces chamlires la plus

• . fl, '".SïW,. iSüii.wAv'’"-:'”*'

A L’ŒUVRE DU PINTURICCHIO

un

magnilique harmonie dont la blanche personne du Pape est le centre unique et toute la raison.

— Cet essai de majolitjues me semble definitif, dit-il. II répond heureusement à la coloration des voûtes. Pourtant la partie du milieu ne serait-elle pas un peu trop assombrie ?

J'osai répondre que ces petits losanges étaient semblables aux anciens que nous avions pu retrouver dans les chambres. Ces derniers figuraient, encastrés dans la muraille, pour servir précisément à^campioni ou de point de repaire h la surses épaules, comme un sou- — Ce n'est pas k\ une persuader. Je crois plutôt que expliquer les tons rembrunis elles SC sont obscurcies avec que rharmonie résulte, aude l'ensemble.

11 continua û observer h discuter pied à pied nos répas l'étonnement que je rcsvieillard pénétrer les raisons que celui des carrelages anavec une perspicacité d'esprit

comparaison. Léon XIII eut, bresaut de légère impatience :

raison suffisante pour me ce sont les voûtes qui doivent du carrelage des pavés, tant les siècles. L’important est jourd'hui comme autrefois,

telle chose et telle autre, et ponses. Je ne dissimulerai sentais à voir cet auguste techniques d’un art si spécial ciens peut le paraître ; et cela , qui permet û Léon XIII de

s’improviser maître en tel sujet qui lui plaît et qui serait étranger pourtant aux pensées ordinaires de sa vie .

Et maintenant, reprit-il en se tournant vers moi, è quand la remise des travaux ? De vous, je

demande encore plus qu’un effort de volonté. Je demande, oserai-je le dire ?... Eh bien! oui, un prodige! ajouta-t-il en souriant. Comprenez la raison qui m’oblige è vous parler ainsi. Je voudrais avoir la grande

restauration des salles Bors'arrèle.

donnant plutôt è ses paroles et d’aimable résigna tion, ainsi la tristesse qui avait tout attentif, il ajouta :

n’est maintenant guère loin-

joie de voir accomplie celte gia, avant que ma vie ne Et. loin de se troubler, une exjircssion de béatitude comme s’il eût voulu corriger à coup saisi son entourage — La lindujoLir, fl/n’mè.'

taine !

Un silence profond acsant ainsi l’émotion de toute lard reprit haleine et con- — Je ne voudrais pas pareille h celle de mon pré- Ütloboni, qui désira, de tout lais qu’il érigoail aux Fiauo, et qui mourut avant quo la bâtisse en fût finie. Allons, courage ! re,ncttc7,-vous vivement au travail. Dans trois mois, nesl-ce pas, vousaurex achevé le carrcllement de cette salle?

- Oui, Saint-Père, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour obéir aux ordres de Votre Sainteté! répondis-je, non sous me rendre compte de la gravité d’un tel engagemenl.

Et pour quand le carrcllement de la grande salle d’enlrée ? Certainement, ponr le milieu de 1 an-

née prochaine ? , , , - t n

.le fis signe de la Icte, sans mot dire ; car ses paroles marquaient une telle force de volonle, qu elles ne

permettaient pas la moindre hésitation.

cueillit ces paroles, traduil’assistance. Le grand vieiltinua :

qu'il m’arrivût une infortune décesseuF, le pape Alexandre son cœur, voir achevé le pa-

— Et pour la fin de l’année tout le reste, n’est-ce pas? Prençz bien garde que je prends acte de votre engagement, sur vos paroles.

Cela dit, il quitta rcsolumeni le fauteuil pour terminer l'inspection, avec la visite des deux dernières salles situées dans la tour Borgia, au-dessus môme du Grollino où je vous raconte ces souvenii's inoubliables, pour moi et pour ceux qui en furent les témoins. Je m'attarderais trop à vous raconter par le menu cette visite aux salles Borgia, qui dura plus d’une heure et dont les moindres détails restent présents ù ma mémoire. Parlant tantôt ù son majordome, tantôt è l’architecte Verpignani, tantôt au professeur Seitz Léon XllI ne cessait de recommander h tous l’activité laplus grande pour la prompte exécution des travaux. Avec une étonnante précision des choses et des dates ilra[)pelait, chemin faisant, le passé de ces chambres et leur oubli injustifié, depuis le pontificat de Jules 11 jusqu’à celui de Pie VII. Le pape Ghiaramonti avait eu, enfin, l'idée de le convertir en musée de peinture, pour y recevoir les tableaux pris par Bonaparte et restitués par Louis XVIll. EL puis, survint leur malheureuse conversion en décharge de bil)liothèque où les volumes, grimpant aux murs, avaient atteint ju.squ’aux voûtes. Ce fut en 3884 que, soucieux de rendre aux fresques du Pinturicchio la splendeur qui leur était bien due, le pape Pecci ordonna le désencombrement des salles

et confia l’étude des travauxderestauration complète à une Go m m i s s i o n qui conclut à une immédiate mise en train.

J'ai rarement constaté

chez les vieillards une mémoire aussi rapide et aussi sûre que celle dont use Léon XIIT. Elle touche parfois jusqu'à l'invraisemblance. A propos de ces carrelages renouvelés des anciens et des essais de majolique ombrienne que je venais d'entreprendre au Cambia de Pérouse en même temps qu’au Vatican, le Pape vint à parler de ce pays aussi cher à son cœur que le pays natal. Il me guidait bien mieux que je n'aurais su le faire moi-même, et nous cheminions par la pensée à travers cette Ombrie idéale, à laquelle la Nature et les Arts à la fois ont si divinement souri. J'en vins à nommer Deruta, un village assez éloigné de Pérouse, là-bas, dans la campagne, du côté de Todi. Jadis, ce hameau fut célèbre pour ses majoliques aux reflets d'or; et le sol, où surgirent de si magnifiques fabriques, en conserve encore des restes précieux. Je parlai d’un vieux paysan de ce village, un certain Garloni, qui occupe ses dernières années à recueillir et à collectionner, en autant de fragments qu’il trouve, ces carrelages primitifs :

— Deruta ! fit le Pape avec un accent d’inexprimable tendresse, le beau pays où je suis allé me reposer tant de fois !... Eh ! dites-moi, Garloni vit-il encore ?

— Le vieux Garloni dont je parle, répondis-je, ne peut être celui dont ^'otre Sainteté se ressouvient. G’est un pauvre paysan...

— ... Oui a mon ûge ! ajouta Léon XIII. Oui, oui, c’est bien notre même Garloni. Je le vois encore homme jeune, au travail, dans les champs où je le rencontrais. Je me rappelle encore l’endroit où s’élevait sa maison.

El Léon XIII se plut à me la dépeindre dans le pittoresque charmant du pays ombrien dont l’idéale vision poursuivait manifestement l'auguste Souverain dans ce Vatican clos d’où il ne sortirait, sans doute, jamais plus.

Vers six heures trois quarts, le Pape, suspendant sa visite, revint s’asseoir dans la chaise à porteurs,

res de Julie»

de lu Rovère, de Léon Métlicis, de Paul Fariièse, au temps où les Arts furent rois et où les Papesse firent leurs serviteurs les plus fidèles.

Sur ce dernier tableau, la conversation de

Tesorone, mon précieux introducteur, s’arrêta cependant que, par la géante meurtrière du Grollino où notre table était dressée dans la tour Borgia, je regardais vers la pleine lumière du dehors. De celte vieille tour llanquant rancienne construction de Nicolas V comme une inébranlable forteresse, je voyais se développer les énormes arceaux sur lesquels le lourd balcon des chambres Borgia est assis. Sur la même longueur, au deuxième étage, se développaient les festons plus légers, plus élégants peut-être, des chambres de Raphaël. C’était donclii que, d'un étage è l’autre, la gloire avait convié, pour les siècles, deux amis, deux rivaux. Pinturicchio et Raphaël ainsi retenus chez les Papes, l'un au premier, l’autre au deuxième, n’étaient pas près de déserter de longtemps, avec leurs incomparables génies, cet asile inviolable de la plus enviable immortalité. Et, sinon la gloire, du moins la justice ne préparait-elle pas une intronisation nouvelle au \’atican. après quatre cents ans d’un bannissement peut-être immérité, en la personne du plus merveilleux initiateur de la Renaissance des arts et de la politique modernes, sans C[ui Pinturicchio eût été une ombre et Machiavel un fantôme ; ce pape Borgia Lenzuoli qui eût également épuisé tout l’or de la nouvelle Amérique sur la magique palette de son peintre et, sur l’échiquier branlant de la vieille Europe, la séculaire patience des anciens papes unie ù la moderne diplomatie des pontifes de la Rome nou\elle?

Médaille de César Borgia.

Un motif de frise de la Salle des Saints {appartement Borgia).

Pour cette « première » du 8 mars 1897. midi sonnant, V Anücameva pontificale n'avait lancé que les invitations d’office aux cardinaux résidents, aux aml>assadeurs accrédités, aux officiers et aux familiers de la maison papale, aux artistes collaborateurs de Sa Sainteté Léon XIII pour la reslauralion de VApparkimenlo Borgia qui était enfin prêt et qu’on allait ouvrir à l’admiration du siècle. -Malgré la réserve imposée à cette fête des Beaux-Arts dans un palais qui ne célèbre que les fêles du culte, une insolite animation régnaitau Vatican depuis les premières heures de cette matinée où un grand ])ape allait recommander son nom ù la reconnaissance des âges. Au portail de bronze la consigne avait doublé le poste des Gardes-Suisses dont la tenue tri-partie noire, rouge et jaune, mettait une première note d’éclat et de gaieté à cette fête des arts . La gendarmerie pontificale stationnait h la cour Saint-Damase, le colback aux grands poils noirs et à l’aigrette rouge bridée de cordelière blanche, la tunique noire à collet et ù manchettes de buflleteries blanches, passeraentée de brandebourgs blancs se rattachant, sur un côté, ù l’épau- Icltc blanche et, sur l’autre, au ceinturon de la cartouchière dont le large cuir blanc plastronnait en sautoir, de haut en bas, sur la poitrine; la culotte de peau blanche et les hautes bottes vernies complétaient le brillant costume de ces gardes, sabre au poing, dont la taille et l’allure rivalisaient avec celles des plus beaux hommes de Borne. Les plus distingués, qui joignaient à la majesté de la stature l’élégance des manières, étaient les Gardes-Nobles, en tuniques rouges ou noires galonnées d’or ou d’argent, selon le grade, en culottes blanches collant aux hanches dégagées et aux bottes éperonnées d’acier, l’clme d'argent midrapé de noir ù la dragonne d’or, ù l’aigrette blanche et rouge, à la crinière flottante : ils tenaient, sabre au clair, la garde d’honneur dans les appartements pontificaux. Autour de la portantine de gala, ù capitons rouges et en bois dorés, se disposaient les six sédiaires de service en jabot blanc, gilet rouge, bas et escarpins rouges, veste flottante, culotte courte ù velours frappé de rouge sur soie rouge, en gants blancs. Les cardinaux, en manlelette paonnée et en simple tenue de ville, arrivaient l’un après l'autre, accompagnés chacun de son majordome en longue redingote noire, passementée de noir et ouvrant sur le gilet noir, la culotte noire, les bas noirs, les souliers noirs à boucles d’or. Le service des introductions était fait par les

INTRODUCTIOX A L’ŒUVRE DU PIXTÜRICCHIO

camcncrs d’Iionneur. en cape de velours noir s’agrafant de travers, en fraise ]>lanche et toque noire ii boucle d 01 , en tunique a jupe noire dont les plis flottaient sur la culotte courte, les bas noirs et les souliers découveits. L antichambre des invités était précisément celle de l'appartement lîorgia, dans la partie où celui ci tourne et longe les Loges de Jean d Udinc, au voisinage de la Chapelle Sixtine, ti laquelle ces deux pièces, admirablement décorées par Louis XIV de tapisseries d'Arras et des Gobelins, servent de vestiaire aux Lminences, depuis le siècle du grand Roi.

— Sua Eccellenza, comc sla ?...

De cardinal è ambassadeur et de prélat participant ù officier de la maison du Pape, on se présente ses hommages dans un demi-silence où les soies des manteaux font ])lus de l)ruit que les voix des maîtres et

Préparatifs pour l'inauguration de l'appartement Borgia.

n’cmpéchent pas d’entenJrc sonner enfin midi à l'horloge de la cour Saint-Damase. Aussitôt s’ouvrent leà portes de la partie des chambres Borgia que leur généreux restaurateur, Léon Xlll, s’est proposé d’inaugurer aujourd’hui. Sur les tapis qui étouffent les pas, nous suivons le sillage de pourpre qu’ouvrent les cardinaux et, avec eux, nous pénétrons dans la première salle dite des Pontifes, où des fauteuils sont disposés en hémicycle, autour de celui qu’occupera le Pape sur une petite estrade formant trône, au centre, et sous le buste commémoratif que le sculpteur Lgolini a érigé Ih. Pendant qu'on découvre le monument voilé, je lis, sur le socle de marbre noir, l’inscription suivante :

LKO ■ XlII . P ■ M ■

PAVIMEN'TUM ■ REI'ECIT PABIETES EXORNAVIT

C’est, en effet, dans une prairie d’asphodèles, de violettes et de myosotis, que nous marchons en celte espèce de vestibule des Champs-Élysécs des Beaux-Ai-ls que nous promet le suge ; tant ce carrelage

de majoliques imitées des anciennes est d’une composition heureuse, répondant à l’éclat des voûtes peintes en clair par Picrin del Vaga, comme une glace vénitienne aux reflets pûlcs qui en reproduirait à terre la splendeur. Comme la suite de l'inscription commémorative l’indique, le contour des murailles est tapissé d’authentiques Arrazzi et de vieilles broderies de Flandre, par carrés fort harmonieux ([ui représentent des scènes de la Bible. Entre ces tapisseries et la voûte où le peintre collaborateur de Raphaël prodigua autourdes Signes du Zodiaque la richesse de ses arabesques et de ses grotesques follement imagées, une bordure de panoplies de tous les styles orne les frises et fait, de cette salle, une armeria merveilleuse qui place, sur cette matière, le Vatican en rivalité avec les plus intéressantes collections de l'Europe. Je remarque, entre autres, aux deux angles extrôines de la longue muraille du fond, l’armure fine aux ciselures que Jules II aurait portée sous son rochet de dentelles, pendant le siège de Bologne, et celle du Connétable de Bourbon dans laquelle il mourut à la porte Cavallcgieri, pendant le sac de Rome dont l'instoirc rend res¬

ponsable ce fils déchu de France lourde de forme, ne porto pour au cuissard par la balle dont le balle fût celle de l'arquebuse dont ses Mémoires' , soit que ce fad’autre artiste et d’autre trait forme de guerre. .Mais voici que cette salle, signifie h haute voix dont le ferdes hallebardes domine

— AltenlU... Garde avons!

La porte principale, donsitùt aux deux battants ; et le sol’appartement Borgia, fait briller brées du passage extérieur. De là.

d’œil, comme dans une fantasseules, entre les arcatures de concentriques que la lumière du

L'cscoi’le poiiliiicale traversant les Loges.

et de l'Église. Cette armure, tout enjolivement qu'un creux fait Connétable mourut ; soit que cette se prévaut Benvenuto Cellini dans rouche Bourbon n’ait pas voulu pour agrémenter son pesant unil’officier, chargé de la garde de son commandement aux Suisses l’assistance :

... ordonne-t-il lu-usquemcnt.

nant sur les Loges, s’ouvre ausleil, ([ui entre le premier dans éblouissamrnent les dalles maria foule est balayée en un clin li([uc avenue du désert où restent l'immense baie vitrée, les ombres jour y dessine comme sur une

grande page blanche. Et là-bas, tout au fond, des silhouettes rouges, violettes, blanches, noires, se profilent marchant vers nous. C’est la Maison du Pape, ([ui arrive. Ouatre Gardes-Suisses flanquent en quenouille l’escorte, leur. officier au milieu ouvrant la marche, tout de pourpre vôlu, la canne ilu commandement à la main. Suivent les deux niassiers, en tuni(|ue noire à fraise blanche, en mantelette violette, l’épée à poignée d'or au ceinturon, la masse d'argent sur l'épaule, la toque noire à bordure violette

I. — Comparse di già l’esereilo di BorJjone aile mura di Roma, il dette Alessandro dol Boue mi pregàclie io andassi seco a farli compagnia ; cosi andammo un di quelli miglior compagni ed io; c per la via con esso iioi si accompagné un giovanetto addomandalo Cecchino délia Casa. Giugnemmo aile mura di Campo Saiito, e (|uivi vedemmo quel maraviglioso esercito, clie di già facova ogni suo sforzo per enfraro. .\ quel luogo dcllc mura dove uni ci aceosfammo, v'era molli giovani morti da que di luora ; quivi si comljuteva a più [)olere : era una nebbia l'olta quanto immagiiiar si possa. Io mi volsi a Alessandro e li dissi : '< Ritiriamoci a casa il più presto cbe sià possibile, pcrcliè qui non è un rimedio al mondo ; vol vedete, (|uelli montano e questi l'uggono. i> Il ditto Lessandro spaventato disse ; « Cosi volcsse Iddio cho venuti noi non ci tussinio. » E co.si voltossi con grandissima l'uria per andarsene. Il quale io ripresi dicendogli : « Da poi clie voi mi aveto menalo qui, gli è l'orza l'are qiialche atto da tiomo. >i E volto il mio arcliibuso dove io vedevû un gruppo di baltaglia più i'oita e più serrafa, posi lamirancl mezzo appunto a uno cho io vedevo sollevato dagli altri ; per la quai cosa lanebbia non mi lasciava discernere se qucsio era a cavallo o a piè. Voltomi subliito a Lessandro et a Cecchino, dissi loro clui sparassino i lo'ro archibusi ; ed insegnai loro il moflo, acciocchè e' nen (occassino una archibusata da que' di luora. Co.si latto duc voile per uno, io mi affacciai aile mura destramente, e veduto in l'ra di loro un funiullo istraordinario, lu cho da questi nostri colpi si ammazzô Borbone ; e Tu quel primo clie io vedevo rilevato dagli altri, per quanto da poi s'intese. {Benueimlo Cellini, t. I, pp. gS-g-h edit. ali’ Insegna di Dante, Firenze.)

jnr«!p|f»r»rîyf»*'*‘r

A L'ŒUVRE DU PINTURICCHIO

les coiffant. Pui.s, viennent les chapelains privés en soutane violette et

cnmériers violets et rouges, les gardes-nobles en tenue

en aumussc noire sans manches ; les noire et les exempls-colonels en tenue rouge, l’épée

Léon XIII présidant l'inauguration de l'appartement Borgia (d'après un instantané de Fcdericis,'.

tirée h une main et le fourreau vide t\ l'autre. Au centre, les sédiaires et la portanfine tpi'ils portent et qui balance triomphalement au soleil ses soies rouges, scs Ijois d’or et ses glaces bisautées où la lumière se

joue, comme dans un arc-en-ciel qui marche, de runion mystique des dont Léon XIll avait si discours du trône, l'auinéme, en soutane bhmune clémentine de ved'hermine, le coilîe et leur du visage et la raaitantine pénètre dans devant le fauteuil ponsur pieds, se dirige en lui présentent les armes, l'assemblée qui s’incline

que les porteurs se retirent avec la portanliiic et vont attendre la fin de la cérémonie sur le pas do la porte refermée sur eux, le Pape, d’un mouvement qui lui est familier quand il est assis, relève droit et ferme son

La porto de l'appartement Borgia (pendant l’inauguration).

prisme dansant, dans un Est-ce le signe gracieux arts et de la religion, noblement parlédansson tre matin'? Le voici luiche et manteau rouge; tours ponceau, bordée semble accentuer la pégreur des traits. La porl’appartement et s’arrête lifical où Léon XIII, bénissant ses gardes qui un genou en terre, et sur son passage. Tandis

INTRODUCTION

Canto l'amii pielose e F capital»

Chc il sepolcrc libcrô di Christo,

riieureux reslauratcur de ces chambres célèbres traduisait ce triomphe nouveau de la Papauté dans les Beaux-Arts, qui furent placés de tous temps sous sa tutelle, par ce vers de la Divine Comédie qu’il répéta plusieurs fois, au cours de cette visite :

buste souverain et, s’aidant du lorgnon d’or, inspecte d’un regard ravi la belle ordonnance de la salle. Puis, de sa longue main de marbre où brille le plus bol

En-lôle d’une bulle de Jules II, rendant aux Gaelani les biens

enlevés par Alexandre VI. anneau d or de sa cas¬

sette pontificale, il a fait

signe au Comm. Seitz qu'il lui donne la parole, pour la remise de l’appartement Borgia dont la restauration avait été confiée ù cet artiste.

— Santo Padre !... Très Saint-Père !...

D’une voix chaude et parfois éloquente, c’est l’iiistorique de ces chambres et l'exposé des travaux faits en dix années d'un labeur long et difficile que le sympathique artiste développe en son nom et en celui de ses dévoués collaborateurs, rangés derrière lui. Léon XIII écoute ce discours avec une attention soutenue, non sans laisser parfois ses yeux se promener des voûtes aux murailles, et des murailles aux carrelages du parquet. A cc discours terminé, le Pape répond par quelques paroles de remercîment et de satisfaction à l’adresse des maîtres distingués qu’il a a])pelés à son aide, « dans ces salles que le Vatican ouvre aujourd’hui ù l’admiration du monde ». Puis, se levant brusquement, il veut visiter chaque chambre. De l’une à l’autre, son cortège le suit en recueillant de sa bouche les impressions que lui inspirent surtout les fresques des plafonds et la grande œuvre du Pinturicchio, remise enfin dans le cadre d'honneur qu'elle attendait longtemps. Comme si Léon XIII avait voulu se rappeler la célèbre réminiscence de Pie IX citant au général Kanzler les premiers vers de la Jerusaleinme Libemta du Tasse, quand les troupes pontificales revinrent de Mentana ;

Onorate l'altissimo poeta !

L'ombra sua toriia cli'era clipartita.

Et ce n'était pas seulement la mémoire du Pinturicchio qu’évoquait la parole de Léon Xlll. C’était, autour du glorieux vieillard, la phalange entière de la Renaissance qui s’éveillait sous ces voûtes, comme dans son tombeau, ctqui faisait à LéonXIIl son escorte. Avec le souvenir de leur grandeur passée ne semblaient-elles pas tout à coup renaître, avec leurs portraits mômes se détachant des fresques et acclamant l'inespéré thaumaturge ? Voici d'abord les ])eintres que Nicolas V avait amenés de Florence, pour commencer ù faire lleurir, dans Rome et dans la maison môme des papes que Thomas de Sarzano voulait habiter magnifiquement, cette glorieuse Renais-

Un dessus de porte de l'apparlemeiil.

sance qui avait déjà germé dans les couvents et dans les palais de la Toscane. Voici l'Angelico, qui porte dans son nom le caractère de son idéale palette ; et voici Benozzo Gozzoli, son élève fidèle jusqu’à l'iinitation du génie par le génie : 1 un sort de la chapelle du pape Nicolas où il a célébré les actes de saint Laurent, et 1 autre de la chapelle du Saint-Sacrement qui n’existe plus que par le souvenir des belles fresques <|u il y exécuta et que Paul III a abattues depuis, jiour faire place à la Salle Royale. Leurs élèves les suivent, demandant justice aussi jiour les œuvres perdues qu’ils laissèrent au Vatican : Buonflgli le naïf, Simone le mystique, Gcntile da Fabriano et Zanobi Slrozzi, Bartolomeo de Foligno et Andrea dcl Castagno sur qui injustement pèse encore, peut-être, le meurtre de Domenico Veneziano qu’il eût assassiné j)Our garder à lui seul le secret de la peinture à l'huile trouvée et révélée, dit-on, par ce joueur de guitare à ce joueur de stylet. (Ju'en saura-t-on jamais? El, en attendant, l’épitaphe suivante de Sainte-Marie-la-Neuve ne pèse-t-ellc pas trop cruellement encore sur ces deux malheureuses mémoires ?

Costaiico Andreæ meiisura incognila nulla,

Atquc color nullvia, liiiea müla fuit.

Invidia exorsit fuitcpie proclivis ad iram ;

Domitium (sic) liinc Veiietum sustulil insidiis,

Doinitium illustrein picluræ. Turpat acutum Sic sæpe iugenium vis inimica mali.

Le stylet meurtrier de l'assassin réel du Veneziano servit, sans doute, à graver ces mauvais vers sur la tombe du Castagno qui attend encore son vengeur. Comme l’on aime mieux lire sur la tombe de l'Angelico de Fiésole ces deux distiques, dictés par Nicolas V lui-même, à la mémoire de celui qu'il avait voulu faire évêque et qui préféra rester peintre :

Non milii sil laudi, quod eram velut Apelles,

Sed (piod lucra luis omnia, Cln-isle, dabam :

Altéra nam terris opéra exlant, altéra ccelo.

Urbs me Joannem flos tulit ürutriffi.

El puis, voici la phalange des Ombriens, moins divins et plus naturels, moins grandioses et plus harmonieux que les magnifiques Toscans. C'est le sobre Piero délia Francesca, dont le pinceau fut une toise et la palette un volume de géométrie ; ce même traité des proportions que le maître écrivit et que signa en le publiant un élève. Mais la mémoire de ce juste devait éprouver un plus irréparable outrage, avec le vandalisme même qu’osa commettre Jules II, ce barbare sublime, sur les fresques que Piero avait peintes à la place où figurent depuis la Délivrance de sainl Pierre et le Miracle de Bolsène. Raphaël, le coupable, substitua ainsi son œuvre, non sans avoir relevé les portraits historiques de Spinola, de Bessarion, de Fortebraccio, Colonna. de Vittellesco, de Charles \ II, dont étaient illustrées les fj'esqucs premières de Piero et dont s enrichirent les carton.sde Jules Romain qui les transmit a Paul Jove!... C’est encore l'élève glorieux d'un tel bon maître, le non moins correct mais plus élégant Luca Signorelli, a qui il fut donné de venger la victime des

■V'/MW'.V-,

INTRODUCTION

chambres de Jules II, en ailachaiit leurs deux noms inséparablemenl unis par le meme dessin serré qui les caractérise dans la cliapellc de Sixte W. C’est ce meme rang de gloire qu’y partagèrent également Gliirlandajo, Botticelli, Roselli, Pérugin et Pinturiccluo. ELvoici, h'Ieur tour, ces deux derniers amants de la môme grflee idéale, dont le premier tut tout au plus l'aîné, et le second l’émule, sans que ni l’un ni l'autre n’aient pu emprunter a leur misérable iamillc un nom valable. L’injustice le remplaça par un sobriquet devant lequel, depuis, les fronts les plus hauts se découvrent. Le Pérugin, non plus, ne voulut risquer contre l'ingratitude de la postérité son immortelle mémoire, et, dans le Camhio f[u'il avait choisi pour son tombeau

Martyre de sainte Barbara (Salle des Saints).

impérissable, il eut bien soin d inscrire sous son portrait ce pauvre nom d’un montagnard qui traverserait les ûgcs,avec la légende suivante :

Polrus Perugimis, egrogius piclor;

P<M-dita si luerat, pingeiuio hie reliilit arteni ;

Si nuiirjuam inventa esset liactenus ipse dedit.

Pestait aussi au Pinturicchio de relever, h sou heure, l'insulte du sobriquet de « barbouilleur h que des contemporains jaloux lui avaient inlligée. Le doux Bernardino Bctti avait-il, de son vivant, porté d'autre ([ualificatit que cette appellation boutfonne? En avait-il été épargné môme par le plus ardent de ses premiers imitateurs, ce Sanzio Raphaël du premier poil dont Pérugin avait été le maître et dont Pinturicchio, malgré la différence de 1 âge et par respect pour le génie qu’il découvrait en ce jeune homme, n'avait accepté que

1 amitié. Lequel des deux y avait-il failli? Était-ce Piuturiecliio, se complaisant à répéter dans ses fresques le portrait idéal de Raphaël ? Était-ce Raphaël, acceptant sans y contredire l'honneur d'avoir tracé, à la Libreria de Sienne, des cartons prodigieux pour lesquels un maître si expérimenté n’edt certes pas besoin d un si habile élève, trop habile peut-être, et peut-être pas assez franc pour démenlir h temps l’odieuse légende qui plane encore, a Pérouse, sur un de ces cartons? C’est la cinquième fresque qu’expose le jialais Baldeschi a la curiosité des visiteurs. L’heure de la réparation devait venir. Cette heure a attendu

Saint Paul cl saint Antoine au désert (Salle des Saints).

(|untre cenis ans pour sonner; et c’est un pape qui s’en fait le sonneur, aujourd’hui, dans ce même Vatican où la grande mémoire do Raphaël pesait peut-être injustement sur celle de l’ami qui l’aima tant ! Aujourd’hui, dans cette même aile du palais ù deux étages que le pape Nicolas V édifia, pour un duel fameux qu’il n’avait pu prévoir, le pape Léon Xlll ouvre toutes grandes les portes et s’en va, conviant le monde des Beaux-Arts et de la crilitiue au spectacle de haute lice qu’y engagent deux champions redoutables, deux maîtres peut-être également calomniés cl également immortels!

Une dernière réparation s’imposait ù l’histoire, dans ces chambres célèbres' où le pape Borgia vécut. Ht le voici aussi lui-même, au milieu de sa famille nombreuse et aussi sacrifiée que celle du vieux roi dont Homère et Virgile ont chanté les malheurs. Comme le vieux Priam ù genoux devant l’aveugle iatalité qn. vouait aux Enfers la race maudite des Dardanides, l’inconsolahle père d’un autre Hector tend vers un outre Vchille ses mains jointes et scs supplicalions. Du haut de la fresque imposante où le pape Alexandre

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