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EXAMEN COMPARATIF DES DIVERSES ÉCOLES

Les expositions universelles n'auraien t qu'un bien mince intérêt si la curiosité seule devait y trouver satisfaction. Le but de cette institution est plus élevé. Il doit en sortir de féconds enseignements.

Les nations mises en présence dans ces solennels comices apprennent à se mieux connaître, àse mieux apprécier, à se rendreune réciproque justice. Elles vont ainsi, en quelque sorte, à l'école les unes des autres, et la plus avancée d'entre elles comme art et comme industrie peut toujours trouver quelque chose à apprendre, quelque chose à gagner dans cette immense confrontation d'idées et de productions de tous genres.

Seuls, les orgueilleux, peuples ou individus, trop

pleins du senlÎQienl de leur supériorité, courent le risque d'en revenir sans profit.

Ne nous laissons donc pas aller sur cette pente fatale! Ne soyons pas orgueilleux! Contentons-nous d'être fiers (ce qui nous est, je crois, permis), et gardons-nous bien de fermer les yeux sur les mérites d'autrui, lors même qu'ils devraient, à certains égards, éclipser le nôtre.

Les Anglais, sous ce rapport, nous ont donné un excellent exemple. Leur amour-propre national, qu'on accuse pourtant d'être excessif, ne les a point aveuglés sur la supériorité en matière de goût dont la France avait fait preuve dans les précédentes expositions. De là l'immense effort, disons-le franchement, l'immense progrès accompli par l'Angleterre depuis une dizaine d'années.

L'Angleterre a beaucoup gagné. Gela, toutefois, ne veut pas dire que la France ait perdu. D'ailleurs, c'est surtout Fart industriel qui a fait des progrès chez nos voisins, et je n'ai à m'occuper ici que de l'art pur.

Dans les chapitres précédents, j'ai cherché à bien établir, à apprécier aussi équitablement que possible le contingent de productions et de talent que chaque peuple, que chaque école avait apporté à la grande exposition de Londres.

Il me reste, maintenant^ et c'est la partie la plus

difficile de ma tâche^ à tirer de ces prémisses une appréciation comparative de la valeur des diverses écoles mises en présence^ à faire sortir de cette étude quelques enseignements profitables soit à nous, soit aux autres.

Je voudrais procéder méthodiquement, poser quelques principes d'abord, et passer ensuite des généralités à l'application.

Il y a, en matière d'art, certaines qualités communes à tous les genres, telles que la correction du dessin, Tharmonie de la couleur, ce qu'on appelle la qualité de la pâte et la science de la composition.

Certaines autres qualités, au contraire, semblent être plus spécialement propres à certains genres particuliers.

Occupons-nous d'abord des premières.

La correction du dessin est une des plus importantes. Les imaginations bouillantes s'en affranchissent assez volontiers, ce qai, malheureusement, sert ensuite d'excuse à l'impuissance de beaucoup d'autres. Mais, quoi qu'on puisse dire et faire, il n'y a pas de grande école, de grand art sans dessin correct.

L'Allemagne, ou du moins les peintres éminents qui personnifient le plus glorieusement son école, se distinguent entre tous sous ce rapport, spé-

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cialement dans les sujets religieux. Chez eux, cela se reconnaît sans peine, Fétude est on ne saurait plus consciencieuse.

La pierre de touche du véritable dessinateur est le dessin du nu ou celui des draperies.

Pour l'art de draper une figure à l'antique, j'admettrai volontiers que les maîtres allemands nous sont généralement supérieurs; mais je crois que nous remportons sur eux pour le nu, que nos peintres (je veux dire les bons) s'entendent mieux que ceux d'aucune autre école à modeler le corps humain .

Du reste, sous ce double rapport, la comparaison ne peut s'établir qu'entre l'Allemagne et la France ; car les autres pays sont encore loin de posséder ces qualités sévères et difficiles du grand art. L'Angleterre ne s'en doute même pas, les écoles secondaires n'y peuvent prétendre, et la Belgique, l'Italie, qui semblent plus portées par leur génie particulier vers la peinture historique, n'atteignent jusqu'ici le succès que dans les sujets oii les suprêmes difficultés de la forme humaine sont atténuées par le costume. M. Gallait, Féminent peintre belge, nous en a offert un remarquable exemple.

Le génie allemand, au contraire, paraît avoir peine à descendre des sommets du grand art clas-

sique. Le sentiment du pittoresque semble lui faire complètement défaut. Chez lui, la science appauvrit la verve. Les maîtres allemands burinent un sujet plutôt qu'ils ne le peignent. Peut-être bien même est-ce un peu pour cela que les chefs de l'école n'avaient envoyé chez nous, en 1855, que de simples cartons, et qu'ils n'ont rien envoyé du tout cette année en Angleterre. Ils sont plus sûrs de la valeur de leur composition que de celle de leur peinture.

Les Allemands ne sont pas coloristes. Les Belges, les Italiens le seraient davantage, les premiers grâce à l'influence des maîtres de leur glorieux passé, les seconds grâce au ciel qui les a vus naître et au soleil qui les éclaire.

Naissez à Florence, et vous aimerez à chanter, et vous chanterez juste tout naturellement, sans orphéon. Naissez à Venise, et vous serez tout naturellement coloriste, pour peu que vous sachiez . peindre.

Il est vrai que ce peu là n'est pas encore trèsrépandu en Italie.

Chez nous il l'est trop.

Tout le monde sait peindre en France. Le métier y tue Tart. Que ne pouvons-nous en céder un peu aux autres écoles, à qui c'est précisément le métier qui manque le plus souvent!

Quant aux facultés natives, elles sont très-inégalement réparties chez nous. Nous avons des coloristes, mais moins qu'on ne pense ; car il Faut y regarder à deux fois avant de décorer de ce titre ceux qui font de la couleur par genre. Delacroix, Marilhat, Saint-Jean, M. Diaz sont des coloristes pur sang; mais combien d'autres ne vivent que des raclures de leur palette !

Les Anglais ont eu de grands coloristes. Reynolds, Gainsborough, Turner pouvaient supporter la comparaison sous ce rapport avec les maîtres les plus brillants des autres écoles. Aujourd'hui l'Angleterre n'a plus (je lui en demande pardon) que des colorieurs.

Gela tient (je demande à mes lecteurs de me pardonner à leur tour ce détail technique), cela tient à la mauvaise qualité de leur pâte.

En effet, l'art de peindre ne consiste pas seulement à recouvrir un dessin donné de couleurs harmonieuses et bien assorties, ce qui ne dépasserait guère le talent d'un habile teinturier. Il faut quelque chose de plus. Le travail du pinceau, la manière dont la couleur est appliquée sur la toile, fondue, nuancée, dont elle se modèle, dont elle prend du corps ou de la transparence à l'aide d'empâtements ou de glacis savamment ménagés, tout cela importe essentiellement et constitue les élé-

ments indispensables de la véritable peinture. Le reste, je le répète, n'est que du coloriage.

Cette babileté de main, cet art de peindre sont ce qui manque aujourd'hui presque totalement aux Anglais.

La preuve en est facile à trouver sans sortir de leur exposition. ïl n'y a qu'à voir leurs aquarelles. Dans ce genre^ dont ils connaissent les procédés et les ressources mieux que personne au monde^ ils reprennent immédiatement le rang honorable auquel ils ont droit par leurs autres qualités. S'ils savaient également bien peindre à l'huile, leur école doublerait immédiatement de valeur.

Bien entendu, ce ne sont ici que des appréciations d'ensemble. Je ne puis, dans le présent résumé, tenir compte que des faits généraux; mais ceux-ci admettent des exceptions auxquelles, tout le premier, je me suis plu à rendre justice ailleurs. J'ai reproché aux Anglais la mauvaise qualité de leur peinture, aux Allemands l'insuffisance de la leur ; je me plais à reconnaître que sous ce rapport l'école belge a fait preuve, au contraire, de beaucoup d'acquis. C'est même une qualité presque générale chez les peintres belges, indépendamment de tout autre mérite. Prenez un tableau d'histoire de M. Gallait, un raisin de M. Robbie, ou un paysage de M. Bossuet, vous trouverez, dans ces

oeuvres de genre si différents, la même qualité de bonne peinture. Quand on a du talent en Belgique, on peint bien. Ce n'est pas le cas dans tous les autres pays.

Chose remarquable, on rencontre assez habituellement la mêaie qualité dans une école cependant toute nouvelle, l'école Scandinave. Le petit nombre d œuvres estimables que nous connaissons des peintres suédois ou norwégiens se recommandent par une bonne pâte, par une grande fermeté, une grande franchise de touche. Ils ont même une remarquable puissance de tons.

Mais revenons à la France.

Nos peintres eux-mêmes savent-ils bien peindre?

J'ai dit que nulle part la connaissance du métier n'était poussée plus loin qu'en France. Gela ne veut pas dire, tant s'en faut, que tout le monde y peigne bien. Une partie notable de notre jeune école affecte, au contraire, un grand laisser aller sous ce rapport. Abusant de sa spirituelle facilité, elle érige la pochade en système. C'est fort à regretter; car à ce prix on peut être, j'en conviens, un séduisant coloriste, mais jamais un bon peintre dans l'acception sérieuse de ce mot.

Cependant, à côté de cela, nous avons, on ne saurait le contester, des maîtres consommés dans

Tari de peindre. A cet égard, le chef-d'œuvre de rExposition est peut-être la Source de M. Ingres. Les portraits de M. Flaudrin sont également des modèles de bonne peinture. M. Meissonnier, M. Gérôme, M. Cabanei, M. Robert-Fleury, M. Barrias, M, Millier, Saint-Jean, M. Desgoffe, chacun dans leur genre, savent peindre en perfection et ne sont guère égalés, sous ce rapport, dans aucune autre école.

Sommes-nous coloristes ?

Je reviens à cette question, sur laquelle j'ai glissé trop rapidement.

Sommes-nous coloristes?

Nous en avons la prétention, et je suis très-porté moi-même à croire que ce don précieux est répandu en France au moins autant qu'ailleurs.

D'où vient donc que, en pénétrant dans la travée réservée à l'école française, le visiteur de Texposition de Londres est en général frappé d'une impression de contraste, comme si la gamme générale des couleurs se trouvait tout à coup baissée d'un ou plusieurs tons?

J'y vois bien quelques causes secondaires.

D'abord, cette travée, très-éclairée, est précédée d'un vestibule assez sombre, qui rend le contraste inévitable ; — et puis, le plus souvent, on vient là en sortant de la galerie des vieux maîtres anglais.

dont les tableaux» puissamment colorés par euxmêmes, ont poussé au noir jusqu'à l'excès par l'effet du temps, de l'abus des huiles grasses et du mauvais vernis.

Ce sont là, néanmoins, des explications insuffisantes.

Il est certain que nous peignons plus clair que la plupart des autres écoles. En cela nous sommes bien les fils de nos pères, les dignes descendants d'Eustache Lesueur. Est-ce un défaut? cela ne me paraît pas prouvé. Tout au plus pourrait-on en conclure que la peinture française ne tire pas ses principaux effets de la puissance de la couleur ; et je crois qu'en cela on serait dans le vrai.

Ce qu'on ne saurait disputer à notre école, c'est son admirable souplesse, c'est son intelligence de la composition, deux qualités qui lui donnent une variété d'aptitudes incomparable.

Cependant, il faut le reconnaître, notre génie nous dispose mieux à l'interprétation de l'histoire profane qu'à celle des divins mystères. Nous n'a- Yons guère jamais eu que trois peintres religieux de premier ordre : Lesueur, Poussin et Ary Scheffer, — Lesueur, l'artiste chrétien, catholique, orthodoxe par excellence; — Poussin, génie plein de grandeur, mais à qui manque l'émotion ; — Schefler, âme rêveuse autant que tendre, mais par

cela même empreinte d'une religiosité quelque peu diffuse. — Quant aux autres, on sent trop qu'ils ont peint sans croire. La religiosité leur fait défaut.

Plus heureux que nous, les petits-fîls de Raphaël retrouveront-ils le secret de ses vierges ? L'Italie tient encore profondément au catholicisme, quoi qu'on fasse pour l'en dégoûter. Nulle part les monuments du grand art religieux ne se montrent encore debout avec plus de splendeur. Les gloires du passé indiquent suffisamment à la jeune école itaUenne quelle voie doit être la sienne.

Quant à nous, il me semble que nous nous entendons beaucoup mieux à peindre les troupiers que les saints. J'ai protesté contre l'abus du genre bataille, mais contre l'abus seulement ; car, sur la toile comme en rase campagne, nos soldats sont toujours les premiers soldats du monde, et nous avons, dans la personne de M. Horace Vernet, un vieux général en chef qui les mène encore au feu avec un entrain que ni peintres ni généraux étrangers n'ont jamais égalé.

C'est qu'en réalité il faut un talent tout aussi rare pour faire manœuvrer quelques milliers d'hommes sur une toile, pour concentrer sur un point unique tout l'intérêt de cette immense action, pour en faire saisir tous les détails sans

confusion, que pour diriger de véritables armées de soldats.

Quelques peintres étrangers ont abordé le genre bataille. Quelques Allemands particulièrement ont su peindre avec assez de mouvement et d'énergie des faits d'armes restreints, des actions épisodiques. Mais dès que ces messieurs se lancent dans la grande guerre, on ne retrouve plus chez eux d'autre supériorité que celle avec laquelle leur pays a toujours su fabriquer les soldats de plomb.

Les deux seules nations qni me paraissent cultiver sérieusement le portrait, sont la France et l'Angleterre. Toutefois, l'Angleterre est, sous ce rapport, dans une voie de déclin marqué. De Reynolds et Gainsborough elle était descendue à Lawrence ; elle en est venue aujourd'hui à des portraits de fantaisie qui peuvent avoir encore quelque charme comme élégance et vivacité, mais qui n'ont plus guère aucune valeur d'art.

La France, au contraire, a toujours eu de bons peintres de portraits et ne semble pas prête à déchoir. Rigaud, Largillière, Nattier, Latour, les Vandoo ont été des maîtres en ce genre. La froide école de l'Empire a produit elle-même d'excellents portraits, à commencer par celui de Pie VII que David et Lawrence peignirent avec un égal succès. Enfin notre époque peut citer quelques magniti-

ques portraits parmi ceux de M. Ingres, de Delaroche, de Sclieffer et de M. Flandriii.

Les écoles étrangères me paraissent n'avoir rien à leur comparer.

La concurrence est beaucoup plus grande en ce qui concerne les tableaux de genre. Cela s'explique de soi-même : la peinture de chevalet doit être tout naturellement la plus répandue.

Là, nous trouvons de sérieux émules. L'Angleterre, TAllemagne, les écoles du Nord, la Suisse même se trouvent en présence de nous avec des <Buvres du plus incontestable mérite.

L'Allemagne a^ dans la personne de M. Knaus, un peintre que nul ne surpasse pour rendre avec sentiment, esprit, finesse et naïveté les scènes de la vie champêtre. Chez lui, on retrouve beaucoup des qualités de Wilkie, que l'Angleterre n'a pas encore remplacé.

Pour l'esprit, nos peintres de genre ne le cèdent à personne. Chez eux l'invention est presque toujours ingénieuse. Il ont de la grâce et peignent bien ; mais la naïveté leur manque habituellement. C'est trop cherché, trop arrangé. Leurs tableaux visent à être des petits poëmes, des petits drames, et ils y réussissent souvent. Mais je ne trouve guère chez eux cette mâle simplicité dont fait preuve le peintre norwégien qui nous ouvre la hutte enfumée

■^ 184 - (les pauvres paysans de son pays. Je n'y trouve guère cette profonde intelligence de la vie domestique que possèdent bon nombre d'artistes anglais.

Dans les autres pays, la peinture de genre semble être comme un reflet du milieu social où vit l'artiste. Chez nous il n'en est pas ainsi.

Nulle part on n'étudierait les mœurs anglaises avec plus de fruit que dans les tableaux des peintres anglais. En France, c'est tout le contraire: on peint des scènes orientales, on habille des lorettes à l'antique, on déguise des personnages en héros de la Fronde ou en marquis du temps de Louis XV. Mais peindre, telle qu'elle est, la société française du dix-neuvième siècle, c'est la dernière chose à laquelle pensent nos artistes : ils trouveraient cela trop bourgeois. La recherche exagérée du stylé les entraîne presque toujours dans une sphère de convention où l'esprit observateur, dont ils sont doués aussi bien que d'autres, ne trouve plus guère d'occasion de se produire.

On pourrait en dire à peu près autant de nos paysagistes. Chez eux , même préoccupation du style, les uns courant après la noblesse et l'austérité des lignes, les autres après les puissants contrastes, les grands effets, d'autres encore cherchant, faute de mieux, le succès dans le paradoxe, et prenant pour système de ne peindre que ce qui n'en vaut

pas la peine, un arbre mort, une pierre de taille ou un four à plâtre en plein soleil. Quant à choisir un beau site, et à le reproduire aussi fidèlement que possible, il n'y a pas un rapin de nos ateliers qui Youlût travailler d'après un procédé aussi passé de mode. Ce faisant, il croirait déroger, le pauvre petit I

Nous avons pourtant des paysagistes d'un talent incontestable ; mais ils ont trop d'imagination, ils sont trop poêles, trop fiers, trop indépendants pour accepter franchement le titre de vassaux de la nature. Et puis le grand malheur, c'est qu'ils ne vivent pas assez avec elle.

Chez nous, tout peintre qui se respecte demeure à Paris. On va bien, en août ou septembre, passer quelques semaines dans les Pyrénées, la Bretagne ou les Vosges. Pendant ces quelques semaines, les croquis s'accumulent dans l'album du voyageur. Mais ensuite c'est loin de l'arbre qui l'a porté que va mûrir tout ce fruit vert. On rentre a Paris et Ton cherche ses effets, en fumant sa pipe, dans un horizon borné par la gouttière d'en face.

Les riches organisations artistiques triomphent de tout cela; mais c'est l'art qui triomphe plutôt que la vérité.

Le brave peintre suisse, Scandinave, écossais ou tyrolien qui passe sa vie tout naturellement aii

milieu des scènes qu'il reproduit, a, par cela même, un grand avantage sur nos paysagistes citadins. Pour peu qu'il ait le moindre talent, l'observation lui suffit. Il touche de moins près au sublime, mais de plus près à la vérité.

J'ai signalé précédemment les qualités toutes spéciales de ceux de nos paysagistes qui ont voyagé en Orient. lis les doivent, soyez-en convaincus, non pas seulement aux sublimes et inspiratrices beautés du ciel de ces contrées, mais aussi et peutêtre encore plus, à l'existence même qu'on mène forcément dans ces longs et lointains voyages, où riiomme, isolé des mois entiers en face de la nature , a tant d'occasions de l'étudier sous tous ses aspects, de s'initier à tous ses mystères.

C'est par cette étude attentive et constante de la nature que nos excellents peintres d'animaux sont parvenus à ce degré de perfection devant lequel tout le monde s'incline. On ne parvient pas à comprendre ainsi les bêtes sans vivre beaucoup avec elles. Je ne connais pas M"^ Bonheur, mais on assure qu'elle a toujours quelques chevaux ou quelques vaches auprès d'elle ; et quant à M. Brascassat, que de fois ne l'ai-je pas surpris, chez des amis communs, en furtive contemplation devant quelque beau taureau ou quelques chèvres broutant l'herbe. C'est que la vérité est un peu comme les

lapins : pour la bien voir, il faut se mettre à l'allïït.

Jamais la France n'a possédé autant de bons peintres d'animaux que dans ce moment. Brascassat, Rosa Bonheur et son frère, Troyon, Loubon, Jacques, Luminais, Jadin, sont d'admirables interprètes de la vie animale. Toutefois, nous ne sommes pas sans rivaux : les autres pays ont aussi leurs maîtres en ce genre.

Aux moutons de M. Loubon la Belgique oppose ceux de M. Yerbeckhoven ; la Suisse a de bons peintres pour ses troupeaux, et l'Angleterre en a particulièrement deux, sir Edwin Landseer et M. Ansdell, qui ne sont inférieurs à personne.

Comme sentiment sir Edwin est même supérieur peut-être à aucun autre. Une instinctive prédilection semble le porter à peindre toujours de préférence les cerfs et les chiens, la plus poétique fit la plus intelligente des bêtes, et nul ne sait en effet mettre mieux en relief cette poésie et cette intelKgence.

En somme, si nos peintres d'animaux l'emportent par la puissance de l'exécution, les peintres anglais ont, de leur côté, une nuance de sentimentalité qui donne à leurs tableaux un charme tout particulier.

Nous avons la vie et la force, ils ont la grâce et îa distinction; nous saisissons, ils intéressent.

Pour les fleurs et les fruits, la France s^enorgueillissait naguère encore de posséder un véritable maître dans la personne de Saint-Jean.

La mort de cet excellent peintre ne nous laisse pas absolument au dépourvu. J'ai déjà' nommé M. Chabal Dussurgey ; et je pourrais également citer quelqueg-uns des excellents peintres de la manufacture de Sèvres. Toutefois, dans ce genre, nos artistes vivants ne sauraient prétendre à une supériorité sans partage. M. Robbie en Belgique, M. Lance en Angleterre, M. Groenland en Danemark, et quelques autres encore, ont exposé à Londres d'excellentes études, où ils se montrent les dignes émules de nos meilleurs peintres.

La nature morte est un genre plus restreint, mais qui a bien aussi ses difficultés. Il demande beaucoup de goût et une spirituelle exécution. C'est pourquoi nos peintres y excellent. Ceux des autres écoles confondent trop souvent le fini avec la finesse de l'exécution, et n'aboutissent ainsi qu'à produire des Irompe-l'œil d'une platitude insupportable.

Somme toute, la France doit être contente de ses peintres.

Ce qui caractérise surtout notre école, c'est la remarquable diversité de ses aptitudes. Dans presque tous les genres, nos artistes sont au moins les

égaux de ceux des autres écoles. Dans quelquesuns, ils les surpassent incontestablement. Aussi le monde tient-il les peintres français en grande estime.

Maintenant j'entends dire qu'une autre exposition universelle doit avoir lieu prochainement en France. Faut-il s'en réjouir^ ou plutôt n*est-il pas à craindre qu'on ne dénature ces solennels concours, qu'on ne leur fasse perdre beaucoup de leur importance, en les rendant si fréquents?

Enfin, quelle que soit la date assignée à la prochaine exposition internationale, espérons qu'au moins en ce qui concerne les beaux-arts, les me^ sures seront mieux prises qu'à celle-ci.

L'expérience doit porter ses fruits.

Espérons qu'à chaque pays on accordera, une autre fois, la place raisonnablement nécessaire pour que son école puisse s^y montrer à Taise, dans son degré de développement normal;

Qu'au lieu d^étre une insignifiante carte d'échantillons de toutes les fabriques, l'exposition de chaque école réunira, autant que possible, par groupes les œuvres de ses principaux artistes, ainsi que cela avait été pratiqué en 1855 ;

Qu'enfin l'on en viendra à déclarer inadmissibles à ce nouveau concours les tableaux ayant déjà figuré aux expositions universelles de Paris

€u dé Londres ; sans quoi nous serions probablement menacés de voir les mêmes célébrités indéfiniment représentées par les mêmes œuvres, comme cela ne s'est déjà que trop fait cette année.

Avec quelques précautions de ce genre, la prochaine exposition universelle des beaux-arts peut dépasser de beaucoup en éclat celle de cette année. Elle peut surtout, en plaçant les concurrents dans des conditions plus égales, offrir des éléments d'appréciation plus certains pour l'étude comparative des diverses écoles. Et c'est là, ce doit être là, du moins, le but principal et vraiment utile des expositions internationales.

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