ECOLE FRANÇAISE
Après avoir passé en revue toutes les écoles étraûgères qui se sont fait représenter à Londres, il me reste à parler de l'exposition française. C'est évidemment celle qui doit intéresser le plus le public auquel je m'adresse.
La France est fîère de ses peintres. Elle les aime, elle se complaît dans leurs œuvres par esprit de nationalité et en raison de toutes les satisfactions d'amour-propre que lui procurent leurs succès.
Nulle circonstance ne semblait devoir contribuer d'une manière plus éclatante que l'exposition de Londres à constater la supériorité de notre école. D'avance, nous chantions victoire.
Qu' est-il advenu de toutes ces prévisions ?
La victoire a-t-el le été pour nous aussi éclatante qu'on y avait compté ?
Non, disons-le franchement.
La peinture française maintient très-honorablement son rang à Londres; mais il s'en faut qu'elle distance les autres écoles au point oii notre amourpropre national s'était plu à le présumer.
La première impression surtout est loin de lui être aussi favorable qu'elle le mérite. L'école française n'a rien perdu sans doute de ses qualités ordinaires; mais celles-ci ne se trouvent pas mises bien en valeur.
Est-ce la faute de nos artistes eux-mêmes ?— Je ne le pense pas.
A qui donc faut-il s'en prendre? — A la Commission française spécialement chargée d'organiser notre- exposition.
Une pareille accusation est grave, je le sais, et je ne suis en droit de l'énoncer qu'à la condition d'en fournir les preuves. C'est ce que je vais essayer de faire.
Le point de départ de tout le mal est l'insuffisance du local^ qui réduisait forcément notre contingent à des proportions tout à fait insuffisantes. Deux cent quarante-cinq numéros pour la peinture, les aquarelles et les dessins, dont cent soixanteseize seulement pouvaient être réunis dans la
grande galerie; c'était là un chiffre dérisoire pour une école aussi nombreuse que l'école française. C'était une part inacceptable.
La France, qui chez elle, en 1855, avait accordé trois cent soixante-quinze numéros à Técole anglaise et qui lui en aurait accordé plus si elle avait eu de quoi les remplir, la France était certainement bien en droit de réclamer. La Commission chargée des intérêts de nos peintres Ta-t-elle fait? c'est ce que j'ignore. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que, si elle a réclamé, ses observations sont restées sans résultat, qu'elle en a pris son parti, et qu'en définitive elle a accepté pour nous des conditions détestables.
A cela elle peut répondre deux choses : — la première, c'est qu'elle n'avait aucun moyen de contraindre l'Angleterre ; — la seconde, c'est qu'une exposition peu nombreuse des œuvres les plus éminentes de notre école contemporaine était de nature àjeter sur celle-ci tout autant et peut-être même plus de lustre qu'une exhibition beaucoup plus considérable où seraient forcément admises des œuvres de moindre valeur.
A la première objection je réplique que, si nous ne pouvions contraindre l'Angleterre, il n'y avait pas non plus de raisons pour que nous dussions être contraints par elle. D'ailleurs, avec un peu de
fermeté, je suis convaincu que la chose se fût promptement arrangée à l'amiable et dans les termes de la plus parfaite courtoisie.
Si les commissaires français avaient dit : « L^espace vous manque ; soit ! Vous ne pouvez nous en donner qu'une part manifestement insuffisante; cela ne saurait nous faire douter de vos bons sentiments pour nous, mais cela nous condamne à un vif regret ; car nous ne pouvons exposer à moins de tel espace, et, puisqu'il vous est impossible de nous le concéder, il ne nous reste rien de mieux à faire que de nous retirer du concours. La France n'exposera pas à Londres. Quant à vous, messieurs, venez chez nous à la prochaine exposition ; on vous donnera toute la place dont vous aurez besoin. »
Si les représentants de la France avaient tenu ce langage, la Commission anglaise aurait cédé, je n'en fais pas un doute, et cela par trois raisons : la première, c'est qu'en Angleterre on est fort loin d'avoir pour nous les mauvais sentiments dont parlent sans cesse ceux que contrarie l'alliance des deux peuples; — la seconde, c'est que l'orgueil britannique n'eût pas voulu nous laisser tout l'avantage des bons procédés ; — la troisième, la dernière, c'est que, ayant l'intention défaire une exposition \miverselley nos voisins eux-mêmes auraient bien
compris que le succès de cette exposition serait sérieusement compromis si la France, parleur faute, se voyait obligée de s'abstenir.
La Commission française n'a pas agi ainsi. Donc elle aura pensé, il faut le croire, que l'espace, si restreint qu'il fût, était suffisant, à la condition de le bien remplir.
Eh bien ! cette condition, il n'y a pas été, selon moi , mieux satisfait qu'à l'autre.
La France a plus de deux cent quarante peintres ou dessinateurs d'un certain talent. Du moment qu'on se contentait de ce nombre de tableaux, il fallait donc évidemment sacrifier quelques hommes de mérite. Dès lors, la question n'était pas de faire une exposition qui donnât au plus grand nombre possible d'exposants l'occasion de faire connaître leurs œuvres. Le seul parti à prendre était de se restreindre aux véritables chefs d'école, aux sommités de l'art français, et de représenter chaque maître, chaque école par un groupe d'œuvres assez important, assez homogène pour en donner une juste idée et en faire ressortir tous les mérites.
Cette manière de procéder était indiquée d'ailleurs et par les précédents et par l'exemple mêmes de nos émules.
En 1855, àParis, on avait eu bien soin dégrouper ainsi les meilleures œuvres de chaque artiste un
peu célèbre. Chacun d'eux avait comme un petit sanctuaire spécial affecté à son œuvre. M. Ingres y était représenté par vingt-huit tableaux et douze portraits; Decamps, par quarante-sept tableaux et quatorze dessins ; Yernet, par vingt tableaux et dix portraits; Delacroix, par trente-six tableaux. Et ce n'étaitpaslesFrançais seulement. Les peintresétran> gers eux-mêmes avaient obtenu toute la place qu'ils avaient pu désirer. Les immenses compositions de Cornélius couvraient des pans de murailles tout entiers ; Kaulbach avait envoyé huit grands cartons; Landseer, Mulready comptaient chacun neuf toiles. Et rien n'était éparpillé; chaque œuvre se montrait en un groupe homogène, sans mélange de tableaux appartenant à d'autres peintres.
C'était là une excellente méthode. On peut se souvenir encore du prodigieux succès qu'elle obtint, et combien elle tourna à l'honneur des maîtres. Nous en avions eu l'initiative; pourquoi l'a-t-on abandonnée le jour même oii elle devait porter ses meilleurs fruits pour nous? pourquoi, à Londres^, M. Ingres ne compte-t-il plus qu'un seul tableau, Scheffer un seul également, Delacroix une seule toile toute petite, Vernet un seul tableau et deux ou trois portraits?
Qu'en résulte-t-il? Personne à peine ne se doute qu'il y ait là une œuvre signée du nom de Delà-
croix ; le tableau de Vernet est comme perdu parmi toutes les autres batailles; la foule défile iuattentive devant le Saint Augustin^ une des toiles pourtant o\x la main de l'homme ait jamais ^\Qe. le plus de pensée; et, si l'on s'arrête devant la Source de M. Ingres, c'est qu'en vérité il n'y a pas moyen de passer sans y faire attention devant cette admirable jeune fille toute nue et de grandeur naturelle, qui pose devant vous à hauteur d'appui.
Un seul maître éminent est représenté à Londres par un certain groupe de ses œuvres, c'est Delaroche ; et il faut voir comme cela lui réussit î Si l'on avait exposé seule une des petites toiles des Douleursde la Vierge, bien peu de gens y eussent pris garde. On les a, au contraire, réunies en groupe, mises en regard d'autres œuvres du même peintre conçues dans le même sentiment, et aussitôt le public s'est senti attiré, et le succès le plus complet s'est trouvé acquis à son œuvre.
Mais, encore une fois, pour procéder ainsi, avec si peu de place, il eût fallu restreindre beaucoup le nombre des élus, se montrer dur envers des hommes d'un vrai mérite, et les organisateurs de l'exposition française ne se seront pas senti un aussi pénible courage. Après avoir faibli dans la défense des intérêts collectifs, ils auront voulu du moins donner le plus grand nombre possible de satisfac-
lions personnelles. Cela ne m'étonne qu'à moitié. Tout le monde sait que le manque de fermeté et le bon cœur vont souvent ensemble. Mais, avec tout cela, on fait de la mauvaise besogne.
Le public français, un peu désappointé, s'en prend sur parole aux procédés jaloux de la perfide Albion. C'est déplacer mal à propos la responsabilité. Prenons-nous-en à nous-mêmes ou plutôt à ceux qui ont eu charge de nous représenter. Et puis surtout ne nous décourageons pas trop facilement ; car si quelqu'un reproche à Técole française de ne pas tenir dans cette exposition tout ce qu'on attendait d'elle, le reproche vient de la France ellemême beaucoup plutôt que du public étranger. D'autres, moins exigeants que nous, se contenteraient facilement de la part de succès obtenue par nos peintres, du rang qu'ils occupent dans l'estime de nos rivaux.
Une chose est à remarquer, c'est que, si nous connaissons fort mal en France les peintres étrangers, nos artistes célèbres ont, au contraire, l'avantage d'être connus partout, au moins de réputation.
Il en est de cela comme de notre langue, qui est répandue dans le monde entier, tandis que, chez nous, la connaissance des langues étrangères est encore si peu commune.
Ingres, Ary Scheffer, Delacroix, Delaroche, Ver-
net, Meissonnier, Rosa Bonheur, sont presque aussi populaires en Angleterre qu'en France.
Aussi la part que chacun d'eux prendrait à l'Exposition universelle était-elle attendue par tous les amateurs avec une impatiente curiosité. Mais cette curiosité a eu ses désappointements, s'il faut en juger par la façon très-inégale dont la faveur publique s'est répartie, faisant pre^sque complètement défaut aux œuvres de certains chefs d'école, pour s'attacher avec engouement à celles d'artistes beaucoup moins haut placés chez nous.
Il y a pourtant certains maîtres devant lesquels tout le monde s'incline.
Parmi eux, le vénérable doyen de notre école, M. Ingres, est probablement celui qui obtient le succès le plus incontesté. L'Europe ne fait, du reste, que ratifier le jugement de la France en classant la Source comme une œuvre hors ligne. On ne trouverait peut-être pas dans toute l'exposition un autre tableau aussi bien peint.
Il y a, dans cette étude de jeune fille, une telle perfection de femme et de modelé, une exécution si ferme et si simple, que la pureté de l'art jette comme un voile de chasteté sur son beau corps tout nu.
Le sujet allait admirablement au talent un peu païen de M. Ingres : il ne demandait ni âme, ni
sentiment, ni grande inspiration. Le maître y a mis toute la pureté et la noblesse de son talent. Gela suffisait. Est-ce bien une source? Peu importe! La source n'est là qu'un prétexte, à peine justifié par l'urne que la jeune fille tient assez maladroitement sur son épaule et d'où s'écoule tout autre chose que de Teau. La figure semble, il est vrai, sortir d'une fissure de rocher, accessoire de lignes et de couleur peu agréables, qui n'ont certainement eu d'autre valeur, dans la pensée du peintre, que de mettre en relief l'admirable corps de sa jeune fille. D'une source elle n'a guère que la fraîcheur; mais c'est tout ce qu'il faut. Ce tableau est certainement une des plus belles productions de l'art contemporain.
Le Saint Augustin d'Ary SchefPer (saint Augustin, une main dans celle de sa mère, contemplant silencieusement le ciel) n'est pas une œuvre d'un moindre mérite.
Ce tableau si célèbre, si justement admiré chez nous, n'a pourtant obtenu qu'un médiocre succès à Londres.
Gela s'explique.
D'abord, il existe plusieurs répétitions du Saint Augustin, et celle qui est exposée à Londres n'est malheureusement pas la meilleure. On aurait pu prévoir, en outre, qu'un tableau de ce caractère
supporterait difficilement le voisinage auquel il se trouve condamné. Plus qu'aucun autre, par le recueillement dont il est plein, il aurait exigé un isolement tout à fait impossible dans les conditions de l'exposition actuelle. Placé entre une Vénus sortant de l'onde et une Jeune fille à ï œillet, l'œuvre de Sclieffer se décolore comme ferait un psaume bien grave exécuté entre une contredanse et une polka.
Depuis longtemps Scheffer n'exposait plus, et je suis porté à croire qu'il avait raison. Ce n'était pas de sa part dédain de l'opinion publique; mais il comprenait sans doute que la nature même de ses œuvres, la rêverie dont elles étaient empreintes, leurs tendances de plus en plus spiritualistes, demandaient pour elles une attention trop recueillie, et qu'elles n'auraient qu'à perdre au milieu du tohu-bohu des grandes expositions. Son œuvre entière, exposée au public après sa mort, obtint un succès immense. Mais là, elle était chez elle; l'une de ses pensées complétait l'autre, et aucun courant étranger ne venait troubler l'atmosphère si pure 011 s'exhalait l'inspiration du peintre.
Nul autre peut-être, à aucune époque, n'a jamais poussé plus loin Fart de fixer la pensée et de faire parler l'âme sur la toile. Ary Scheffer fut un artiste de premier ordre ; mais sa place sera toujours
une place à part. Il est impossible de le juger convenablement d'après le seul tableau de lui qui figure à Londres.
J'en dirai autant de M. Eugène Delacroix, le plus controversé de nos peintres, mais qui n'en reste pas moins l'un des plus éminents.
M. Delacroix a ce qui constitue le maître, une puissante individualité. Il est brillant comme personne, et l'esprit, chez lui, comme l'âme chez Scheffer, semble être en quelque sorte l'élément caractéristique du talent. C'est un grand coloriste; mais son mépris de la forme, l'incorrection, pour ainsi dire, systématique de son dessin, heurtent le sentiment public oii le vulgaire bon sens a généralement plus de part que l'analyse des qualités techniques.
Gomment se fait-il que M. Delacroix soit si mal représenté à Londres? que lui, le plus productif de nos peintres, n'ait trouvé à envoyer cette année en Angleterre qu'une petite toile peinte il y a plus de trente ans? Comment, enfin, juger, d'après ce seul échantillon, tous les développements acquis depuis lors par ce talent si plein de sève?
VÉvêque de Liège est une scène empruntée au Quentin Durvjard de Walter Scott, une sanglante orgie célébrée à la lueur des flambeaux, tableau plein d'inspiration et de mouvement, où plus de
cent petites figures se heurtent confusément au milieu du plus effroyable vacarme. L'effet en est saisissant, quand on parvient à le bien saisir. Mais la nuit y est bien noire, les figures y sont bien indécises de contour, et il y a presque autant de confusion dans la peinture que dans la scène qu'elle représente. Aussi le public n'y comprend-il pas grand'chose et passe-t-il outre sans s'arrêter beaucoup devant cette toile.
Les œuvres de Delaroche ont plus de succès. Gela se comprend. D'abord, comme je l'ai dit, elles ont l'avantage de se. présenter en groupe. Et puis^ si elles n'ont pas les qualités éminentes et vraiment originales de celles de M- Delacroix, elles se recommandent par une moyenne de perfections bien supérieure. D'ailleurs, le choix fait dans l'œuvre du peintre est beaucoup plus heureux; il nous le montre arrivé à l'apogée du développement de son talent, et semble même avoir été fait assez habilement en vue des goûts du public appelé à juger.
C'est d'abord, la reine Mairie- Antoinette après son jugement, belle et noble figure, où la frivolité des heureux jours a fait place à la noblesse des grandes douleurs. Rien ne pouvait aller mieux au goût du public de Londres. Déjà, parce que j'ai dit de l'exposition anglaise, on a pu voir combien Marie-Antoinette est à la mode chez nos voisins. Je
regrette d'appliquer un mot aussi futile à d'aussi tristes souyenirs, mais il en est ainsi : les Anglais font de tout une affaire de mode.
Le tableau de Delaroche, exposé précédemment^, avait déjà attiré un concours énorme de visiteurs; il a été acheté à un prix très-élevé, par un amateur anglais, M. Perkins, et maintenant, exposé de nouveau, il poursuit le cours de ses succès. Du reste, il les justifie, au moins en partie.
La figure de la reine est fort belle, je l'ai déjà dit; encadrée de cheveux prématurément blanchis par la violence des émotions, elle est composée avec beaucoup de noblesse et de simplicité.
J'aime moins les officiers de la République et les gens du peuple que l'artiste a groupés dans l'ombre derrière elle. Pourquoi M. Delaroche^ homme si plein de tact et si mesuré d'ordinaire, leur a-t-il donné à tous des figures de sacripants? Il y a là une teinte de mélodrame qu'un homme de son mérite aurait dû dédaigner. Ces repoussoirs étaient inutiles à l'intérêt du tableau. En forçant ainsi l'expression, on s'expose fatalement à sortir de la vérité historique ; car, il faut bien se le dire, les gens qui font tomber des têtes sont malheureusement faits tout comme d'autres, et le peintre fait preuve d'impuissance lorsqu'il ne trouve d'autres ressources pour exprimer les passions farouches que le débraillé-
ment des habits, l'abus des chapeaux bossues et les grimaces à la Croque-mitaine.
Ce défaut de mesure, j'aime à le^répéter, est tout à fait exceptionnel chez Delaroche. En général, il pécherait plutôt par l'excès contraire. Tout le monde se rappelle son bourreau de Jane Grey : c'est un parfait gentleman. Donc une fois n'est pas coutume.
Les autres tableaux du même maître exposés à Londres sont à peu près irréprochables. Cela ne veut pas dire assurément qu'ils soient parfaits; mais, comme la plupart des œuvres de Delaroche, ils se recommandent par un merveilleux équilibre de qualités, et une extrême distinction. Je n'hésite pas à classer parmi les meilleurs ses Douleurs de la sainte Viei^ge, trois petites compositions intitulées le Vendredi saint^ le Retour du Golgotha, et la Vierge en contemplation devant la couronne d'épines. Nulle part le peintre n'a jamais fait preuve d'un sentiment plus vrai et plus religieux. Le tableau qui représente la mère de Jésus dans sa demeure, tandis que passe sous ses fenêtres son divin fils conduit au supplice, est à la fois un excellent intérieur et une scène de l'intérêt le plus poignant. Rien n'y est forcé, et l'expression y gagne d'autant. On se demande seulement pourquoi Delaroche a peint des sujets si grands sur des toiles si petites.
Ces trois compositions comptent parmi les dernières œuvres du maître, et nous le montrent dans toute sa valeur.
C'est également dans les dernières années de sa vie ( en 1855 ) , qu'il peignit Une martyre sous Diodétieriy jeune femme dont le corps jeté au Tibre est aperçu flottant à la surface des eaux qu'effleure sa belle tête illuminée de la divine auréole. Les Anglais, qui, depuis leur séparation de l'Eglise catholique, ne sont pas forts en agiographie, prennent assezvolontiers cette sainte noyée pour une Ondine. Si cela n'était pas absurde, ce serait, il faut en convenir, une cruelle critique du tableau.
On peut contester à Delaroche les dons supérieurs qui font les grands maîtres. Mais, du moins, fautil reconnaître que Tensemble de ses mérites devait faire de lui un excellent professeur. Il avait tout ce qui peut se donner, rien de bien large, il est vrai, mais un sens droit, beaucoup de tact^ une grande connaissance des procédés de la composition, de la correction dans le dessin, et trop d'intelligence pour prétendrejamais que ses élèves fussent ses imitateurs serviles. En un mot, c'était un homme d'excellent conseil. Sous ce rapport, rien ne parle plus en sa faveur que la phalange de jeunes talents qui se sont formés à son école, M, Gérôme, M. Hébert, M. Jalabert, M. Jobbé-Duval, M. Landelle, et, dans des
genres différents, MM. Antigiia, Hamon, Daubigny, Dnbul'e, Fichel et d'autres encore que j'oublie.
Occupons-nous des premiers.
L'un d'eux, M. Gérome, a franchi depuis longtemps la distance qui sépare les disciples des maîtres. Il est représenté à Londres par trois petits tableaux : des Pifferari^ un Rembrandt, et les jeux du cirque : Ave^ Cœsar; morituri te salutant.
Ce dernier seul a quelque importance sous le rapport du sujet. Traité en grand, ce serait un tableau d'histoire. Quelle que soit du reste sa dimension, c'est une compositionremarquable, une scrupuleuse et savante étude de l'antiquité, peinte avec un soin extrême. Le dessin en est irréprochable ; mais à la couleur grise et terreuse du tableau, on croirait reconnaître un élève de M. Ingres. La poussière du combat pourrait seule expliquer cette couleur, et le combat n'est pas encore commencé.
Dans le Rembrandt faisant mordre une plaîiche à reau-forle, tableau exposé chez nous en 1861, M. GérômeaprouvétOLitela souplesse de son talent. Cette petite toile, d'un fini extrême, est inspirée évidemment du maître même qu'elle représente dans son atelier. La manière dont elle est éclairée constitue ce qu'on appelle communément un effet à la Rembrandt, très-harmonieux contraste de vive lumière et d'ombres transparentes dans leur extrême
Tigueiir. Cette lumière, tamisée par le châssis incliné dont est garnie la fenêtre, tombe d'aplomb sur l'illustre graveur, dont la pose penchée caractérise très-bien l'opération à laquelle il est censé s'appliquer, l'action de faire mordre sur une planche en cuivre. Intérieur ou tableau de genre, comme on voudra l'appeler, cette toile fait beaucoup d'honneur à M. Gérôme.
Je regrette cependant qu'avec ces petits tableaux de chevalet il n'ait pas envoyé à Londres une page plus importante, telle que sonMeurti^e de César, par exemple. L'artiste eût été mieux représenté dans toute sa valeur. Je regrette même qu'il n'ait pas exposé à nouveau son Aspasie ou sa Phryné ; mais à peine osé-je le dire, tant je crains de m'attirer l'injurieuse épithète dont les austères de chez nous ne craignaientpas de flétrir l'admiration des vieuxjuges athéniens. Pour ma part, je suis convaincu que la pruderie britannique se fût moins facilement effarouchée que la pudeur française, et il y aurait eu à l'exposition un ou deux bons tableaux de plus. Je ne suis pourtant pas un de ceux qui conseilleraient à M. Gérôme de revenir trop souvent sur de semblables sujets.
Ilyamoinsdefermeté, moins descience peut-être, et certainement moins d'acquis dans la peinture de M. Hébert; mais elle séduit par d'autres qualités. Le
charme un peu maladif don tel le est empreinte semble, il est vrai, se ressentir toujours (\ela Mal'aria, celte heuieuse première inspiration qui établit tout d'aboi'd la réputation du jeune artiste. M . Hébert est un peu le Bellini de la peinture : il a rencontré, dès le début, quelques accords touchants dont il abuse. Elève de David (d'Angers), en même temps que de Delaroche, peut-être bien est-ce à l'école du célèbre sculpteur qu'il a contracté cette disposition mélancolique dont toutes ses œuvres sont empreintes.
Du reste, M. Hébert n'est, il faut le reconnaître, le copiste de personne. Il aune extrême distinction individuelle, et c'est là, sans doute, qu'il faut voir la cause première de sa prédilection exagérée pour les natures frêles. Il ne les invente pas; mais il les recherche. On aurait certainement tort de juger la race italienne d'après ses Cei^varolles ; mais, dans cette race privilégiée, M. Hébert a rencontré des types plus particulièrement adaptés à la nature de son talent et les a reproduits avec beaucoup de poésie. Le meilleur peut-être est sa Rosa Nera à la fontaine^ ravissante figure de fille du peuple, dont la distinction n'enlève rieu à la vérité du tableau. Il est seulement à regretter que M. Hébert traite les accessoires avec tant de négligence quant à la forme. Même pour des rochers, la couleur n'est pas tout.
La Vilanella, de M. Jalabert, estaussi un souvenir
d'Italie rapporté par un élève de Delaroche; mais un souvenir en prose, qui n'a que le mérite d'être bien peint. M. Jalabertnous a montré souvent mieux que cela dans nos expositions ordinaires. Pourquoi faut-il que nous ayons à lui reprocher presque toujours de manquer d'originalité?
On peut ranger dans la même classe deux autres élèves de Delaroche, MM. Jobbé-Duval et Landelle, qui s'inspirent trop étroitement de leur maître. Le Calvaire du \)Yemiev, et \q?> Femmes de Jérusalem captives à Babylone^ parle dernier, sont de fort estimables toiles cependant, et qui tiennent honorablement leur place dans la peinture religieuse.
Dans d'autres genres, sur lesquels j'aurai à revenir plus tard, plusieurs autres peintres distingués sont également sortis de l'école de Delaroche ou, pour mieux dire, de son atelier; car il ne me paraît pas démontré qu'on puisse donner le nom d'école à ce qui ne se distingue par aucun lien d'affinité bien caractérisée, ni par aucun corps de doctrine spécial.
Chez nous, la plus véritable école contemporaine, à l'entendre ainsi, est celle de M. Ingres. Celle-là, du moins, ne pèche point par le manque de doctrine; elle affecte même une austérité toute particulière dans l'observance de la règle. C'est du classicisme intelligent. Mais par cela même qu'elle est plus rigide, elle est moins féconde. Elle porte en soi quel-
que chose des gouvernements absolus, devant lesquels s'effacent ou s'abaissent presque tous les caractères etsousla paternelle administration desquels germe difficilement une individualité indépendante.
Les élèves de M. Ingres ne sont, pour la plupart, que des imitateurs; témoin M, Amaury-Duval luimême, qui est pourtant l'un des plus forts. Sa 6*^lutationangéliqueQ^i certainement un bon tableau. Mais, avec tout son mérite, M. Amaury-Duval ne serajamais qu'un élève de M. Ingres, et l'on dirait même qu'il n'aspire à aucune autre gloire.
Jusqu'ici, il n'est sorti de cette école qu'un seul artiste qui ait su acquérir une valeur tout à fait personnelle, qui ait pu à son tour atteindre aux premiers rangs : c'est M. HippolyteFlandrin.
Celui-là est un peintre consommé et d'une grande valeur individuelle. Moins puissant que sonmaître, M. Flandrin lui est supérieur, je ne crains pas de le dire, sur plus d'un point, supérieur par le sentiment, par la religiosité, qui font à peu près complètement défaut à M. Ingres. Aussi peut-on dire que M. Flandrin tient aujourd'hui chez nous le sceptre de la peinture religieuse. Il est fort à regretter que, sous ce rapport, il n'ait pu se faire représenter à Londres. Ses œuvres les plus importantes sont des peintures murales. Faute de pouvoir les faire voya-
ger, l'éminent artiste s'est contenté d'envoyer en Angleterre quelques portraits, Or, si grand que soit le mérite de ces derniers, ils ne sauraient donner une idée complète du talent de M. Flandrin. Pour rhonneur de notre école, il aurait fallu, chose impossible, que les nobles fresques de Saint-Vincentde-Paul et de Saint-Germain des-Prés pussent figurer en regard de celles dont Cornélius a décoré les églises de Munich.
J'aurais ^'oulu, dans cette étude, grouper les noms de telle sorte que chaque école y figurât, son chef en tète. Mais malheureusement les vétérans de Tart français sont loin d'avoir tous exposé à Londres.
Est-ce la crainte de compromettre leur vieille popularité qui les a portés à l'abstention? ou bien est-ce la conscience même de celte popularité qui les a rendus indifférents aux chances d'un succès de plus? Je l'ignore; mais le fait n'en est pas moins regrettable.
Quelques-uns d'entre eux, tels que M. Heim, M. Coignet, M. Picot, sont, il est vrai, représentés à Londres, à défaut de tableaux, par les élèves qu'ils ont formés; et, de fait, ils n'auraient pu l'être mieux.
« Vos pères » , semblent-ils nous dire, « vos pères nous ont jugés d'après nos œuvres. Jugez-nous
donc aujourd'hui d'après notre enseignement. »
Comment, en effet, ne pas tenir en grande estime des maîtres tels que M. Coignet, par exemple, qui s'honore d'avoir eu pour élèves MM. Meissonnier, Harrias, Luminais et M'^^ Rosa Bonheur; tels que M. Picot, aux leçons de qui nous devons les Benou ville, les Bouguereau, les Cabanel, les Pils et les Laugié?
Mais pourquoi faut-il, hélas î que la mort ait déjà moissonné dans celtejeune et brillante pléiade? Pourquoi faut-il que, particulièrement dans la personne de Benouville, l'élève ait déjà précédé son maître ?
C'était une espérance de l'avenir; ce n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir du passé.
Benouville est représenté à Londres par son Saint François d'Assise, le meilleur tableau peutêtre qu'il ait peint. Saint François se fait transporter à Sainte-Marie-des-Anges. Arrivés en vue de la ville d'Assise, les moines qui le portent s'arrêtent un instant pour reprendre haleine. Alors profitant de cette halte suprême, le moribond se soulève par un dernier effort sur sa civière, afin de bénir au moins de loin la ville d'Assise.
Cette scène est merveilleusement composée. L'attitude du personnage, l'etïet de lumière, la forme même de la toile^ toute en longueur comme l'ho-
rizon sur lequel doit se concentrer l'intérêt du sujets tout enfin concourt à l'effet d'ensemble. II y a un art profond dans l'agencement de cette scène^ vue pour ainsi dire par derrière, car presque tous les personnages se montrent de trois quarts fuyant. Mais l'extrême vérité, la simplicité des poses laissent cette difficulté inaperçue. Le paysage, sobrement composé, d'une grande simplicité de lignes, est néanmoins plein de couleur locale. Enfin, et surtout, il y a dans cette toile un profond sentiment religieux. Tant de qualités solides ont déjà acquis une juste popularité au Saint François d'Assise. C'est un tableau qui préservera de l'oubli le nom de son auteur.
Un autre élève de M. Picot, M. Bouguereau, a fait preuve de qualités analogues, quoique à un moindre degré, dans sa Sainte Cécile portée aux catacombes. Si M. Bouguereau touche de moins près à la perfection, il faut au moins lui tenir compte de l'importance même de sa composition. Ce n'est pas une petite affaire que de peindre un grand tableau de sainteté à nombreuses figures. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à voir la complète impuissance, sous ce rapport, de la plupart des écoles étrangères. Une œuvre pareille demande beaucoup de science. Or, cette science, en tant qu'elle peut s'apprendre, on voit que M. Bouguereau la possède. Il
ne lui manque que les grandes qualités qui captivent.
D'ailleurs, les tableaux de ce genre sont mieux à leur place dans les églises que dans les expositions publiques. La gravité qu'ils doivent nécessairement avoir n'est pas ce qu'il faut pour attirer l'attention des masses. Si le même peintre, M. Bouguereau, avait exposé à Londres son Eve protégeant Ahel contre les premières colères de Caïn^ je suis certain que ces deux beaux enfants pressés contre le sein palpitant de leur mère lui eussent valu un bien autre succès. Et pourtant la Sainte Cécile renferme des mérites d'un ordre plus élevé.
M. Bouguereau aurait dû faire comme son brillant condisciple M. Gabanel. Celui-ci, dans son Apothéose de saint Louis ^ nous montre toute la science, toutes les grandes qualités classiques acquises par lui à l'école de M. Picot. C'est un excellent tableau d'histoire. Et cependant personne à Londres n'y a fait attention. Aussi M. Cabanel, qui le prévoyait bien, avait-il eu soin d'exposer en même temps sa Nymphe enlevée par un satyre, à laquelle le succès n'a pas manqué, je vous en réponds. On se rappelle celui que le même tableau obtint à la dernière exposition française. Ce succès, très-légitime, ne pouvait que s'accroître à Londres; car les qualités propres de M. Cabanel, la richesse et l'é-
blouissant éclat de sa palette, sont choses à peu près inconnues dans les autres écoles. Dans ce tableau, ce n'est plus l'élève de M. Picot, c'est un digne rejeton de Rubens qu'on croit voir. Peut-êire même l'inspiration de ce maître y est-elle un peu trop sensible. Peut-être aussi, sans être bien rigoriste, pourrait-on reprocher à cette toile un sensualisme excessif. Le satyre de M. Cabanel est aussi lascif que sa nymphe est attrayante; l'un peut expliquer l'autre, mais cela ne rend pas le tout plus décent. Comme art, il y a là d'admirables qualités : c'est de la chair pantelante ; on croit voir le sang qui circule sous l'éblouissante peau de cette nymphe éplorée. Mais, précisément à cause de cela, ce tableau court le risque de parler trop aux sens. L'art doit avoir un but plus noble.
C'est avec des qualités d'un ordre plus sévère que se montre à nous M. Barrias, élève, lui aussi d'un maître absent, M. Ileim. Gomme beaucoup d'autres, M. Barrias a exposé à Londres le tableau qui avait en quelque sorte fondé sa réputation, les Exilés de Tibère. Ce tableau est d'un grand caractère, d'une rare fermeté de dessin, d'une harmonie sombre mais vraie. Il se recommande en outre par la justesse et la noblesse des types : ses Romains sont bien de vrais Romains; ses proscrits sont de nobles victimes, sur le front desquelles se ht la lutte
poignante et silencieuse qui s'établit entre l'âme et le cœur, entre la fermeté et ramoiir du foyer domestique, au moment de perdre celui-ci pour jamais. La popularité obtenue par ce tableau est donc bien justifiée.
J'arrive au portrait. Celui-ci marche presque de front avec la peinture d'histoire dans l'estime des connaisseurs. Les plus grands maîtres eux-mêmes y ont cherché des titres de gloire.
Un portrait, ce n'est, il est vrai, qu'une simple tête à reproduire. Mais, derrière ce visage dont il semble si facile de saisir les traits, il y a une âme à interroger, à comprendre; il y a la vie à rendre sans le secours de l'action; immense difficulté dont peu de peintres ont su complètement triompher.
Notre école parait posséder en ce genre des aptitudes spéciales. Elle a toujours compté quelques bons peintres de portraits. Aujourd'hui encore nous en avons plusieurs; mais tous n'ont pas exposé à Londres. Le portrait français y est particulièrement représenté par Delaroche, Horace Vernet, Flandrin, Ricard, Chaplin, par M. Winterhalter et ses imitateurs.
Les honneurs officiels de l'Exposition semblent être dévolus à M. Winterhalter. Oa a placé sur un pupitre de velours vert, au milieu de la galerie française, un profil de l'Impératrice, tournée un peu de
dos, où riiabile portraitiste a reproduit fidèlement la grande et régulière beauté de son auguste modèle. Mais plus il y a de noblesse dans les lignes, plus on doit regretter l'insuffisance absolue de la peinture. Le dos, particulièrement, ne supporte l'examen, ni comme couleur, ni comme modelé.
J'ai vu de meilleurs produits sortir de la fabrique de M. Winterhalter.
Dans ce genre peu sérieux, je serais bien tenté de donner la préférence à M. E. Dubufe. Il est tout aussi bien informé que M. Winterbalter de la dernière mode des robes et des coiffures, et sa peinture, sans être d'un style bien élevé, offre, selon moi, plus de qualités réelles.
Mais si, à travers quelques imperfections, on veut rencontrer le vrai talent, c'est à M. Ricard ou à M. Chaplin qu'il faut s'adresser de préférence.
Le premier, artiste plein de style et de verve, a surtout une palette d'une grande puissance. On ne peut lui reprocher que d'être fort inégal et de souvent tomber dans le pastiche.
Le second, M. Chaplin, est aussi un coloriste brillant, quoique avec moins de puissance et de solidité. Il se recommande par une grande franchise de touche, une grande liberté de pinceau. Malheureusement, sa peinture est un peu lâchée et manque de précision dans le modelé. Il est, du reste, moins
spécialement peintre de portraits que M. Ricard.
Tous deux sont des artistes d'un vrai talent. Néanmoins ce ne sont pas encore des maîtres.
Nous aurions voulu voir à Londres quelques-uns des célèbres portraits de M, Ingres. Pourquoi n'y at-il envoyé qu'une insignifiante esquisse au crayon?
Pourquoi aussi ne trouvons-nous là aucun des beaux portraits d'Ary Scbeffer?
Nous avons, il est vrai, poumons consoler, ceux de MiM. Flandrin, Horace Ycrnet et Delaroche.
De M. Flandrin, nous avons ce fameux portrait du prince Napoléon, qui inspira l'an dernier, à l'un des plus célèbres critiques de la presse parisienne, une tirade dont le monde politique s'est vivement ému. Les éloges que je puis avoir à faire de l'œuvre de M. Flandrin ne seront pas d'une nature aussi compromettante; car c'est au peintre seulement qu'ils s'adresseront.
Toute préoccupation politique mise de côté, je vois dans le portrait du prince Napoléon une œuvre d'un si rare mérite, que, selon moi, elle classe incontestablement son auteur parmi les premiers portraitistes de notre époque. On ne peint ni mieux, ni plus vrai ; on n'a pas un style plus noble, ni un dessin plus correct.
M. Flandrin est coutumier du fait : il a produit bon nombre d'excellents portraits. La seule qualité
peut-être qui lui manque est la grâce ; ses portraits de femmes sont trop souvent dépourvus de charme.
Il y a moins d'étude sans doute, moins de profondeur peut-être, dans les portraits de Delaroche ou d'Horace Vernet» Mais ceux-ci se recommandent par un naturel, une vérité, ceux-là par une distinction, un bonheur de poses et une simphcité de moyens, qui attestent tout d'abord la supériorité de leurs auteurs.
Gomme portraitistes, Delaroche est représenté à Londres par le portrait de M. Péreire, un bon portrait de finance , sans grandes qualités artistiques; — M. Horace Vernet par deux maréchaux de France dont le mérite militaire est incontestable.
On aurait tort de juger les deux illustres artistes d'après de tels spécimens. Ils ont fait beaucoup mieux. Tous les amateurs connaissent les beaux portraits de M. Guizot, de M. de Rémusat, par Delaroche ; et personne n'a oublié le Frère Philippe, ce supérieur de la doctrine chrétienne, si admirablement peint par M. Horace Yernet.
Quanta ce dernier maître, la facilité de son pinceau lui permet d'aborder tous les genres. Mais c'est surtout comme peintre de batailles que son nom restera. Dans cette spécialité, il est toujours incontestablement le premier. Nul ne sait encore
auss! bien que lui donner la vie à une toile et y faire mouvoir des armées entières.
L'exposition de Londres était trop petite pour contenir aucune des grandes toiles de M. Horace Vernet. Nos peintres de batailles ont été forcés de s'amoindrir aux proportions de Ttiospitalité britannique. Ils ne figurent là qu'à l'état de réductions : réduction de l'Aima, réduction de Solferino, et ainsi de suite.
Que n'a-t-on pu réduire le nombre aussi bien que la dimension des batailles .^De tous côtés, l'œil ne rencontre que pantalons garance. L'Angleterre aurait pu s'en alarmer, à juste titre. Je m^étonne que ses volontaires n'aient pas pris les armes pour repousser une pareille invasion. Si, dumoins,nous avions été un peu polis pour nos alliés ! Mais non ! Nous inondons leurs galeries d'épisodes empruntés à la guerre de Crimée, si glorieusement poursuivie en commun, et pas une fois nous ne trouvons l'occasion de faire briller l'uniforme anglais à côté de celui de nos soldats!
Du reste, vous ne verrez pas davantage le moindre soldat piémontais dans les tableaux qui ont pour objet la campagne d'Italie.
Un pareil oubli est au moins de mauvais goût.
A la suite des dernières guerres, J'ai entendu reprocher à nos officiers de témoigner habituelle-
ment plus de sympathie à leurs ennemis qu'à leurs alliés.
Messieurs les peintres de batailles auraient-ils donc les mêmes tendances?
Je ne ^^eux pas scruter leurs intentions. C'est uniquement d'après la valeur artistique de leurs œuvres que je m'efforcerai de les juger.
Sous ce rapport, M. Yvon, malgré l'infériorité relative de son dernier tableau {la Bataille de Solferin6)y me paraît toujours en très-bon ordre après M. Horace Vernet.
Quant à M. Pils, on a voulu le pousser au premier rang, et l'on a eu tort. Il dessine le troupier comme personne ; mais cela ne suffît pas pour faire un peintre d'histoire, et M. Pils a encore beaucoup à apprendre avant de savoir développer ses masses sur une grande toile. La Bataille de F Aima n'est qu'un petit tableau épisodique, grossi outre mesure.
Pour l'entente de la composition, je place trèsau-dessus de lui M. Barrias, qui pourtant n'est pas un peintre militaire de profession. Son Débarquement de F armée française en Crimée montre l'auteur des Exilés de Tibère sous un jour tout nouveau et qui lui fait le plus grand honneur.
M. Protais, M. Rigo méritent également d'être cités. Ils reproduisent bien l'allure de nos trou-
piers. Mais pourtant aucun d'eux n'égale encore la rondeur, la spirituelle bonhomie de Charlet, ni le sentiment profond de M. Bellangé.
Ce dernier n'a envoyé à Londres qu'un seul tableau, mais un tableau de l'expression la plus mâle et la plus touchante à la fois, les Deux amis : — deux braves officiers morts sur le champ de bataille en se serrant la main.
En fait de batailles, ce que la curiosité publique attendait surtout avec impatience, c'était le Soiferino de M. Meissonnier. Je l'ai moi-même attendu pendant deux mois à Londres, malheureureusement en vain. Le bonheur d'apprécier M. Meissonnier comme peintre militaire nous est réservé pour plus tard .
Jusqu'ici, il reste tout simplement le roi des peintres de chevalet, Roqueplan est distancé, et, malgré le mérite incontestable de son Antiquaire, sa peinture ne fait œuvre auprès de celle de M. Meissonnier. Pour ce dernier, la mode et la bonne justice se trouvent par hasard d'accord. Ses tableaux se payent au poids de l'or. Gela se conçoit, et même pour quelques-uns d'entre eux cela pourrait n'être pas assez ; car ils sont si petits, qu'ils ne doivent pas peser bien lourd.
Grâce sans doute à leurs mignonnes dimensions, M. Meissonnier a pu réunir à Londres un certain
groupe de ses œuvres. On y retrouve avec plaisir quelques vieilles connaissances, entre autres les
Dans ce genre, les mérites de M. Meissonnier ne sont pas discutables. Peintre d'une habileté consommée, d'une fermeté de main peu commune et pourtant sans aucune dureté, dessinateur presque irréprochable, bon coloriste, observateur plein de finesse, M. Meissonnier donne vraiment la vie à tous ses personnages. Il a ce qui caractérise les maîtres. On pourra Fimiter tant qu'on voudra, mais on ne l'égalera pas de sitôt.
Il se trouve pourtant, parmi ses imitateurs, quelques hommes de talent. L'un des plus distingués est M. Fichel; je l'ai déjà cité comme élève de Delaroche. Ses Chanteurs ambulants sont un fort joli tableau. Mais en se faisant imitateur, on perd forcément toute chance d'acquérir un véritable talent individuel.
M. Meissonnier m'a amené tout droit à la peinture de genre; mais celle-ci se produit sous des formes si diverses, que je dois procéder avec ordre.
Entre la peinture d'histoire et celle de genre, il y a une sorte de peinture mixte qui tient des deux autres, ainsi que l'indique le nom de genre historique qu'on lui donne habituellement.
A vrai dire, c'est un peu là une question 'de for-
mat. On n'ose pas classer dans la peinture d'histoire un tableau dont les personnages n'ont que six pouces de haut, et l'on hésite à traiter de tableau de genre une toile de vingt pieds, quel qu'en soit le sujet.
Du reste, il faut bien le reconnaître, cette différence de proportions entraîne aussi une différence assez naturelle dans les qualités à exiger du peintre.
L'agencement d'un grand tableau suppose une science réelle et de puissantes combinaisons. C'est tout autre chose qu'un petit tableau vu à travers un verre grossissant.
Par contre, le tableau de chevalet exige bien plus de linesse, de fini, de précision et d'observation dans les détails.
Le genre historique réclame un peu de tout cela.
Personne chez nous ne l'entend mieux que M. Robert-Fleury. Il a envoyé à Londres son Charles- Quint au monastère de Yuste et un Louis XIV donnant audience à ses historiographes Racine et Boileau; réunissant ainsi dans la même exposition une œuvre déjà connue et une production nouvelle, le passé et le présent. C'est là un exemple bon à suivre pour tous ceux qui peuvent en faire autant sans désavantage.
Je disais tout à l'heure qu'il faut beaucoup de science pour composer un grand tableau. M. Robert
Fieury nous prouve qu'on peut en mettre tout autant dans une toile de moindre dimension. L'auteur du Louis XIV et du Charles-Quint est un peintre consommé, plein d'étude, et qui mériterait, tout aussi bien que Boileau ou Racine, le titre d'historiographe. Peut-être n'aurait-ii pas assez d'ampleur pour réussir aussi bien en grand ; toutefois sa peinture est solide, son dessin toujours juste, et sa composition très-remarquable.
M. Robert-Fleury devait avoir des imitateurs. Il en a trouvé un fort habile, presque un émule, dans la personne de son élève, M. Comte. La Rencontre de Henri III et du duc de Guise dans la cour du château de Blois obtient un grand et très-légitime succès à l'exposition de Londres. Je pourrais lui appliquer presque tous les éloges que j'ai donnés aux tableaux de M. Robert-Fleury. Il y a aussi une Jane Grey de M. Comte, qui réunit les mêmes qualités, mais à un moindre degré.
M. Mûller n'a exposé cette fois que des tableaux de chevalet. Je ne puis donc en parler que comme peintre de genre, genre politique, si vous voulez, car M. Mûller ne sort guère de la Révolution, du Consulat et de l'Empire. Il a la taille et la vocation de M. Thiers^ et le pinceau du peintre rappelle souvent la plume de l'historien.
Je n'aime pas beaucoup Une messe sous la Ter-
reur; mais je retrouve les excellentes qualités de M. Mùller dans Madame Mère. — L'artiste avait à représenter lanière du grand empereur, vêtue de la robe de deuil qu'elle ne quitta jamais dans ses vieux jours, et contemplant le portrait en pied de son glorieux fils. — Ce sujet était difficile à traiter. M. Millier en a fait un excellent intérieur ; c'est une composition très-simple, mais pleine de noblesse et toute empreinte d'une mélancolique sérénité.
Quoi qu'il en soit, un bomme du talent de M. Muller aurait dû envoyer à Londres quelque chose de plus important.
A sa suite, mais à distance, je citerai avec éloge Gaston de Foix quittant sa mère^ fort bon tableau de M. Claudius Jacquand, l'un des derniers représentants de l'école lyonnaise, — et la Vrise de voile de M^^^^ de la Vallière, par M. Chabaud.
Parlons maintenant de la peinture d'expression.
A Londres, le public donne la palme en ce genre à M"^^ Henriette Browne. Sa Sœur de charité tenant sur ses genoux un enfant malade est un des grands succès de l'exposition.
Le même tableau , exposé d'abord à Paris, y avait déjà fait une sensation profonde. Mais les éloges qu'il recueillit dès le premier jour n'ont trouvé jusqu'ici que peu d'écho dans la presse
française. Les fameux^ les capables avaient déclaré, haut de leur grandeur, que celte peinture-là manquait de solidité.
Oui, j'en conviens, cela n'est pas bâti à chaux età sable. M°*^ Browne ne fait pas le mortier aussi bien que ces messieurs. Sans doute même aura-t-elle cru qu'elle pouvait s'en passer pour peindre cette frêle créature, ce pauvre enfant grelotant la fièvre, que la bonne sœur enveloppe avec tant de sollicitude dans une couverture de laine. Un pareil sujet doit-il donc se peindre de la même pâte que les travaux d'Hercule ?
Peinture de femme, disent encore les capables.
Oui, peinture de femme, et c'est bien là ce qui nous en charme; c'est bien ce sentiment exquis qu'une femme seule, une femme de cœur, pouvait comprendre. Entre l'artiste mâle qui eût abordé le même sujet et M'"^ H. Browne, il resterait encore même, à égalité de talent, toute la différence de l'infirmier à la sœur de charité.
Talent d'amateur 1 dit -on enfin. Et voilà le grand mot lâché, le vrai motif pour lequel on se montre si avare d'éloges. Comment 1 une femme, une simple femme du monde, se permettrait d'avoir autant de talent qu'un véritable artiste 1 Oii allonsnous, bon Dieu! Que deviendront les patentés, les brevetés avec ou sans garantie du gouvernement, si
le premier venu peut ainsi leur faire concurrence? Impossible d'admettre une pareille énormité !
Les préventions de ce genre sont de toutes les époques.
Après mille projets absurdes conçus par des arcliitectes de profession, jadis un simple médecin construisit la colonnade du Louvre. Tout le monde la tient pour un cbef-d'œuvre ; mais peu importe ! jamais les architectes n'ont pu admettre que Perrault fût un maître dans leur art.
W^^ H. Browne n'a pas bâti la colonnade du Louvre ; mais, quelque soit la nature de ses œuvres, on n'est guère plus disposé à lui rendre justice. Qu'elle en prenne son parti ! Le public se chargera de Ten consoler ; il continuera à se laisser séduire par le sentiment parfait de ses compositions, par la suavité toute féminine de sa touche, par la correction de son dessin et l'harmonieuse transparence de sa couleur.
Je crois faire un compliment à M. Laugée, (un élève de M. Picot) en disant qu'on trouve presque autant de sentiment et comme une parenté de style dans sa Bonne nouvelle. C'est une jeune fille malade, blanche comme l'oreiller qui la soutient, et sur le ravissant visage de laquelle s'épanouit un indéfinissable sentiment de bonheur à la nouvelle du succès de Magenta. Il faut croire qu'elle y a
quelque intérêt de cœur. Le sujet n'est pas trèsclair ; mais la jeune fille est délicieuse d'expression.
M. Tassaert est aussi très-fort pour peindre des malades, mais des malades moins heureuses. 11 sait rendre avec beaucoup de sentiment et de vérité les misères du pauvre. Sa Famille malheureuse résume très-bien les qualités de son talent ; mais aussi l'on y retrouve ses imperfections habituelles, une regrettable mollesse de touche, et une lumière blafarde qu'on croirait empruntée à la lune plutôt qu'au soleil. Chez lui, du reste, le sentiment est toujours vrai.
Je ne saurais faire le même compliment à M. Hamon. Avec un talent réel, celui-ci s'est jeté dans un genre affecté et puéril, oii, malheureusesement pour lui, il a rencontré tout d'abord le succès. Ma sœur n'y est pas, sujet désigné au livret sous le nom un peu prétentieux d'idylle, est une très-gracieuse composition, d'une grâce passablement minaudière, il est vrai, mais pleine de distinction. Ce tableau peint en 1853, fît la réputation de son auteur. Il fît aussi sa perte ; car, se laissant trop facilement entraîner sur la pente de la faveur publique, M. Hamon est tombé depuis lors en plein marivaudage, appauvrissant chaque jour davantage sa couleur et son style, et bornant toute l'originalité de son talent à draper à Tan-
tique les mièvreries les plus enfantines. C'est grand dommage.
J'aime mieux la manière moins distinguée peutêtre, mais plus solide, plus naturelle et plus mâle de M. Antigna, qui, pourtant, s'est formé à l'école du même maître. Nul ne peint mieux que lui l'enfant du peuple, l'enfant de la campagne. Ses Filles d'Eve sont des petites luronnes bien vivantes, qui mordent au fruit défendu du meilleur cœur du monde. Mais rassurez-vous : le fruit défendu n'est ici qu'une pomme plus ou moins mûre, dérobée au verger du voisin.
Les scènes champêtres sont à la mode. Depuis longtemps M. Leleux exploite avec talent la Bretagne, dont, à vrai dire, on a un peu abusé après lui. M. Marchai, de son côté, s'est fait, avec encore plus de bonheur peut-être, le peintre des mœurs alsaciennes.
Mais c'est surtout le réalisme qui s'est abattu sur nos campagnes, présumant, sans doute, que ce qui est rustique a plus qu'autre chose le droit d'être laid.
Nos pères habillaient de satin leurs bergers, les poudraient et les pommadaient. Aujourd'hui, on nous les sert à l'état brut, ou pour mieux dire a l'état de brutes, en exagérant leur laideur, leurs haillons et la crasse dont ils sont couverts.
L'école réaliste n'a guère d*autres qualités que la vigueur de sa touche. Chez la plupart, c'est de la brutalité ; chez quelques-uns, c'est de la fermeté de bon aloi. M. Breton est un de ces derniers. Si, par certaines tendances, il se rattache au réalisme, il sait du moins en éviter les trivialités. Sa peinture a bien quelques duretés; ses figures se découpent trop en silhouettes ; mais elles sont bien étudiées et généralement d'un bon type. D'ailleurs, à l'inverse de la plupart des peintres de son école , M. Breton atténue chaque jour ses défauts, au lieu de s'en faire un paradoxal point d'honneur. 11 y a un grand progrès de sa Bénédiction des blés à ses Sardeuses.
Mais, hélas! nos campagnes sont bien froides. Le véritable inspirateur du peintre de genre et du paysagiste, c'est l'Orient. Dans le passé, il nous a donné Decamps et Marilhat. Dans le présent, nous lui devons un admirable dessinateur, M. Bida, et plusieurs peintres de talent, tels que M. Fromentin, M. Tournemine, M. Belly, M. Frère, etc. Tous y ont appris la lumière et la couleur, ces dons suprêmes du véritable peintre.
Decamps dessinait mal. Ses braconniers, ses garde-chasses ont souvent des pieds, des jambes impossibles; il n'y a souvent ni chair ni muscles sous leurs blouses ou sous leurs guêtres. Mais que d'es-
prit, que de verve, quelle harmonieuse palette, quelle finesse de tons quand il veut bien ne pas tomber dans l'abus des bitumes? Ses tableaux d'Orient, ses Eléphants, son Ecole turque sont autant de petits chefs-d'œuvre. Les deux tableaux exposés à Londres ne sont malheureusement pas de cette force. Decamps se négligeait souvent, et, abusant de sa facilité, tombait alors dans un véritable poncif. Aussi pourra-t-il bien arriver que la postérité rabatte un peu de la part de gloire qu'on lui a faite de son vivant.
Marilhat, au contraire, mort tout jeune, presque au début de sa carrière, grandit avec le temps et se classe tout à fait au premier rang des paysagistes français. Il semblait avoir dérobé à l'Orient le sentiment exquis de la lumière ; sa toile reflétait avec autant de limpidité que les eaux du Nil cette atmosphère de feu oii se balancent les ibis. Elle avait la profondeur d'un ciel d'Orient à l'éther infini. Les trois vues d'Egypte exposées à Londres, sous son nom, sont de véritables œuvres de maître.
J'ai nommé trois ou quatre peintres de mérite, MM. Tournemine, Fromentin, Frère et Belly, qui marchent au succès dans la même voie. Ils forment une bande à part parmi les paysagistes français, et cette bande n'est pas la moins bonne.
La phalange de nos paysagistes est, en effets très-
nombreuse. Elle se compose de plusieurs groupes bien distincts, si on les classe d'après les affinités de doctrines et de méthode.
Tous se sont élevés sur les ruines du bon paysage classique du temps de l'empire, dont l'anodin M. Bidault fut l'un des derniers représentants.
La régénération du paysage en France eut lieu en même temps que celle de la peinture historique, avec la même fougue, la même exubérance de sève. Le sentiment un peu désordonné du pittoresque, le culte trop exclusif de l'effet, de la couleur, furent les caractères distinctifs de la jeune école romantique que je personnifierai, par exemple, dans M. Paul Huet. Aujourd'hui, M. Théodore Rousseau, M. Diaz peuvent être considérés comme les continuateurs de cette école transformée par le temps.
Les exagérations qui marquèrent ses débuts devaient nécessairement provoquer une réaction prochaine. Comme on en revenait de Victor Hugo à Corneille, d'autres devaient également ramener le paysage de ses brillantes excentricités à des procédés plus austères. M. Aligny, M. Flandrin (Jean- Paul), M. Daubigny, M. de Curzon, devaient reprendre en main le crayon classique, trop délaissé pour la brosse, mais le reprendre avec une intelligence toute nouvelle et un vrai sentiment de l'art.
D'autres enfin, et peut-être les plus sages sinon
les plus brillants, devaient, moins préoccupés du style que de la vérité, se cramponer à Tétude scrupuleuse de la nature comme à l'éternelle ancre de salut. Dans cette voie, nous rencontrons Cabat, Lavieille, Justin Ouvrié, Français et beaucoup d'autres plus obscurs.
Enfin ça et là devaient se produire quelques individualités vraiment originales, destinées à figurer hors cadre. La plus remarquable aujourd'hui est M. Corot.
Ce paysagiste a des admirateurs passionnés. Je ne suis pas du nombre; mais j'ai, du moins, pour lui l'estime que mérite un artiste passionné, sincère et doué d'éminentes qualités qu'il est impossible de méconnaître à travers tous ses défauts. M. Corot compose ses paysages très-savamment et avec une remarquable entente de la lumière. Voilà le bon côté. Quant à son dessin, il reste le plus souvent indécis, et sa couleur est celle de l'eau de lessive. Le talent de M. Corot ne saurait être contesté ; on voudrait qu'il fût plus complet.
Gomme pureté de méthode, le groupe de MM. Aligny, Flandrin et consorts me paraît devoir évidemment occuper la première place ; mais il est bien solennel. On se laisse plus volontiers séduire, on est plus vivement impressionné par la couleur éblouissante de M. Diaz, par la fougue un peu dé-
réglée de MM. Théodore Rousseau ou Paul Huet.
De ce dernier, devenu avant Tàge l'un des doyens de l'école romantique, nous voyons à Londres Une inondation dans le parc de Saint-Cloud, tableau très-connu qui appartient au musée du Luxembourg.
L'inondation dont il s'agit est, commençons par le dire, une pure fiction poétique. Jamais elle n'a eu lieu, mais on croit la voir; on croit entendre les ondes bourbeuses de la rivière débordée se ruant à travers les arbres gigantesques du parc de Saint- Cloud.
Cette toile, d'une couleur sombre et triste, impressionne profondément. Elle est d'une grandeur sauvage, qu'un peintre vulgaire n'atteindra jamais.
M. Théodre Rousseau, M. Diaz sont aussi des peintres d'une incontestable valeur. Personne ne saurait rivaliser avec le premier pour la puissance des effets, avec le second pour le prestige de la couleur. Mais quant à l'exécution, c'est le dernier de leurs soucis, lis sont bien trop artistes pour songer au métier.
Avez-vous jamais entendu quelque compositeur émérite, mais peu fort sur l'exécution, essayant de traduire sa pensée sur le piano? Souvent ces hommes-là produisent beaucoup d'effet, ils émeuvent,
ils passionnent, tout en manquant la moitié des notes.
Les paysagistes dont je parle peignent un peu de la même façon.
Aussi, chercheriez-vous vainement dans leurs paysages le portrait exact d'un site quelconque. Les peintres de cette école ne reproduisent pas la nature, ils l'interprètent. Idylles ou épopées, leurs tableaux sont des poëmes, ou, tout du moins, ils en ont la prétention.
Que si vous voulez savoir tout bonnement ce que dit la nature, ce n'est pas à eux qu'il faut le demander. D'autres artistes au vol moins sublime vous la feront mieux connaître.
Ceux-là, il est de mode de les traiter assez cavalièrement. Mais, pour ma part, j'avoue que je les aime ; je leur sais gré de leur abnégation ; je leur sais gré de ne pas interposer aussi visiblement que d'autres leur personnalité entre les œuvres de Dieu et mon admiration.
La nature n'a pas besoin de grandeur d'emprunt pour qui sait comprendre toutes les siennes.
Pour moi, je le confesse, j'aime ce qui est vrai. Les Bords de la Seine, de M. François, par exemple, me font plus de plaisir que la plus savante composition, par cela seul que ma pensée y erre tout naturellement à la suite de mille souvenirs d'enfance.
Le paysage, ce me semble, doit avoir quelquesunes des qualités du portrait. Un de ses plus grands charmes n'est-il pas de nous rappeler les lieux qui nous sont chers, que nous admirons ou que nous aimons?
Pour cela, il faut plus de précision, d'exactitude et de vérité que n'en ont la plupart des paysagistes français .]
Je me montrerai moins exigeant envers les peintres de marine ; à ceux-là quelle précision peut-on demander? Quoi de plus indécis, de plus changeant que l'aspect du ciel ou celui des flots, entre lesquels ils se trouvent placés?
La France n'est pas riche en peintres de marine. On peut même dire qu'elle est fort pauvre, si l'on considère uniquement ce qu'ils ont envoyé à Londres.
Parlerai-je de M. Gudin? Hélas! qu^il y a ioin de V Incendie du Kent^ son premier tableau connu, à V Arrivée de la reine d'Angleterre en rade de Cherbourg. Le début était bon. On comprend qu'il ait dû faire sensation; mais, depuis lors, M, Gudin n'a fait que décliner, et l'on s'explique difficilement sa prodigieuse fortune en voyant l'inconcevable faiblesse de ses dernières œuvres.
Quel autre avons-nous donc?
M.lsabey? Celui-là, du moins, est un homme
d'esprit ; il s'arrange toujours de façon à ce que ses tableaux de marine soient de véritables tableaux d-e genre.
M. Ziem? soit ! Mais celui-ci ne s'éloigne jamais du port ; sa barque n'est à Taise que dans les canaux de Venise, et semble redouter la haute mer. Ce n'est pas de la marine, c'est du cabotage.
Les tableaux d'intérieur tiennent aussi quelque peu au paysage, mais plus encore à la peinture de genre, surtout quand on les traite à la façon de M. Fortin ou de M. Roëhn.
Le Benedicite du premier est une petite scène très-simple et d'un excellent style.
Le Braconnier de M. Roëhn, tableau peint avec un soin peut-être minutieux, se recommande par un double effet de lumière supérieurement composé et rendu.
Mais voulez-vous savoir en quelle spécialité la France est surtout riche aujourd'hui ?
C'est en peintres d'animaux. En ce genre, il y a surabondance de talents.
Chaque espèce animale pourrait au besoin se vanter aujourd'hui d'avoir son peintre attitré :
Aux taureaux et aux chèvres, M. Brascassat;
Aux bœufs de labour, M^^^ Rosa Bonheur ;
Aux vaches, son frère ou M. Troyon ;
Aux gros chevaux, M. Luminais;
Aux moutons, M. Loubon ;
Aux cochons, M. Jacques ;
Aux cerfs, M. Courbet;
Aux chiens, MM. Jadin et de Bulleroy ;
Aux singes, hierDecamps, et aujourd'hui encore M. Philippe Rousseau.
Tous ces artistes n'ont pas un égal talent, sans doute; mais tous (sauf une exception, peut-être) en ont, du moins un très-réel.
L'abstention de M. Brascassat m'ôte le plaisir de parler de lui à propos de l'exposition de Londres.
Quant aux autres, je ne surprendrai personne en disant que le Labourage nivernais^ de M^^^ Rosa Bonheur, obtient un prodigieux succès.
M. Troyon a traité le même sujet (le labourage) avec une habileté presque égale. Je ne sais pas si nous sommes encore en Nivernais; mais nous sommes le matin, et M. Troyon s'entend merveilleusement à tamiser la fine lumière des premières heures du jour.
M. Luminais produit beaucoup d'effet avec sa grande Foire aux chevaux^ qui n'a que le défaut de rappeler un peu trop le Marché aux chevaux de M^'^ Rosa Bonheur. Qu'un maquignon ramène aujourd'hui sur le champ de foire les chevaux qu'un de ses confrères y avait exposés le mois passé, c'est chose toute naturelle. Mais un artiste de talent et
d'avenir, tel que M. Luminais, devrait procéder autrement.
J'aime mieux les artistes qui restent toujours eux-mêmes, comme ce bon M. Loubon, par exemple, l'excellent peintre marseillais, qui nous montre à toutes les expositions ses naïfs moutons cherchant un peu d'herbe à travers les chemins poudreux de la Provence. Cette fois, pourtant, M. Loubon a voyagé. Il a quitté le pays des moutons pour celui des buffles. Le voici en pleins Marais Pontins, et son talent l'y a suivi.
Disons adieu aux animaux dans la personne du Singe alchimiste, de M. Philippe Rousseau. C'est un fort spirituel tableau, d'une riche couleur et d'une exécution très- ferme.
La peinture de fleurs et de fruits a fait une perte irréparable dans la personne de M. Saint- Jean.
L'exposition de Londres possède trois tableaux de lui : — un admirable Cep de vigne; ~— Notre- Dame des Roses ^ un bénitier tout entouré de fleurs, déjà exposé en 1855; — et, enfin une Orange^ une simple orange; mais quelle orange! Ce n'est rien ; mais ce rien est un chef-d'œuvre.
Parmi les vivants, nous comptons encore, en ce genre, un homme de beaucoup de talent, de beaucoup de goût, M. Chabal-Dussurgey, qui sait mieux que personne grouper les fleurs et obtenir de
charmants effets avec des moyens très-simples.
Enfin je laisserais incomplète cette longue revue des exposants de l'école française, si j'omettais les peintres de nature morte. Parmi eux figure un véritable maître, M. Desgoffe. C'est un tout jeune peintre, et pourtant, dans son genre, il a su déjà atteindre à une perfection telle, qu'il n'a plus à redouter aucuns rivaux.
Le tableau qu'il destinait à l'exposition de Londres est arrivé trop tard. Je ne puis résister pourtant au plaisir d'en parler. Il représente un Vase de cristal de roche du seizième siècle. A cet admirable vase, l'artiste a donné pour accessoires une aumônière au fermoir ciselé, un cadre|d'émail, des morceaux de tapisserie et d'étoffe tissés d'or. Tout cela est agencé avec beaucoup d'art et reproduit avec une inconcevable vérité. Les meilleurs maîtres hollandais eux-mêmes n'ont pas toujours réuni autant de fini à une exécution aussi ferme. Jamais l'éclat et la transparence du cristal n'ont été reproduits avec plus de bonheur. Jamais on n'a mis plus d'habileté à grouper tant de trésors, en atténuant les lumières de façon à laisser chaque objet à son plan, sans que l'éclat de l'un nuisît à l'effet de l'autre.
Il n'y a pas de genre de peinture qui n'ait son importance aux yeux des connaisseurs, quand il est traité avec une aussi rare perfection.
Notre école, on le voit, est encore riclie clans bien des spécialités diverses. Quoiqu'à Londres elle ne se montre pas dans des conditions favorables, elle pent, néanmoins, affronter sans crainte la comparaison avec les autres écoles. Plus on étudiera ses œuvres, plus on en reconnaîtra le mérite.