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La peinture alpestre

Les articles dont se compose cet opuscule ont paru dans le feuilleton du Journal de Genève.

Impr Bambozet Scliucbardt.

HAROLD B. LEE LfBRÂRY SRiOHAM YOUS^O UHiVERSITY PSOVO, UTAH

M. J. HORNUNG, PEINTRE

TÉMOIGNAGE d’aDMIRATION ET DE RESPECTUEUSE AMITIÉ

William DETMOND

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Pendant trop longtemps on a laissé dans un oubli immérité une école de peinture, modeste il est vrai, et se développant péniblement dans son étroite sphère, mais originale et digne d’éloges au double point de vue de sa nationalité et de son courage. Peindre les Alpes, reproduire les effets sublimes d’une gigantesque nature, telle était la lâche, trop audacieuse sans doute, que les artistes suisses n’avaient pas craint d’accepter. Mais l’amour ardent de leur pays les y poussait, et s’ils ne sont que rarement arrivés à la hauteur de leur idéal, s’ils n’ont pu compléter le poëme grandiose que leur imagination avait ébauché, il faut reconnaître, pour être juste, qu’ils nous en ont laissé de magnifiques épisodes.

Comme autrefois les Flamands, les peintres suisses comprirent un jour qu’il était temps d’abandonner cette nature stéréotype de ritalie dont le style paraissait définitivement imposé à la peinture de

paysage, et ils commencèrent à regarder un peu autour d eux. Haller, Rousseau et Byron avaient chanté les lacs et les montagnes de la Suisse, la poésie indigène commençait à s’en inspirer, et les touristes affluaient.

Les premiers essais de paysage alpestre révélèrent tout un monde nouveau dont aucun modèle antérieur n’avait fixé dans l’art le caractère puissant et sauvage. On découvrit les mêmes richesses imprévues dans les inspirations de l’histoire nationale, et le cycle de la peinture alpestre, une fois ouvert, arriva bientôt à la plus haute expression qu’il lui fût permis d’atteindre.

Mais le malheur de notre époque est de renfermer dans toute maturité définitivement constatée un germe de décadence. Nous sommes au temps des évolutions rapides et bientôt passées. Il semble que notre soleil, plus ardent, développe, mûrisse et dessèche avec l’intensité hâtive et presque artificielle du soleil du nord.

Le grand concours européen de 1855 n’a malheureusement pas contribué à relever la renommée de l’Ecole genevoise. L’éclat des productions artistiques de l’Angleterre et de l’Allemagne, et avant tout la supériorité incontestable des paysagistes français a fait sur notre modeste exhibition l’effet du soleil sur un ver luisant. On eût dit d’ailleurs qu’une certaine fatalité s’en mêlait. M. le consul suisse Barman, dans son rapport à la Confédération sur l’Exposition des Beaux-Arts, explique ainsi les vicissitudes dont nous avons été les victimes: « Si la presse française, dit-il, a produit sur les apprécia- « tiens du jury quelque influence, elle n’a pas dû être favorable,

« car la critique a été peu hienveillante envers les exposants étran- « gers, et les Suisses n’ont pas fait exception ; cependant des ré- « dacteurs d’une grande autorité ont jugé nos principaux artistes « sans trop de défaveur.

€ Il faut toutefois reconnaître que notre exposition aurait pu être « plus riche. MM. Hornung, Gleyre, Menn, Volmar et autres y s ont laissé un vide très-sensible. Quelques artistes n’ont presque

« rien envoyé, clans la croyance erronée que les ouvrages non- •» veaux étaient seuls admis. M. Calame a malheureusement par- « tagé cette croyance.

« Les comités cantonaux voudront bien m’excuser, continue M. « Barman, si j’ajoute que quelques-uns d’entre eux ont accepté des < ouvrages avec une facilité qu’on s’expliquerait s’il s’était agi « d’une exposition locale, mais qui n’étnit pas de mise pour un <> concours aussi solennel.

« Telle quelle, notre exposition n’était donc pas l’exacte expres- « sion de l’état actuel des beaux-arts dans la patrie de Léopold « Robert et de Pradier. »

En effet, on se ferait une tout autre idée de nos artistes en parcourant la Suisse et en visitant nos musées. Et cependant voici la liste des récompenses accordées à des ressortissants suisses par le jury.

M. Calame, de Genève, a obtenu une médaille de l*"® classe.

M. Van Muyden, de Lausanne, une médaille de 2® classe.

M. Gsell, de St-Gall, une médaille de troisième classe.

MM. Edouard Girardet et Albert Meuron, de Neuchâtel, le professeur Ulrich, de Zurich, et Frédéric Weber, de Baie, ont eu des mentions honorables.

Plusieurs Suisses d’origine figuraient parmi les lauréats étrangers. Ainsi M. François Forster, du Locle, graveur, a obtenu une médaille de première classe ; M. Karl Bodmer, peintre, de Zurich, une médaille de seconde classe, et M. Karl Girardet, de Neuchâtel, pour la peinture, et M. Vêla, du Tessin, pour la sculpture, ont eu des mentions honorables.

S. M. l’empereur des Français a acheté le Lac des Quatre- Cantons, de M. Calame, et le Réfectoire des Capucins, de M. Van Muyden ; S. M. l’impératrice a retenu la sainte Vierge et l'enfant Jésus, de M. Paul Deschwanden.

n semble, en outre, qu’on ait évité à dessein de donner à notre

école de peinture une place dans le niouvcinent général de l’art moderne, et qu’on n’en ait fait quelque mention dans les derniers temps que parce qu’on croit s’apercevoir qu’elle baisse. Eli bien ! oui, l’école genevoise baisse momentanément! Mais, entendonsnous, elle baisse parce qu’elle abandonne les Alpes, les hauts sommets solitaires et les grands souvenirs historiques, et qu’au lieu de rester nationale, elle se met à la remorque des fantaisistes français.

Si l’expérience montre que la période alpestre n’a été qu’une phase de la peinture genevoise (1), elle en a été du moins la plus vraie, la plus sincère, la seule d’ailleurs qui lui appartînt exclusivement. Mais l’élévation môme de cette tendance amenait avec elle de si grandes difficultés, que, dans le combat qui dut s’établir entre les moyens dont l’art peut disposer et la monotonie grandiose d’une nature exceptionnelle, la part du labeur absorba celle de la gloire. Il ne suffisait pas d’être un habile peintre pour rendre l’expression de cette puissante nature, il fallait être un vrai poète, et si M. Diday en a compris admirablement l’énergie, M. Calame est peut-être le seul qui se soit élevé plus haut encore, et qui ait joint au caractère sévère des Alpes la poésie de l’infini qui saisit l’âme au milieu de ces vastes solitudes de granit et de neige.

Mais les grands écueils de cette peinture étaient la monotonie et la froideur. Les maîtres n’ont pas toujours su les éviter, et les élèves n’ont montré que ces côtés faibles. On a essayé de tourner les diL ficultés en recherchant ces effets étranges, ces phénomènes de la lumière qui, dans la nature même, ont d’incomparables beautés, mais qui sur la toile ne se traduisaient qu’en désharmonie et en

(1) La peinture genevoise est la seule en Suisse qui se soit groupée en école nationale. Les artistes de la Suisse allemande ne se rattachent guère qu’à l’Allemagne, ceux de la Suisse italienne qu’à l’Italie, et ceux de Vaud et de Neuchâtel qu’à la France. Nous signalerons quelques exceptions.

airectaüon théâtrale. Delà une manière fausse et conventionnelle qui menaçait d’envahir l’école genevoise et de la faire sortir peu à peu du naturel et du vrai. Les élèves même des Calame et des Diday furent les premiers à s’apercevoir de la fausse route qu’ils suivaient, et, désespérant d’en sortir, ils tournèrent alors les yeux vers l’excellente école française qui , à part quelques affectations orientales ou flamandes, prend tous les jours davantage un caractère national; et, en commençant à s’en inspirer, ils abandonnèrent les Alpes. La dernière exposition de Genève a prouvé que la révolution est presque généralement accomplie. Calame et Diday sont restés abandonnés par la plupart de leurs élèves au milieu de la nature sauvage et sublime qu’ils ont seuls comprise.

Aussi est-ce le moment de faire une bonne fois l’oraison funèbre de la peinture alpestre. Mais en lui disant adieu, nous ne désespérons pas de l’école genevoise au point de vue de l’art, car ce qu’elle perd maintenant en nationalité, elle le regagne dans sa jeune génération par un sentiment de la nature plus simple, plus intime etqu la ramènera tôt ou tard dans sa voie originale.

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