ARTISTES ISOLÉS DES XÏH"’= ET XÏIII”' SIÈCLES
Petitot y Tliouron* Arlaiacl, Liotard, lliiber. — L’ancienne école $;enevoise.
Aucune ville ne semblait moins faite que Genève pour le développement des beaux-arts. Au moment même où la renaissance faisait éclore tant de chefs-d’œuvre en Italie, la Rome protestante assombrissait son caractère, demeurait iconoclaste et expulsait les quelques artistes qui cherchaient à s’établir dans ses murs (1). Des
(1) Le 12 janvier 1625 Léonard Colbert^ peintre de Milan, ne peut obtenir du Conseil Fautorisation de séjourner dans la ville pour y achever les ouvrages qu’il avait commencés. Le 2 mai suivant on renvoie, malgré sa sollicitation, un peintre français nommé Frémier. Le 20 mars 1693, même décision à l’égard du peintre ArnulpJie^ catholique. Le 10 novembre 1697, Joachim, peintre papiste, reçoit l’ordre
lois somptuaires, en harmonie avec les austères principes du calvinisme, proscrivaient toute espece de luxe et défendaient même aux femmes de se farder, friser ni poudrer les cheveux, ainsi que de porter montres dliorloge et miroirs à la ceinture (1).
Mais l’art au lieu de sortir à Genève comme ailleurs des pompes religieuses ou royales, devait prendre naissance dans l’industrie. Les fabriques d’horlogerie et de bijouterie qui s’établirent de bonne heure (2) dans ce petit Etat nécessitèrent la culture de quelques genres artistiques tels que la peinture sur émail, la gravure ou le modelage des ornements. Les artistes qui puisaient dans ces commencements un goût plus vif et plus impérieux de l’art, durent s’expatrier, et allèrent en Italie, en Allemagne, en France ou en Angleterre exercer des talents que leur pays n’encourageait pas.
Turquet de Mayerne (3), qui fut le médecin ordinaire de Henri IV d’abord, puis ayant passé en Angleterre à la mort de ce dernier, remplit le même emploi auprès de Jacques puis de Charles I®**, profita de ses connaissances en chimie pour perfectionner la peinture sur émail, dont le fameux Petitot allait brillamment profiter.
Jean Petitot (4), élève et ami de Pierre Bordier, fit avec celuici ses études artistiques en Italie. Ces deux artistes travaillaient en-
de se retirer de la ville dans la quinzaine. (J.-J. Rigaud. JReciieil de renseignements relatifs à la culture des heaux-arts à Genève, 2® partie, 184G.)
(1) Ordonnances et Bèglement nouveau concernant les habits, nopces, banqiiets, etc., fait et passé par les Petit et Grand Conseils, le 27 octobre 1026, reveii, accreu au subject des nouveaux abus, et publié le 5 septembre 1631.
(2) En 1587, Charles Ciisin, originaire d’Autun, en Bourgogne, introduisit l’horlogerie et la bijouterie à Genève. (J.-J. Rigaud. — Ouvrage cité.)
(3) Né à Genève en 1573, mort le 15 mars 1655, à Chelsea.
(4) Né à Genève en 1607, mort à Vevey en 1691.
semble. Petitot peigoait les tôtes et les inains, et Pordier les cheveux, les vêtements et les accessoires. Lorsqu’ils arrivèrent en Angleterre, Mayerne les accueillit, les présenta à Charles I" et leur communiqua ses découvertes. Petitot peignit la famille royale en s’inspirant des conseils de Van Dyck, et plus tard il accompagna la reine dans sa fuite en France. Louis XIV l’attira à sa cour, lui lit une pension et lui donna un logement au Louvre. M. J. -J. Rigaud, auquel nous empruntons ces détails sur les anciens peintres genevois, décrit ainsi, d’après l’opinion du fameux peintre sur émail, M. Constantin, les procédés de Petitot:
« L’émail sur lequel il peignait était de l’érnail dur ; cet émail < étant d’une fusion lente, et les couleurs avec lesquelles il peignait étant plus tendres, elles entraient en fusion avant l’émail « du fond; les couleurs se gripaient alors sur l’émail, mais ne s’y « internaient pas, ce qui fait qu’en inclinant ces peintures contre « le jour, on voit tout le travail du pinceau. Par là il obtenait ces « détails si finis et si délicats que l’on admire dans ses ouvrages, « le travail restant exactement tel que l’artiste l’avait fait. Il est « probable, toutefois, que ce procédé ne s’appliquait pas aux deux « premiers feux, »
Depuis Petitot, on s’est servi d’un émail d’une pâte plus tendre qui, entrant en fusion en même temps que les couleurs, leur permet de s’y interner, fait disparaître ainsi le pointillé du pinceau et produit l’illusion de la peinture à l’huile.
Jacques Thouron (i) eut de grands succès à Paris dans ce genre de peinture, et il y reçut le diplôme de peintre de Monsieur, qui devint plus tard Louis XVIII.
Ainsi donc, c’est à des peintres genevois qu’on doit les plus grands perfectionnements de la peinture sur émail. C’est ce que nous sommes heureux de constater, à la gloire de notre patrie.
(1) \(! à Genève le 6 nriars 1749, mort à Paris en 1788.
Arlaud (i), le célèbre peintre en miniature, contribua aussi à la gloire (le Genève. G. Brice, dans une description de Paris écrite en 1713, dit « qu’aucun peintre en miniature ne pouvait l’emporter sur Arlaud. » On attribue au duc d’Orléans un propos encore plus llalteur. « Jusqu’à présent, aurait dit le prince, les peintres en mi- « niature ont fait des images ; Arlaud leur a appris à faire des « portraits ; sa miniature a toute la force de la peinture à l’huile. » Et les courtisans de renchérir là-dessus, disant : « Il lit jusqu’au « fond de nos âmes. »
Un des peintres de pastels les plus estimés du dix-huitième siècle fut Liotard (2), dont le talent spirituel et plein de grâce nous a légué une grande quantité de portraits des hommes illustres de son époque. Son pastel de Mme d’Epinay, au musée de Genève, est un modèle d’élégance, d’expression et de couleur. Il est encore aussi frais maintenant que pouvait l’être Mme d’Epinay à vingt-cinq ans.
Pour terminer l’énumération de ces peintres isolés, qui précédèrent par leurs talents individuels la création définitive d’une école genevoise, nous pouvons encore citer le plus original de tous, Jean Iluber (3). On connaît une feuille de lui gravée à l’eau-forte et qui représente trente-cinq têtes de Voltaire, toutes sous des aspects différents et toutes d’une parfaite ressemblance. Une plaisanterie de sa part, qui consistait à faire faire à son chien le profil de Voltaire en lui présentant à mordre une croûte de pain, lui valut presque autant de célébrité que ses productions sérieuses. II mit aussi à la mode l’art de la découpure, dans lequel il excellait. Ses tableaux sérieux ont eu, en général, pour sujet des chasses, des chevaux,
(1) Né à Genève le 18 mai 1668, mort dans la même ville en juin
(2) Né à Genève le 22 décembre 1702, mort dans la môme ville on juin 1789.
(3) Né à Genève le 13 février 1721, mort à Lausanne en 1786.
des chiens. Ce peintre, en faisant divorce avec la série interminable de peintres sur émail, de miniatures ou de portraits, ouvrait à ses compatriotes des échappées nouvelles, dont ils ne tardèrent pas à profiter.
Jusqu’alors Genève n’avait pas encore d’école de peinture constituée. Ce ne fut que vers la fin du siècle passé qu’elle vit se former dans son sein la Société des Arts, fondée par une réunion de magistrats, de professeurs et d’artistes. Cette société organisa une Ecole d’après l’antique et une académie, et commença à rassembler une collection de tableaux et de statues qui fut le noyau primitif du Musée Rath. La première exposition de peinture et de sculpture qu’elle institua eut lieu en 1789. Elle contenait quarante-six ouvrages, parmi lesquels on distinguait un tableau d’histoire, de Vaucher, quatre paysages de de la Rive, des marines de Gautier, un pastel de Liotard et un grand nombre de peintures sur émail, dans lesquelles les artistes genevois excellaient surtout.
Depuis ce moment, les expositions se succédèrent régulièrement, et l’école genevoise fut définitivement constituée. Mais sa tendance nationale vers l’histoire suisse ou le pays alpestre ne se manifesta point tout d’abord.
Saint-Ours, élève de Vien, était alors le premier peintre d’histoire de Genève. En suivant les traces de son maître, il s’appliquait constamment à interpréter la nature avec simplicité et noblesse ; et il contribua ainsi à l’œuvre de régénération que David devait compléter.
En 1780, il remporta à Paris le grand prix de peinture pour son Enlèvement des S abines. Mais, étranger et protestant, il ne put obtenir la pension du roi pour aller étudier à Rome et dut faire le voyage à ses frais. Malheureusement, les sujets de ses tableaux, puisés presque tous dans les souvenirs de l’antiquité, ne nous permettent pas de le considérer comme un peintre national, dans le sens alpestre que nous donnons à ce mot. Son élève, Vaucher, sui-
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Vit avec distinction la môme école et eut Thonneur de compter parmi ses élèves Constantin et Ilornung, deux des artistes de nos jours qui font le plus d’honneur à l’école.
Le passage de la tendance classique à la tendance nationale fut, comme dans le reste de l’Europe, l’œuvre de quelques hommes de talent qui y arrivèrent instinctivement (1). D’ailleurs Rousseau avait indiqué sa voie à Genève, en l’invitant à l’admiration de cette grande nature suisse qui l’entourait. De la Rive et, après lui, Wolfgang- Adam Tcipffer, père de l’écrivain, comprirent toute la richesse de cette inspiration nouvelle. Ils commencèrent à reproduire les rives des lacs, les mystérieuses retraites des vallées, ou les fêtes pittoresques des villages suisses. C’est ainsi que fut fondée à Genève l’école alpestre ; mais pour comprendre son évolution et sa marche historique, il faut suivre avec Rodolphe Topffer les trois zones qu’elle a parcourues.
« L’on peut, dit R. Toplîer, envisageant la nature alpestre au point de vue du paysage, y distinguer trois zones principales : la basse, la moyenne et la supérieure. La basse, qui comprend les abords cultivés des gorges et le penchant des premières pentes, finit où finissent les noyers. La ^noyenne, qui comprend de hautes vallées, des cols, et tantôt des vallons ouverts, tantôt des défilés étroits, finit là où finit toute végétation d’arbres et d’arbustes. La supérieure, chaos sublime de sommités chenues, de déserts rocheux, de cimes tantôt rases et gazonnées, tantôt couvertes d’éboulis et sillonnées d’abîmes, ici détrempées de neiges fondantes, là hérissées de glaces rigides, crevassées, sonores et incessamment en travail d’enfanter les fleuves de la terre, finit où commence le ciel. »
(1) M. Gustave Planche a trop bien caractérisé ce mouvement dans son Salon de 1821 (Mcxue des Dcnœ-Mondcs), pour que nous ayons besoin d’y revenir
Chose curieuse! le talent des artistes a suivi précisément les memes phases, et s’est élevé comme par un point d’orgue sublime de la plaine à la montagne et de la montagne aux cimes en passant de de la Pdve à Diday, et de Diday à Calame. Seulement R. Topfter n'a fait que prévoir la continuation do la parabole. Il a laissé la peinture alpestre à son point culminant et ne l’a pas vue, comme nous, non-seulement redescendre dans la plaine, mais encore s’égarer hors du sol helvétique et renier son origine.
De la Rive, après une longue fréquentation des Flamands et surtout de Berghem, se mit à étudier assidûment d’après nature. Retiré à Grissier, près de Lausanne, il trouva dans la luxuriante végétation de cette contrée d’admirables modèles. Et cependant, mécontent lui-méme du résultat, trouvant que ses tableaux manquaient d’air, de vie et de chaleur, il eut, dit M. Rigaud (1), l’idée d’aller réchaulîer son génie sous le beau ciel d’Italie. Il en revint avec un grand style historique très-recommandable, mais tout empreint d’imitation et inapplicable à la sauvage beauté du paysage alpestre. Ses tableaux se ressentirent du mélange des deux natures, et ce défaut devint malheureusement l’héritage de plusieurs des peintres de l’école. Cette espèce d’éclectisme amena peu à peu l’affectation et surtout ce manque d’harmonie qu’on a si souvent reproché aux œuvres roses et vertes des paysagistes genevois. Cependant de la Rive eut, en 1802, une grande inspiration ; il exécuiâ le portrait (2) du Mont-Blanc vu de Sallanches. Ce tableau, grand précisément par sa simplicité, fut une révélation pour les peintres suisses. L’effet imposant de cette masse blanche se détachant sur le bleu sombre du ciel, rompait toutes les conventions et déconcertait tous les principes admis.
(1) Becueil de renseignements relatifs à la cvMure des heanx-aris à Genève, par J.-J. Rigaud, ancien syndic, président de la Classe des Beaux-Arts. Quatre brochures : 1845, 1846, 1848, 1849.
(2) Môme ouvrage.
Cependant une nature nouvelle était trouvée, nature exceptionnelle peut-être, mais empreinte d’une beauté sévère et sublime, et dont l’école genevoise allait s’emparer comme d’une conquête nationale.
Depuis, de la Rive ne remonta jamais à cette hauteur. Il se contenta du paysage des plaines qu’il rendit dans le goût conventionnel qui régnait alors, mais relevé par un grand style et par une savante composition.
Wolfgang-Adam Topffer, père de l’écrivain, suivit de la Rive dans la même voie, sans partager cependant les mêmes tâtonnements. Il aborda francliement, avec esprit et originalité, la peinture des mœurs suisses ou savoyardes, et en fit une espèce de genre paysage que son penchant à la caricature rendait plus piquant. Une inépuisable fécondité lui permit de répandre partout ses tableaux et sa réputation. En 1812, il obtint au salon de Paris la grande médaille d’or décernée par l’empereur.
Il ne faisait pas un pas hors de chez lui sans découvrir des sujets nouveaux de croquis spirituels et d’une ressemblance parfois compromettante. Ces dessins, exposés ensuite chez les libraires, faillirent lui attirer quelquefois des désagréments. Il eut même un jour à combattre une espèce d’émeute organisée contre lui parles fripières de Genève qui ne pouvaient lui pardonner d’avoir si bien reproduit leurs ridicules. Ses paysages sont animés plutôt par une vivacité gracieuse de composition, que par un grand effet de couleur. Mais on y reconnaît un sentiment exquis et naïf de la nature, sans aucune préoccupation d’école ou de manière En rendant hommage au talent de son père, Rodolphe Topffer, l’auteur des Menus propos, caractérise ainsi ce genre tout original , qui pouvait passer pour une véritable création : « Le fait est, dit-il, que, graveur premièrement, et après que sa jeunesse s’est écoulée à Lausanne d’abord, à Paris ensuite, c’est à l’âge de vingt-cinq ans que mon père, revenu dans sa patrie, s’y livre avec ardeur dans nos environs à l’étude du paysage
('t de la figure, et qu’eiiliu, riche de -matériaux, d’observations, de sujets, il s’essaie à peindre, se l’ait sa manière, et produit ce grand nombre de compositions qui toutes [lortenl le sceau d’un esprit original, fin, gai, inventif, ami de la grâce, amant du pittoresque, et qui , dans le spectacle journalier des marchés, des foires, des hôtelleries, dans le commerce aimé des attelages, des curés, des noces et des marchands forains, s’est profondément imprégné de tout ce qui attache, de tout ce qui plaît, de tout ce qui fait penser ou sourire, dans le paysage comme dans le manant de l’humble Savoie. »
A cette première école se rattachent encore plusieurs peintres recommandables à divers titres. J.-D. Iluber, le fils du caricaturiste, s’attacha particuliérement à reproduire les belles campagnes du canton de Vaud et les hautes vallées de l’Oberland. Parfois la hardiesse de sa touche fait pressentir Diday. Nous ne pouvons oublier de mentionner ici Agasse, le célèbre peintre d’animaux qui passa, il est vrai, presque toute sa vie en Angleterre. Horace Vernet disait de lui : « Agasse se trompe quelquefois sur la couleur, mais il dessine les animaux comme personne ne l’a fait avant lui. » Firmin Massot, gracieux portraitiste, et qu’on a surnommé l’Albane genevois, marque la transition entre l’ancienne école et la nouvelle.
Le paysage alpestre, une fois découvert, devint une mine féconde d’inspirations pour les artistes suisses. A Neuchâtel comme à Genève, l’art sortit de la fabrique et du peuple par un mouvement spontané et sans protection. Léopold Robert, les Girardet, Grosclaude, Meuron et d’autres s’y adonnèrent avec succès. Il existe de Meuron un grand paysage des hautes cimes (1) qui a précédé les tentatives de Diday et qui, lors de son apparition, a excité un véritable enthousiasme. Maintenant on le juge plus froidement, sans doute; ce n’en est pas moins une toile d’un effet grandiose et inattendu, et qui dut ou-
(l) Au Musée de Neuchâtel.
vrir à l’imagination des peintres suisses une échappée des plus heureuses, mais il n’entre pas dans notre plan de sortir de l’école genevoise. Il nous suffit d’avoir montré par quelle pente insensible cette école arriva à la grande peinture alpestre, telle que nous allons la voir atteindre sa plus haute expression, avec Diday et Calame.