‹ La peinture anglaise contemporaineChapitre 25 sur 45 · Vibert, La science de la peinture · texte numérisé non relu

Vibert, La science de la peinture

mais définie, où rien n'est baveux ni brouillé, permet d'apercevoir les plus menus détails, les plus infimes accessoires et, comme ces détails ont tous, dans un tableau anglais, une haute signification, renforce, s'il est possible, l'intellectualité du sujet. Quoi de plus intellectuel que les gravures d'Albert Durer et quoi de plus sec? On peut même dire que, jusqu'à un certain point, un sujet littéraire s'accommode mal d'une facture large, facile et savoureuse. Si Millais, dans son Passage du Nord-Ouest j avait peint son citron, son verre et sa lunette comme Delacroix a peint son orange et les autres objets de premier plan à! Une Noce juive au Maroc (au Louvre) et som drapeau conmie une loque de M. Louis Deschamps, il aurait fait un tableau bien meilleur, mais où l'on n'aurait vu ni le grog, ni la lunette, ni le drapeau, ni en un mot tout ce qui avertit qu'on est en présence d'un vieux navigateur et que la contraction qu'on lit sur son visage est provoquée par les souvenirs de son ancienne carrière. Si Hunt avait traité largement, comme Diaz, le fond de son paysage dans le Berger mercenaire^ on n'aurait aperçu ni les loups courant sus aux moutons, ni ceux-ci franchissant la limite du pâturage pour aller brouter des blés verts qui leur sont pernicieux, ni Toiseau de proie planant sur le troupeau, ni même l'espèce de papillon que tient la bergère et qui est d'un funeste . présage : on n'aurait vu qu'un paysan courtisant une paysanne et toute la signification morale de

la parabole eût été perdue. Pour la sauvegarder, il fallait peindre avec précision , avec définition, c'est-à-dire avec sécheresse, tous ces détails, même à Tarrière-plan. Et ainsi, à mesure que Tidée devenait plus précise, la couleur devenait plus dure et la touche plus mesquine. C'est là le résultat de l'art suggestif. Quand on ne veut rien perdre de la conception intellectuelle d'un tableau, on s'oblige à respecter outre mesure les détails du dessin. Si une touche heureuse emporte la ligne, brouille les détails, on ne saisit plus aucun sens. Car le dessin est ce qu'il y a de plus intellectuel dans un tableau, comme la couleur ce qu'il y a de plus sensible. C'est par les minuties de celui-là qu'on fait entrer les idées dans les cerveaux, non par les jeux de celle-ci. Du moment qu'une peinture est idéographique, elle se condamne à ne plus être hautement esthétique. Les rébus ne sont ' pas de l'art.

Nous pouvons nous faire maintenant une idée assez claire de la couleur et de la facture anglaises : brillante jusqu'à la crudité, définie jusqu'à la sécheresse. Mais s'il fallait un trait de plus qui servît à préciser l'opinion des Anglais sur ce point, comme on dit qu'on peut juger les gens par leurs antipathies autant que par leurs préférences, nous demanderions ce trait à l'artiste qui bouleverse le mieux les théories et qui résume le plus complètement les antipathies d'outre-Manche, — à M. Whistler. Nulle œuvre ne choque les Anglais

plus que celle du peintre américain. Us veulent un sujet, légende ou histoire, et il ne leur donne qu'une Harmonie^ ils cherchent des gestes étudiés, et il ne leur offre pas même un contour; des couleurs vives, et ses personnages se noient dans Tombre; une forte matérialité, body^ et ils fuient insaisissables, ne montrant parfois que le bout de leur talon; du détail superflu, et il ne leur fournit même pas Tensemble nécessaire.

Aussi l'exemple de M. Whistler a-t-il servi aux artistes anglais à fixer leur esthétique et ce qu'on pourrait appeler leur jurisprudence de la couleur. Quand je parle de « jurisprudence » , ce n'est point par métaphore. C'est bien devant les tribunaux anglais qu'a été jugée l'esthétique de M. Whistler, dans ce fameux procès contre Ruskin, qui, au dire de l'attorney. général, a été « le plus grand amusement qu'ait jamais eu le public anglais ». On se rappelle peut-être les circonstances. C'était en 1878. M. Whistler introduisait, peu à peu, dans les ateliers, l'idée qu'un tableau devait être une simple réunion de couleurs harmonieuses, la théorie de l'art pour l'art, et y acclimatait la facture française. Ruskin sentit le péril. De la même plume qui trente ans auparavant avait défendu les préraphaélites inaugurant un art national, il attaqua cette facture d'outre- Manche qui ne laissait voir aucun détail, qui ramenait aux bruns et aux gris d'autrefois, qui était la négation même de toutes ses théories, une in-

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suite à toute sa vie. M. Whistler venait d'exposer, à la Grosvenor Gallery, un Nocturne en noir et or qu'il qualifiait hardiment de « feu d'artifice » . On n'y voyait rien. Ruskin ne put contenir son indignation : « Pour l'honneur de M. Whistler luimême comme pour la sécurité financière de l'acheteur de cette toile, sir Coutts Lindsay (le directeur de la Grosvenor Gallery) n'aurait pas dû admettre dans la galerie cette chose où les idées informes de l'artiste ont approché de si près l'aspect d'une imposture. J'ai vu et entendu citer beaucoup d'exemples d'impudences de cockneys dans ma vie, mais je ne me serais jamais attendu à entendre un coxcomb demander deux cents guinées pour avoir jeté un pot de couleurs à la figure du public. » Sous cette injure et quelques autres, M. Whistler traîna devant les tribunaux l'auteur des Modem Painters et de Sésame et les Lys. Les 25 et 26 novembre, la cour de Westminster, sous la présidence de M. Huddleston, fut saisie de cette question : savoir si la peinture de M. Whistler était ou non une mauvaise plaisanterie. Le jury fut très embarrassé. Jamais vraisemblablement, depuis Véronèse cité devant le tribunal de l'Inquisition, fait pareil n'avait été enregistré dans les annales de la Justice. On apporta des tableaux de M. Whistler devant la cour et l'on entendit s'engager des dialogues comme celui-ci :

Baron Huddleston. — Est-ce que cette partie

du tableau^ au sommet, représente le vieux pont de Battersea? {Rires.)

Le témoin. — Votre Seigneurie est maintenant trop près du tableau pour percevoir Teffet que j'ai voulu produire à distance. Le spectateur est supposé regarder d'en haut la rivière en se tournant vers Londres.

On fit ensuite comparaître à la barre les maîtres de la peinture anglaise, et on les interrogea de la sorte :

M* BowEN. — Considérez- vous que le détail et la composition soient essentiels dans une œuvre d'art?

M. BuRNE-JoNES. — Très certainement.

M" BowEN. — Maintenant, quel détail et quelle composition trouvez- vous dans ce Nocturne?

M. BuRNE- Jones. — Absolument aucuns.

M® BowEN . — Pensez-vous que 200 guinées soient un prix considérable pour cette peinture?

M. BuRNE-JoNEs. — Oui , lorsqu'ou songe à la somme de travail consciencieux qu'on fait souvent pour beaucoup moins d'argent.

M. Frith, de la Royal Academy, fut aussi mandé : « Je ne considère pas le Nocturne en noir et or comme une sérieuse œuvre d'art, » dit-il. Le critique du Times fit la même déclaration. M. Whistler a réuni, par la suite, tous ces témoignages dans un opuscule qu'il a intitulé : « La Voix du peuple. » Le mot est très juste. Toute l'Angleterre suivit Ruskin dans sa lutte contre le peintre américain

et contre la facture française. Et lorsque , après deux jours de débats extraordinaires, le jury, réprouvant la peinture de M. Whistler, mais se croyant obligé de défendre Thomme contre la diffamation, apporta solennellement un verdict condamnant Ruskin à un farthing de dommagesintérêts , une souscription publique fut ouverte immédiatement pour couvrir cette somme — et aussi les 10000 francs de frais qu'avait entraînés le procès. C'est qu'en effet le danger avait été public et la réprobation presque unanime. Le succès de M. Whistler eût été un retour offensif du brun et du smear, — « Quelques-unes des figures que Tartiste a exposées comme des harmonies sont de simples coups de brosses à couleurs » , dit le Scotsman. « Il peint avec des couleurs de suie et de boue; loin de se plaire aux couleurs primaires, il ne perçoit que peu ou point le charme des couleurs secondaires ou tertiaires, » dit la Merrie England. « Quelques smears de couleur comme un peintre pourrait en faire en nettoyant ses brosses sur sa toile , » dit le Knowledge, — Ne croirait-on pas entendre Ruskin attaquer les peintres du commencement de ce siècle et montrer la nécessité de la minutie préraphaélite? L'exemple de M. Whistler est donc précieux à retenir et le souvenir de son procès fameux est utile parce qu'il met en lumière, résume et définit le goût britannique. Triomphant et nanti d'un farthing de dommagesintérêts, M. Whistler fut condamné par « la voix

du peuple. » Ce jour-là, F Angleterre esthétique témoigna qu'elle ne voulait point d'influence étrangère dans ses méthodes de peindre, qu'elle avait assez lutté pour parvenir à la couleur crue et à la facture sèche , qu'elle était fière de ces deux caractéristiques et qu'elle entendait les garder*.

1. Voir Whistler, The voice of a people et The genlle art of making enemies. — Collingwood, The life ûnd work of John Huskin, vol. ir, et les journaux de l'époque.

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