‹ La peinture anglaise contemporaineChapitre 26 sur 45 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

A quoi donc tend un art si singulier? — Évidemmentà autre chose qu'à réjouir lés yeux. « L'art, dont la fin est seulement le plaisir, dit Ruskin, est surtout Tapanage des nations sauvages et cruelles (ornementations des Mores, des Arabes, des Indiens), tandis que Tart spécialement consacré à mettre en lumière des faits (comme celui des Primitifs) indique toujours un charme spécial, une particulière tendresse d'esprit. » — « Le plus grand art réalise la beauté, mais n'en fait pas sa fin principale, » ajoute M. Collingwood. La peinture anglaise a donc un but qui éclaire ses singularités, une idée de derrière la tète ou de derrière la

toile qui explique ses défauts, un programme qui n'est pas celui de nous montrer de beaux torses et de riches draperies, et l'on se convainc, en regardant les œuvres de ses maîtres, comme en

lisant celles de ses critiques, que ce but extraesthétique occupe une place considérable, — la première peut-être, — dans leurs préoccupations. Ce but est d'abord de s'adresser à toutes les facultés de rhomme : esprit, intelligence, mémoire, conscience, cœur, et non pas seulement à cette faculté de notre être qui voit, qui s'émeut par la vue et qui imagine. « L'art, dit M"* Barrington, doit élever, par sa suggestivité, à une vue plus complète des conditions humaines que ne peut le faire la vie banale de tous les jours » ; et Ruskin dit que « l'art absolument parfait révèle l'homnae tout entier » . Pour cela, il faut que l'artiste soit lui-même une intelligence complète. Il l'est. Vous ne trouvez pas, chez les Anglais, le grand artiste intuitif, ouvert aux sensations et aux sentiments de formes et de couleurs, fermé à tout le reste ; du moins vous ne le trouvez plus. Turner et Walker l'ont été. Mais aujourd'hui tous les peintres de valeur sont semblables aux artistes poètes William Blake, Bell Scott, Rossetti, pour l'étendue de leurs connaissances et de leurs sympathies. William Morris, le tapissier et le faiseur de vitraux, est aussi un rare poète et le plus séduisant écrivain du parti socialiste. Leighton parle toutes les langues. Burne-Jones, qui a passé par Oxford, est un exquis érudit de littérature légendaire. Watts est un philosophe, Hunt un exégète, Alïïia-Tadema un archéologue. Poynter fait des conférences comme autrefois Reynolds. M., Ste-

phens et le regretté Ph.-G. Hamerton ont toujours mieux écrit qu'ils n'ont peint. Hook s'occupe de sociologie et Birket Poster d'ornithologie. Millais et Herkomer expriment tous deux très brillamment des idées ingénieuses sur tous les arts et le dernier les a professées à Oxford. On est frappé, en causant avec quelques-uns de ces maîtres, de leur supériorité de culture sur la plupart de nos maîtres français. Toutes les questions qui s'agitent dans le monde ont un écho intelligent dans ces ateliers. Tous les souffles qui passent sur les foules font vibrer plus particulièrement ces âmes d'artistes. Lorsqu'on ne fait pas de peinture dans le studio de M. Cl..., on y fait des conférences théologiques, et lorsque la Belle Dame sans merci ne se promène plus dans le jardin fleuri, parmi les rhododendrons de M. H. H... à Hampstead, c'est M. Gladstone qui vient y prononcer un discours sur le Home rule. De tels artistes peuvent agir sur toutes nos facultés, parce que toutes les leurs sont agissantes, et beaucoup nous enseigner, parce qu'eux-mêmes ils ont beaucoup appris.

Ce qu'ils nous enseignent, c'est avant tout l'idée de travail. L'improvisateur qui fait un cheval ou une Harmonie en deux jours, comme Fromentin ou M. Whistler, et qui en demande 200 guinées sous prétexte qu'il s'y prépare depuis trente ans, est extrêmement rare chez les Anglais. La plupart de leurs artistes se ressemblent par leur dédain du

succès facile, leur ténacité à la besogne, leur détermination à ne pas se tenir pour satisfaits tant qu'ils sentent encore en eux quelque chose de meilleur que dans leur œuvre, je dirais leur conscience, si ce mot, le plus beau qu'on puisse dire d'un homme, n'avait point perdu de sa valeur par l'abus qu'on en fait en l'appliquant chaque jour à des artistes qui en manquent totalement. Madox Brown a mis quatre ans à faire son Adieu à rAngleterre^ qui ne contient que deux figures importantes, et quinze ans à peindre les fresques de la salle de ville à Manchester. M.Hodgson dit de Walker qu' « aucun artiste n'a jamais gémi comme lui dans les affres de la production. Il faisait peine à voir* ». Hunt, nous l'avons vu, a dépensé toute une vie de continuel labeur à quelques petites toiles, — ce qu'un de nos peintres expose en une année au Champ de Mars ou au Club, — Watts en a peint des centaines, mais il les garde dans son atelier, estimant que. sur ce nombre, deux seulement n'ont pas besoin de retouche. Burne- Jones a mis sept ans à concevoir et à exécuter sa Briar-Rose qui compte , il est vrai , quatre panneaux contenant chacun plusieurs figures. Sa Roue de la Fortune , dessinée en 1871 , ne fut pas commencée de peindre avant \ 877, ni terminée avant 1883. Il faut lire M. Hamerton et ses récits de campement dans les moors du Lancashire pour se figurer la peine et le temps que dépense un pré-

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