LES MAITRES ACTUELS
Aujourd'hui, il n'est plus de schisme violemment préraphaélite, ni de dogme immuablement académique. Des artistes nouveaux sont venus, d'anciens se sont assagis, les uns ayant emprunté aux principes de la confrérie plus qu'ils ne le croient, les autres en ayant laissé plus qu'ils ne le disent, tous se mouvant dans une atmosphère absolument différente de celle des petits maîtres de 18S0. Mais il fallait conter cette grande révolution esthétique du milieu du siècle, décrire cette cassure dans la trame de l'art anglais, qui se fit voilà cinquante ans déjà, pour qu on s'expliquât cette transformation, pour qu'on vit comment le Bouc émissaire de Hunt a pu succéder aux roquets de Landseer et Burne-Jones prendre dans les imaginations britanniques la place qu'occupait Wilkie. Cette révolution analysée, les origines de l'art
actuel établies, nous abordons le cœur de cette étude : la peinture anglaise, non pas d'hier, mais d'aujourd'hui, telle qu'elle est représentée par un certain nombre de maîtres vivants.
Ce n'est pas nous qui choisissons ces maîtres. Ils nous sont imposés soit par leur originalité, soit par leur puissance, soit par leur réputation. Ce sont, pour la plupart, ceux que Ruskin a nommés quand il a voulu caractériser VArt of England. On peut contester leur génie, non leur importance. Aucune main anglaise n'oserait effacer de cette liste ni Watts, qui a les honneurs de toute une salle à South Kensington et qui a refusé ceux du baronetage; niHunt, que la Lumière du Monde a rendu célèbre jusque chez les ouvriers du Lancastrc; ni sir John Millais, « le plus populaire des peintres anglais », comme là-bas on l'appelle; ni Alma-Tadema, connu dans le monde entier; ni Herkomer, le portraitiste le plus achalandé de Londres; ni sir Edward Burne-Jones, dont le nom veut tout dire ; ni sir Frederick Leighton, qui est président de la Royal Academy. — Et comme il se trouve qu'ils représentent chacun un genre différent, c'est l'art anglais presque tout entier qu'avec eux nous allons examiner, c'est d'après leurs exemples que nous allons le juger.
Certes, ces sept maîtres ne sont pas les seuls, mais ils sont les plus grands, ils ne remplissent pas tous les genres, mais ils les résument. On peut trouver des artistes qui se tiennent à côté
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d'eux, on n'en trouve pas qui nous les masquent ou qui les complètent, et vouloir, quand on les a étudiés, par scrupule d'historien ou par désœuvrement de dilettante, passer à l'analyse de MM. X... ou Y..., fameux seulementsous le péristyle de Burlington House, ce serait proprement, lorsqu'on a traité de Gentile da Fabriano, de Lorenzo, de Niccolo da Foligno, du Perugin et du Pinturichio, s'interdire de porter une conclusion sur l'école ombrienne avant d'avoir approfondi rœuvre de Rocco Zoppo ou de Sinibaldo Ibi.
Un grand nom d'artiste manque pourtant à celte galerie : celui de William Morris. Mais William Morris est un décorateur, un tapissier, un ordonnateur de mobilier, un maître verrier, un typographe, un poète, un sociologue et un orateur de club plutôt qu'un peintre — et c'est de peinture qu'il est question ici. Il sera parlé de lui, d'abord à cause de sa collaboration avec Bume-Jones, ensuite à cause du but social qu'il assigne à l'art tout entier : il ne pouvait lui être donné une place spéciale parmi les Peintres anglais contemporains. D'ailleurs, les caractéristiques de son art se confondent si bien avec celles de Burne- Jones, que le parti que nous avons pris, — le laisser régner sur l'art décoratif et le mobilier esthétique au xix** siècle, — vaut mieux à la fois pour sa gloire et pour la vérité.