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CHAPITRE II

L'ART CHRÉTIEN — M. HOLMAN HUNTi

Parmi les innombrables visiteurs du Champ de Mars qui se pressaient, en 1894, devant la Vie de N. S. JésuS'Christ de M. Tissot et admiraient le long effort et la méditation religieuse d'où ces petits tableaux sont sortis, bien peu sans doule ont accordé un souvenir au créateur de ce genre d'évocation, à rénergique pionnier qui ouvrit, il y a quarante ans, cette voie où les Bida, les Munkaczy, les Vereschaguine ont marché depuis, — à Holman Hunt.

C'était en 1854. Le jeune préraphaélite venait, avec sa Lumière du monde, de rallier tous les suf-

\, Holman Hont, The Pre-Raphaelile Brolherhood; a fight for Art. Contemporary RevieWj mai, juin et juillet 1886. Et Chambers Encyclopedia. — William Bell Scott, Letters from Holman Hunt. Autobiographical notes of the lit'e of W. Bell Scott, Londres, 1892. — Harry Quilter, Holman Hunt; Préférences in ^r/, 1892. — The vénérable archdeacon Farrar D. D. and M"* Meynbll, William Holman Hunt. Hislifeand workj Artannual, 1893. — John Ruskin, Œuvres. — M. Hunt expose à la New Galtery. On voit une de ses œuvres principales, l'Omàre de la Mort, à la City art Gallery à Manchester, son Valentin et Sylvie à VArt Gallery à Birmingham, et son Triomphe des Innocents à la Walker Art Gallery à Liverpool.

frages et se trouvait à ce point précis de la vie du débutant heureux où il ne s'agit plus de vaincre, mais de profiler de la victoire. Produire beaucoup, pour bien enraciner dans la mémoire du public son nom déjà célèbre, et ne produire que des œuvres semblables à celle qui avait fait son succès, pour les imposer plus aisément aux marchands de tableaux et aux riches amateurs, telle était sa voie toute tracée.. HolmanHunt ne fit ni Tun ni Tautre. Il annonça à ses amis qu'il allait partir pour la Terre Sainte, s'enfoncer dans le désert, et qu'on ne verrait plus son nom au bas d'une toile avant bien des années. Il avait vingt-sept ans. Ses amis, ses protecteurs considérèrent que c'était un suicide. Ils firent tout au monde pour l'en détourner, lui citèrent des exemples. Hunt resta inébranlable. « Je ne veux pas, répondit-il, rééditer toujours la même formule, le même sujet, le même sentiment. L'art a besoin d'air, besoin d'espace, besoin de renouveler ses inspirations. » Il ajouta que depuis longtemps il rêvait de peindre la plus grande de toutes les histoires, celle du Christ, et que, pour la peindre de façon à émouvoir les esprits critiques, modernes, il fallait la prendre telle qu'elle s'était passée : humble, locale, humaine, et non pompeuse et idéale, telle que la tradition de la Renaissance l'avait transformée. Pour cela, il fallait l'étudier sur place. Il pensait que la vérilé serrée de près serait encore assez éloquente et que, même sans les anges, sans les nimbes, sans les colonnes

l'art CHnÉTIEX. M. UOLMAN HL'XT. H»

corinthiennes, les baldaquins et toute cette fantasmagorie idolàtrique des maîtres italiens, la vue de ce que le Nazaréen a souffert remuerait les âmes contemporaines. Il partit.

Rien que ce trait nous découvre ce que voulut être et ce que fut Holman Hunt. De philosophique et vaguement moralisateur qu'il était avec Watts, Tart se resserre avec lui dans les limites du christianisme; et, en même temps, les contours s'arrêtent, les gestes, se définissent, les lointains s'éclairent, des détails apparaissent. Pour la pensée, il semble qu'on passe des espérances d'un spiritualiste aux convictions d'un croyant et, pour les yeux, qu'on mette au point le miroir d'un objectif. Cette figure impersonnelle, insexuelle, qui s'élevait au ciel, emportant des enfants dans les plis de son manteau, se précise, s'enveloppe de lumière, so couronne d'épines et nous reconnaissons le Christ. Ces petits enfants que la mort prend dans ses bras, sans qu'on puisse deviner ce qu'elle en fera, s'éclairent d'une auréole, courent autour de Jésus, des roses et des palmes à la main, et nous voyons que c'étaient les Saints Innocents : « Vous savez, écritil de Jérusalem à un ami, combien au-dessus de. toutes mes affections humaines est mon amour pour le Christ. » Sa foi est large, bienveillaute^ curieuse de toutes les contradictions, mais inébraur. lable. Dès sa jeunesse, dans la boutique où il se délassait du Doit et Avoir en peignant sur la fenêtre des mouches que le garçon de bureau s'obs?

tinait à vouloir chasser, il a lu Voltaire et Volney, Byron et Shelley. Lié ensuite avec des positivistes, il a, dans de longues causeries, agité le problème des avenirs humains. Puis, dans ses nombreux voyages en Palestine, il a emporté avec lui à Jérusalem les ouvrages de Strauss et de Renan: il les a lus à fond, exhaustively ; il les a médités, dans sa petite maison arabe, le soir, lorsque Tombre enveloppait une fois de plus le sommet voisin du Golgotha ; mais plus il lit les adversaires de ses croyances, plus il se sent heureux et raffermi. Chaque coup porté à sa foi Tenfon^ce plus profondément dans son cœur. « Si j'avais eu moins d'occasions de connaître Thistoire vraie, dit-il, peutêtre que le travestissement sentimental que tel et tel écrivain parisien a mis à la Bible, accommodée à rintellect moderne, m'aurait fait impression et inspiré le respect que beaucoup d'hommes ont pour ces auteurs. » Ainsi, Ton a tenté d'expliquer telle apparition par une illusion produite par les vapeurs sur certaines montagnes. Mais il a été voir ces montagnes, il les a tenues sous le vif rayon de son œil et les a fixées du bout de son pinceau, à toute heure, en toute saison, et, en lui, le témoignage du paysagiste a renforcé les convictions du croyant. Après quelques années d'études minutieuses sur place, il écarte définitivement bien des doutes qu'avant son départit était près d'admettre. Ses amis de Londres s'en étonnent, s'en scandalisent, mais il leur répond délibérément : « Eh ! sans

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doute, chez les prophètes il y a des obscurités, il y a des erreurs, mais qu'importe? Je peux, sans manquer de respect, concéder que les enfants auxquels les messages du Père furent transmis ont bégayé, ont hésité et se sont exprimés seulement avec les lumières de leur âge; mais, à travers tous ces bégaiements, je reconnais un commandement divin, un ordre du Père, qui nous dit de croire et d'espérer. Des frères, des sœurs acceptent Fautorité du Père ; ils apprennent qu'il est là, tout près, quoique la bouche de celui qui le leur annonce et qui n'est qu'un petit enfant comme eux exprime cette vérité à sa façon. » Ainsi parle l'artiste dans ses Souvenirs et, en s'avançant ainsi jusque dans le domaine de l'exégèse et de la théologie, il ne croit pas avoir quitté celui de l'esthétique. En disant ce qu'il y a au fond de son cœur, il raconte ce qui vient au bout de son pinceau. Car M. Hunt est la conscience faite peintre. Il ne peint que ce qu'il croit. Et c'est parce qu'il croyait au Christ que, presque seul, en Angleterre, il a fait de la peinture chrétienne.

Mais si ses sujets sont rigoureusement chrétiens, ils échappent aux attributions habituelles. Ils jetteraient la stupéfaction et peut-être le scandale dans l'âme des clients de cette imagerie pieuse qui, selon le mot d'un artiste, exprime bien mieux l'agonie de l'art que celle du Sauveur. Ses plus fameuses toiles représentent des scènes que lui seul a peintes, parce que seul il les a imaginées.

Le Christ qui frappe aune porte, la nuit, avec une lanterne ; le berger mercenaire qui montre un papillon à sa compagne, au lieu de préserver ses moutons dés herbes vénéneuses et de la dent du loup ; le bouc qui s*enlize sur les bords de la mer Morte ; la Vierge qui aperçoit Fombre d'une croix sur le mur; les Innocents qui accompagnent la fuite en Egypte, voilà autant de thèmes dont on trouverait bien dans les livres saints plusieurs justifications, mais non dans les catalogues de musées beaucoup d'exemples. Il existe bien quelques gravures allemandes du : « Ecoutez : Voici que je me tiens à la porte et que je frappe ! » Mais V Ombre de la Mort et le Triomphe des Innocents n'existent guère que dans l'œuvre de M. Holmari Hunt. Le Christ, par exemple, qu'on voit dans \ Ombre de la Mort est un Christ ouvrier. Sans doute on avait, avant Holman Hunt, représenté Jésus enfant chez son père le charpentier, mais non pas travaillant, ou, s'il travaillait, plutôt en manière de jeu, comme un enfant riche qui fait des constructions avec des pièces en carton-pâte, ou un Louis XVI qui se délasse du pouvoir en forgeant, que comme un apprenti, attentif à la besogne. Parfois ce jeu amenait de terribles rencontres : l'enfant se blessait les mains, comme chez M. Millais, ou bien, en s'amusant, il fabriquait avec deux morceaux de bois l'instrument de son futur supplice. Mais jamais, ou presque jamais, le Christ n'avait été représenté en ouvrier, à trente ans, maniant la scie

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