L*ART CHRÉTIEN. — M. UOLMÂN HUNT
et la tarière pour gagner sa vie, dans la poussière et la chaleur étouffantes d'une échoppe. Voilà ce qu'Holman Hunt a peint. Son Christ presque nu, les reins ceints d'une ceinture orientale, sur laquelle retombe sa tunique rabattue, a été longtemps courbé sur sa scie. Il se redresse de toute sa hauteur, en aspirant à pleins poumons l'air du soir et en étirant les bras pour se délasser. La lumière, qui le frappe en pleine poitrine, renvoie son ombre s'aplatir derrière lui sur le mur blanc, où, à hauteur de sa tête, sont suspendus des outils, en ligne, sur une planchette horizontale. En sorte que cette ombre d'un corps nu, les bras dressés, allant s'appliquer justement à une barre transversale qui fait, elle aussi, tache sur le mur, donne exactement l'idée d'un homme pendu à une croix. Si l'on regarde de plus près, l'allusion se précise, car des vis et des limes sont placées à l'endroit du mur où se reflètent les poings. Une scie s'élève en trophée au-dessus de la tête. Un bout d'outil courbe enlace le crâne, comme une couronne. Des éraflures du mur coulent le long de l'ombre comme des gouttes de sang. Entre le Christ et son ombre, la Vierge, vêtue à l'orientale, un genou en terre, nous tournant le dos, ouvre un coffre précieux où jadis elle a serré les présents des rois Mages : la couronne de Gaspar, l'encensoir de Melchior et la myrrhe de Balthasar. Mais voici que, sur la paroi, elle a vu l'ombre prophétique, et tout son corps renversé.
tassé, atterré, crie son émoi... Ce n'est rien. Dans un instant, les bras du Galiléen vont retomber et reprendre leur besogne, le coffre va se refermer sur le passé, le soleil déclinant aura déplacé toutes les ombres et, dans la tranquille échoppe de Nazareth, on n'entendra plus que le grincement de la scie finissant de diviser cette planche menuisée par im Dieu. Mais peut-être dans les yeux de la mère y aura-t-il une larme, et cette apparition furtive sera-t-elle une de ces choses dont TEvangile nous dit « qu'elle les gardait toutes dans son cœur ».
Ceci est un tableau nettement réaliste. Certes, il y a là une rencontre d'ombre portée qui s'adapte miraculeusement à la pensée intime, mais qui est ou qui peut être rigoureusement exacte. Sur ce point, on chercherait vainement à prendre le peintre en défaut. L'effet est franc, concordant, homogène et d'une sûreté de détails qui fait souvent penser à une photographie. De plus, il n'y a pas un élément idéal de glorification : pas un fil d'or, pas une nuée, pas un nimbe. Seulement, l'artiste a induit la nature à concourir, sans déroger à ses lois, au sens mystique de l'œuvre. Ainsi, derrière le Christ, est une double fenêtre à plein cintre. Par l'une des ouvertures, on voit un bout d'olivier, puis les collines de Nazareth et la plaine de Jezréel. Dans le cintre de l'autre, s'inscrit la tête du Christ, en sorte que le ciel, au loin lumineux, aperçu dans ce demi-cercle de pierre, lui
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fail une auréole naturelle. Nous voyons déjà la lumière du Dieu là où la mère ne voit que Tombre du supplicié.
Le Triomphe des Innocents, appelé quelquefois aussi la Fuite en Egypte, est nettement mystique. Ce n'est pas ce massacre hideux, cette boucherie infantile que les Flamands nous ont fait voir et qui ne sont souvent qu'un prétexte à mollets dodus, à joues rebondies, à mains potelées, tout cela fouetté de sang, du sang nouveau de ces petits êtres encore gorgés de lait. Ce n'est pas non plus cette fuite idéalisée, sans hâte, que les Renaissants nous ont montrée, cette promenade tranquille entre ciel et terre, avec des anges battant de l'aile comme des voiles de navires sous la brise. Ici, la Sainte Famille fuit réellement. Joseph coiffé du turban, les jambes nues, le dos chargé d'un grand cabas, de ses instruments de travail et des souliers qu'il a quittés pour aller plus vite, marche à grandes enjambées, tirant le licou de Tàne qui porte non seulement la Vierge et l'enfant, mais aussi toutes sortes de provisions, un fiaschetlOy etc. Joseph tourne la tête vers le fond du tableau, vers les collines de Bethléem, où brillent, dans la nuit, les signaux des soldats d'Hérode,s lancés à la poursuite des fugitifs. Mais lui seul semble effrayé. La mère, juchée sur l'àne, paraît heureuse et l'enfant Jésus sourit en montrant de sa petite main tendue... quoi donc? Un spectacle bien singulier. Autour d'eux, devant, derrière
aussi comme une garde d'honneur, comme ces bataillons d'enfants qu'on forme pour les rois au berceau, une multitude de petits bambins de l'âge de Jésus courent, gambadent, en agitant des palmes, des lis, des branches. L'un d'eux fait brûler de l'encens. Presque tous, demi-nus, des bonnets sur leurs têtes, de petites robes flottant sur leurs corps, sont enguirlandés de roses. Tout ce petit monde barbote délicieusement en traversant un ruisseau. Ce cortège fait lever sur l'eau de grosses bulles d'air et, à la clarté bleue, surnaturelle, qui entoure leurs têtes, ceint leurs épaules, sertit leurs pieds et leurs mains, des" chiens, gardiens d'un moulin qu'on aperçoit au loin dans la campagne, se détournent effrayés et semblent aboyer au perdu...
Que sont ces petits bonshommes? Des chérubins ou bien de petits amoretti comme Altdorfer en met de fort indécents, dans un Repos pendant la fuite en Egypte, qui est au musée de Berlin, grouillant dans un bassin renaissance, pour que Jésus s'amuse et qu'il leur donne du raisin? Non. Ce sont de petits bethléemites, des camarades de l'Enfant-Dieu, qui jouaient devant sa porte, qui hier encore étaient pleins de joie, de santé et ouvraient sur la vie ces grands yeux étonnés et graves qu'ont les tout petits enfants et qui les font ressemblera des explorateurs d'un monde inconnu. Aujourd'hui, le couteau des soldats d'Hérode les a jetés hors de ce monde. Mais déjà ils sont entrés
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dans le royaume des cieux. Le dur passage est terminé. Il Test tout à fait pour ceux qui marchent en avant, brûlant de Tencens, tendant des palmes. Ce sont là des anges. Le deuxième groupe, qui entoure Tâne, est moins conscient de son office divin : il s'amuse. L'un d'eux, tout en marchant, penche la tête sur sa poitrine, remarque, sur sa petite robe, la déchirure faite par le glaive qui Fa tué et s'étonne peut-être de ne plus retrouver sur son corps glorieux une seule blessure : pour sa logique enfantine, il y a là un problème insoluble et que de vieux théologiens, en effet, seraient fort empêchés d'éclaircir. Enfin, un troisième groupe se compose de trois petits, qui arrivent de Bethléem en planant dans l'air et n'ont pas encore rejoint le cortège triomphal. Ils crient, pleurent, fourrent leurs gros poings dans leurs petits yeux, comme s'ils souffraient encore du coup qui les a mis dans Téternité bienheureuse et s'ils trouvaient que le soldat leur a fait bien mal. L'un d'eux même, accroché au cou de son compagnon, semble ne pas s'être réveillé encore de la torpeur de la mort; l'auréole qui couronne les autres ne s'est pas encore posée sur lui et flotte à quelque distance de sa tête. Rien de plus poignant, dans toute la peinture religieuse, que ce trio de bébésmartyrs ! Et pour bien montrer qu'il ne s'agit pas là d'une simple scène de nursery, parmi les bulles d'air qui s'élèvent du ruisseau, l'une d'elles, énorme, avant de retomber en pluie, nous fait voir
dans ses reflets irisés, comme la chose la plus naturelle du monde, le Rêve de Jacob, TArbre de vie et l'Adoration des cieux.
La foi robuste qui a inspiré Tensemble de son œuvre détermine M. Hunt jusque dans le détail de ses. accessoires, de sa technique et de sa facture. S'il ne peint que ce qu'il croit, il peint comme il croit, sans défaillance, sans faux-fuyants, avec les minuties d'un entomologiste qui décrit et les scrupules d'une dévote qui se confesse. Ce n'est pas lui qui nous représenterait les Voix, comme Bastien Lepage, sous la forme de « phantosmes sans os » diaphanes, mêlés à des arbres et à des légumes, en sorte que si, chrétien, vous voulez penser que ce sont des saintes venues du ciel, vous le pouvez; mais si, libre penseur, vous voulez vous imaginer que c'est une illusion des yeux, un éblouissement causé par le jeûne et le soleil dans ce brillant « val des couleurs », vous le pouvez aussi. Avec Hunt, il n'est pas de choix possible entre un ange et une fumée. Les angelets nettement dessinés, laborieusement modelés, ont une réalité objective qui vous accule à la foi ou à la négation. C'est l'application rigoureuse du fier précepte de Ruskin, que « la première qualité du préraphaélisme consiste à essayer de concevoir les choses comme elles sont, de les penser et de les sentir jusqu'au bout, de croire joyeusement si nous le pouvons, de douter bravement si nous le devons, mais de ne jamais mystifier, ou reculer,
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OU nous excuser devant tel ou tel fait, car les personnages peuvent être spirituels, mais ils sont individuels : saint Georges lui-même, non Fidée vague de courage; sainte Cécile elle-même, non le simple pouvoir de la musique. Et quoiqu'elle soit spiritualiste, il n'y a pas un essai quelconque, tenté par cette école, d'indiquer la nature immortelle par quelque évanescence ou obscurité de l'aspect. Tous les fantômes transparents, les spectres indéfinis sont les œuvres d'une imagination défaillante. Botticelli, il est vrai, a fait la brise favonienne transparente, mais non pas jamais l'ange Gabriel I » Cette recherche constante du défini, cette haine de la peinture lâchée qui, selon le mot de Delacroix, est « la peinture d'un lâche », conduit Hunt à charger de détails inutiles ses premiers plans, ses vêtements, ses accessoires et même son modelé. Les Innocents sont plutôt ciselés que peints. Dans son Christ de VOmbre de la Mort, la myologie est exagérée, les muscles découpés comme sur un écorché, les veines gonflées comme sur un congestionné. En même temps, la recherche d'une pose fortement particularisée lui a fait contourner le corps et les jambes de son personnage. — On pourrait répondre que, dans cette attitude anormale et rapide, certains efi*ets peu ordinaires frappent les yeux; que, par exemple, le bras en s'élevantet en laissant apparaître le creux de l'aisselle, semble déchirer son enveloppe de muscles, en sorte qu'on voit saillir les deux bords du tissu :
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en avant le bord axillaire du grand pectoral et en arrière le bord du grand dorsal, que le bras unit pour la vue lorsqu'il est au repos. On pourrait dire aussi que, dans le mouvement instinctif qu'un ouvrier fait quand il a les muscles fatigués parce qu'il a été longtemps plié sur lui-même, il exécute exactement le contraire du mouvement qui l'a fatigué : il renverse le buste et il se contourne sur les jambes, en prenant des poses anormales pour combattre, par son contraire, la tension normale des muscles trop longtemps subie. Cela est vrai, car il est évident qu'ici le Christ se délasse, s'étire les bras, et non qu'il fait sa prière, comme le veut M. l'archidiacre Farrar ne voyant pas qu'alors la pose ne pourrait se justifier. Mais pour exacte qu'elle soit dans le détail, la myologie du Christ n'en est pas moins excessive, précisément parce qu'elle est trop exacte, ou du moins trop détaillée. C'est une figure d'étude, ce n'est pas une figure de tableau.
La conscience de M. Hunt ne se voit pas seulement à son tour de crayon. Elle a contrôlé le moindre accessoire. La figure du Christ dans son atelier est celle d'un homme de Bethléem, parce qu'on dit que les habitants de ce village ont gardé quelques traits de la maison de David. L'atelier est celui d'un charpentier de Nazareth. Le paysage vu par la fenêtre est pris d'après nature, du village où a vécu Jésus. Il y a dans un coin une cruche en poterie verte, contenant de l'eau et des
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herbes aromatiques pour tenir Teau fraîche, et cette cruche est nazaréenne : nazaréens aussi le foret, la tarière, le fil à plomb, le mandrin, Téquerre et la scie. Le paysage où il a mis sa Fuite en Egypte est une vue prise sur la route de Gaza, à trente milles de Bethléem et à dix de la frontière égyptienne. L'âne qui porte la Vierge est un beau spécimen de la fameuse race de la Mecque, qu'on suppose issue de la monture de Mahomet. Lorsqu'il peint le Christ parmi les docteurs, ces docteurs ne sont pas des marchands de pastilles du sérail, mais des juifs de marque minutieusement choisis et chacun représente un type déterminé de rhistoire : ici, Siméon, le fils d'Hillel, sorte d'Hercule ; Bava ben Butah, dont Hérode a fait arracher les yeux; Johanan ben Zakkai, l'auteur des paraboles ; Johathan ben Uzziel, l'auteur du Targum; puis Zadok, le disciple de Judas le Gaulonite, portant un philactère au front; puis Dosithai, l'antagoniste d'Hérode; enfin le rabbin de Jamnia, tous dans des costumes originaux, de même étoffe et de même couleur que ceux portés par leurs descendants du plus haut rang. Pour parvenir à une telle exactitude, on n'imagine pas tout ce que Holman Hunt eut d'obstacles à surmonter. En 1854, lorsqu'il commença cette longue carrière, les juifs refusèrent de poser pour le peintre chrétien. Les rabbins, craignant qu'on ne pût envoûter ou baptiser leur image, publièrent une excommunication contre tous ceux qui entre-
raient chez lui. Chassé de Jérusalem, Hunt se retira sur les bords de la mer Morte où il emmena un pauvre bouc qu'il fit poser sur le rivage de sel, et là, sous le soleil ardent réfléchi par ce lac de plomb, dans une contrée livrée aux bêtes et aux pillards de toute espèce, tenant un fusil d'une main et un pinceau de Tautre, le peintre de FÉvangile passa de longues heures délicieuses à reproduire le Bouc émissaire. On était à Tépoque de la guerre franco-russe : « Tandis que les hauteurs de la Crimée, dit Ruskin, étaient blanchies par les tentes de guerre et que la plus cruelle passion des nations européennes brûlait en hautes flammes funéraires sur leurs morts innombrables, une paisible tente anglaise était plantée sur les bords d'une mer sans voiles et toute l'énergie d'un cœur anglais se consumait à peindre un malheureux bouc, expirant sur une plage de sel. La campagne environnante est stagnante et pestilentielle, empoisonnée par les plantes pourries que le Jourdain roule dans ses flots. Les ossements des bêtes qui sont mortes sur le rivage gisent comme des épaves, décharnés par les vautours et blanchis par le limon salé. C'est là que le jeune peintre anglais pose son chevalet et poursuit son œuvre, avec patience, pendant de longs mois de solitude, peignant, pierre à pierre, les montagnes empourprées de Moab et, grain à grain, les pâles cendres de Gomorrhe. »
La patience est le grand trait de Hunt. Son Triomphe des Innocents ne lui coûta pas moins de
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dix années d'un travail constamment interrompu par des accidents, la perte de ses bagages, la maladie. 11 ne fallut rien moins que son idée d'apostolat pour le soutenir dans de si longues épreuves. Quand on raconte toutes ses tribulations, il semble qu'on dise une de ces légendes du moyen âge, où le diable, peint sur une fresque, pour se venger d'un fra qui lui octroie de trop vilaines couleurs, s'avise de le pousser hors de l'échafaudage : le saint homme va périr si la Vierge, aussi peinte sur le mur, ne lui tendait la main... Holman Hunt finit par croire que c'était en effet le diable qui luttait ainsi contre lui. Dans une lettre datée de Warwick Gardens, Kensington, 8 janvier 1880, il raconte comment cette lutte se termina. « J'étais, le jour de Noël, à travailler dans mon atelier, parce que j'avais imaginé un plan nouveau pour remédier à mon canevas de toile tressée. Quand j'arrivai, il faisait si noir qu'il me fut impossible de rien faire, sinon avec une bougie que je tenais dans ma main avec ma palette. Je travaillai ainsi à partir de onze heures et, tout en besognant, je remarquai la tranquilité inaccoutumée de toute la maison et je l'expliquai par ce fait que tous les artistes étaient avec leurs familles et leurs amis. Je me trouvais seul ici, dans ce groupe d'ateliers, amené par cette lutte terrible et hasardeuse avec le démon qui, une année auparavant, m'avait conduit aux portes de la mort et je puis dire au delà, pendant mon délire. Durant bien des jours et bien
des nuits, jusqu'après minuit, dans mon grand atelier de Jérusalem, je m'étais tenu ainsi avec une chandelle, espérant d'heure en heure mater le diable, et, le jour suivant, j'avais tout retrouvé en désordre, comme si j'avais vainement combattu la destinée. Le plan que j'essayai en cette matinée de Noël, je n'y avais jamais songé avant cette semaine, mais il pouvait arriver que, lui aussi, il échouât. Comme je gémissais en pensant à mes tribulations, tout en calculant le résultat que je pourrais obtenir par une nouvelle préparation de la toile, je parvins peu à peu à cette conviction qu'elle me promettait quelque chose de mieux et je rassemblai toutes mes énergies pour avancer mon travail, de façon à voir ce qu'il allait en advenir. Je me reculai pour regarder mon tableau; je sentis que je réussirais enfin et je m'écriai : « Je crois que j'ai vaincu le diable ! » lorsque toute la maison fut secouée par une convulsion qui semblait partir exactement de derrière mon chevalet, comme si une grande créature s'élançait et courait entre moi et la porte. J'appelai : (( Qu'y a-t-il? » mais il n'y eut pas de réponse et le bruit cessa. Je regardai autour de moi : il était entre une heure et demie et deux heures et le jour était parfaitement semblable à la nuit, seulement plus sombre, car d'ordinaire les lampes, dans le square, se montraient après le coucher du soleil, tandis qu'en ce moment le brouillard cachait tout... » A partir de cet étrange Noël, des
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jours meilleurs devaient luire pour le peintre. Sur une nouvelle toile, le Triomphe des Innocents fut enfin terminé : peut-être le diable a-t-il encore laissé sa trace à la couleur, qui est chez Holman Hunt au-dessous de tout le reste, mais la composition est d'une extrême harmonie et le dessin a des délicatesses exquises.
Pour se reposer des luttes qui ont accompagné sa vie, Holman Hunt se remet maintenant aux légendes qui ont charmé sa jeunesse. Voici trentesept ans qu'il a dessiné le tableau qui est sur son chevalet aujourd'hui : la Dame de Shalott, Le sujet en est toujours aussi cher aux Anglais que le jour où Tennyson le mil en vers, car, cette année encore, M. Waterhouse exposait à l'Académie royale une dame de Shalott. Quiconque a lu Tennyson connaît cette histoire : Dans les environs du château fort de Camelot, séjour du roi Arthur et de ses chevaliers de la Table Ronde, Lancelot, Cauvain et les autres, en amont de la rivière, est une petite île, parmi les lis, qui porte le nom de Shalott. Une dame recluse dans sa tour, belle et gracieuse, y habite : « Là, elle tisse nuit et jour — Une toile magique avec de gaies couleurs. — Elle a entendu un chuchotement qui disait : — Une malédiction est sur elle si elle s'arrête — Pour regarder vers Camelot. — Elle ne sait pas ce que cette malédiction peut être, — Et elle tisse sans cesse, — Et elle n'a pas d'autre souci, — La dame de Shalott; — Et, passant à travers son clair miroir,
— Qui pend devant elle toute l'année, — Des reflets du monde apparaissent. — C'est là qu'elle voit la route qui va — En serpentant vers Camelot; — Là, les remous de la rivière tourbillonnent; — Là, les rustres du village avec leurs mines heureuses,
— Là, les manteaux rouges des filles qui vont au marché, — Passent devant Shalott. > La dame n'a pas d'amant et tout son bonheur est de représenter sur sa tapisserie ce qu'elle voit se refléter dans son miroir. Mais voici qu'un jour passe un beau cavalier, Lancelot, qui chante : Tirra lira! La recluse ne peut plus y tenir : « Elle laisse la tapisserie, elle laisse le métier, — Elle fait trois pas à travers la chambre : — Elle vit alors les nénuphars s'épanouir, — Elle vit le heaume et la plume; — Et elle regarda vers Camelot. — La toile s'envola et flotta dans l'espace, — Le miroir se fendit d'un bout à l'autre. — La malédiction est sur moi, s'écria — La dame de Shalott... » Puis le poème raconte sa mort lamentable, dans une barque qui va, à la dérive, jusque sous les murs de Camelot.
Telle est la dernière œuvre à laquelle Holman Hunt donne son cœur. En face, le Triomphe des Innocents, puis, çà et là, des études faites à Jérusalem, à Bethléem. La carrière commencée là-bas, sous l'ombre fine des oliviers séculaires, s'achève ici, au bout de Londres, dans une maison bâtie par le peintre, parmi les vieux amis, les admirateurs de Keats et du roi Arthur. Entre la Légende et la Foi, entre la Dame de Shalott et Notre-Dame^
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le vieil artiste travaille heureux, car il tient les . deux grands désirs de sa vie comme accomplis : le préraphaélisme est vainqueur et le Christ est ressuscité. Il n'attend rien de plus, — ni le baronetage, ni l'élection à la Royal Academy. Il ne donne pas de somptueuses réceptions comme les peintres à la mode, ni ne voit s'assembler à sa porte les coryphées de l'interview. Il a d'autres et de plus profondes joies. Il y a quelques années, il reçut une lettre de son vieil ami William Bell Scott lui disant que dans la paroisse éloignée du Ayrshire, en Ecosse, où il habitait, il a entendu parler d'un tableau du maître dans des circonstances bien curieuses. Dans ce pays-là, le pasteur fait un sermon annuel en plein air, au milieu même du cimetière entourant les ruines de l'ancienne église. Un des villageois apporte quelques chaises pour les personnages de marque et les autres, — vieux fermiers ou bergers, avec leurs chiens et leurs fillettes endimanchées, — s'assoient ou se tiennent debout, par groupes, dans l'herbe ou sur les tombes. C'était le soir et le soleil descendant derrière les collines d'Arran jetait sa chaude lueur sur les vieux murs ruinés qui servaient de fond h, la tête nue du pasteur. Celui-ci prit comme texte ces paroles : « Ecoutez! voici que je me tiens h la porte et que je frappe! » et les fit suivre d'une minutieuse description du tableau : la Lumière du Monde. Rien du symbolisme de Huntne lui avait échappé et chacune de ses paroles était écoutée
sans qu'un souffle interrompît le silence de la foule... Le vieux Scott, quoique nullement croyant lui-même, resta ému de cette scène et la décrivit aussitôt au peintre. — Pour Thomme qu'est Holman Hunt, voilà la récompense. Savoir que Tœuvre où Ton a mis de son temps, de sa force et de sa pensée, de sa vie, en un mot, n'a pas seulement procuré vingt -cinq mille francs de rente au spéculateur qui Ta achetée, mais a aussi pénétré les âmes assez pour que, trente ans plus tard, les bergers du Ayrshire en aient emporté un souvenir et un réconfort ; sentir que la figure qu'on a créée n'est pas restée un objet de luxe, sous une vitrine, à l'usage d'un riche, avec défense d'y toucher, mais a passé dans la vie même de la partie la plus humble de la nation, voilà qui vaut toutes les gloires du monde et peut-être les surpasse toutes. Puis Holman Hunt est heureux, parce qu'il a consciencieusement mis ses croyances à l'épreuve du doute et qu'elles ont résisté. Il a fait comme la Dame de Shalott : il a regardé vers Camelot, mais il ne lui est pas arrivé la même terrible aventure. Rien ne s'est déchiré des toiles qu'il peint avec amour, pas plus que ne s'est brisé le miroir oii se reflète pour lui le monde. Et depuis qu'il a regardé vers le château défendu, vers la négation de toutes ses croyances, de toutes ses espérances et de toutes ses tendresses, il travaille avec plus de force encore, avec le sourire de ceux très rares qui ont voulu voir de près ce qu'ils ont aimé et qui ont aimé ce qu'ils ont vu.