La peinture anglaise
C'est un lieu commun de répéter que Fart de la peinture n est pas un produit naturel de l'Angleterre et qu'après une longue période d'acclimatation, il n'a commencé d'y fleurir qu'au xvme siècle.
Assez tard, comme les œuvres en font foi, alors que la plupart des pays d'Europe voyaient décliner leurs écoles nationales de peinture, les Anglais n'ont tf> connu que des artistes venus du continent, des Itar< liens au xvi<* siècle, Holbein, Rubens et Van Dyck.
Si l'influence de ces maîtres, appelés par les rois j et la haute noblesse, a été considérable, en effet, sur le développement du génie artistique d'Albion, je \ ne crois pas qu'elle l'ait orienté dans un sens plutôt ^ que dans un autre ou seulement marqué d'une empreinte £ assez forte pour qu'on puisse dire que la peinture V anSlaise cominença par être imitatrice. Rien n'est r plus faux que le préjugé qui a fait longtemps considérer les Anglais comme un peuple anti-artistique et
qui a pu permettre au Saxon Winckelmann de leur dénier toute faculté créatrice.
Ce n'est pas parce que les maîtres d'Augsbourg et d'Anvers ont produit la plupart de leurs chefsd'œuvre en Angleterre que les peintres de ce pays ont pratiqué d'abord l'art du portrait. Bien avant l'arrivée d'Holbein, il existait en Angleterre des portraitistes : témoin Isaac Oliver dont l'admirable figure du poète Philip Sidney, assis et adossé au pied d'un arbre (château de Windsor), caractérise avec précision, déjà, le goût national britannique.
Le contraire eût surpris et s'expliquerait mal chez un peuple de psychologues, à la fois préoccupés de poésie morale et épris de réalité.
Celles des peintures murales anglaises qui ont échappé aux déprédations des Puritains (les enluminures de Dunstan, évêque de Cantorbéry (xe siècle) conservées à la Bibliothèque Bodléienne, les fresques de Galilée, à Durham, et le portrait de Richard II, à Westminster, notamment) attestent, en outre, que, là où les circonstances l'ont permis, la peinture a été cultivée en Angleterre avec une originalité, un amour passionné de la vie et de la couleur des plus symptomatiques.
Mais il convient de le reconnaître : en même temps que leur culture esthétique était entravée par l'opposition protestante, furieusement iconoclaste, leur sens pratique détournait les Anglais de l'art proprement dit. Encouragés par la gentry et la bourgeoisie piétistes, ils se sont surtout adonnés à l'art industriel, et c'est ainsi qu'ils ont tenu longtemps au moyen âge (xme et xive siècles) une des premières sinon
la première place en Europe pour l'enluminure des manuscrits, et au xvme siècle pour la gravure.
Un antagonisme actif s'est maintenu, en Angleterre, presque jusqu'au milieu du xixe siècle, entre la cour, d'une part, protectrice des Beaux-Arts, et l'aristocratie rurale et la ploutocratie, d'autre part, entêtées de subordonner l'artiste au croyant et à l'industriel.
La Renaissance anglaise ne se manifeste pas, comme la nôtre, par un épanouissement des arts plastiques. Loin de favoriser leur essor, elle le ralentit. Elle est surtout morale et religieuse. L'impulsion qu'elle donne à la vie sociale s'accentue si vigoureusement dans ce sens qu'elle ne cessera pour ainsi dire pas de s'exercer et que, malgré une courte suspension au xvne siècle, elle se produira de plus belle à la fin du xvme et jusqu'au milieu du xixe. Aussi tandis que Henri VIII — à l'imitation de son rival François Ier — veut avoir ses peintres et garde auprès de lui Hans Holbein (il était venu à Londres avec une recommandation d'Erasme pour le chancelier Thomas More) (i) ; tandis que Jacques Ier et Charles Ier, puis Charles II continuent en Angleterre la tradition des rois-Mécènes du continent et demandent à Daniel Mytens de La Haye, à Cornélius Jansen d'Amsterdam, à Rubens, à Van der Goes et surtout à Van Dyck de peindre pour eux, la noblesse, riche ou pauvre, des campagnes, les marchands et les directeurs d'usines et de manufactures
(i) Le peintre étranger le plus ancien dont l'Angleterre ait conservé une œuvre authentique est Jean Gossaert, dit Mabuse (Portrait des enfants d'Henri VII, à Hampton Court, daté de 1495).
affectent le plus profond dédain pour les arts qui ne sont pas nettement utilitaires. Ce dédain rejaillit, cela va de soi, sur l'artiste, et il n'y a pas longtemps qu'on le lui épargne. Encore aujourd'hui, le peuple — dans son ensemble — tient l'artiste en méfiance, voire en déconsidération. Il n'a pas pour lui cette sympathie que, même bohème, nous lui témoignons... Mais que pouvait en Angleterre un jeune peintre sans fortune, il y a deux ou trois cents ans? S'il ne se résignait pas à devenir artisan, il restait pauvre. Seul, point encouragé, encore moins soutenu, il ne savait comment s'orienter. Nulle voie ne s'ouvrait à lui. On ne mentionne aucune société artistique officielle ou patronnée à Londres avant 1754 ; encore celle-ci (Société pour l'encouragement des arts, des manufactures et du commerce de la Grande-Bretagne) vise-t-elle surtout à favoriser le développement des industries d'art, la poterie, par exemple, ou les tissus imprimés. Ce n'est pas un « hôtel » décoré par un maître ou seulement par un petit maître que veulent les bourgeois anglais, comme nos financiers et nos fermiers généraux, c'est un « home » soigné, bien rangé et confortable. L'esprit artistique des Anglais, qui est très individualiste, ne permettait pas, de son côté, la formation d'élèves, la constitution de groupements capables de s'imposer (1), de faire échec à l'indifférence
(1) Sans parler de l'école de Norwich, créée en 1803 par Crome, son beau-frère Ladbrooke et quelques paysagistes que groupait la communauté du travail plus que l'uniformité des principes, il faudra que quelques artistes inspirés et presque mystiques se croient chargés de la mission divine d'instaurer le règne du Beau sur la terre, pour que se fonde au xixe siècle, sous les auspices d'une espèce de
et à la malveillance communes. Les sociétés qui existent en Angleterre, avant l'Académie royale (Société des artistes, Société libre des artistes), se dépensent en stériles querelles. C'est dans les ateliers des peintres en renom que les jeunes artistes apprennent leur métier (Hogarth, notamment, chez Thornhill) (i), et ces ateliers ne sont pas nombreux. Il n'y a point d'expositions publiques. On s'est étonné qu'un Holbein ait dû travailler presque seul et qu'il n'ait pas eu plus d'imitateurs. C'est que le rayonnement de ses œuvres ne dépassait pas un cercle restreint. Elles étaient à peu près ignorées en dehors de la cour. Pour un ou deux Anglais (John Bettes, Georges Gower), il y a cinq ou six Flamands et Hollandais dans le sillage de Holbein. Son tempérament germanique l'empêcha, du reste, comme l'observe fort justement M. Armstrong, de devenir le chef d'une école anglaise. Son art ne répondait pas plus aux secrètes aspirations de la race que celui des Français (Claude Lefèvre qui mourut en Angleterre en 1675; Charles de la Fosse; Baptiste Monnoye, peintre de fleurs, et Rousseau, peintre d'architecture que Lord Montaigu appela pour la décoration de son palais).
Van Dyck lui-même, malgré sa merveilleuse facilité d'adaptation, sa compréhension si sûre du
prophète (Ruskin), la confrérie préraphaélite (Préraphaélite Brotherhood). Dès lors, les associations artistiques et littéraires se constitueront en Angleterre avec la même facilité que les politiques, les religieuses ou les philanthropiques.
(1) Ce décorateur de la coupole de Saint- Paul, de l'hôpital de Greenwich et de quelques salles d'Hampton Court et d'Oxford n'est qu'un imitateur sans originalité de Lebrun et de Jouvenet.
génie et du goût britanniques (que lui révélèrent en partie les miniatures de Samuel Cooper), ne fait école qu'assez tard après sa mort. On lui connaît de son vivant des collaborateurs et des aides (William Dobson, Henry Stone) autant que des élèves (James Jameson qui étudie sous Rubens à Anvers ; l'Irlandais James Gandy, Robert Walker, le peintre favori de Cromwell dont il a laissé de bons portraits). Les premiers de ceux-ci (de Reyn, , David Beek) sont des étrangers. Lely, le peintre des « beautés de Windsor », qui ramasse le sceptre du grand portraitiste flamand et que W. Burger a appelé son sosie, est Westphalien (de Soost près Utrecht). Kneller (l'auteur des Kit- Kats portraits) (i), qui partage la gloire de Lely et acquiert une vogue surfaite, est de Lûbeck.
Inconscients de leurs qualités, incertains de leurs voies, sans direction ni émulation, peu disposés, enfin, par nature, à s'entendre pour se concerter sur des questions d'ordre désintéressé, les peintres anglais ne surent, pendant longtemps, comment réagir contre l'idée de ceux-là mêmes de leurs compatriotes qui leur eussent été favorables, que l'art était un objet d'importation, un luxe exotique.
Particularité bien significative : c'est du roi au peuple et du peuple au roi, par-dessus la masse bourgeoise et aristocratique hostile, que l'art anglais jette, au xvme siècle, les assises du monument original qu'il va élever. Presque en même temps, en effet, que George III, acquis aux principes monarchiques fran-
(i ) Portraits des membres d'un club qui portait ce nom baroque.
çais, fonde une Académie royale des arts dont le premier président sera Sir Joshua Reynolds, William Hogarth meurt (1697-1764).