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CHAPITRE PREMIER

LA PEINTURE ÉGYPTIENNE

Les Egyptiens se vantaient, au dire de Pline, d'avoir employé la couleur six mille ans avant les Grecs. Quoi qu'il faille penser de cette prétention, c'est en Egypte qu'ont été trouvées les plus anciennes peintures du monde connu. Sous ce ciel limpide, rien ne s'altère. Quand Mariette découvrit, en i85i, la sépulture des Apis, il vit dans une des tombes, celle de l'Apis mort la vingt-sixième année du règne de Ramsès II, « l'empreinte des pieds nus des ouvriers qui, trois mille deux cents ans auparavant, avaient couché le dieu dans son sarcophage ». Le musée de Gizeh (ancien musée de Boulaq) possède une pièce de lin merveilleusement conservée, qui porte le nom du roi Pépi, de la VP dynastie, et compte, par conséquent, plus de cinq mille ans. La pyramide d'Ounas a fourni des morceaux d'étoffe encore plus vieux. On conçoit que dans un pays où d'aussi frêles objets durent tant de

siècles, les peintures qui décoraient les temples et les tombeaux aient été, en beaucoup d'endroits, épargnées par le temps et que quelques-unes d'entre elles gardent encore une surprenante fraîcheur. Si Ton veut en juger, il faut aller au Louvre contempler, dans la salle égyptienne du rez-de-chaussée, le beau bas-relief qui représente Séti P'' et la déesse Hathor. Les chairs rouge brun des deux personnages, leurs cheveux d'un noir franc ou tirant sur le bleu, leurs vêtements blancs, leurs bijoux multicolores, forment un tableau si vif de tons et si harmonieux, qu'on a peine à se figurer qu'une pareille enluminure remonte au début de la XIX' dynastie. Tandis que la peinture grecque n'est plus qu'un souvenir, la peinture égyptienne existe donc encore, bien que beaucoup plus vieille, et nous avons, pour la connaître, des originaux qui nous en donnent une idée fort précise.

Mais quand on parle de peinture égyptienne, il faut s'entendre. Si anciennement que les Egyptiens se soient mis à peindre, ils n'ont pas connu la peinture proprement dite, celle qui se suffit à elle-même; la peinture, chez eux, n'a guère servi qu'à rehausser de tons variés les édifices et les statues. Hérodote nous montre bien le roi Amasis consacrant dans le temple d'Athéna, à Cyrène, son image peinte; par malheur, ses expressions sont si générales et si vagues, qu'on ne saurait dire exactement ce qu'elles désignent. Amasis, d'ailleurs, vivait au vi^ siècle avant notre ère, dans un temps où l'Egypte était largement ouverte aux Grecs, où lui-même, admirateur passionné de la civilisation hellénique, accueillait avec faveur tout ce qui venait

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de Grèce. Qui sait si ce portrait n'avait pas subi Tinfluence des idées nouvelles? Ce qui est certain, c'est qu'aux beaux siècles de la puissance des pharaons, la peinture égyptienne s'offre à nous comme l'humble auxiliaire de la sculpture et de l'architecture. Elle n'a donc que de lointains rapports avec celle que nous pratiquons.

.^ I". — La peinture, élément essentiel de la décoration.

Les Egyptiens avaient pour la couleur un goût si vif, qu'ils coloriaient tout ce qui sortait de leurs mains. Peut-être, à l'origine, leurs temples n'étaient-ils point décorés intérieurement; mais, dès qu'ils le furent, leur décoration fut polychrome. Comme ils figuraient le monde en raccourci, que leur toiture était censée représenter le ciel, leur dallage, la terre, chacune de ces parties reçut de bonne heure des ornements appropriés à sa signification. Le pied des parois et les bases des colonnes furent parés d'une végétation luxuriante, lotus en boutons ou superbement épanouis, dressant leurs hautes tiges au-dessus d'une forêt de feuilles (fig. i), plantes aquatiques baignant dans l'eau, fleurs et arbustes de toute espèce, tantôt disposés dans ce bel ordre géométrique qui est un des traits de l'ornementation égyptienne, tantôt groupés plus librement. Les plafonds, peints en bleu, furent semés d'étoiles jaunes, parmi lesquelles on fit planer, d'espace en espace, de grands vautours tenant dans leurs serres différents emblèmes. Entre ce ciel constellé d'astres

et cette terre égayée par mille végétaux, il y avait place pour des tableaux montrant le roi dans ses rapports officiels avec le dieu habitant du sanctuaire. Ces tableaux couvraient les murs, tournaient autour des colonnes, reproduisant des scènes d'adoration ou d'offrande, dans lesquelles le pharaon, soit seul, soit accompagné des membres de sa famille, sacrifiait la victime, brûlait l'encens, versait le vin, l'huile ou le lait. Gravées ou sculptées sur les surfaces qu'elles revêtaient, de pareilles scènes étaient toujours rehaussées de couleurs vives, qui formaient, avec la bigarrure des soubassements et des plafonds, la riche enluminure des chapiteaux, une décoration multicolore propre à enchanter le regard. A l'extérieur, sur les pylônes, ces propylées monumentaux qui précédaient l'entrée des grands temples, on voyait également de vastes compositions sculptées et peintes, où se pressaient les souvenirs de l'histoire contemporaine, combats de terre et de mer, prises de forteresses, retours triomphants de princes suivis d'innombrables prisonniers. Tels étaient les sujets figurés sur les pylônes du Ramesséum, dont chaque face rappelait un épisode de la campagne de Ramsès II contre les Khiti, en l'an V de son règne. Si l'on rétablit par l'imagination, en avant de ces massifs pyramidaux ornés de peintures, les statues colossales qui en gardaient les abords, les obélisques dressés devant ces

Fig, I.

Statues, les mâts qui partaient du pied des pylônes et au sommet desquels flottaient des banderoles aux brillantes couleurs, on aura quelque idée de l'aspect varié et éclatant que présentaient, de loin, les grands sanctuaires de l'antique Egypte.

Les habitations privées, quoique plus simples, étaient, elles aussi, coloriées au dehors comme au dedans. La façade extérieure en était tantôt peinte, tantôt simplement blanchie à la chaux; des tons vifs en diversifiaient les parois intérieures. Les palais, construits en matériaux légers, faits de brique et de bois, devaient en partie leur physionomie avenante et gaie à leur décoration polychrome. Des colonnettes de bois peint en décoraient la façade; au dedans, les murs, passés à la chaux ou couverts d'une teinte uniforme, étaient ornés de bandes multicolores. Mais c'est sur les plafonds que se donnait particulièrement carrière la fantaisie du décorateur. Un certain nombre de plafonds peints, relevés dans les tombeaux, ne sont que des répliques de ceux qui paraient les demeures seigneuriales : rien n'égale la variété des motifs qu'ils représentent. Les plus anciens reproduisent le décor géométrique dans sa régularité sèche et timide ; bientôt, aux lignes droites se mêlent les lignes courbes; des essais de rosaces apparaissent (fig. 2), puis la main de l'ornema-

Fig- 3-

niste, assouplie et sûre d'elle-même, imagine d'ingénieuses combinaisons de courbes et de cercles (fig. 3), pour aborder enfin la décoration végétale, les tiges symétriquement opposées les unes aux autres, les bouquets de feuilles s'épanouissant entre des volutes', les enroulements semés de bucrânes, etc. La figure 4 — où, dans un cadre composé d'enroulements et de feuillages,

de larges rosaces alternent avec des scarabées qui supportent le disque du soleil, où le rouge, le vert, le bleu, le jaune, le blanc et le noir se marient harmonieusement — est un des spécimens les plus riches qu'on puisse produire de cette inventive ornementation.

Une architecture à ce point polychrome ne pouvait s'accommoder d'une sculpture blanche. Bas-reliefs et statues étaient, le plus souvent, revêtus de couleurs voyantes. Si certaines matières, colorées naturellement, se passaient d'une semblable parure, si les pierres dures telles que le granit, le basalte, le diorite, la serpentine, offraient des surfaces lisses plus difficiles à peindre et que leur beauté même dispensait d'une coloration artificielle, le grès, le calcaire et le bois étaient toujours enluminés avec soin. Les scènes en relief, les portraits sculptés sur les parois des chambres funéraires, recevaient de la

Fig,

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main du peintre une décoration sans laquelle ils eussent été regardés comme inachevés. Le bas-relief que reproduit la figure ci-dessous, et qui provient d'une tombe de la période memphite, est une preuve concluante de

Fig. 5. — Bas-relief peint du tombeau de Ti, V" dynastie.

cet usage. Le mort y est peint, suivant la coutume, en rouge brun, sa femme en jaune bistre; les cheveux sont noirs, les étoffes blanches; chacun des deux personnages porte au cou un collier de pierres noires et de pierres vertes. Ce groupe se détache sur un fond de sparterie vert et crème, que notre dessin ne rend

pas, et qui forme un arrière-plan d'une tonalité charmante ^ Les statues dressées dans les tombeaux étaient peintes des pieds à la tête; c'est ce dont on peut se convaincre en examinant celles qui sont au Louvre et dont beaucoup ont conservé des traces de couleur. Les Égyptiens poussaient si loin Pamour de la polychromie, qu'ils l'appliquaient, dans leur sculpture, aux moindres détails de la toilette. La statue de la dame Nofrit, du musée de Gizeh (fig. 6), avec son énorme perruque noire serrée par un élégant bandeau sous lequel on aperçoit les cheveux véritables, lissés et partagés sur le milieu du front, avec sa robe Pig^ (5 échancrée par devant

et la riche parure qui orne sa poitrine, montre quelle minutie ils apportaient dans l'exécution de pareils accessoires. Les tombes de l'ancien Empire, dans la nécropole de Saqqarah, sont pleines de bas-reliefs figurant des personnages aux yeux soulignés d'une bande verte, en souvenir du fard que

I. Voyez au Louvre, dans la galerie égyptienne du rez-dechaussée, les reliefs qui portent les n°' £63, 169, 280, 333, 358, 373. Sur tous la couleur est encore visible.

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les Egyptiens des deux sexes aimaient à s'étendre sous la paupière inférieure. C'étaient là de ces traits caractéristiques que le statuaire, ou le peintre qui lui prêtait son concours, se fussent gardés de passer sous silence. Après le grand art. voyez les arts industriels : vous y trouverez le même goût pour la polychromie. Les étoffes des Egyptiens, leurs meubles, étaient multico-

Fig. 7. — Peintres décorant un coffre.

lores; les premières, brodées avec une fantaisie ingénieuse, les seconds, tantôt peints, tantôt incrustés d'ivoire et d'ébène. Leurs ustensiles de verre, au lieu d'être incolores comme les nôtres, étaient rehaussés de tons qui en faisaient valoir les formes élégantes. Leurs coffres, ces grands coffres encore employés dans tout l'Orient pour serrer les objets de prix, étaient bariolés de raies de différentes couleurs ou décorés de figures d'animaux (fig. 7). Leurs momies, une fois enveloppées des bandelettes traditionnelles, recevaient des ornements en toile stuquée et peinte, destinés à

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rappeler les ornements réels qu^on devait déposer avec elles dans le cercueil, tels que colliers, figurines, scarabées, etc. On sait quelle riche enluminure parait les caisses qui les contenaient; les momies royales, particulièrement, dormaient dans des cercueils dont le décor était souvent d'une somptuosité extraordinaire. Les recueils de prières qu'on remettait aux morts pour les préserver des périls qui les menaçaient dans Tautre monde, surtout le rituel connu sous le nom de Livre des morts, dont la plupart des momies portaient un exemplaire, étaient ornés de vignettes exécutées parfois avec une grande habileté. Les hiéroglyphes mêmes, répandus à profusion dans le champ des bas-reliefs, ceux qu'on déchiffrait sur les statues et dans les temples, étaient coloriés. Les deux personnages que représente la figure 8 sont-ils occupés à étendre de la couleur, l'un sur une statue, l'autre sur un autel, ou à y peindre des hiéroglyphes ? La question est difficile à trancher. .L'enluminure des inscriptions était, dans tous les cas, d'un constant usage; comme les inscriptions grecques, peintes à la cire avec du minium, les hiéroglyphes égyptiens étaient rehaussés de tons vifs qui les faisaient ressortir sur les fonds et en rendaient plus aisée la lecture.

La brique émaillée passe, en général, pour avoir été principalement employée par les Assyriens et par les Perses. Les Egyptiens, eux aussi, y avaient recours, du moins pour parer leurs édifices royaux; une belle brique verte, conservée à Gizeh et qui porte, à l'encre noire, le nom de Ramsès III (XX« dynastie), une brique jaune du temps de Pépi l" (VP dynastie),

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des fragments rouges, blancs, bleus, remontant à diverses époques, attestent l'ancienneté et la perpétuité de ce mode de décoration. Ils connaissaient également les pâtes de verre de couleurs variées; ils s'en servaient pour figurer les yeux, les sourcils de leurs statues, les bracelets dont ils les ornaient; ils en composaient des légendes hiéroglyphiques et des scènes

Fig. 8.

Personnages occupés à peindre différents objets ou à enluminer des hiéroglyphes.

qu'ils incrustaient dans le bois ou le stuc et qui formaient, en simulant les pierres précieuses, des ensembles polychromes d'une richesse inouïe. Une tombe de Meïdoum offre une particularité curieuse : hiéroglyphes et figures y ont été, par endroit, dessinés en creux et remplis jusqu'au bord de cailloux multicolores qui donnent à la décoration un éclat surprenant ^ On voit quelle invention les Egyptiens surent dé-

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