ÉCOLE ITALIENNE
L’Italie est loin, sans doute, d’avoir repris la place qu’elle occupait jadis dans les arts, à la tête de toute les nations. Une si longue et si prodigieuse floraison devait amener une période d’épuisement ou du moins de ralentissement. De plus la situation critique qui lui fut faite pendant les soixante premières années du siècle n’était guère propre à favoriser le
École italienne.
relèvement des arts. Tout l’effort du génie italien est concentré vers un seul grand but : conquérir l’indépendance et constituer l’unité de la nation. Il est aussi une cause qui retarda l’éclosion d’une véritable école locale, c’est l’invasion même de l’Italie par des colonies innombrables de peintres étrangers. Elle est restée toujours le territoire sacré où toutes les écoles viennent prendre contact avec les plus nobles imaginations du passé. Français, Allemands, Anglais, Espagnols s’y sont installés par des fondations à demeure, ou y ont envoyé leurs jeunes artistes. Il en est résulté sur un peuple de compréhension rapide, assimilateur et imitateur comme les vraies races artistiques, une adaptation étroite à toutes les influences étrangères. Ce phénomène, manifeste dans toute la première période de ce développement d’un siècle, est encore sensible de notre temps.
L’unité, qui est complète au point de vue politique, ne s’est du reste pas encore produite entièrement dans le domaine des arts, et il y a moins une École italienne qu’une série de petits groupes provinciaux assez distincts, malgré les transfuges qui passent d’un milieu dans l’autre.
Au début du siècle, l’influence de David et des Français établis à Rome, dont l’œuvre, comme celle de Léopold Robert et de Schnetz, est consacrée à la glorification de la vie populaire italienne, ne peut manquer de s’exercer, et les peintres d’histoire Camucini puis Stephano Ussi ne sont que des pâles reflets de la tradition classique française, continuée par les romains Gustavo Simoni et Augusto Corelli.
C’est du sud que vint le premier mouvement d’émancipation, avec le napolitain Domenico Morelli, né à Santa Lucia le 26 août 1826, mort à Naples le 24 août 1901.
Enfant du peuple, il fut un instant apprenti mécanicien et suivit tout jeune les cours de l’Académie, où il se montrait assez rebelle aux leçons qui lui étaient données. Exalté par la contemplation des œuvres d’art et la lecture des poètes, il suivit droit son chemin et alla étudier à Rome près d’Overbeck et des Nazaréens, d’où vint sans doute ce goût, qu’il eut toujours, pour les sujets sacrés. Mais son tempérament vigoureux et réaliste ne pouvait s’accommoder à ces doctrines. Il voyagea en Allemagne, en Angleterre et en France, où il semble qu’il ait été touché par Delacroix, dans toute sa gloire au moment où il commence sa carrière, en 1S55, avec les Iconoclastes. Ses peintures religieuses, Saiil et David, l’ Ascension, la Déposition de Croix, le Christ marchant sur la Mer, la Fille de Jaïre, l' Expulsion des marchands du Temple, Marie Madeleine, la Tentation de Saint Antoine, sont conçues, en effet, dans le goût de l’orientalisme tout nouveau, et avec un mouvement, une couleur et une force expressive absolument inconnus
Joseph de Nxttis. — La Place des Pyramides (Musée du Luxembourg).
La Peinture au XIXe siècle.
alors dans la péninsule. Morelli fonda en 1863 la Société promotrice des Beaux-Arts qui fut le point de départ du mouvement de rénovation artistique. Il fut professeur, puis directeur de l’Académie royale et du Musée, et sénateur. Il y eut dès lors à Naples tout un mouvement artistique que vint développer plus tard le séjour de Fortuny et le prestige qu’il exerça autour de lui. Il y avait eu déjà, du reste, un certain nombre de paysagistes, d’esprit assez libre, dégagés des anciennes formules et s’orientant, semble-t-il, vers les romantiques français, tels que Giacinto Gigante (1805-1876), qui rappelle de loin notre Isabey.
C’est de Naples que vint encore la physionomie cosmopolite de Joseph de Nittis. Né en 1846 à Barletta, dans les Pouilles, il vint tout jeune à Naples, où il entra à l’École des Beaux- Arts, après la mort de son père et malgré l’opposition de son frère aîné qui était son tuteur.
Francisco Paolo Michetti. — Procession des Estropiés.
Il exposa pour la première fois à l’âge de dix-huit ans à l’Exposition de la Société promotrice de Naples, et vint en France en 1867. Il s’y maria en 186g, première année où il exposa au Salon. Il fut séduit aussitôt par la vie parisienne et les maîtres français; il voyagea en 1876 et 1 877 à Londres, où il peignit divers tableaux londoniens, tels que le Derby ; mais c’est à Paris, qu’il vécut surtout, touchant de près le milieu impressionniste. Son joli tableau si lumineux de la Place du Carrousel, exposé en 1883, fut acquis par le Gouvernement. Le Ministre ayant regretté qu’on ne pût acquérir en même temps la Place des Pyramides, de Nittis racheta cette toile à la Maison Goupil et l’offrit à l’État. Il mourut à Paris le 21 août 1884.
On peut rattacher à l’école napolitaine, bien qu’il ait eu une carrière tout à fait à part, Francisco Paolo Michetti, né à Tosco de Casauria, dans les Abruzzes, le 2 octobre 1851, mais qui étudia tout jeune près de Morelli, à Naples, en compagnie du sculpteur Gemito et de Mancini. Sa première manière est toute dans le goût précieux et minutieux, alors à la
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mode à Naples. Puis il abandonna ces tableautins ingénieux pour se livrer à de vastes compositions, conçues un peu en décor, d’une exécution résolue, avec une extraordinaire habileté et même une véritable force expressive. Le Voeu, à la Galerie d’art Moderne de Rome, la Procession des Estropiés, exposée à Paris en 1900, la Fille de Jorio, épisode de la vie populaire des Abruzzes, Galerie Nationale de Berlin, récompensée d’une médaille d’or à l’Exposition internationale de Venise en 1895, sont des œuvres vivantes et hardies, traitées avec un sentiment rare des robustes réalités.
Antonio Mancini, né à Rome en 1852 peut, de même, être rattaché à ce groupe. Il passa à Naples ses années d’adolescence et étudia sous la direction de Morelli. C’est là aussi qu’il a exposé ses premières œuvres: Aime ton prochain comme toi-même et les Fils d’un ouvrier (1877). Il a peint nombre de portraits d’une technique robuste et colorée, recherchant l’effet et l’éclat jusqu’à incorporer dans la pâte des fragments de nacre ou des paillettes de métal. Il y a beaucoup de ses portraits en Angleterre où il est très prisé. Le Petit Écolier, du Musée du Luxembourg, œuvre d’une époque déjà éloignée, est un don du peintre Ch Landelle.
C’est ensuite vers le nord que le mouvement s’est continué, dans le Piémont, en Lombardie, à Venise. La ville des doges est le dernier coin de ciel privilégié où se soit prolongé le rayonnement de la grande tradition passée. Le séjour des étrangers enthousiastes qui viennent en fixer les aspects uniques au monde, a sans doute été un stimulant pour les maîtres locaux. Ils v accueillirent les premiers, semble-t-il, le renouveau, venu de Naples. Giacomo Favretto, né à Venise le 11 août 1849, mort le 12 juin 1887 et Luigi Nono, né en 1850 à Fusina, reprennent ce mouvement avec une verve, un esprit, un sentiment pittoresque des réalités et une fermeté dans la technique, qui sont de belle race.
Le type du peintre vénitien par excellence est aujourd hui Ettore Tito, bien qu’il appartienne par sa naissance à l’Italie méridionale. Il a la grâce facile et légère, les tonalités argentées, la fluidité atmosphérique, l’élégance et la vivacité de ses ancêtres du XVIIIe siècle. Il est né à Castellamare di Stabia en 1859, vint de bonne heure à Venise, où il fut élève de Favretto. Toute son œuvre est à la gloire de la grande cité marine, dont il a peint les jolies filles, Vénitiennes ou Chioggiottes, réunies sur les fondamenta, à blanchir le linge, à raccommoder des filets ou, sur les places, à bavarder au milieu de l’animation des marchés. Il a traité aussi la grande décoration avec un certain maniérisme aimable et distingué.
On trouve ensuite toute une série d’artistes très intéressants, peintres de paysages, de marines ou de sujets de la vie populaire, tels que Pietro Fragiacomo, né à Trieste en 1856, qui s’est formé à l’Académie de Venise et s’est voué à peindre, avec de chaudes colorations doucement amorties, des scènes de l’Adriatique; le Véronais Angelo Dall’oca Bianca, né en 1858, qui réside dans sa ville natale, dont il raconte la vie quotidienne en tableaux fortement colorés, d’une jolie sensibilité naturaliste a un certain accent britannique à la Walker.
Antonio Mancini. — Le petit Écolier (Musée du Luxembourg).
La Peinture au XIXe siècle.
Fr. Sartorelli, Ferruccio Scattola, Mario Volpi ou des portraitistes comme Luigi Selvatico et Alexandre Mtlesi. Mais on ne peut manquer de citer à part le paysagiste Bartolomeo Bezzi, né en 1851, à Fucine in Val di Solo, dans le Trentin, qui étudia à l’Académie de Milan, et a, dans son talent souple et enveloppé, de la tendresse et du mystère d’un Corot ou d’un Mauve; enfin, la famille Ciardi, avec le doyen Guillaume, né le 13 septembre 1842, peintre des lagunes de la campagne vénitienne, avec de belles vibrations lumineuses dans l’atmosphère automnale et mouillée; son fils, Giuseppe Ciardi, né en 1875, qui eut, dès l’âge de vingt ans, un vrai succès avec un grand triptyque, Terre en fleurs, suivi de l’ Ame de la nuit, 1901, et des Vaches à /’ abreuvoir , de la Galerie Moderne de Venise, esprit poétique et mystique, et sa sœur Emma Ciardi, qui peint d’exquises fantaisies, où l’âme songeuse et tendre de Watteau se mêle à la grâce désinvolte de Guardi.
L’Emilie offre quelques noms intéressants; ceux de Giovanni Muzzioli (1854-1894) peintre d’histoire et de fantaisies macabres, influencé par la France et l’Allemagne et
Luigi Serra (1846-1888), décorateur ingénieux et pittoresque. C’est encore Marius Pictor (Mario de Maria), né à Bologne en 1853, mais domicilié à Venise, vigoureux et mystérieux exécutant dans le sentiment romantique; puis Cesare Laurenti, peintre d’histoire et de décorations allégoriques, né à Musole, près Ferrare, mais fixé à Venise, enfin le plus célèbre d’entre tous, Boldini (Giovanni), né à Ferrare en 1853. Fils d’un peintre d’imagerie religieuse, qui, s’opposa d’abord à sa vocation, Boldini, tout jeune, dessinait en cachette des suj ets romantiques à la Walter Scott.
Son père, ayant découvert ces dessins, se décida à l’envoyer étudier à l’Académie de Florence. De là il alla à Londres, puis à Paris, exécutant des portraits et surtout des scènes de genre dans le goût de Meissonier, ou plutôt de Fortuny, des paysages et des scènes de la vie de Paris. Mais il s’est distingué, en dernier lieu, par des portraits d’une élégance très moderne, d’un maniérisme très aristocratique, établis avec certains partis-pris de mise en toile à la Whistler, une technique nerveuse et brillante et de fortes et savantes harmonies, où le noir domine. On lui doit les protraits de Whistler, du Comte de Montesquiou, de Lady Holland, de la Duchesse de Westminster, de Mme V. P., etc.
La Toscane semble avoir produit plutôt des sculpteurs que des peintres. Rome offre de moins deux artistes assez exceptionnels dans l’École moderne, car ils se sont attaqués avec vaillance à la peinture d’histoire et à la décoration. L’un est Cesare Maccari, né à Sienne le 9 mai 1840, qui commença son éducation dans cette ville, étudia ensuite à Florence et à Rome et se fixa dans cette capitale. Esprit laborieux, mais libre et ouvert, il a revécu le passé de l’antique Rome avec une érudition enthousiaste et passionnée, et on n’a pas oublié
Extore Tito. — Sur la Lagune (Galerie Moderne de Venise).
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l’impression produite à l’Exposition de 1889 par ses cartons pour la décoration du Sénat italien. Il a décoré également la coupole de la Basilique de Loreto. Giulio-Aristide Sartorio est né à Rome le 5 février 1861. Il eut pour maîtres José Villegas et Michetti et ses débuts furent tout à fait dans les tendances espagnoles. Mais il voyagea à Londres, fut frappé par les préraphaélites qui exercèrent sur lui une longue influence, sensible dans sa Madone des Anges, son triptyque des Vierges sages et des Vierges folles, etc.
Il a été appelé à professer à Weimar. C’est un décorateur de style réel, bien que sa manière soit assez agitée; il a aussi fait de la sculpture. La Lombardie et le Piémont sont les premiers pays où s’est peut-être le plus activement développé le goût des arts.
A Milan, l’impulsion est donnée par MosÉ Bianchi, né à Monza en 1840, mort dans cette ville en 1904. C’était le fils d’un peintre restaurateur de tableaux qui lui donna les premiers enseignements sur la technique ; il étudia à l’Académie Brera, puis en 1859 s’engagea dans les troupes de Garibaldi. Ses succès commencèrent en 1864 avec des sujets de genre, des portraits et des aquarelles enlevés avec beaucoup de verve dans l’esprit vénitien ; il a été aussi graveur. En 1898, il fut nommé directeur de l’Académie de Vérone. C’est de son enseignement que sont sortis presque tous les nombreux artistes de l'École lombarde. Derrière les anciens, les Induno ou les Pagliano, qui se rattachent à l’ancien genre, se groupe toute une école de remarquables naturalistes, tels que Lilippo Carcano (né à Milan en 1840), dont le Luxembourg possède une belle toile, Campagne d’Asiago, Leonardo Bazzaro et Giuseppe Sartori, milanais établis à Venise, qui en peignent la vie marine avec beaucoup de sentiment, puis Morbelli (ANGELO),né à Alexandriele 18 juillet 1863, qui, après avoir, lui aussi, débuté dans le genre à la mode, s’est distingué par des études très impressionnantes d’asiles et d’hôpitaux, à la manière des Invalides d’Herkomer, avec une entente réelle de l’effet et une grande sensibilité devant les jeux de la lumière. Il exposait chez nous en 1889 Giorni Ultinii, et en 1900, son Hospice Trivulzio, très admiré et qui a pris place au Musée du Luxembourg.
C’est le Piémont qui a eu l’honneur de donner le jour à la figure devenue la plus populaire de l’art italien moderne: Giovanni Segantini. Voisine de la Lrance et assez proche par les mœurs, cette province avait subi de bonne heure l’influence des maîtres français et
Photo Braun, Clément cS- Cic.
Giovanni Boldini. — Portrait de Whistler.
il s’y trouve déjà un paysagiste de talent, qui rappelle nos naturalistes, Antonio Fontanesi, né à Reggio d’Emilia le 23 février 1S18, mort à Turin le 17 avril 1882, qui fut appelé quelque temps au Japon où il dirigea l’Académie de Tokio; il a laissé un élève distingué dans son biographe Marco Calderini. Mais Segantini ouvre une ère nouvelle au paysage italien, il lui apprend à traduire les grands spectacles de la montagne, la subtilité de son atmosphère, la pureté et l’éclat de sa lumière réverbérée par les neiges éternelles, problème maintes fois tenté et jamais résolu. Né le 15 janvier 1858 à Arco, il est mort presque subitement à la Majola, dans l’Engadine, le 28 septembre 1899. Orphelin de bonne heure, il fut d’abord pâtre et commença par dessiner ses bêtes comme Giotto. Il émerveilla si bien ceux qui l’entouraient qu’on le fit partir pour Milan avec quelque argent pour étudier à l’Académie Brera. Il se retira bientôt à la campagne, dans l’Engadine, où il se fixa avec la nombreuse famille
Giovanni Segantini. — Le Tondeur (Collection E. H. Crone, Amsterdam).
qu’il s’était créée. Par son ami Grubicy, de Milan, peintre et marchand de tableaux, il fut mis au courant des œuvres des maîtres français ; il était également lié avec quelques artistes belges ou hollandais, par qui il connut le mouvement moderne. Ses débuts partent de Millet ou Troyon pour arriver inconsciemment aux procédés de l'impressionnisme. Ses envois à l’exposition de 1889 produisirent une vive impression. Il a traité des sujets réalistes et ruraux delà vie pastorale de la montagne; c’est là qu’il montre ses plus viriles et ses plus franches qualités ; puis des allégories symboliques, dans l’esprit des quattrocentistes et des maîtres anglais, où il est moins à son aise. Son procédé de division du ton a créé tout un groupe de divisionnistës, réalistes comme Carlo Fornara, idéalistes et symbolistes comme Gaetano Previati, paysagistes et peintres de genre comme Andrea Tavernier, Lorenzo Delleani, Alberto Falchetti. A signaler encore Giacomo Grosso, décorateur et portraitiste habile.
Imprimerie Amst, Boek- en Steendrukkerij v/h. ELLERMAN, HARMS & Cie, Amsterdam (Pays-Bas).