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ÉCOLE ESPAGNOLE

Bien qu’elle appartienne à la période précédente, la grande figure de Goya domine en Espagne le nouveau siècle. Ce génie puissamment original, réaliste et imaginatif, le plus fantaisiste comme le plus fantastique, est aussi, à l’occasion, le plus naturel et le plus simple, et de même le plus peintre selon les belles traditions, c’est-à-dire le plus classique. C’est vers lui que se tourneront, à la fin du XIXe siècle, les jeunes artistes espagnols qui tenteront de remettre dans la vraie voie leur école perdue par le maniérisme et les fallacieuses habiletés. Ils auront dû attendre que l’admiration clairvoyante des réalistes français ait redonné au

École espagnole.

nom de Goya le lustre qu’il méritât et, au début du XIXe siècle, ce n’est pas son influence qui dirige l’école, mais, comme partout ailleurs, celle de la France et particulièrement de David. L’Espagne a, du reste, à ce moment, à la tête des arts une haute personnalité savante et distinguée avec José de Madrazo y Agudo, chef de la célèbre dynastie des Madrazo. Il était né à Santander en 1781; il est décédé à Madrid en 185g. Élève de David, il fut pensionné par le roi Charles IV et s’établit à Rome, où il resta jusqu’en 1818. A cette date, il revint à Madrid, où il dirigea l’Académie de Saint-Ferdinand. Il fut nommé peintre du roi, directeur du Musée du Padro, au recrutement et à la réorganisation duquel il présida. De ses trois fils, il en est un de particulièrement célèbre, Frederico de Madrazo y Kuntz, né à Rome en 1815, mort à Madrid en 1892. Il fut dirigé par son père et produisit son premier tableau à l’âge de quatorze ans. Il a exécuté nombre de portraits parmi lesquels ceux du baron Taylor, d'Ingres, etc., des peintures d’histoire et des travaux décoratifs. Il y a de lui, au Musée de Versailles, un Godefroy de Bouillon proclamé roi de Jérusalem. Il a travaillé beaucoup à Rome, où est né son fils Raymondo (1841) peintre, lui aussi, de talent brillant et aimable. Il succéda à son père

Phillippe Maliavine. — Le Rire (Galerie Moderne de Venise).

comme président de l’Académie de Saint-Ferdinand et directeur du Musée du Prado. Il a peint, comme plus tard son élève Bonnat, nombre de portraits de souverains ou de personnages illustres. Membre correspondant de l'Institut de France, F. de Madrazo était également estimé comme écrivain. La célébrité de la famille des Madrazo passe ensuite à son gendre, Mariano Fortuny.

Mariano, José-Maria, Bernardo Fortuny est la physionomie la plus typique de cette nouvelle période de l’art espagnol, sur laquelle il a imprimé fortement sa marque. 11 naquit à Reuss, ville de la province de Tarragone (Catalogne), le 11 juin 1838 et mourut le 21 novembre 1874, à Rome, enlevé presque subitement par une fièvre pernicieuse. Son père était menuisier; dès l’enfance il montra des goûts pour le dessin, qu’on développa dans une école spéciale lorsqu’il quitta l’école primaire. A douze ans, il faisait ses premiers essais de peinture. Devenu orphelin dès 184g, il fut recueilli par son aïeul, esprit industrieux qui eut l’idée de gagner sa vie en promenant de ville en ville des figures de cire modelées par lui et peintes par l’enfant. Un sculpteur, qui eut l’occasion de juger de ses talents, s’intéressa à lui. En 1852, il se rend à Barcelone, où il obtient une pension mensuelle de 160 réaux (42 francs);

La Peinture au XIXe siècle.

il y travailla à l’Académie sous la direction de Claudio Lorenzale, peintre qui composait dans la manière d’Overbeck. A ce moment Fortuny, pour vivre, peint des ex-voto, des sujets de dévotion vendus à la douzaine. En 1855, quelques lithographies de Gavarni qui tombèrent entre ses mains produisirent sur son esprit une profonde impression. Ayant obtenu le prix de Rome en 1857, il partit pour cette ville l’année suivante. En 1860, il fut chargé de suivre l’expédition du Maroc, y prit de nombreux croquis, fut fait prisonnier, et eut l’occasion d’étudier de près les mœurs indigènes. C’est de ce jour qu’il manifeste un goût tout

particulier pour les sujets arabes. En 1866, il vint à Paris.

C’est de ce moment que date sa réputation ; il entra en relations avec la maison Goupil, qui lui fit des commandes et y exposa ses principaux tableaux:

la Vicaria (le Mariage espagnol) exécuté en 1868, le Choix du Modèle, etc. Ce fut une grande sensation en 1870, lorsque ce premier tableau fut exposé.

En 1867, il avait épousé Melle Cecilia de Madrazo. En 1874, il était parti pour l’Angleterre, où il fit de nombreux croquis et il était revenu à Rome avec la pensée de retourner en Afrique, lorsqu’il fut terrassé par la maladie. La manière de Fortuny est originale et singulière. Il fut très frappé, durant son voyage au Maroc, par la richesse de couleurs, le bariolage animé, pittoresque et harmonieux des intérieurs et des costumes. Sa manière orientale toucha vivement Henri Régnault, qui s’était particulièrement lié avec lui à Rome.

Lors de son passage à Paris, il avait étudié quelque temps avec Gérôme et fut séduit, étant

donné la dextérité native de sa main vive et alerte, par les œuvres de Meissonier, notamment par ses spirituels sujets du XVIIIe siècle C’est le point de départ de ce genre costumé, qu’il traita avec une virtuosité déconcertante dans une manière chatoyante, miroitante en mille détails papillotants. Ce genre eut un succès considérable en Espagne et en Italie, où s’installait, près de lui et derrière lui, toute une colonie espagnole, et cette influence, qui fut déplorable dans l’une et l’autre école, en les détournant vers les tours de force de l’habileté manuelle et les artifices du décor d’autrefois, dure encore aujourd’hui. Ensuite, au milieu de tout un groupe d’Espagnols établis à Paris ou à Rome, comme Melida, beau-frère de Bonnat,

Photo Braun, Clement &

Mariano Fortuny. — Le Rémouleur au Maroc.

École espagnole. 361

José Jimenes Aranda, né à Séville en 1837, tous deux à demi français, ou Ramon Tusouets (Barcelone 1839-Rome 1894), qui accompagna son ami Fortuny à Rome et y peignit le tableau de ses funérailles (au Musée de Barcelone), Martin Rico, Edoardo Zamacoïs, Francisco Domingo, Edoardo Rosalès, Ramon Rodriguez, la plupart camarades du maître, jusqu’aux plus jeunes ,, romains”. José Villegas, né à Séville en 1848, José Benlliure y Gil, né à Valence en 1855, Enrique Serra, né à Barcelone en 1860, celui-ci presque italien, qui s’est depuis tourné vers le paysage, on ne distingue plus, un peu à part, que Francisco Pradilla, né en 1847 à Villanueva de Gallego (près Saragosse) fixé, lui aussi, à Rome et connu par des compositions historiques d’un dramatique pittoresque, telles que son tableau émouvant -de Jeanne la Folle, qui obtint un grand succès public et une médaille d’or à l’exposition universelle de 1878; ou encore José Moreno Carbonero, lui aussi peintre d’histoire anec-

Joaquim Sorolla y Bastida. — Retour de la pèche; barque de halage (Musée du Luxembourg).

•dotique, qui a illustré avec verve celle de l’illustre chevalier Don Quichotte de la Manche. C’est enfin l’incomparable dessinateur Daniel Vierge Urrabieta (1847-1904), qui a vécu constamment à Paris, où il s’est fait une légitime et grande réputation après les Gigoux, les Meissonier, les Edmond Morin, par ses vives, nerveuses, pittoresques et expressives illustrations des Travailleurs de la Mer, de l'Homme qui rit, de Don Quichotte, ou de Pablo de Ségovie.

Arrivant droit aux générations qui se sont distinguées dans les dix dernières années du siècle, on constate un essor nouveau dans l’école, des préoccupations d’un caractère plus élevé dans le choix du sujet et dans la technique. On renonce aux puérilités du genre costumé et aux habiletés écœurantes pour regarder la vie et la nature tle plus près et la traduire avec plus de franchise et de vaillance.

Tout ce mouvement nouveau vient de Valence, du pays basque et surtout de Barce-

La Peinture au XIXe siècle.

lone. Le premier qui marqua avec éclat un retour à une vision plus saine est Joaquim Sorolla y Bastida. Il est né à Valence en 1862; il étudia dans son pays. En 1883, il obtint un premier succès avec une peinture exposée à Madrid : Le 2 mai 1808, épisode de la résistance espagnole contre Napoléon, exécuté dans le goût alors courant dans la péninsule. Il obtint la pension pour Rome, séjourna à Paris et ce passage fut décisif pour son talent en l’orientant décidément vers les spectacles de la vie et devant les phénomènes de la nature. Il retourne en Italie, séjourne quelque temps à Assise, revient en Espagne en 1892 et à ce moment commence sa carrière avec sa Barque de halage tirée par des bœufs, exposée au Salon de 1895 et qui fut acquise par l’État pour le Luxembourg. On y sent nettement l’influence des tendances du groupe de Bastien Lepage. Sa palette est alors assez grise; peu à peu elle s’éclaire et s’échauffe et il cherche des effets lumineux et colorés dans le sentiment de Besnard ou de

Hermen Anglada y Camarasa. — ,, Opale” (Musée du Luxembourg).

Zorn, mais avec un éclat très intense, très particulier, comme seuls peuvent le donner le ciel et la mer du Midi. Il peint des portraits enlevés de verve et avec caractère et des scènes de la vie des pêcheurs de la petite plage de Javer où il passe plusieurs mois tous les ans; les Raccommodeurs de filets, les Repriseuses de voiles, la Bénédiction des bateaux, Soleil du soir, etc. Une exposition de Sorolla a eu lieu aux Galeries Georges Petit en 1906 et a été couronnée par un grand succès.

Plus jeune de huit ans, il est né le 26 juillet 1870 à Eibar (Guipuzcoa), Ignacio Zuloaga Zabaleta est originaire d’une vieille famille basque et fils d’un artiste, Placidio Zuloaga, qui s’est particulièrement distingué dans l’art tout espagnol du fer damasquiné. Le Luxembourg possède un coffret de cet habile ciseleur-damasquineur. Son éducation s’est faite sous la direction de son père, mais d’elle-même, en dehors de toute école, bien qu’avec un respect

École espagnole.

religieux pour les maîtres. Il est le premier, en Espagne, qui soit revenu vers Goya, Vélasquez et le Greco, que Zuloaga ne nomme que comme l’on parle des dieux. Aujourd’hui que le succès a répondu à son talent, sa seule joie en dehors du bonheur de peindre, est de dénicher, dans tous les coins d’Espagne, des morceaux de ses maîtres de prédilection. Aussi se rattache-t-il à eux en ligne directe et. sans aucun intermédiaire, si ce n’est quelques regards sur Manet. Ses débuts suscitèrent une violente hostilité dans son pays et ses tableaux furent refusés par le jury espagnol en 1900. Sa première peinture fut son propre portrait exposé à Paris en 1898, puis en 1899, les deux Portraits si vivants, si alertes, si subtils de coloration, de ses cousines, où il y a, avec une palette si rare de tons, on ne sait quel mystère charmant qui fait penser à ses maîtres et à Whistler. Son nom fut tiré aussitôt de la foule et sa réputation alla grandissant, les années suivantes, aux Expositions de Bruxelles, de Munich et de Venise. Les Musées d’Europe ou d’Amérique se disputèrent ses œuvres. Tous ses sujets, ou du moins presque tous sont pris dans la vie populaire des villes d’Espagne : danseuses, toreros, gitanes, courtisanes, poètes ou improvisateurs locaux, qu’il traite avec un large style, fortement coloré, en riches matières et avec des accords de tons très raffinés.

Par ses tendances et ses goûts, Zuloaga, qui vit principalement à Paris, s’est rattaché au groupe des Lucien Simon,

Charles Cottet, René Ménard, etc. Line autre physionomie tout à fait à part dans l’École espagnole, à côté de Zuloaga, est un camarade et contemporain Hermen Anglada y Camarasa, né à Barcelone en 1872. Son père était fabricant de carrosserie et faisait de l’aquarelle en amateur. Il le perdit lorsqu’il n’avait que sept ans. Sa vocation s’était montrée par de naïfs modelages. Après quelque résistance de la part de sa mère, il obtint d’être envoyé aux cours de l’Académie.

Il commença par des études de paysage.

Venu de bonne heure à Paris, il étudia pendant quatre ans avec Jean-Paul Laurens et Benjamin Constant. Mais ses regards étaient tournés d’un tout autre côté. Il était séduit par les aspects de la vie parisienne et vivement intéressé par les artistes qui s’étaient essayés à la traduire, parmi les impressionnistes, surtout parmi ceux de la dernière génération, tels que Toulouse-Lautrec. C’est de préférence le Paris nocturne qui l’attire avec l’éclat de ses lumières artificielles, des projections électriques, qui exaltent les couleurs avec une sorte d’intensité fébrile et qui met, sur les masques fardés des courtisanes, des accents étranges et fantastiques. Il a peint ainsi nombre de sujets de cafésconcerts où se promènent des figures spectrales de filles luxueusement empanachées et parées, avec une richesse d’accords obtenus par des couleurs qui ont quelque chose de surnaturel, un accent à la fois voluptueux et macabre. C’est bien un art issu du vieux fonds espagnol. Anglada a peint aussi nombre de scènes et même des figures de grandeur nature de son pays: gitanes, danseuses, et jusqu’à des natures mortes, avec cette palette magique. Le Luxembourg possède de cet artiste un groupe de Bohémiens , donné par le baron Henri de Rothschild.

La ville de Barcelone a vu encore naître le décorateur José Maria Sert, qui vit à Paris et y a exécuté les vastes décorations, dans un goût classique et michelangelesque,

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dénotant un tempérament peu ordinaire, pour la cathédrale de Vich; les peintres Barrau, Casas, et le paysagiste Rusinol (Santiago), né en 1861. Peintre, critique, auteur dramatique, celui-ci est une physionomie exceptionnelle et même unique dans la peinture espagnole de paysage. Après avoir voyagé en Italie, en France et en Hollande, il trouva sa voie en 1896 en parcourant l’Andalousie; il y peignit les vieux jardins de Grenade avec leurs verdures taillées, leurs fontaines de marbre, leurs glorietas, leur ,,arquitectura verde”; il fut le Lobre ou le Helleu des jardins d’Espagne, de Grenade à Malaga, de Cordoue à Majorque. Le Luxembourg possède deux de ses toiles d’un accent vraiment si local.

Il reste à signaler, dans les scènes de la vie réelle, les noms de Pinazo Martinez, Carlos

Domenico Morelli. — L’Enfant prodigue.

Vasquez, Menender Pidal, Lilhol y Granel, Checa, Ramon Pichot, Castelucho, Cardona, etc.; pour le paysage, ceux de Morera et de Aureliano de Beruete (né à Madrid en 1845), célèbre autant par ses savants écrits sur les maîtres du passé que par ses vues de l’âpre Tolède.

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