CATON SE DÉCHIRANT LES ENTRAILLES, PAR RIBERA
chercher, au fond des eaux, les tritons et les sirènes, au fond des bois le satyre aux pieds de boucs et le faune rustique et le centaure. Ils ne voulurent pas, ces grands artistes de l’antiquité, altérer la beauté de l’homme par l’accent des passions avilissantes; ils se contentèrent de sculpter les vices humains dans les précurseurs de
l’humanité, dans ces êtres non encore affranchis de la bestialité originelle, et qu’elle respectait, cependant, comme des ancêtres sauvages, comme les dieux impar-
NAINE, PAR CARRENO
faits et mystérieux de la primitive nature. Mais ce que la sculpture se refuse à éterniser dans le marbre ou dans le bronze, ce qu’elle ne veut pas rendre palpable sous les trois dimensions, la peinture se permet de le
retracer sur la toile, parce qu’au lieu de présenter des corps tangibles, la toile ne présente que des images insaisissables; au lieu de nous offrir l’épaisseur des choses, elle ne nous en offre que le mirage. Réelle , la sculpture s’interdit la laideur ; apparente , la peinture ne repousse pas le laid, parce qu elle a mille moyens d’en mitiger l’expression, de le rendre acceptable par les prestiges de la lumière et le langage des couleurs, par les circonstances environnantes, par le choix du cadre. Lorsque Raphaël introduit la difformité dans un ouvrage de style, par exemple, dans le fameux carton qui représente la Guérison du boiteux à la porte du temple, il rachète le difforme et le relève en effaçant les traits purement accidentels et qui ne seraient que des pauvretés, pour insister sur les traits décisifs, caractéristiques. Vues en grand, les disgrâces de la nature perdent de leur aspect misérable, et peuvent rentrer dans les plus hauts spectacles de la peinture, soit que l’artiste les transfigure par l’âme, soit qu’il en use comme d’un contraste frappant au profit de la beauté même.
Le style n’est donc pas, dans l’art du peintre, absolument ce qu’il est dans l’art du sculpteur. Celui-ci adore le beau jusqu’à redouter l’expression, qu’il modère ; celui-là recherche l’expression jusqu’à ne pas repousser la laideur, qu’il idéalise.
La peinture peut s’élever au sublime, mais plutôt par l’invention du peintre que par les moyens propres à son art.
Si le sublime est comme une échappée de vue sur l’infini, il semble que les arts du dessin, qui sont assujettis à emprisonner toute idée dans une forme, ne sauraient être sublimes. Il peut arriver cependant que le peintre, suscitant avec violence des pensées qu’il n’a exprimées par aucune forme, frappe sur notre âme comme ferait sur notre oreille un coup de tonnerre. C’est alors en vertu de la pensée entrevue et non formulée, que le tableau peut être sublime.
Les exemples en sont rares. Rembrandt a été sous ce rapport le Shakespeare de la peinture. L’Évangile lui a inspiré plusieurs fois des idées de génie qui n’ont été rendues par aucun contour et ne sont indiquées que par l’insaisissable expression de la lumière. Il existe de ce grand peintre un dessin rapide, lavé au bistre, qui représente la Cène du Christ à Emmaiis. L’artiste a voulu traduire le passage de l’Ecriture où il est dit : « Alors leurs yeux furent ouverts, et ils le reconnurent, mais il disparut de devant eux. » La figure du Christ est absente, en effet, dans le dessin de Rembrandt, et sur le siège d’où elle vient de disparaître, on ne voit plus qu’une lueur fantastique et mystérieuse. Étonnés, effrayés de la disparition de leur convive et de l’apparition de cette lumière, les deux disciples
dévorent des yeux le siège vide et illuminé où tout à l’heure ils ont touché la maiji d’un ami, entendu sa voix et rompu le pain avec lui. N’est-ce pas un trait de sublime que cette lueur impalpable exprimant un Dieu disparu...?
Nicolas Poussin a rencontré le sublime quand il a conçu un de ses tableaux les plus célèbres, les Bergers d’ Arcadie. Dans une contrée agreste, coupée de bocages, séjour de bonheur chanté par les poètes, d’heureux pasteurs, en promenant leurs amours, ont découvert sous un bouquet d’arbres un tombeau avec cette inscription à demi effacée : Et in Arcadia ego (Et moi aussi, je vivais en Arcadie). Cette parole sortie de la tombe assombrit les visages et fait expirer le sourire sur toutes les lèvres. Une jeune femme, nonchalamment appuyée sur l’épaule de son amant, demeure muette, pensive, et semble prêter l’oreille à cet avertissement du cadavre. L’idée de la mort a aussi plongé dans la rêverie un jeune berger qui est accoudé sur la tombe, la tête inclinée, tandis que le plus vieux des pasteurs montre du doigt les caractères qu’il vient de découvrir. Le profond paysage qui achève ce tableau tranquille et silencieux fait voir des feuillages roux sur des rochers arides, des monticules qui vont se mêler à un horizon vague, et l’on aperçoit au loin quelque chose d’incertain qui ressemble h la mer. Ce qu’il y a de sublime dans cette peinture, c’est justement ce qu’on n’y voit point : c’est la pensée qui plane au-des-
sus, c est rémotion inattendue que reçoit l ame du spectateur, transportée subitement, au-delà du tombeau, dans 1 infini de l’inconnu. Des paroles gravées sur le marbre sont ici la seule forme, le seul moyen du sublime. La peinture reste, pour ainsi dire, étrangère a la secousse morale que le philosophe a voulu nous imprimer. Plus peintre que Poussin, Rembrandt a su en quelque manière faire rentrer le sublime dans les moyens de son art en l’exprimant par la lumière.
11 en est, au surplus, de la poésie comme de la peinture. Les coups de génie d’un Shakespeare, d’un Corneille, aussi bien que les grands traits de l’Écriture, n’ont pas de forme, pour ainsi dire, ou ils en ont une dans laquelle l’art ne joue aucun rôle, et qui, par cela même, peut être traduite dans toutes les langues du monde. Émané du sentiment de l’infini, le sublime de la peinture ne saurait être attaché à une forme, cerné par un contour. Soit qu’il éclate dans l’œuvre de Rembrandt, soit qu’on le devine dans le tableau de Poussin, le sublime est intangible comme la lumière, ou invisible comme l’âme.
La spécialité des moyens propres à la peinture s’impose à 1 artiste dès le moment où il invente son sujet et en conçoit la première image.
Le but des arts du dessin étant de manifester le beau, de le rendre visible et sensible, la forme plastique
ou figurée leur est essentielle, leur est propre. Mais c’est pour la peinture surtout que les moyens sont optiques, parce qu’elle traduit les sentiments ei les