‹ La peintureChapitre 24 sur 44 · V. Spectacle de la Nature, t. xv · texte numérisé non relu

V. Spectacle de la Nature, t. xv

age 44, vers 41.

Qu'on voie en tes sujets un centre de lumiére,

Qui la leur donne oblique et jamais trop entière

Les yeux ont cela de commun avec les autres organes des sens, qu'ils ne veulent point être interrompus dans leurs fonctions, et il faut convenir que plusieurs personnes qui parleraient dans un même lieu , en même temps et du même ton, feraient de la peine aux auditeurs qui ne sauraient auquel entendre. Semblable chose arrive dans un tableau, où plusieurs objets séparés, peints de même force

et éclairés de parcille lumière, partageraient ct inquiète-

mena

raient la vue qui, étant attirée de différents côtés, serait

en peine sur lequel se porter, ou qui, voulant les embrasser tous du même coup d'œil, ne pourrait les voir qu’imparfaitement. Pour éviter la dissipation des yeux, il faut les fixer agréablement par des liaisons de lumière et d’ombre, par des unions de couleur et par des oppositions d’une étendue suffisante pour soutenir les groupes et leur servir de repos; mais si le tableau contient plusieurs groupes, il faut qu'il yen ait un qui domine sur les autres en force et en couleur, et que d’ailleurs les objets séparés s'unissent à leur fond pour ne faire qu'une masse qui serve de repos

aux principaux objets.

Extrait de diverses réflexions sur la couleur.

Le Titien, pour faire sentir cette vérité, comparait la manière dont les ombres doivent se répandre dans un tableau à une grappe de raisin, où plusieurs corps réunis ne présentent qu'une masse générale, quoiqu’ils conservent leur forme particulière.

On ne peut admettre deux jours dans un même tableau, a dit Dufresnoy ; le plus grand doit frapper fortement le milieu et étendre la plus grande partie de la lumière aux endroits où sont les principales figures et où se passe le fort

de l'action, en diminuant du côté des bords, à mesure qu’il

en approche.

Mage 44, vers 17.

Accoutume tes yeux à juger des effets Que de l'éloignement, etc.

il s’agit ici de la perspective linéaire et aérienne ; la première nous enseigne de quelle manière les lignes qui circonscrivent les objets se présentent à l'œil du spectateur, suivant le point où l'œil est placé et la distance de ces objets. La seconde, qui n’est pas soumise comme la perspective linéaire à des principes rigoureusement démontrés, nous apprend le degré de lumière que les objets réfléchissent à raison de leur éloignement ; l’un et l’autre doivent concourir au charme et à l'illusion de la peinture. La perspective linéaire, selon Léonard de Vinci , en est le fondement et l’âme.

Page 44, vers 20.

Une règle constante, C'est que du jour à l'ombre et que de l'ombre au jour

Un passage savant conduise tour à tour.

Le sens de la vue abhorre les extrémités contraires, de même que les mains qui ont un grand froid éprouvent une sensation douloureuse lorsqu'on les approche tout d’un coup, du feu : ainsi les yeux qui trouvent un blanc extrème auprès d’un noir extrême, ou un bel azur auprès d’un vermillon ardent, ne sauraient regarder ces extrémités, quoiqu’ils y soient attirés parl’éclat des contraires. Ce précepte oblige à connaître les couleurs qui ont une amitié réciproque et celles qui sont incompatibles ; ce qu’on pourra aisément découvrir en mêlant ensemble les couleurs dont on veut faire l'épreuve. Si, par mélange, elles produisent une couleur douce et qui ne soit pas désagréable aux yeux, c’est une marque qu’il y a de lunion et de la sympathie entre elles ; si, au contraire, la couleur née du mélange des deux

autres est rude à la vue, il faut conclure qu'il y a de la con-

> 185 «trariété el de l'antipathie entre ces deux couleurs. Le vert par exemple est une couleur agréable qui peut venir du bleu et du jaune mêlés ensemble ; par conséquent le bleu et le jaune sont deux couleurs qui sympathisent. Au contraire le mélange de bleu et du vermillon produit une couleur aigre, dure et désagréable. Concluons donc que le bleu et le vermillon ont une antipathie ensemble, et ainsi des autres couleurs dont vous pouvez faire l’essai et vous

assurer une fois pour toutes. On peut néanmoins passer par-

dessus ce précepte, quand on n’a qu’une ou deux figures à traiter, et que parmi un grand nombre on veut en faire remarquer quelques-unes qui sont les principales du sujet

et qui autrementne pourraient se faire remarquer par-des-

Bacchus, ayant placé Ariane sur l’un des côtés du tableau, et ne pouvant, par cette raison, la faire remarquer par les éclats de la lumière qu’il a voulu conserver dans le milieu, Jui a donné une écharpe de vermillon sur une draperie bleue, tant pour la détacher de son fond qui est déjà une mer bleue, que parce que c’est déjà une des principales figures du sujet sur laquelle il veut que l'œil soit attiré. Paul Véronèse, dans ses Noces de Cana, parce quele Christ, qui est la principale figure du sujet, est un peu enfoncé et qu'il ne peut le faire remarquer par le brillant du clair obscur, l’a vêtu de bleu et de vermillon pour que la vue se portât sur cette figure.

Les couleurs ennemies se peuvent d'autant plus allier

que vous y mêlerez d’autres couleurs qui auront de la

Sn T ET à à

—> 186 <sympathie lune avec l'autre, et qui s’accorderont ave

celles que vous voudriez , pour ainsi dire, réconcilier.

Extrait des remarques sur un passage du poëme de DuFRESNoOY.

| Page 45 , mers 5.

À Ainsi ces deux accords enfantent l'harmonie,

fl Dernier effort de l’art et fille du génie.

À L’harmonie de la nature, envisagée relativement à ses b couleurs, dérive de la participation des nuances que le M

soleil communique à tous les objets, qui tantôt se mirent les uns dans les autres, et tantôt se réfléchissent réciproquement les rayons qu’ils recoivent de l’astre du jour : de

Fe même l'harmonie d’un tableau consiste dans une commuh nication de tout le rapport des couleurs par l’uniformité À

des lumières et la modification des ombres.

4 Pour conduire un ouvrage de peinture à une harmonie |

parfaite, il faut donc premièrement que la plupart des

couleurs soient liées d'amitié et qu’elles entrent dans la

Î composition les unes des autres. On en exceple à peine

celles qui sont destinées à former les plus piquantes oppositions ; secondement que toutes les lumières soient à l'unisson, relativement aux plans et aux masses dont elles font partie (ce qui ne signifie pas qu’elles doivent être à l'unisson dans toutes les masses et sur tous les plans, mais seulement sur chaque plan et dans chaque masse } ; troisièmement queles parties reflétées rejaillissent réciproquement, et empruntent lesnuances des objets voisins, comme les glaces reçoivent et réverbèrent les traits et les couleurs des corps qui leur sont présentées ; quatrièmement que toutes les formes comprises dans les’ masses d’ombres soient amorties par la privation de la lumière, de son plus ou moins de vivacité ; qu’à cet égard l'éclat des couleurs locales soit plus ou moins éteint, sans néanmoins que les objets perdent entièrement le ton qui leur est propre.

La nature est susceptible de toutes sortes de couleurs ainsi que de toutes sortes de formes ; elle réunit les nuances les plus antipathiques et les plus bizarres. Le chefd'œuvre de l’art consiste à mettre en harmonie celles qui paraissent les moins liées d'amitié. Ce résultat est l'effet de la participation des lumières, de la modification des demiteintes, de la rupture des ombres et de la justesse des reflets.

Un moyen infaillible de mettre les couleurs en harmonie, est de n’associer que celles qui sont douces et sympathiques : est-on forcé par Ja nature du sujet d'en introduire qui soient d’un autre caractère, il faut les grouper

et les accoster de manière qu’elles se mirent les unes dans

les autres, les dispose

de facon que la lumière ne prête qu’une même nuance aux premiers clairs, et que leurs ombres ne présentent qu’une masse uniforme dans laquelle néanmoins on entrevoit le ton propre de chaque objet.

Extrait d'André Barpox sur l'harmonie des couleurs.

Page 45 , vers 5.

Des dons riants de Flore use discrètement:

Leur éclat est d'un jour, leur règne est d’un moment

Watelet a dit, en parlant de la solidité des couleurs :

Du règne végétal craignez l'éclat perfide;

Le minéral enfante un coloris solide.

Il semble que de l’un les fragiles couleurs Recèlent un serpent sous leurs brillantes fleurs. Un plus durable accord naît de l'autre principe, A la solidité la couleur participe.

Le soin de votre nom doit vous le faire aimer, Le temps que la nature emploie à la former, Vous est pour l'avenir garant de sa durée.

Poëme de la Peinture.

Tage 45, vers 16.

Mais ton art n'est-il pas l'oculaire harmonie ?

La couleur a des tons, des proportions, des intervalles : il n’est donc pas étonnant que la peinture emprunte de la musique le mot harmonie ! qui exprime si bien l'effet que produisent ces différents rapports; la musique à son tour peut adopter le mot coloris, en nommant ainsi effet et la

variété du style.

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