V. DENON
La note qui à rapport au Corrége se trouve au Chant 1v.
Poge 47 , ners 18.
Bassan et Véronèse, etc.
Les tableaux du Bassan se font remarquer par la beauté et la richesse de la couleur. Les ouvrages du Titien l'inspirèrent, et plus encore l'étude constante de la nature.
C'est un de ceux qui fait le plus d'honneur à l'école
vénitienne , cette école éminemment coloriste. Peu d'artistes vécurent plus heureux que le Bassan. Partageant ses heures de délassement entre la lecture, la musique et le jardinage, il vécut en vrai philosophe, cherchant à couler tranquillement ses jours, et parvint jusqu’à l’âge de quatre-vingt-trois ans, aimé et considéré de tout le monde par ses talents, sa douceur et sa probité.
Paul Véronèse avait plus de force, de grandeur et d’imagination que le Bassan. Le Guide disait de lui que, s’il avait à choisir parmi les peintres, il voudrait être Paul Véronèse ; que dans tous les autres on reconnaissait l'art, au lieu que chez Paul, la nature se montrait dans tout son éclat. Ce peintre en effet était recommandable par ses grandes ordonnances, la majesté de ses compositions , le beau choix de ses sujets, le gracieux de ses têtes, leur varieté, la fertilité de sa veine. la fraicheur de son coloris et le mouvement de ses figures. Vrai dans ses expressions, il consultait la nature en tout, savait la réformer à propos, et sa pensée élevée cherchait des attitudes extraordinaires. On peut se faire une idée de son immense talent dans ses noces de Cana que possède le Musée. C’est un de ses plus beaux ouvrages , où l’on regrette néanmoins qu'il n’ait pas été plus sévère sur les costume de ses personnages.
Personne ne s’est plus acquis estime des grands et l’a-
mitié de ses confrères que Paul Véronèse ; il jouissait de
intimité du fils de Charles-Quint !. Le Titien le recherchait, l’aimait et lembrassait, dit-on, chaque fois qu’il le rencontrait dans les rues.
Il avait dans le cœur cette grandeur et cette générosité qui devraient être inséparables des artistes. En voici un trait : Dans un voyage qu'il fit aux environs de Venise, il fut surpris par un orage et vint demander lhospitalité dans une petite maison de campagne. On lui fit la réception la plus gracieuse. Pendant le peu de temps qu'il y resta il peignit secrètement la famille de Darius. Elle était composée de vingt figures grandes comme nature. Paul roula le tableau sous son lit, et s’en alla.
Voy. CALIARI,
Extrait des vies des plus fameux peintres
1 Philippe IT, roi d'Espagne.
si a
A7, vers Â8.
| Et l'heureux Tilien.
Le Titien, pour qui toutes les faveurs de la gloire vinrent se mêler à celle de la fortune, méritait le titre d’'heureux. Il mourut de la peste à quatre-vingt-dix-neuf ans. C’est en parlant de lui que Voltaire dit : « Ila été bien heureux : il reçut de son vivant un à-compte sur son immortalité. »
| Page 48, vers 4.
Et tous, de ses attraits confondus, enivrés, | Nous retraçaient sa grâce et ses traits adorés.
Les plus grands coloristes ont été les plus grands pay-
| | Le
sagistes. Mengs prétend que les plus grands coloristes ne sont devenus tels que parce qu'ils ont peint dans les ateliers des pierreries, des velours et des satine 1 ; ne serait-il pas plus raisonnable de penser qu’ils ne se sont perfectionnés dans la couleur, qu’en s’exerÇant à représenter le théâtre de la nature qui en est le triomphe? Qu’y-a-til de plus riche, de plus beau, de plus éclatant que la pompe du ciel et la parure de la terre! On ne saurait donc trop inviter les jeunes artistes à l'étude du paysage, qui leur offre à la fois des délassements, desressources, et même des inspirations pour la couleur.
Entre tous les plaisirs que le talent de la peinture procure à ceux qui l’exercent, celui de faire le paysage est le plus sensible et le plus commode. Dans la grande variété dont il est susceptible, dit M.‘de Piles, le peintre a plus d'occasions que dans tous les autres genres de se contenter dans le choix des objets. La solitude des rochers. la fraicheur des forêts, la limpidité des eaux, leur murmure apparent, l’étendue des plaines et des lointains, le mélange des arbres et des sites tels que le paysagiste veut les représenter dans ses tableaux, font que tantôt on y prend le frais, on s’y promène, on s’y repose ou on y rêve agréablement.
Les Carraches ont senti les premiers l'utilité et limportance du paysage. Le fameux Dominiquin en avait puisé dans leur école le goût etles principes; il avait senti, comme
ceux que je viens de nommer, combien il est utile au
1 Réflexions sur le coloris, t.
peintre d'histoire, combien ces deux genres réunis se prétent de secours. En effet, c’est principalement à l'étude du paysage que le peintre doit le charme de la perspective aérienne, sans laquelle il n’existe ni effet ni harmonie. | On sait que le Poussin, ce savant imitateur de l'antique, | dessinait continuellement dans la campagne et sur les bords du Tibre; on dit mème qu'il en rapportait de la mousse, des herbes, des plantes et autres choses semblables pour les peindre exactement; aussi la naïveté attrayante des moindres parties de ses paysages joint à la noblesse de ses compositions, le mettent au-dessus de tous les paysagistes.
4 Juge 48, vers 27.
Cultive done cet art rival de la nature, Qui donne aux prés , aux bois leur riante parure,
Qui, disposant des cieux, de la terre et des mers,
À son gré se compose un nouvel univers.
Dans une épitre à Hubert Robert !, publiée ii y a quel-
1 Ancien membre de l'Académie de peinture, que l'amour
ques années, où, sous les traits de l'homme qui rassemblait toutes les qualités du peintre, j'ai cherché à représenter le véritable artiste, j'ai rattaché ainsi à son éloge celui des plus grands paysagistes dont il convient à un artiste de se pénétrer, sans négliger toutefois l'étude de la nature qui doit être son premier modèle:
Suivant les passions que ton sujet exprime,
Ton pinceau tour à tour gai, touchant et sublime, De nos maîtres fameux, souvent heureux rival, Même en les imitant se montre original.
Veux-{u parler au cœur, à notre âme attendrie? Tu puises dans Poussin la tendre rêverie ; D'horribles souterrains peins-tu la profondeur ? J'admire tout Rembrandt en sa sublime horreur, C’est et sa touche large et sa couleur si fière: Tantôt suivant Lorrain dans sa vaste carrière, Tu t'élèves à lui quand d'un trait radieux
Il enflamme les airs et la terre et les cieux;
Cette plaine d'azur qu’un vent léger balance, M'étale sa grandeur et sa magnificence;
passionné de son art conduisit dans les Catacombes à Rome, i et qui s’y perdit en allant étudier les effets terribles de ces sou-
terrains. Delille, par ses beaux vers, a rendu célèbre et immor-
talisé cette aventure. Elle fait l'épisode du quatrième chant
du poëme de l’Imagination.
Et tantôt sur les pas du sombre Salvator,
Dans un désert affreux, mais où l’on voit encor Quelques rayons épars de la clarté féconde,
Je te suis en tremblant aux limites du monde: Tu prends à le Bourdon ses roches, ses torrents, Et ses arbres brisés par la rage des vents;
À Carle Dujardin , la fraîcheur matinale,
Cet air si frais, si pur, qui de ses prés s’exhale, Ses bois mystérieux, arrondis par l'amour,
Où la nuit doucement combat avec le jour ; Ailleurs d’Asseleyn les teintes colorées,
Vont se jouant encore en tes ondes dorées, Quand ta main rougissant les nuages du soir Teint d’un pourpre brillant le liquide miroir;
Du courageux Vernet tu saisis les nuages,
Quand sous ses ciels affreux se pressent les orages Ou bien lorsqu'à travers les humides brouillards, Un soleil paresseux, fatiguant nos regards,
Aux bords les plus lointains jette par intervalles De ses rayons douteux les teintes inégales; Quelquefois tes pinceaux aussi purs, mais plus vrais, Dans le franc Ruisdaël vont puiser leurs sujets. J'aime à voir ce jardin planté dans la nature, Dont la ronce sauvage embellit la ceinture,
Et ces saules vieillis et ces dormantes eaux
Où se plaint la grenouille au fond de ses roseaux, Alors que prévoyant ou la pluie ou l'orage, Tremblante pour ses œufs la fourmi déménage.
Mais du divin Berghem adorant les tableaux, C’est à les imiter qu'’aspirent tes pinceaux ;
Berghem ! qui peignit avec plus de richesse,
Des bergers, des troupeux la naïve allégresse? Aussi dans ta couleur comme dans tes effets,
J'en vois revivre encor jusques aux moindres traits : C’est le jonc se jouant sur la rive argentée,
Le caillou qui blanchit sous la vague irritée,
Ces peupliers qu'on voit se chercher et se fuir,
Et trembler dans les eaux que ride le zéphir.
11 L'instruisit des flots à suivre les caprices,
A les faire écumer au fond des précipices,
Ettu me fais encore, en de savants repos, Entendre le silence et gémir les échos.
Mais qu'osent peindre ici mes rimes insensées?
Et dans quels vains détours s'égarent mes pensées, Ah ! pour l'amant des arts, de sa gloire jaloux, Un seul modèle existe et les réunit tous.
Cette antique beauté, beauté toujours nouvelle, Qu'en revoyant toujours on voit toujours plus belle ; Oui, c'est elle surtout que ton pinceau poursuit, Tu la rêves le jour, tu lui parles la nuit,
C’est ta divinité. Mais ciel ! pour la bien peindre Que de vœux à former, que de périls à craindre, D'obstacles à franchir, d'efforts à surmonter;
Que dis-je ! il faut les vaincre et non pas les compter
ss 208 <-
Nage 18, vers 9.
Art charmant, de la paix il nous offre l'image
L'abbé de Marsy dans son poëme élégant et facile sur Vart de peindre, recommande aussi l'étude du paysage, indique la manière de le traiter et ajoute à ses préceptes quelques tableaux agréables dont j'ai hasardé la traduction ou plutôt limitation dans les vers suivants :
Peignez-vous la campagne? à votre main légère Donnez de la gaîté, quelquefois du mystère.
C'est là que du vrai seul, empruntant le secours, Le beau sait attacher pour nous plaire toujours ; Mais Progné reparaïit.. déjà l’humide empire S'anime et s’embellit au souffle de Zéphire.
Qui vous retient ? partez, de nos vieilles forêts
Respirez la fraîcheur, l'innocence et la paix, Et que de ces beaux lieux l'aimable solitude
S’embellisse à son tour des attraits de l'étude
Lens:
Si vous fuyez Paris, non loin de ses remparts Quels trésors la nature étale à vosregards !
Là Surène s'élève et présente à la vue
Des plus riches lointains l’imposante étendue ;
Ses coteaux embellis par la main de Vénus !,
Se vengenten riant des mépris de Bacchus
Plus loin je vois Bercy ; la Seine en ses rivages Double, en les animant, son château, ses ombrages. De ses humides bras embrassant leurs contours, De ses flots irrités elle y brise le cours,
Et semble regretter par ce dépit extrême,
Le lieu qu’elle embellit, le possesseur qu'elle aime ! Hôte charmant ! Ô bois, 6 vallons enchantés,
Vous qui rendez le calme à mes sens agités, Silence, ami des bois, et si cher à l'étude,
Qui de nos passions endors l'inquiétude !..
Ici, loin de la ville et de ce flot mouvant,
D'un peuple vain, frivole et qui tourne à tout vent, Grâce aux soins généreux d’une noble richesse,
Du bonheur le plus pur je savoure l'ivresse.
* Surène , Romainville, Sceaux, etc., passaient alors pour étre le ren dez-vous des amants, qui y étaient sans doute attirés par la beauté du lieu etle
charme de la position.
à © 2 2m és
age 48, vers 20.
Pars.. d'un fils d'Apollon les destins sont sacrés.
Le sens de ce vers se trouve dans les fictions reçues et accréditées par les poëtes. Simonides fut préservé du péril par les Dieux : 4{ sacri vates et divüm cura vocamur à dit Ovide.. Les poëtes sont des hommes sacrés dont les Dieux prennent unsoin particulier; Sunt et commercia cæli dit-il, encore ; les poëtes sont les favoris du ciel. Horace atteste que les Dieux prirent soin de lui, lorsqu'il manqua d’être écrasé par la chute d’un arbre; l'arbre prêt à tomber est soutenu par le Dieu Faune; quand , à la sanglante journée de Philippes, il prend la fuite abandonnant son bouclier , Mercure l’enlève dans un nuage; dans son enfance, il s'endort au milieu des serpents et des ours, sans aucun danger, parce que des colombes viennent le couvrir de myrtes et de lauriers ; enfin, lorsqu'il se promène dans une forêt, un loup plus terrible que tous les monstres d'Afrique, s'enfuit dès qu'il
le voit.