La peinture chez les anciens
Pline regardait les commencements de la peinture comme incertains 1 ; nous n'irons donc pas, dix-sept siècles après lui, essayer de préciser ce qui lui échappait.
Du jour où l'homme a vu son image réfléchie dans l'eau, ou son ombre portée au soleil, il a dû tenter, mû par cet amour de lui-même antérieur à tous les autres amours,
1 De pieturœ initiis incerta, nec instituti operis quaestio est. (Plin., lib. xxxv, cap. 3.)
de fixer cette ombre éphémère ou cette image fugitive ; près de Narcisse, mort d'amour, on dut trouver sur le sable quelque portrait ébauché.
Les Grecs s'attribuent la découverte de la peinture ; selon eux, Coré, fille de Dubitade, potier de Sicyone, ayant vu sur le mur l'ombre de son amant prêt à la quitter pour faire un long voyage, en aurait suivi les contours avec un charbon affilé; de là la sciagraphie, ou l'art d'indiquer par de simples lignes la forme des objets.
Mais quand la Grèce était encore au berceau , l'Inde était déjà vieille et l'Egypte adulte. Depuis trois mille ans, les brames adoraient dans leurs souterrains les images de leur triple dieu ; depuis douze siècles, Osymandias dormait dans sa tombe aux peintures monochromes ; enfin, vers la même époque, l'empire d'Assyrie, porté à son apogée plus de mille ans auparavant par Sémiramis, qui avait
fait peindre parmi les ornements de Babylone, sa capitale, différentes figures d'animaux, ainsi que son portrait et celui de Ninus, son mari, s'écroulait en ruine sur le bûcher de Sardanapale : la question est donc de savoir si les Grecs étaient des orgueilleux ou des ignorants lorsqu'ils prétendaient avoir inventé les premiers un art qui leur était encore complètement inconnu lors de la guerre de Troie 1 , et dont on retrouve des traces douze cents ans avant l'époque où ils placent leur poétique fable de Coré, et trois siècles avant que les Pélasges ne fondent Sicyone, leur plus ancienne ville.
Cependant, si tard qu'elle arrive au compte des siècles et dans l'ordre des nations, l'école grecque, qui s'élève entre les tombeaux des Égyptiens et les catacombes des Étrusques, marche rapidement sur les traces de Mem-
1 Nous verrons plus tard où l'art de la sculpture en était à cette époque,
phis et de Tarquinia. A cette simple silhouette tracée par Coré, et perfectionnée par l'Égyptien Philoclès et le Corinthien Cléante, Ardices et Téléphanes ajoutent des traits intérieurs, mais avec si peu d'art encore qu'ils sont forcés, pour les faire reconnaître même de leurs plus proches parents, d'écrire près des portraits les noms des personnes dont ils ont voulu imiter la ressemblance. Bientôt arrive Cléophante de Corinther qui, à ce premier pas fait dans l'art, ajoute un nouveau progrès ; avec de la terre cuite, il compose des crayons rougeâtres, et exécute des dessins coloriés ; Hygiémon et Dinias inventent alors presque en même temps la peinture monochrome ou d'une seule couleur ; Eumare d'Athènes profite de leur découverte et donne assez de fini aux figures pour qu'on puisse, à la seule inspection du visage, deviner le sexe de la personne à laquelle il appartient ; puis vient Cimon le Cléonien, imitateur et pro-
pagateur des inventions d'Eumare, qui donne aux têtes différentes attitudes, selon que le personnage est censé regarder à droite ou à gauche, devant ou derrière lui, marque les articulations des membres, indique les veines et rend le premier les plis et les sinuosités de leurs vêtements ; enfin arrive Polygnote de Thasos, qui donne aux habits des femmes des reflets lumineux, leur met sur la tête des coiffures de différentes couleurs, et leur entr'ouvre la bouche, afin que derrière leurs lèvres rosées brille l'émail de leurs dents. Alors l'art grec en est arrivé au point où, dix-neuf siècles plus tard, Masaccio reprendra l'art chrétien des mains de Cimabué et du Giotto. Masaccio ouvre le siècle de Léonard de Vinci , de Titien et de Raphaël. Bularque va ouvrir celui de Zeuxis , d'Apelles et de Protogène.
Bularque vivait sept cent cinquante ans à peu près avant le Christ, puisque Candaule.
le dernier des Héraclides, qui mourut deux ans avant la vingtième olympiade, acheta, pour un poids d'or égal à celui de la table de bois sur laquelle il était peint, son tableau du combat des Magnètes ; Bularque était contemporain de Romulus et de Nabonassar; il vit s'élever l'empire de Rome et tomber le royaume d'Israël, sans que probablement ni les vagissements de l'un, ni les derniers soupirs de l'autre eussent eu assez de retentissement en Grèce pour lui faire lever les yeux de dessus ses tableaux.
L'art marchait à pas rapides ; la peinture polychrome, ou à plusieurs couleurs, était inventée, sans que nous puissions dire positivement vers quelle époque ni par qui ; c'est que vers cette époque l'attention de la Grèce avait à se fixer sur des événements d'une telle importance, que la lumière qu'ils absorbent doit laisser tous les faits secondaires dans l'ombre.
En effet, Codrus vient de mourir ; Athènes s'érige en république ; aux lois sanglantes de Dracon, Solon substitue les siennes; Sparte et Messène se sont reprises à lutter pour la troisième fois comme Hercule et Antée ; les différentes sectes philosophiques se forment ; les sept sages de la Grèce ouvrent ces écoles d'où sortiront Anaxagore, Platon, Aristote, Socrate et Epicure; Darius s'empare de la Thrace et de la Macédoine, et envoie deux hérauts et un interprète demander à Sparte et à Athènes la terre et l'eau, signes de la soumission à son pouvoir. Les Spartiates, pour toute réponse, enterrent l'un et noient l'autre, tandis que les Athéniens mettent à mort l'interprète qui a souillé la langue ionique d'une pareille proposition. Darius envoie cent dix mille hommes contre la Grèce, et Miltiade les attend à Marathon pour y cueillir ces lauriers qui empêcheront Thémistocle de dormir.
Xerxès part à son tour ; le fils veut venger le père ; pendant sept ans il fait des préparatifs immenses ; ce n'est plus une armée qu'il emmène, c'est une nation qui le suit ; douze cents vaisseaux partent du cap Sigée et vont percer le mont Athos ; avec le reste de ses troupes, qui ont mis sept jours et sept nuits à passer l'Hellespont sur un pont de bateaux,
11 remonte la Chersonèse de Thrace, côtoie les rivages de la Macédoine du mont Pangée au mont Olympe, traverse la Thessalie, laisse vingt mille hommes aux Thermopyles, déborde dans la Phocide et dans la Béotie , inonde PAttique, entre dans Athènes qu'il trouve vide, poursuit les Athéniens à Salamine, se fait dresser un trône sur le rivage, et donne le signal du combat, qui dure toute la journée ; et à la fin de la journée Thémistocle peut dormir tranquille, il n'a plus rien à envier à Miltiade; Salamine a fait le pendant de Marathon.
Xerxès se sauve laissant Mardonius réunir les débris de son armée, qui se montent à trois cent cinquante mille hommes; mais, tandis que le roi fugitif traverse sur une barque cet Hellespont qu'il a fait battre de verges, Pausanias tue son lieutenant à Platée le même jour que Léontychidas détruit sa flotte à Mycale. Toute cette multitude menaçante s'est évanouie comme la poussière que disperse un tourbillon. La Grèce respire, et Fart, cette fleur de la paix, se redresse et sourit aux premiers rayons du soleil, qu'avaient obscurci les traits des Perses.
Panénus, le frère de Phidias, assistait à cette grande époque ; en lui le génie de la peinture fit alliance avec l'amour de la patrie ; il peignit la bataille de Marathon, et déjà, dit Pline, la couleur était si familière aux peintres, et l'art marchait à si grands pas vers sa perfection, qu'il représenta dans son tableau les capitaines athéniens, Miltiade, Callimaque
et Cynégire, et les deux chefs des barbares, Datis et Artapherne.
Et cependant Panénus n'en fut pas moins vaincu aux jeux pythiens par Timagoras de Chalcis, qui, laissant un instant le pinceau pour la lyre, chanta lui-même sa victoire.
A Panénus et à Timagoras de Chalcis succédèrent Apollodore, maître de Zeuxis, et Événor, père de Parrhasius ; l'élève effaça le maître, et le fils le père ; et Apollodore se plaint lui-même, dans des vers qui existaient encore du temps de Pline, que Zeuxis lui a enlevé la palme de son art.
En effet Parrhasius et Zeuxis sont les deux astres du beau siècle de Périclès ; tous les autres peintres qui brillent autour d'eux ne brillent qu'après eux ; Timanthe, Eupompe et Androcydes ne sont que leurs satellites.
Selon toutes les probabilités, Parrhasius avait quelques années de plus que Zeuxis : si avancée que fût déjà la peinture, il lui avait
fait faire encore de nouveaux progrès , en s'occupant de la symétrie, en jetant des finesses dans le visage, en disposant gracieusement les chevelures, en donnant de la vie aux lèvres, et en dessinant avec plus de soin qu'on n'avait fait jusqu'à lui les pieds et les mains; de sorte que les formes mouvantes atteignirent sous son pinceau une perfection que nul ne dépassa depuis. Il en résulta que longtemps ses tablettes et ses portefeuilles servirent de modèles, et qu'au dire d'Antigone et de Xénocrate, les Vasari et les Lanzi de l'époque, beaucoup qui vinrent après ce Michel- Ange antique, ne se firent pas faute de prendre dans ses cartons des figures tout entières qu'ils placèrent dans leurs tableaux.
Parmi les nombreuses compositions de Parrhasius , on remarquait un Thésée qui , du temps de Caligula, était encore au Capitole ; un chef de flotte, qui était à Rhodes ; un Méléagre, un Hercule et un Persée, ta-