FAISAIT SUITE
:VB K* 1401, MORT E* 1442.
C'est l'habitude de la nature , dit Vasari, lorsque dans un moment d'amour elle forme un homme qui doit exceller dans un art quelconque , de préparer en quelque sorte sa venue en l'entourant d'autres hommes qui peuvent faire valoir ses qualités par les exemples qu'ils lui donnent , ou par l'émulation qu'ils lui inspirent : et voilà pourquoi après
avoir créé Philippe Brunellesco , Donatello , Laurent Ghiberti , Paul Uccello et frère Angélique de Fiésoles, elle mit au jour Masaccio.
Celui pour lequel , dans sa prévoyance maternelle , la nature avait pris la peine de faire un si magnifique entourage , naquit au commencement du quinzième siècle à Castello di San Giovanni in Val d'Arno , petit village situé à dix-huit milles de Florence, où du temps de Vasari on voyait encore des dessins qu'il avait faits dans sa première jeunesse. Comme toutes les personnes préoccupées d'une seule idée, il était d'une distraction étrange, marchant vers son but sans voir ce qui se passait autour de lui, pensant à peine à s'habiller , tant il était préoccupé sans cesse des choses de l'art. Ce qui fit que de Thomas, qui était son nom, selon l'habitude italienne on fit Masaccio : non point qu'il fût méchant , c'était au contraire la
bonté en personne; non point qu'il fût laid, car au contraire encore il joignait à d'assez beaux traits cet air de mélancolie qu'on remarque presque toujours empreint sur le visage de ceux qui doivent mourir jeunes ; mais parce qu'il était si négligé qu'on voulait lui faire une honte de ce peu de soin qu'il avait de lui-même.
Ses premières études , quoique ce fussent les produits d'un art différent du sien, eurent pour objet les œuvres de Brunellesco, de Donatello et de Laurent Ghiberti, que sa jeunesse trouva tous les trois dans leur virilité ; puis, après eux , il prit de Dello ses études du nu, et de Paul Uccello ses travaux sur la perspective. Seulement, en homme de génie qu'il était, il trouva du premier coup les derniers mots de chacun de ces deux arts que les autres avaient inutilement cherchés.
En effet, dès les premiers essais de Masaccio on s'aperçut que l'art avait fait un grand
pas; car tous les progrès exécutés par Brunellesco , Donatello et Ghibcrti dans la statuaire , Masaccio venait de les appliquer à la peinture : de sorte que d'un seul bond il avait laissé un abîme entre lui et ses devanciers.
Un des premiers tableaux de Masaccio fut le Christ délivrant un possédé, dans lequel, outre le mérite des figures , il y avait pour l'époque une étude merveilleuse de la perspective : tableau qui du temps de Vasari appartenait à Ridolfo Ghirlandaio. Mais le mérite de ce tableau fut bientôt effacé par un autre représentant une Annonciation : en effet la scène se passait dans un palais soutenu par un double rang de colonnes, et non seulement ces colonnes fuyaient par la combinaison des lignes , mais encore par une si habile dégradation de la couleur, que l'art dans son époque la plus florissante ne fit rien de plus complet sous ce rapport. En outre , il avait peint à Sainte-Marie-Nouvelle
une Trinité qui vers la fin du seizième siècle était encore sur l'autel Saint-Ignace, mais qui s'est perdue depuis ; à l'église de Sainte- Marie-Majeure , une Notre-Dame avec une sainte Catherine et un saint Julien, une Vie de sainte Catherine , une Nativité du Christ et un saint Julien qui tue son père et sa mère ; à la chapelle des Carmes de Pise , une Notre-Dame avec l'Enfant Jésus dans ses bras, et, aux pieds de la Madone , quelques anges qui jouent des instruments , parmi lesquels il en était un qui jouait du luth et qu'on voyait, tout en jouant, prêter l'oreille à l'harmonie du son qui naissait sous ses doigts ; puis des histoires de la vie de saint Pierre, de saint Jean-Baptiste et de saint Nicolas ; puis les trois Rois-Mages, avec une suite de serviteurs à pied et de soldats à cheval, qui offrent des présents au Christ ; puis enfin , à son retour à Florence, deux portraits d'homme et de femme nus, tableau qui du temps de
Vasari était au palais de Palla Rucellai.
Alors j et quoique ces ouvrages dépassent de beaucoup tout ce qui se faisait de son temps, quoique les études de Masaccio, qui embrassaient les trois branches de Fart du dessin , fussent les premières qu'un seul homme eût faites si complètes, il comprit qu'il lui manquait encore quelque chose, et il partit pour Rome afin d'y compléter son éducation par la vue des chefs-d'œuvre de l'antiquité.
Sa réputation l'y avait précédé : aussi à peine fut-il arrivé dans la ville pontificale, que l'église Saint-Clément lui ouvrit une de ses chapelles où il peignit un Christ en croix entre les deux larrons, et un Martyre de sainte Catherine, qui existent encore aujourd'hui , mais qui malheureusement ont été si lourdement retouchés que les restaurations successives qu'ils ont subies leur ont entièrement enlevé leur caractère primitif. Puis, là
comme à Florence, les chefs-d'œuvre se succédèrent sous ses pinceaux , chefs-d'œuvre qui, dans les divers bouleversements que Rome a subis, ont été détruits ou se sont perdus. Il venait d'achever une sainte Marie des Neiges et était en train de peindre d'après nature le portrait du pape Martin et celui de l'empereur Sigismond, lorsqu'il apprit que Corne le Père de la Patrie était rappelé de son exil. Or, comme l'illustre exilé l'avait en grande amitié et que lui l'avait en grande vénération, à peine eut-il appris son retour qu'il acheva en toute hâte son travail commencé, et s'en revint à Florence. C'était juste au moment où Masolino de Panicale venait de mourir, laissant inachevée la chapelle des Brancacci aux Carmes. Corne fit obtenir à Masaccio la continuation de cette chapelle, et Masaccio, avant de l'entreprendre, voulant donner une idée des progrès qu'il avait pu faire depuis son départ de Florence, tenta
comme essai le saint Paul qui était près de la corde de la cloche , et qui existait encore du temps de Vasari , mais qui fut jeté à terre lorsque Ton bâtit la belle chapelle Saint- André Corsini.
Ce fut pendant qu'il travaillait à ce saint Paul que l'église des Carmes fut consacrée. La consécration d'une église était à cette époque une chose trop importante pour qu'on ne chargeât point la peinture d'éterniser le souvenir de cet événement : aussi Masaccio fut-il chargé de représenter la procession , travail qu'il exécuta en grisaille au-dessus de la porte qui va dans le couvent , et tout le long de la muraille du cloître ; et parmi les citoyens qui suivaient en grand nombre cette procession , la tête couverte de capuchons ou le corps enveloppé de manteaux , il peignit d'après nature, et de manière à ce que chacun les reconnaissait à la première vue, Philippe Brunellesco , Donatello, son ami, Masolino de Panicale,son
maître, Antoine Brancacci , qui lui avait fait faire la chapelle , Nicolas d'Uzzano , Barthélemi Valori , Laurent Ridolfi , ambassadeur de la république, et Jean de Médicis, père de Corne l'Ancien.
Puis , cette fantaisie achevée , Masaccio se remit à son œuvre. Ce fut alors qu'il fit cette magnifique chapelle, qu'il reprit des mains de Masolino et que Philippino reprit des siennes, et dans laquelle il peignit la Résurrection du fils du roi faite par saint Pierre et saint Paul ; saint Paul puisant dans le ventre du poisson l'or dont il doit payer le tribut de César 1 ; et enfin le fameux Baptême où , parmi ceux qui viennent de quitter leurs habits, est la figure du trembleur. Mais là , comme s'il eût accompli son chef-d'œuvre, le pinceau lui tomba
1 Ce fut dans cette fresque que parmi les apôtres il peignit au miroir son propre portrait, si ressemblant, dit Vasari , qu'on eût cru le voir lui-même.
des mains, et il mourut, Vasari dit à vingtsix ans, Baldinucci dit à quarante, tous deux disent par le poison .
Cette chapelle fut dès lors le sanctuaire où vinrent tour à tour s'agenouiller tous les peintres : Jean de Fiésoles , Alessio Baldovinetti , André del Castagno, Verrocchio, Dominique Ghirlandaio, Léonard de Vinci, Pierre Pérugin, Bartholomée de Saint-Marc, Michel-Ange Buonarotti , Raphaël 1 , Granaccio , Laurent de Credi , André del Sarto , le Rosso , Baccio Bandinelii et Jacques de Pontormo. Car, dit Vasari , avant Masaccio il y avait des tableaux qu'on pouvait dire peints , tandis que , les siens, on pouvait les dire vivants.
C'est qu'outre sa perspective qui est exacte, outre ses raccourcis qui sont admirables ,
1 Raphaël fit plus que d'y prier , car il y prit l'Adam et Eve chasses du paradis qu'il peignit aux loges du Vatican.
outre ses nus qui sont savamment dessinés , outre ses draperies qui sont sobres et naturelles, toutes choses qui, à un degré inférieur, avaient été trouvées avant lui , il trouva une chose nouvelle et inconnue jusqu'alors : l'expression.
En effet , l'expression est à l'art ce que l'âme est à la matière. Dieu crée l'homme, l'homme a du sang , des os , des chairs ; mais l'homme n'est encore qu'une machine : Dieu le touche du doigt , il ouvre les yeux , il pense , il sent , il exprime.
L'expression est donc l'extrême résultat de l'art. La perspective est pour les algébristes, le dessin est pour les pédants, le coloris est pour les imagistes : l'expression est pour quiconque a une âme. Ce fut pour l'avoir trouvée que Masaccio resta grand parmi les grands peintres.
Masaccio fut enterré dans la chapelle même qui vivait par lui , et par laquelle il devait
vivre ; aussi n'a-t-il d'autre épitaphe que les magnifiques fresques qui l'entourent , et qui restèrent sans rivales jusqu'à ce que Raphaël eût peint les stanze du Vatican.
JEAN BKLLIN.
Vers la fin de Farinée 1452, sous le dogat du malheureux François Foscare , qui, huit ans auparavant, avait été forcé de signer la sentence de son fils Jacques, et qui, cinq ans plus tard, devait être déposé lui-même , un peintre étranger , que précédait une grande réputation , arriva à Venise.
On le nommait Antoine de Messine, selon
l'habitude du temps, qui consistait à ajouter presque toujours , au prénom qu'on avait reçu sur les fonts de baptême , le nom du pays où l'on avait vu le jour. Il passait pour avoir hérité du secret d'un peintre flamand ; secret qui donnait à ses tableaux un coloris si vif que jusques alors, à ce qu'on assurait, jamais l'art n'était parvenu à se rapprocher à ce point de la nature.
L'école vénitienne venait de naître, en retard sur l'école florentine et l'école siennoise de près de deux siècles. Cela venait-il des traditions des peintres byzantins, qui avaient toujours tenu, depuis le dixième siècle, atelier ouvert à Venise? Les critiques le disent, et il faut toujours croire à ce que disent les critiques.
Toute cette jeunesse ardente , génération qui devait voir naître Titien et mourir Gentile de Fabiano , était donc en émotion des premières oeuvres qu'allait faire paraître le
peintre étranger, lorsque, deux mois après son arrivée, un portrait fut exposé qui sembla dépasser toutes les promesses faites. C'était celui d'un sénateur.
Jamais, en effet, on n'avait vu peinture si éclatante, tons si harmonieux, nuances si mollement fondues. Venise tout entière battait des mains devant ce tableau.
Le lendemain un jeune seigneur, arrivé depuis trois jours de Padoue, à ce qu'il disait^ se présenta chez le peintre pour faire faire son portrait. Le prix, débattu un instant, fut fixé à vingt ducats d'or, et, comme l'étranger paraissait pressé de retourner à Padoue , la première séance fut fixée au lendemain. Seulement Antonello recommanda fort au jeune seigneur de revenir avec le même costume qu'il portait ce jour-là , ce costume , tant il était élégant dans sa coupe et harmonieux dans ses tons, paraissant avoir été drapé par un statuaire et assorti par un peintre.
A l'heure dite le jeune homme arriva.
C'était, du moins en apparence, un de ces élégants inutiles qui passent leur vie à suivre les femmes aux églises ou les princes à la chasse ; d'art, à ce qu'il disait du moins, il ne s'en était jamais occupé, l'aimant d'instinct comme tout Italien de cette époque aimait l'art, mais raisonnant sur celui de la peinture surtout avec une ignorance qui fit plus d'une fois sourire le savant professeur auquel il s'était adressé pour conserver ses traits à la postérité.
Et cependant le jeune homme suivait le travail du maître avec une curiosité remarquable. Dans l'opération première, qui consistait à préparer ses couleurs sur la palette et à les délayer avec cette substance inconnue, qui était sans doute le secret d'Antonello , il ne l'avait pas perdu de vue une seule seconde , si bien que le peintre en avait fait l'observation à son modèle. Ce à quoi celui-ci
avait répondu, avec une naïveté charmante, qu'il n'y avait rien d'étonnant à l'attention qu'il portait à tous ces détails, attendu que c'était non-seulement la première fois qu'il voyait un peintre à l'œuvre, mais encore qu'il entrait dans un atelier.
Antonello le crut, tant il y avait de bonne foi dans l'accent et dans le regard du jeune seigneur, et continua d'opérer devant lui sans aucune défiance.
La première séance s'écoula ainsi. Antonello voulait remettre la seconde au surlendemain ; mais l'étranger, toujours prétextant la hâte qu'il avait de quitter Venise, insista si résolument que le peintre prit rendez-vous avec lui pour le lendemain.
Le lendemain, même attention curieuse de la part du modèle ; mais cependant abandon encore plus grand de la part du peintre. L'étranger était si ignorant en art qu'il n'y avait pas de crainte qu'il lui surprît son se-
cret : cependant , soit hasard , soit reste de défiance, soit tout bonnement excès de politesse, Antonello ne laissait pas un instant l'étranger seul.
Le jour suivant, l'étranger se présenta à la même heure ; mais cette fois, au moment où Antonello délayait ses couleurs , le jeune homme se hasarda à lui demander, de l'air le plus indifférent qu'il put prendre , quel était l'ingrédient qu'il employait pour cette liquéfaction. Ce à quoi Antonello répondit que c'était un élixir qu'il avait inventé et qui lui coûtait si cher à composer, que c'était à cause de cet élixir, plutôt encore qu'à cause de leur perfection, qu'il avait été forcé d'augmenter le prix de ses tableaux.
L'indiscret se le tint pour dit et ne fit pas d'autre question à ce sujet.
Mais, au milieu de la séance, une jeune fille, qui posait comme modèle pour les premiers peintres vénitiens, vint frapper à la
porte d' Antonello, qui l'avait fait demander : Antonello, prévenu qu'elle attendait dans la chambre voisine , lui fit rappeler que c'était pour le soir et non pour le matin qu'il l'avait fait demander; mais elle répondit qu'elle était venue le matin parce qu'elle n'avait pas le temps de venir le soir, qu'il eût donc à l'examiner à l'instant même, ou qu'elle le prévenait qu'elle ne reviendrait plus.
Antonello passa en grommelant dans la chambre voisine, en priant le jeune seigneur de l'excuser ; ce que celui-ci fit de l'air le plus gracieux du monde.
Mais à peine Antonello eut-il refermé la porte derrière lui, que l'étranger ne fit qu'un bond de son fauteuil à la bouteille qui contenait le précieux élixir, remplit de son contenu un petit flacon préparé sans doute à cet effet, et, remettant la bouteille sur sa planche et le flacon dans sa poche, s'en revint prendre sa place et sa pose accoutumées, si bien
qu'Antonello, en rentrant cinq minutes après, le retrouva où il l'avait laissé.
Cependant le portrait s'avançait ; une heure ou deux de travail encore, et le chef-d'œuvre était achevé : il fut donc convenu que le lendemain à la même heure le jeune seigneur viendrait prendre sa dernière séance.
Avant de quitter le peintre , le jeune homme, qui paraissait enchanté, le força, quoique le portrait, comme nous l'avons dit, ne fût pas achevé, à recevoir les vingt ducats d'or qui étaient la totalité du prix convenu. Antonello fit d'abord quelques difficultés, mais la peinture tirait tellement à sa fin qu'il finit par les accepter.
Le jeune seigneur sortit aussitôt et s'éloigna d'un pas assez mesuré ; mais à peine eut-il tourné l'angle de la rue, qu'il courut au canal le plus proche, se jeta dans une gondole et ordonna au gondolier de le ramener chez lui le plus vite possible.
Dix minutes après, ii s'élançait dans une chambre ou plutôt dans un atelier dont les murailles étaient couvertes d'études de madones , de saints et de christs , saisissait une palette , versait quelques gouttes de la précieuse liqueur dans le récipient, délayait ses couleurs , et s'assurait , par quelques touches jetées sur une toile, qu'au moment où il saurait la composition de l'élixir dont il venait d'apporter un échantillon, il serait aussi savant qu'Antonello.
Restait à savoir de quelles matières se composait cet élixir.
Il l'examina au jour, le goûta du bout de sa langue , en versa quelques gouttes sur du papier, puis sur des étoffes , et vit avec le plus grand étonnement que cet élixir était tout simplement un corps gras qui ressemblait tout à fait à de l'huile.
Il courut chez un alchimiste de ses amis, lui donna le flacon , le pria d'examiner la
liqueur qu'il contenait et de lui dire quelle était cette liqueur. L'alchimiste, à la première vue, se mit à rire, en lui disant que c'était de l'huile; et à la seconde, il affirma que c'était de l'huile de lin.
Le jeune homme ne revenait pas de son étonnement. En rentrant il acheta une bouteille d'huile tout entière , passa la journée à peindre d'après le nouveau procédé qu'il venait de surprendre, et le soir il ne lui restait plus aucun doute, il était aussi savant qu'Antonello de Messine.
Le lendemain il se rendit chez lui à l'heure convenue ; mais lorsque Antonello le pria de prendre sa pose accoutumée, le jeune homme lui répondit en riant que c'était chose inutile qu'ils se fatiguassent davantage l'un et l'autre et qu'il finirait tout seul le portrait commencé.
Alors Antonello le regarda avec étonnement; mais le jeune homme pria le peintre
de lui prêter sa palette , et , prenant un pinceau , il se mit à exécuter avec l'habileté qui lui était habituelle la chaîne d'or qui pendait au cou de son propre portrait.
Ce jeune peintre qui venait de surprendre le secret qu'Antonello avait hérité de Van Eyck était Jean Bellin \
Jean Bellin avait alors vingt-six à vingtsept ans, et était né vers 1426. Comme Gentil Bellin, il était fils de Jacques Ier, élève du peintre ombrien Gentile di Fabriano, auquel le sénat de Venise fit une pension d'un ducat d'or par jour et donna l'autorisation de porter la robe de sénateur. C'est en mémoire de ce digne maître que Jacques avait appelé son premier fils Gentile.
Nous avons parlé de l'école byzantine, qui
1 Antonello de Messine fit deux voyages à Venise, l'un vers Tan 1451, l'autre vers Tan 1475; mais il est probable que ee fut pendant le premier qu'eut lieu l'événement que nous venons de raconter.
avait trouvé à Venise une seconde patrie. En effet , dès le sixième siècle , Lanzi dans sa Scuola veneziana parle d'artistes grecs qui vinrent orner de mosaïques les églises de Grado et de Torcello. Le doge Silvo, vers la fin du onzième siècle , fit venir une autre colonie d'artistes byzantins comme les premiers pour travailler à la basilique de Saint-Marc. Enfin, en 1204 , Constantinople ayant été prise par les croisés partis pour prendre Jérusalem , presque tous les artistes, refluant devant ceux qu'ils appelaient les Barbares et qui , s'il faut en croire la relation de Nicétas , méritaient bien ce nom , se réfugièrent à Venise , où ils fondèrent cette école grecque qui régna sans partage jusqu'à la fin du treizième siècle , et qui jusqu'au dix-huitième y a conservé des représentants.
Mais, en opposition à cette école dont nous avons marqué l'influence et suivi la chute dans notre histoire de la peinture , était ve-
nue se placer une autre école aussi progressive que celle-là était stationnaire ; c'était celle que le Giotto avait fondée à Padoue, et dont les premiers représentants furent Jean et Antoine de Padoue, Giusto, Quaziento, Avanzi, Aldighieri et Squarcione. Ce dernier, qui en était le chef, comptait dans son atelier , au commencement du quinzième siècle , cent trente-sept élèves.
Mais à Squarcione, le mouvement religieux et idéaliste imprimé à cette école par son fondateur s'arrête , il disparaît momentanément pour faire place aux premières révélations du paganisme. Squarcione avait beaucoup voyagé; il avait visité la Grèce, et retrouvé intacts grand nombre de chefs-d'œuvre mutilés aujourd'hui ; il avait visité l'Italie, et près des souvenirs du siècle de Phidias amassé ceux du siècle d'Auguste ; puis enfin il était revenu à Padoue, rapportant à sa patrie une magnifique collection de bas -reliefs, de sta
tues et de dessins. Or, Padoue, grâce h son université , était la ville classique par excellence, et la peinture dirigée par le Squarcione suivit l'exemple que déjà depuis plus d'un siècle lui donnait la littérature.
André Mantegna sortit de cette révolution artistique.
Alors aux inspirations saintes et religieuses succédèrent les compositions païennes, les bacchanales , les allégories , les triomphes des Césars, dont les gravures, s'élevant au nombre de quarante au moins , nous ont laissé la reproduction; les deux tableaux que nous possédons à la galerie du Louvre, dont le premier représente les neuf Muses dansant au son de la lyre d'Apollon , Mars et Vénus debout , Vulcain dans sa forge , Mercure et Pégase , et dont le second représente la lutte du bon et du mauvais principe ; tableaux qui , à l'époque où Schlegel vint à Paris , ïe frappèrent tellement qu'il raconte qu'il s'arrêtait
souvent devant eux , et qu'il convient que Dante seul lui paraît porter l'allégorie à un égal degré de grandiose et de hauteur.
Mais là devaient s'arrêter les progrès de l'école naturaliste, et Mantegna lui-même devait s'arrêter à ce point de sa carrière, ébranlé dans ses plus profondes convictions.
Ces changements dans les principes de l'élève chéri de Squarcione, qui, en faveur de son amour pur de l'antique , l'avait adopté pour son fils, lui furent apportés par Jacques Bellin , conservateur pieux des traditions idéalistes, qu'il tenait, comme nous l'avons dit, de Gentile de Fabriano. Bientôt, au reste, la fille acheva l'ouvrage du père , et Mantegna, en devenant le beau-frère de Jean et de Gentil Bellin , se rallia entièrement à l'école religieuse , dont son idolâtrie d'un instant l'avait écarté. Ce fut alors que Mantegna fit son Histoire de l'apôtre saint Jacques dans
1 église des Ermites de Padoue. et son sainf Marc de l'église Sainte-Justice.
Jean Bellin et son frère , au contraire de Squarcione et de Mantegna, étaient restés purs de toute hérésie. L'invasion du paganisme n'avait eu aucune influence sur eux et surtout sur Jean, qui demeura toute sa vie sous i'influence du mouvement religieux, et qui fut avec Pérugin et Francia un des derniers champions de l'école idéaliste.
Au reste, à cette époque Venise avait, sous le rapport de ces dernières idées, une puissante auxiliaire en Allemagne. Van Eyck ou Jean de Bruges, comme on voudra l'appeler, le même qui avait inventé la peinture à l'huile , dont Jean Bellin avait surpris le secret; Hemmelinck, son disciple, le plus suave, le plus gracieux , le plus mystique de cette école; Albert Durer, le peintre-graveur dont la réputation chez les Italiens du nord balança un instant celle de Raphaël , entrete-
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naient des relations d'amitié et d'harmonie de sentiments avec les peintres vénitiens , que Titien et Véronèse n'avaient pas encore détournés de la voie primitive.
En effet, Venise était admirablement située pour se maintenir dans ce sentiment : touchant d'une main aux peintres allemands, qui ne s'en écartèrent jamais ; et de l'autre à Técole ombrienne , qui , encore aujourd'hui , a un représentant dans Overbeck, ce peintre du quinzième siècle égaré parmi nous.
Les premiers tableaux que fit Jean Bellin d'après sa nouvelle manière furent : pour les pères de la Charité, un Sauveur au Jourdain, et, pour les religieuses des Miracles, un saint Jérôme au désert.
A Saint-Job il représenta la Vierge assise sous un dais soutenu par des pilastres pareils à ceux de l'autel dans lequel le tableau était encadré. Les pilastres, dit Ridolfi, étaient en perspective et si parfaitement semblables
aux autres, qu'on eût cru à la continuation du relief. Aux deux côtés étaient saint Job et saint François regardant la croix avec amour, et saint Sébastien, magnifique étude de nu, et saint Louis , tous deux remarquables par le pieux respect qu'ils paraissent porter à la mère du Sauveur. Trois anges assis aux pieds de la Vierge , et dont l'un joue de la viole , l'autre du luth et l'autre du violon , complétaient cette délicieuse composition, l'une des plus suaves qui soient sorties du pinceau de Jean Bellin.
Vers le même temps il fit pour le grand autel de San Giovanni del Tempio un Sauveur au Jourdain , qui passa alors pour un chef-d'œuvre. Dans un coin était le cavalier prieur agenouillé et portant une croix sur sa poitrine. Une vue de montagnes bornait l'horizon.
Il exécuta encore à Saint-Michel, petite île voisine de Murano , deux autres tableaux :
l'un qui représente la Vierge et l'Enfant Jésus, saint Pierre et saint Paul, deux saintes de l'ordre dans des niches , avec le portrait de Pierre Pruele , procurateur de Saint-Marc et patron de l'autel; l'autre, dans la chapelle de Marini Giorgio , et qui avait pour sujet le Christ ressuscité, avec ses gardiens armés autour du sépulcre et les Marie s'approchant à travers un paysage semé d'arbres et peuplé d'animaux.
Mais la grande œuvre de Jean Bellin, son œuvre vitale, l'œuvre à laquelle il consacra les plus belles années de son existence, fut la décoration de la salle du Grand Conseil, qu'il entreprit en compagnie de son frère , qui à ce moment arrivait de Constantinople , où il s'était rendu sur la demande du sultan Mahmoud. Comme on le voit , la réaction de l'Occident contre l'Orient était complètement opérée, et c'était maintenant Byzance qui empruntait ses artistes à Venise.
Cette décoration de la grande salle du Conseil avait pour programme, non pas des faits historiques, car une critique raisonnée, celle de Raumer, a prouvé depuis que tout ce que Ton avait dit de l'insolence du pape qui mit le pied sur le cou de l'empereur , et qui au fameux Petro et non tibi répondit par le non moins fameux Mihi et Petro, était une imagination des poètes légendaires des siècles précédents; mais un poëme national, fait à la manière de nos romans de Charlemagne.
Cette épopée, qui, du patois vénitien et de la forme légendaire, était passée, sous la plume de Casetto de Bassano, à l'état de poëme latin, avait, comme nous l'avons dit, fourni le programme de plusieurs compartiments qui furent distribués entre Jean Bellin et son frère, et dont le sujet était l'intervention des Vénitiens dans les démêlés du pape Alexandre III avec l'empereur Frédéric et leur réconciliation à Venise, le 25 juin 1177.
Deux de ces tableaux furent exécutés par Jean Bellin et les autres par son frère.
Ceux qu'exécuta Jean Bellin étaient , le premier :
Le doge Ziani descendu du Bucentaure pour faire la soumission de la république au pape Alexandre III , qu'on venait de reconnaître, sous son déguisement de moine, dans le couvent de la Charité ; cette inscription latine, écrite au-dessous, expliquait le sujet :
« Prima nocte declinavit apud canonicos S. Salvatoris, qui duxerunt eum ad monasterium Sanctaî Mariée Charitatis; ibique, in forma serviebat. »
Le second était la prétendue Bataille entre le doge et le prince Othon , et ce tableau fut celui qui passa pour le chef-d'œuvre de Jean Bellin.
Le moment choisi par le peintre était le moment le plus acharné du combat : le doge Ziani et le jeune Othon , fils de Frédéric ,
poussent Tune contre l'autre les flottes de la république et de l'empire; au premier plan est un vaisseau à la poupe dorée, sur lequel le doge reçoit un auguste prisonnier qui n'est autre que le jeune Othon lui-même; tout autour de ce bâtiment le combat continue , les navires se heurtent, les grappins s'accrochent , les flèches obscurcissent l'air comme un nuage , les épées et les haches retombent sur les boucliers comme sur des enclumes, la mer ensanglantée est couverte de débris de cordages , d'armures , d'hommes tombés à l'eau et qui tâchent de regagner leur bord. Tout cela exécuté avec ce fini de détail et ce bonheur d'expression qui font le cachet particulier de cette première école vénitienne, qui tenait à la fois du Pérugin et d'Albert Durer.
Malheureusement ces chefs-d'œuvre de Jean et de Gentil Bellin ont disparu de nos jours. L'incendie de 1577 détruisit tout, et
les restaurations faites par les artistes de la décadence changèrent tellement le caractère de ces tableaux, qu'il est impossible d'y rien retrouver de leur naïveté primitive et de leur premier sentiment.
Mais ce qui existe encore de Gentil Bellin et ce qui peut donner une idée complète de ce que pouvaient être les choses perdues, c'est un tableau que possède la galerie de Milan ; ce sont des Femmes écoutant prêcher saint Marc, en costume turc, et les trois compositions qu'il exécuta pour la confrérie de Saint-Jean l'évangéliste, et qui sont à l'Académie des beaux-arts de Venise.
Ces trois tableaux représentent chacun un Miracle opéré par un fragment de la vraie croix, que l'on y conserve précieusement.
Le premier a pour sujet un jeune homme de Brescia blessé dangereusement à la tête et guéri instantanément par suite d'un vœu que fait son père pendant qu'on porte cette reli-
que en procession ; et, comme dit Rio dans sa Poésie chrétienne, pour montrer que les dispositions du cœur étaient en parfaite harmonie avec les occupations du pinceau, l'artiste a mis au bas de sa peinture cette simple et touchante inscription :
Gentilis Bellinus, amore incensus crucis. 14$6.
Les deux autres tableaux, signés de lui aussi, représentent le pieux André Vendsamini retirant la précieuse relique du canal où elle était tombée, et un membre de la confrérie guéri de la fièvre quarte.
Revenons à Jean Rellin, dont son frère nous a un instant écarté.
Venise possède encore de lui quatre précieux tableaux : l'un dans la sacristie dei Frari, représentant la Madone sous un dais avec deux anges à ses pieds qui jouent du uth, et saint Nicolas, saint Renoît et deux
autres saints qui se tiennent debout à côté d'elle.
L'autre, qui est à Saint-Zacharie, est encore une Madone tenant l'Enfant Jésus dans ses bras et ayant près d'elle saint Pierre, sainte Madeleine, sainte Catherine et saint Jérôme. Ce dernier est, on ne sait pourquoi, vêtu en cardinal ; à ses pieds, comme d'habitude, est un ange jouant de la viole, et il porte la signature du peintre et la date de 1505. Cette peinture passe pour une des plus belles de l'auteur.
Le troisième est à Saint- Jean-Chrysostome et représente un saint Jérôme au haut d'un rocher, tenant un livre à la main. Il est accompagné d'un saint Christophe et d'un saint Louis.
Le quatrième est dans la chapelle de la Conception à Saint-François de la Vigne, il représente une Notre-Dame et un saint Sébastien.
Et maintenant tout ce que nous pourrions dire de Jean Bellin ne serait qu'une sèche nomenclature de ses œuvres, qu'un froid catalogue de ses tableaux répandus par toute l'Italie, par toute l'Allemagne, par toute l'Angleterre et par toute la France, et qui furent le produit de près de soixante et dix ans de travail.
Mais ce qu'il y a de remarquable dans cette longue carrière, c'est ce progrès éternel et sans décadence aucune, que l'on remarque depuis le commencement jusqu'à la fin de la carrière tout inspirée de cet homme : chez lui comme chez Titien , son élève , l'art va toujours s'élargissant , et les tableaux du vieillard sont , contre toutes les règles habituelles, les frères aînés des tableaux du jeune homme ; si bien qu'il y a un tel progrès entre eux, que, sans cet air de famille qui dénote une même paternité, on serait tenté de croire qu'il n'a fallu rien moins qu'un siècle et plu-
sieurs générations pour que Fart arrivât à franchir une telle distance.
Après avoir surpris au commencement de sa vie le secret de Van Eyck, mort en 1450, Jean Bellin vit venir à Venise, en 4506, un autre peintre ultramontain qu'une immense réputation précédait dans le nord de l'Italie. Ce peintre était le fameux Albert Durer.
D'abord , la réception que les Vénitiens firent à l'orfèvre de Nuremberg fut mélangée de quelque froideur. Ses gravures, genre de travail que ces ardents admirateurs de la couleur estimaient médiocrement, ne pouvaient donner qu'une idée fort imparfaite de ses tableaux ; mais le vieux Jean Bellin alla à son jeune confrère, le patronisa près des familles patriciennes, lui ouvrit la porte de tous les palais qui lui était ouverte à lui-même, et à quelque prix que ce fût voulut avoir un tableau d'Albert Durer.
A l'âge de quatre-vingt-huit ans, Jean
Bellin fut appelé à Ferrare par le duc, qui voulait lui faire peindre une Bacchanale. Ce fut dans ce voyage qu'il se lia avec l'Arioste, qui, en souvenir non-seulement d'amitié, mais d'admiration, consigna le nom du vieillard à côté de ceux de Léonard de Vinci et de Mantegna.
E quei che furo a' nostri di e son ora, Leonardo, Mantegna e Giovanni Bellino.
Dante , cent ans auparavant , avait fait la même chose pour Cimabue et Giotto.
Enfin, parvenu à l'âge de quatre-vingt-dix ans, plein de jours et d'honneurs, ayant vu passer devant lui tout ce qu'il y avait eu de grand en Italie, en Allemagne et en France, Jean Bellin mourut le 29 novembre 1516 et fut enterré près de son frère dans l'église des apôtres saint Jean et saint Paul.
Nous voici arrivé au peintre idéaliste par excellence, à Pierre Vannucci, dit le Pérugin.
Pierre Vannucci naquit, non pas à Pérouse comme le dit Vasari, mais à Città délia Pieve, comme le prouve une multitude de tableaux signés Petrus de Castro-plebis . Sa famille était pauvre, mais non pas de basse condition ; on trouve des actes qui prouvent que, jusqu'à la fin de 1427, elle jouissait du droit de bourgeoisie.
Ce fut en 1446 environ , six ans après la
mort de Masaccio, six ans avant la naissance de Léonard de Vinci , que naquit celui qui devait mettre le pinceau aux mains de Raphaël.
Il y a des hommes deux fois grands, grands par eux-mêmes, grands par l'élève qu'ils ont fait. Sur ce point, certes, le Pérugin peut soutenir la comparaison avec Verrocchio, le maître de Léonard de Vinci, et avec Ghirlandaio, le maître de Michel- Ange .
En outre, à l'examiner comme artiste providentiel (si cela peut se dire), Pérugin fut la dernière digue opposée par l'art chrétien à Fart païen : Pérugin mort , à part quelque ressouvenir de son maître , qui perce encore dans les madones de Raphaël, le naturalisme triomphe et l'idéalisme est perdu.
Pérugin vint à Pérouse à l'âge de onze ans, et entra comme fattorino (je ne trouve pas de mot français qui rende ce mot italien ) chez un peintre : le nom de ce peintre, on l'ignore;
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les uns disent que c'était Benedetto Buonfigli. d'autres que ce fut Niccolô Alunno. Vasari ne le nomme pas, mais se contente de dire que, quoique ce professeur inconnu ne fût point un maître, il avait les maîtres en vénération.
Toute cette première partie de la vie du Pérugin reste obscure ; on sait seulement qu'il travaille avec ardeur chez ce maître inconnu, lequel l'excite sans cesse en lui citant de grands exemples par l'appât de la gloire et de l'argent : il en résultait que le jeune homme demandait sans cesse, non-seulement à son maître, mais encore à tous ceux avec lesquels il pouvait parler de son art , en quel lieu étaient les meilleurs peintres , et chacun lui répondait, à Florence ; car, en effet, c'était à Florence qu'avaient brillé Giotto , frère Jean de Fiésoles, Masaccio et Benozzo Gozzoli. Quant à Francia , cette étoile de l'école de Bologne, et à Léonard de Vinci, cet astre de l'école lombarde, ils étaient à peine nés lors-
que Pérugin faisait cette éternelle question.
Avec un homme aussi décidé que l'était le Pérugin à devenir un grand peintre, une pareille réponse devait porter ses fruits. Aussi un beau matin, riche d'espoir mais fort léger d'argent , le jeune homme partit pour Florence.
Sous quel maître étudia-t-il dans l'Athènes moderne , c'est ce que personne ne sait encore : les uns lui donnent André Verrocchio pour maître , et le font par conséquent condisciple de Léonard de Vinci ; les autres, Pierre Borghèse, ce grand professeur de géométrie ; les autres enfin, Nicolas de Foligno. Malheureusement deux faits positifs empêchent que ni Verrocchio, ni Pierre Borghèse aient droit à cet honneur : Verrocchio avait complètement cessé de peindre lorsque le Pérugin vint à Florence, et le Pérugin n'avait que douze ans lorsque Pierre Borghèse perdit la vue. Reste donc Nicolas de Foligno, contre le
préceptorat duquel aucune objection ne s'élève, et dont le talent a une grande analogie avec ce qu'on appela depuis le style péruginesque.
Quoi qu'il en soit, le jeune artiste était pauvre, mais fort, mais résolu : habitué dès l'enfance à la misère, la misère passée et la misère présente n'étaient rien pour lui ; sa pauvreté se dorait aux rayons de l'avenir, et jamais un seul instant il ne parut douter de la gloire et de la fortune qui lui étaient promises par la voix de sa conscience.
En attendant, le pauvre rêveur était dans une mansarde sans meubles et sans lit, couchant dans un coffre, et ne possédant qu'une table et une chaise ; ajoutant les nuits à ses journées trop courtes , et dessinant chez lui quand il ne pouvait plus peindre dans l'atelier de son maître; ne s'inquiétant ni du chaud, ni du froid, ni de la faim, et répondant gaiement à ceux qui le plaignaient : « C'est
l'habitude de Dieu d'envoyer le beau temps après la tempête. >>
Tant d'efforts et de constance eurent enfin leur prix : on lui commanda quelques travaux dans le couvent de Saint-Martin , situé hors de la porte al Prato et qui fut ruiné depuis pendant le siège de Florence ; et aux Camaldules un saint Jérôme, que l'expression de son visage et la savante anatomie de son corps feraient regarder du premier coup comme un chef-d'œuvre. Dès lors tout était dit, le temps des épreuves était passé pour le Pérugin, les commandes arrivaient de toutes parts, l'argent les suivait; et à son premier proverbe : « Après la pluie le beau temps , » vint un second adage , qu'il mit en principe avec autant de constance que le premier : *c C'est que pendant les beaux jours il faut bâtir la maison où l'on s'abritera pendant les mauvais. »
De là , sans doute , cette réputation d'ava-
rice que Vasari fait à Pérugin, oubliant que cet artiste , cupide selon lui , au plus fort de son talent, et lorsque par conséquent chaque coup de son pinceau était payé au prix de l'or, ne demandait qu'une omelette pour prix des magnifiques peintures dont il avait orné l'oratoire annexé à la confrérie des Blancs , située en face de la maison qu'il habitait.
Nous reviendrons là-dessus, et nous dirons comment la haine que portait Michel-Ange au Pérugin fut partagée par Vasari, son élève infime et son admirateur exagéré.
Ce fut vers ce temps que le Pérugin exécuta pour les dames de Sainte-Claire un Christ mort, dont le merveilleux coloris étonna les maîtres eux-mêmes : c'est que l'artiste, qui ne voulait négliger aucune partie de son art, avait appris des Gesuati, ces grands peintres sur verre, l'art de préparer les couleurs minérales.
Ce tableau est aujourd'hui dans le palais Pitti. Sa couleur merveilleuse s'est à peu près
évanouie par le long temps où il fut exposé aux rayons du soleil dans l'église de Sainte- Claire; mais ce que n'ont pu lui ôter ni le soleil, ni le temps, et ce qu'on y retrouvera encore, c'est la merveilleuse ordonnance des personnages ; ce sont ces belles têtes de vieillards, pleines d'onction et de majesté; c'est enfin la profonde douleur répandue sur le visage des Marie , qui contemplent en pleurant le Christ trépassé.
François de Pouille vit ce tableau en passant à Florence, et voulut l'avoir; mais les religieuses refusèrent de le lui vendre : le prince leur en offrit trois fois le prix qu'elles l'avaient payé , et en outre une copie de la main du même artiste. A ces conditions elles consentirent ; mais alors ce fut Pierre Pérugin qui refusa, quelque prix que François de Pouille lui offrît de cette reproduction , disant qu'il n'était pas sûr que la copie atteignît jamais la valeur de l'original.
Comme on le voit , et quoi qu'en dise Vasari , Pérugin n'était donc point capable de tout pour de l'argent.
Outre les tableaux et les fresques que nous venons de dire , Pérugin exécuta encore de sa main beaucoup de peintures dans le couvent des frères Gesuati situé hors de la porte Pinti; couvent qui fut jeté à terre pendant le siège de Florence : si bien qu'on ne put en sauver que les tableaux, qui furent transportés dans l'église délia Calza.
Deux de ces tableaux étaient, l'un le Christ au jardin , entouré des apôtres qui dorment (tableau qui se trouve aujourd'hui à l'académie des beaux-arts) , et une Piété , que l'on peut voir aussi dans le même lieu , mais qui ne peut se comparer, pour la conservation , au premier que nous avons cité. Au reste, comme composition et comme sentiment, ces deux tableaux sont magnifiques.
A partir de ce moment les commandes se
succédèrent avec une telle rapidité, que nous ne pouvons plus guère que nommer les différents tableaux qui venaient ajouter à la réputation toujours croissante de l'artiste.
Ce furent d'abord un Crucifix ayant à ses pieds la Madeleine, saint Jérôme, saint Jean- Baptiste et saint Jean-Colombin : ce Crucifix est aujourd'hui encore à l'église délia Calza.
Puis , dans le même couvent des Gesuati, une fresque représentant l'Adoration des mages , fresque dont la composition savante et l'exécution achevée excitaient l'admiration de Vasari.
Puis, dans le même couvent encore, une autre fresque représentant le bienheureux saint Jean-Colombin recevant l'habit religieux des mains du pape Boniface.
Enfin, toujours dans le même couvent, une Adoration des bergers, qui ne cédait en rien aux deux fresques que nous venons de citer.
A propos de ces trois fresques, Vasari ra-
conte une anecdote qui prouve que Pérugin n'était point aussi malhonnête homme qu'en un autre lieu il voudrait le faire croire. Il y avait dans ces trois tableaux de grandes portions de ciels ; et le prieur, qui était à la fois fort orgueilleux pour l'honneur de son couvent et très-avare de sa bourse, avait recommandé au Pérugin de peindre ces ciels à l'outremer ; mais , comme l'outremer était une couleur fort chère , il craignait en même temps que le peintre n'eût l'idée d'en distraire une certaine quantité, pour s'épargner la peine d'en acheter lorsqu'il travaillerait pour son propre compte ; il demeurait donc là , fatiguant Pérugin de ses recommandations pendant tout le temps que l'artiste exécutait les parties azurées de son tableau. Pérugin , qui avait fait honneur de la présence du prieur à son amour de l'art, s'aperçut bientôt qu'il s'était trompé et que ce qu'il avait pris pour de l'enthousiasme était tout
bonnement de la défiance ; il résolut alors de donner une leçon au bon prieur, et s'avisa pour cela d'un expédient assez simple : le prieur, comme pour aider Pérugin, tenait à la main le sachet dans lequel celui-ci trempait son pinceau pour y prendre l'outremer ; l'artiste donnait deux ou trois coups sur la fresque , puis , comme si la couleur était épuisée, il abandonnait le pinceau , qu'il déposait dans un godet plein d'eau , en prenait un autre, donnait trois ou quatre touches encore et posait à son tour le nouveau pinceau près du précédent. Le prieur suivait avec effroi son outremer, qui passait avec une rapidité effrayante de son sachet sur la muraille, secouant la tête de temps en temps avec douleur , et se contentant de dire :
— Quelle quantité d'outremer absorbent ces abominables ciels !
— Vous le voyez vous-même , répondait Pierre.
Puis, le prieur parti, il recueillait l'outremer qui restait au fond du godet, et c'était la meilleure partie. Lorsqu'il en eut une quantité suffisante :
— Révérend prieur, dit l'artiste en lui remettant le paquet qu'il aurait pu soustraire , voici de l'outremer qui vous appartient, ce sont les économies que j'ai faites sur vos fresques, et que je vous rends ; reprenez-les , et n'oubliez pas qu'il faut avoir deux poids et deux mesures en ce monde, et qu'il n'y a qu'à perdre lorsqu'on traite les honnêtes gens comme s'ils étaient des voleurs.
La leçon profita au prieur , et il laissa désormais Pérugin accomplir seul et à sa guise toutes les portions de ciel qui lui restaient à faire.
Ces travaux achevés , Pérugin partit pour Sienne, où il peignit dans l'église de Saint- François un tableau que Vasari regardait comme un de ses chefs-d'œuvre, et qui mal-
heureusement périt dans l'incendie qui dévora cette église au milieu du dix-septième siècle; dans l'église de Saint-Augustin, un Crucifix avec plusieurs saints et saintes agenouillés , lequel Crucifix lui fut payé deux cents écus d'or , et existe encore aujourd'hui dans la même église; puis il revint à Florence, afin d'exécuter pour l'église de San Gallo un saint Jérôme faisant pénitence, que Vasari a vu de son temps dans l'église Saint- Jacques au delà des fossés, mais qui a disparu de nos jours sans qu'on ait pu savoir ce qu'il était devenu ; un Christ mort entre saint Jean et la Madone, qu'on voyait sur l'escalier delà porte de Saint-Pierre-Majeur, et qui, quoique exposé à l'action de l'air , garda sa fraîcheur comme s'il venait de sortir de la main de l'artiste : lors de la démolition de l'église, cette peinture fut conservée par les soins du sénateur Albizzi, qui la fit transporter au second étage de son palais où on la voit encore.
Les autres tableaux de cette belle époque du Pérugin sont les suivants :
Une Piété, qu'il exécuta pour l'église de Sainte-Croix ;
Un saint Sébastien, que Bernardino de Rossi lui acheta cent écus d'or, et qu'il revendit quatre cents au roi de France;
Une Assomption de la Vierge , miracle de sentiment et d'idéalité, commandée par les moines de Vallombreuse, et qui se trouve à cette heure à l'Académie des beaux-arts de Florence ;
Une autre Assomption de Notre-Dame, avec les apôtres agenouillés et en extase autour du tombeau : cette peinture, commandée par le cardinal Caraffa , est encore dans la cathédrale de Naples. Ce fut là que la vit le célèbre André de Salerne, lorsque, pris d'admiration à sa vue , il résolut de quitter Naples pour venir étudier sous le Pérugin ; mais, en passant à Rome, il rencontra Raphaël et n'alla
pas plus loin, préférant se faire l'élève de l'élève que celui du maître ;
Une Ascension de Notre-Seigneur, que l'on retrouve aujourd'hui encore dans la cathédrale de Borgo San Sepolcro;
Enfin une Madone et l'Enfant Jésus dans les nuages, qui, après avoir été enlevés delà chapelle Vizzani et transportés à Paris , sont maintenant dans la galerie de Bologne.
Cette suite de tableaux , tous plus beaux et plus estimés les uns que les autres, firent à Pierre Vannucci une telle réputation , que le pape Sixte IV le fit venir à Rome, et voulut qu'il concourût à orner la chapelle qu'il avait fait bâtir , et où plus tard Michel-Ange devait peindre le Jugement dernier.
Là il peignit Moïse trouvé dans les eaux , le Baptême du Christ, Jésus donnant les clefs à saint Pierre, et sur la face du fond, c'est-à-dire au-dessus de l'autel, l'Assomption de la Vierge avec le pape en prière : ce fut ce dernier
tableau que Ton gratta pour faire place à la fresque de Michel-Ange.
Il exécuta , en outre , dans la tour Borgia quelques sujets tirés de l'histoire du Christ;
A Saint-Marc, l'histoire de deux martyrs;
Enfin les fresques du palais Colonna, travaux qui ajoutèrent encore à sa réputation et à sa fortune : si bien, dit Vasari, qu'il revint à Pérouse (d'où il était sorti pauvre et ignoré) riche de gloire et riche d'argent.
Là de nouveaux travaux l'attendaient. Il y exécuta :
Dans la chapelle des Seigneurs, un tableau à l'huile, représentant la Madone et plusieurs saints, qui fait partie aujourd'hui de la galerie du Vatican ;
A Saint-François del Monte, deux fresques représentant, l'une l'Adoration des mages, l'autre le Martyre de quelques franciscains mis à mort par le Soudan d'Egypte ;
A Saint-François del Convento, deux ta-
bleaux à l'huile, l'un représentant saint Jean, l'autre la Résurrection de Notre-Seigneur ;
Dans l'église dei Servi, deux autres tableaux représentant : l'un la Transfiguration de Notre-Seigneur, qui existe encore, mais qui a beaucoup souffert; l'autre l'histoire des Mages ;
A Saint-Laurent, dans la chapelle du Crucifix, Notre-Dame, saint Jean, les autres Marie, saint Laurent et saint Jacques ;
A l'autel du Très-Saint-Sacrement, sur lequel est conservé l'anneau qui servit aux fiançailles de la Vierge, un Sposalizio ;
Enfin il peignit à fresque toute la salle du Change, où l'on voit encore aujourd'hui les portraits de Fabius Maximus, de Socrate, de Numa Pompilius, de Camille, de Pythagore, de Trajan, de Lucius Sicinius , de Léonidas, d'Horatius Coclès, de Fabius, de Périclès, de Cincinnatus;
Puis, sur l'autre façade, ceux des prophètes
Isaïe, Moïse, Jérémie, Daniel, Salomon, David, ainsi que les images des sibylles Erythrée, Libyque, Tiburtine et Delphique.
Ce fut pendant cette station à Pérouse qu'un pauvre peintre d'Urbin amena à Pierre Vannucci un enfant qui donnait des espérances en peinture, et que Pérugin reçut au nombre de ses élèves : cet enfant était Raphaël.
Deux ans après, Pélève travaillait déjà aux tableaux du maître; et Ton montre encore aujourd'hui au voyageur qui passe à Pérouse les parties de ces tableaux qui avaient été exécutées par le futur auteur des Stanze et de la Fornarine.
Maintenant, il semble que l'œuvre providentielle du Pérugin soit remplie : il a reçu des mains de son père celui qui sera le plus grand peintre de tous les temps ; il lui a appris tout ce qu'il pouvait lui apprendre. Raphaël le quitte vers l'an 1502. Pérugin a
atteint l'âge de cinquante-six ans, son talent ne fera plus que décroître. Il en est ainsi de la fleur qui produit le fruit : quand le fruit paraît, la fleur se fane, se dessèche et meurt.
Malheureusement Pérugin devait se survivre; malheureusement, grâce à la facile exécution que lui avaient donnée ses œuvres multipliées , et grâce à la réputation que lui avaient donnée ses chefs-d'œuvre, Pérugin devait vingt ans encore aller en décroissant ; mais Pérugin avait trop fait pour que ses dernières productions, si faibles qu'elles fussent, pussent le défaire.
Ses derniers coups de pinceau furent pour une peinture à fresque commencée par son élève Raphaël , vingt ans auparavant, dans l'église de Saint-Silvestre.
Pierre Pérugin mourut en 1524, survivant ainsi de plus de trois ans à son élève Raphaël, dont il vit grande la gloire , sans que jamais cette gloire, si éclatante qu'elle fût, parût lui
inspirer le moindre sentiment d'envie : ce fut au château de Fontignano qu'il rendit le dernier soupir, sans avoir voulu recevoir les sacrements, dit une tradition du pays, ce qui fut cause qu'on l'enterra en terre profane et près d'un chemin : depuis, dit-on encore, il fut exhumé et déposé dans un lieu plus voisin de l'église, peut-être même dans le cimetière.
Ce refus des sacrements et cette inhumation en terre proiàne sont fort débattus de nos jours, après avoir longtemps passé pour article de foi. D'abord Vasari, qu'on n'accusera pas de partialité envers le maître de Raphaël et l'ennemi de Michel- Ange, lequel, dans sa haine des choses calmes, douces et simples, appelle Pérugin une mâchoire, Vasari, qui était contemporain du Pérugin , ne raconte pas un mot de toute cette histoire, et dit tout simplement : « Enfin , arrivé à l'âge de soixante et dix-huit ans, Pérugin termina sa
carrière à Castel délia Pieve, où il fut honorablement enterré. »
Puis, ne serait-ce pas rêver une trop cruelle opposition entre l'homme et ses œuvres que de tenir pour libertin , impie et athée, celui dans l'esprit duquel le Seigneur avait mis à un si haut degré le sentiment religieux? Estce par dérision qu'en exécutant son propre portrait , il écrivit sur cette clef qu'il tient à la main , et qui doit dans sa symbolique espérance lui ouvrir le ciel, cette devise, que l'on peut supposer avoir été la sienne , Timete Deuml Est-ce enfin l'œuvre d'un homme sans foi que cette éternelle Madone, éternellement reproduite, et chaque fois avec un charme de plus, chaque fois avec un nouveau développement de beauté , un nouveau perfectionnement d'idéalisme ; si bien que, chez lui, la Vierge en est arrivée à n'avoir plus rien de mondain , et à n'appartenir à la terre que par le sentiment de mé-
lancolie qui indique que la créature céleste qu'on a sous les yeux est cependant destinée à souffrir une des plus grandes douleurs humaines, la perte de son enfant? Est-ce enfin par calcul que pendant toute cette longue existence qui dura plus de trois quarts de siècle, et qui compte soixante années successives de productions , pas un seul tableau profane ne sortit des mains de l'artiste? Et à quelle époque cela? A l'époque où lesMédicis payaient au poids de l'or les ruines mythologiques, qu'ils substituaient peu à peu sur les murailles de leurs palais, et jusque sur les parois des hôpitaux, aux sujets sacrés, qui avaient été jusqu'à eux le seul programme sur lequel s'était exercé le pieux pinceau des peintres? Tout au contraire, nous ne trouvons pas dans toute la vie du Pérugin trace d'un seul tableau commandé, soit par Laurent, soit par Pierre, soit par Julien, quoiqu'un tableau allégorique (le seul peut-être
de ce genre quePérugin ait exécuté, le Combat de l'Amour et de la Chasteté ) prouve victorieusement une flexibilité de talent qui, si la voix de sa conscience n'eût été là pour retenir l'artiste, eût pu le plier aux gracieuses compositions de la mythologie grecque.
Mais non, Pérugin était le digne continuateur, au contraire, de ces hommes qui , puisant une partie de leur talent dans la foi, emportèrent avec eux le grand secret de la peinture idéaliste ; et il devait clore , avec Francia et frère Bartholomée de Saint-Marc, la liste de ces hommes privilégiés du Seigneur et de la Vierge, dont ils étendaient la religion en reproduisant leurs images.