L\ PEINTURE
enlevé le pain qu'il tenait à la main, était remonté vers le ciel et lui avait rapporté son pain tout mouillé de l'eau des nuages, ce qui était un augure suprême ; que cette taille de cinq pieds deux pouces, à laquelle il n'arrivait, il est vrai, qu'à l'aide des semelles épaisses de ses sandales, était juste celle d'Alexandre le Grand. Ils commençaient fort à murmurer déjà lorsque Octave , au lieu de leur parler de leurs vieilles victoires, parla du testament de César , des legs qu'il leur avait laissés , et annonça qu'il était venu tout d'abord pour acquitter cette partie de son testament. Les soldats trouvèrent que s'il se présentait mal il parlait bien, et ils résolurent d'attendre quelques jours encore pour fixer leur opinion sur lui.
Huit jours après, les légions criaient : Vive Octave! Huit ans après, le monde entier criait: Vive Auguste ! Ce sont les grands caractères qui commencent les révolutions, ce sont les
caractères patients et tenaces qui consolident les monarchies.
Octave était au reste bien l'homme de l'époque : ni trop grand ni trop petit; ne choquant ni l'aristocratie ni le peuple; ne s'appuyant ni sur un principe ni sur un parti ; marchant pas à pas, et ne posant le pied sur une idée que lorsqu'elle était devenue bien populaire. La chose était d'autant plus facile à Auguste qu'il n'était ni sanguin ni bilieux ; il avait les qualités négatives qui sont l'apanage des lymphatiques. Tout était chez lui le résultat du calcul et non d'une impulsion. 11 fut cruel sans être méchant , clément sans être bon , et sobre parce qu'il avait un mauvais estomac.
Il traversa ainsi la vie , occupé à la fois de petites et de grandes choses, pacifiant l'Italie, restaurant la vieille Rome, passant le jour et la nuit à rendre la justice , mais ne sortant pas si le matin on lui présentait mal ses san-
dales, la gauche pour la droite, par exemple, ce qu'il tenait à mauvais présage; alors, au lieu d'aller jouer aux osselets avec les enfants, ou porter témoignage pour un de ses vieux soldats d'Actium , il restait chez lui à voir filer ses filles, et à écrire à Tibère des lettres sans orthographe, dans lesquelles il l'invite à ne pas se laisser aller à la vivacité de son âge, et à ne pas trop s'irriter du mal qu'on dit des princes , trop heureux qu'ils sont quand on ne leur en fait pas ; ou dans lesquelles il lui raconte qu'il n'est pas de Juif qui observe mieux le sabbat que lui , attendu qu'il n'a mangé que deux bouchées dans son bain après la première heure de la nuit, et avant de se faire parfumer.
Il avait vécu près de soixante et seize ans, dont il avait régné cinquante à peu près , lorsqu'un jour qu'il était en train auChampde-Mars de s'acquitter, en face de tout le peuple, des cérémonies qui accompagnent la
fin d'un lustre, un aigle vola plusieurs fois autour de lui et, passant ensuite au faite du temple voisin, se percha au-dessus de la première lettre du nom d'Agrippa. Auguste vit dans cet événement un présage de mort, et chargea Tibère , son collègue , de prononcer les vœux que l'on avait coutume de faire pour le lustre suivant , attendu , dit-il , qu'il était ridicule de commencer ce qu'on ne pouvait accomplir; puis, voulant vivre au moins pour lui les cent derniers jours que l'oracle consulté lui accordait, il partit pour Astura, parcourut la Campanie, s'arrêta quatre jours à Caprée , qu'à cette époque on appelait encore l'Heureuse, et se trouvant plus mal fut obligé de s'arrêter enfin à Noie. Là, sentant la mort s'approcher, il voulut mourir comme il avait vécu, se fit apporter un miroir, se fit peigner les cheveux , mit du rouge pour dissimuler même après sa mort le creusement
de ses joues, et, ayant rassemblé ses amis
autour de son lit, il leur demanda : « Ai-je bien joué le rôle de la vie ? » et comme ils lui eurent répondu que oui : « Alors, ajoutat-il, battez des mains et applaudissez. »
A peine avait-il dit, que la mort baissa le rideau, et que le plus grand comédien qui eût jamais existé rendit le dernier soupir.
Voilà Auguste. On comprend qu'un pareil homme devait préférer les tableaux de genre aux tableaux d'histoire, et la vue des paysages que chantait Virgile à la vue des grandes actions que peignaient Zeuxis , Parrhasius et Apelles.
A Auguste succéda Tibère. Celui-là du moins se dédommagea, dans la seconde partie de sa vie, de la contrainte hypocrite qu'il s'était imposée dans la première. Celui-là n'aimait pas les arts, et faisait peu bâtir ; car les statues, les tableaux et les monuments coûtent cher, et Tibère était avare; le seul monument qu'il entreprit fut un temple à
Auguste : aussi ne Fachcva-t-il point. Une fois seulement il préféra un objet d'art à une somme d'argent : un citoyen lui ayant légué un tableau de Parrhasius qui représentait Méléagre et Atalantc, avec liberté de recevoir à la place une somme d'un million de sesterces, c'est-à-dire cent quatre-vingt-dix-huit mille huit cents francs de notre monnaie , il préféra le tableau à la somme. Il est vrai que le tableau représentait une peinture obscène, et Tibère, au dire de Suétone, aimait fort ces tableaux à la fin de sa vie.
Cependant, pendant le règne d'Auguste, était né dans un coin de la Judée un enfant, et sous le règne de Tibère était mort à Jérusalem un homme dont la naissance et la mort devaient changer la face du monde. Ce prédestiné était le Christ.
A Tibère succéda Caligula ; au tyran profond, le despote insensé. Celui-là ordonna que toutes les statues des grands hommes,
placées dans le Champ-de-Mars par Auguste, fussent renversées et brisées. Il avait encore une autre manie, c'était celle de se faire apporter les plus belles statues grecques , de leur faire casser la tête et de mettre la sienne à la place. A cet effet il avait envoyé en Grèce Memmius , le même dont il avait pris la femme , afin qu'il lui envoyât tout ce qu'il y restait de beau, et surtout la statue de Jupiter Olympien de Phidias. Heureusement , les architectes déclarèrent que le transport était impossible, attendu que dans le trajet la statue, qui, comme on le sait, était d'or et d'ivoire, se briserait en mille morceaux. Cette réponse contraria fort Caligula, mais il se consola en faisant brûler tout ce qu'il pouvait trouver d'exemplaires de l'Iliade et de l'Odyssée : il avait juré d'anéantir Homère !
Heureusement celui-là ne vécut pas âge
d'homme ; à vingt-neuf ans Chéréas en fit justice ; il fut assassiné comme il sortait du
cirque , où il venait de voir un combat de gladiateurs.
Puis vint Claude : celui-là c'est autre chose; il n'était pas méchant , il n'était pas fou , il n'était que distrait : ce qui lui donnait l'air stupide. L'empire vint le chercher malgré lui, on le conduisit de force sur le trône, on le fit empereur à son corps défendant ; sans cet accident , il fût resté un bon homme , aimant le jeu, les bouffons, les femmes et les gros dîners. Aussi est-il bafoué par tout le monde : par Narcisse, son affranchi, qui veille pour César tandis que l'on plaide devant César distrait ou César endormi ; bafoué par sa mère Antonie , qui l'appelait un monstre de nature, et qui en réprimandant un esclave lui disait : « Tu es plus bête que Claude ; » bafoué par Tibère, son oncle, à qui il avait demandé le consulat , et qui lui en envoyait les ornements sans le titre , avec quarante écus pour s'amuser pendant les fêtes de Sa-
turne ; bafoué par ses camarades qui , pendant qu'il dormait en ronflant après son repas, lui mettaient aux mains ses sandales, afin qu'en se réveillant il s'en frottât les yeux avec la semelle ; bafoué par ceux qu'il jugeait, et qui lui jetaient au visage leur stylet et leurs tablettes ; enfin bafoué jusque par le ciel, qui lui donna pour femme Messaline.
Au milieu de tout cela Claude fait le savant, il écrit des traités sur la langue grecque et sur la langue latine, et, ne pouvant inventer une lettre, il la retourne ; c'est Claude qui mit en vogue FE renversé.
Puis, si l'on veut avoir une idée de son goût comme artiste , nous allons en donner une preuve. Son dieu, c'est Auguste; au forum, au sénat, dans la vie publique, dans la vie privée, il ne parle que d'Auguste. Il a deux magnifiques tableaux grecs représentant deux traits de la vie d'Alexandre , des tableaux d'Apelles, peut-être ; il fait découper
les tètes du conquérant de l'Asie, et leur fait substituer celles du pacificateur du monde.
La mort de Claude fut digne de sa vie , empoisonné dans un plat de champignons ; et, comme l'agonie tardait, on le rempoisonna avec les barbes de la plume dont on lui chatouillait la gorge pour le faire vomir.
Néron monta sur le trône. Celui-là, ce fut tout le contraire; il avait la prétention detre artiste, et sur quelques points, surtout en musique, il l'était réellement. Mais, malheureusement pour la peinture et pour la statuaire, il avait été élevé par Sénèque, qui excluait les peintres et les sculpteurs du cercle des arts libéraux ; aussi Néron fit-il dorer une belle statue de bronze d'Alexandre qu'il possédait, et qui était de la main de Lysippe. L'intention était bonne ; Néron était de cette époque où l'on croyait que le beau était le riche, et que le haut était le grand ; aussi commanda-t-il pour lui une statue dé cent dix
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pieds de haut et un portrait de cent vingt» Peut-être dira-t-on, pour défendre le successeur de Claude , qu'il transportait partout avec lui la fameuse Amazone de Strongylion ; mais Pline prend soin de nous dire que cette faveur dont elle jouissait lui venait de la beauté toute particulière de ses jambes , beauté qui l'avait fait surnommer Eucnêmon.
La fantaisie qu'il prit à Néron de faire bâtir une maison dorée fut le dernier coup porté à la Grèce, cette éternelle mine où les empereurs romains allaient chercher tout ce qu'ils avaient de beau : en conséquence il y envoya un affranchi nommé Acratus , et un demi-savant appelé Secundus Carinas, qui, du seul temple d'Apollon de Delphes, tirèrent cinq cents statues de bronze , et des autres villes une foule de chefs-d'œuvre de marbre, parmi lesquels se trouvaient très-probablement l'Apollon du Belvédère et le Gladiateur
Borghèsc, qui furent trouvés tous deux à Antium, patrie de Néron.
On comprend que, lorsqu'on avait sous la main une pareille ressource, il était fort inutile de se donner la peine de faire peindre des tableaux ou de faire fondre des statues ; d'autant plus que, grâce à la décadence dans laquelle l'art était tombé, la fonte ne réussissait pas toujours : témoin le fameux colosse de Xénodore, qui sortit du moule tout contrefait.
Aussi, ouvrons Pline au chapitre II du livre XXXV de son Histoire naturelle, et écoutons comme il se plaint non-seulement de la décadence de l'art, mais encore du mépris dans lequel il est tombé :
« Autrefois, dit-il, c'était la peinture qui avait la gloire de transmettre aux descendants la figure des ancêtres : aujourd'hui tout est changé ; on modèle sur des boucliers d'airain des simulacres d'argent qui n'ont jamais
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qu'une sourde ressemblance avec ceux qu'ils veulent représenter : quant aux statues, on se contente d'en changer les têtes, et les épigrammes qui courent à ce sujet-sont assez publiques. On aime mieux être regardé pour la matière que d'être reconnu par la ressemblance; et cependant nos galeries sont pleines de portraits de nos ancêtres, et nous honorons encore la peinture dans les images des autres, tandis que nous la méprisons pour nous-mêmes; si bien que nous n'attachons de prix qu'à celles qui sont d'une assez riche matière pour que nos héritiers les fassent fondre, ou qu'un voleur les enlève à l'aide d'un nœud coulant ; et c'est ainsi que le grand art de la peinture s'en va. »
Oui, en effet, et Pline avait raison; oui, l'art païen s'en allait, mais il ne s'en allait pas seul ; il s'en allait avec ses croyances, ses quatre-vingts empereurs et ses six mille dieux ; il s'en allait fouetté par l'art chrétien
encore invisible comme Fange d'Héliodore ; il s'en allait trébuchant au milieu des orgies et des bûchers, glissant dans le vin et dans le sang ; il s'en allait au milieu de cet effroi prodigieux, de ce soupçon incessant qui clouait Tibère à Capréc et chassait Néron de Bauli. Un malaise inouï, une folie incroyable, un vertige éternel atteignait ces hommes placés au faîte de la société antique. C'est qu'ils n'avaient plus ni foi ni espoir : c'est qu'ils sentaient sur leur tête un olympe vide, et sous leurs pieds des catacombes pleines.
C'est que Rome en était arrivée à une de ces époques mystérieuses, époques de transition pendant lesquelles s'accomplissent des choses inouïes qui, tout en se rattachant au passé, préparent déjà l'avenir. Elle commençait à éprouver, cette orgueilleuse qui allait échanger bientôt sa couronne contre la tiare, ces frémissements mystérieux et étranges qui accompagnent la naissance ou la chute des em-
pires : elle sentait tressaillir en elle l'enfant inconnu qu'elle devait bientôt mettre au jour, et qui déjà s'agitait sourdement dans ses vastes entrailles : c'est que, comme nous l'avons dit, au-dessous de cette civilisation supérieure et superficielle qui s'agitait à la surface de Rome, s'était glissé un principe nouveau, souterrain et invisible , portant avec lui la destruction et la reconstruction, la mort et la vie, les ténèbres et la lumière : c'est que le christianisme naissant était le feu inconnu qui, échauffant cet immense creuset, y faisait bouillonner comme de l'or et comme du plomb les passions bonnes et mauvaises. Seulement l'or se précipitait et le plomb restait à la surface : les catacombes étaient le récipient mystérieux où s'amassait le trésor de l'avenir.
Presque en même temps que Dieu nous conservait dans la cité souterraine les premiers vestiges de l'art chrétien, un accident merveilleux nous conservait les derniers échan-
triions de Fart grec. Tout semblait bouleversé dans la nature ; le Vésuve, qui se taisait depuis des siècles et que Strabon considérait comme éteint, se réveilla tout à coup : d'abord vers la cinquantième année de notre ère et sous le règne de Claude; puis Tan 65, tandis que Néron chantait sur le théâtre de Naples , qu'il ne veut pas quitter, quelque chose qu'on lui dise, avant qu'il ait achevé son air ; enfin, en 79, première année du règne de Titus, l'éruption dura trois jours , le vent porta des cendres jusqu'en Egypte et en Syrie ; et lorsque le calme fut de retour on s'aperçut que Rétine, Oplonte, Tegianum, Tauranie, Cose, Veseris, Stabies , Herculanum et Pompeia avaient disparu.
Ainsi à quelques pas l'un de l'autre, comme nous l'avons déjà dit, Dieu nous gardait les premiers essais de l'art chrétien et les derniers vestiges de l'art grec.
Titus régna deux ans seulement, mais Sué-
tone dit qu'en deux ans Titus fit plus pour l'art que n'avait fait Tibère en vingt-deux : il fit élever plusieurs monuments à Britannicus son ami , et entre autres une statue d'ivoire. Il y avait à sa cour quelques artistes remarquables encore : témoin la tète colossale qui reste de lui et dont l'auteur est inconnu, et la Julie gravée par Evodus sur une aigue-marine.
Dans les moments où Domitien ne piquait point des mouches avec son épingle d'or, il faisait bâtir des temples; mais, quelques précautions qu'il prît pour arriver à un heureux résultat, il était empêché par le point de décadence même où l'art était arrivé ; les colonnes de marbre pentélique qu'il avait fait travailler à Athènes furent gâtées par les ouvriers romains, qui les achevèrent, si bien, dit Plutarque, qu'elles y perdirent jusqu'à leur belle forme.
Au reste il est difficile de retrouver des
exemples de l'art sous Domitien, le sénat ayant fait briser ses statues.
Quant aux peintres, les derniers dont parle Pline furent Cornélius Pinus et Accius Priscus, qui peignirent le temple de l'Honneur et celui de la Vertu, rebâtis par l'empereur Vespasien.
En effet, à partir de cette époque, la Peinture disparaît et livre la place à l'agonie de sa sœur la Statuaire, qui, quoique son aînée, doit durer plus qu'elle, et qui, bien qu'elle l'ait précédée, doit encore lui survivre : forte de son origine immortelle, la pauvre fille de la Grèce se débat près de deux siècles, et les dernières lueurs qu'elle jette parfois, aussi brillantes que ses plus beaux rayons, éclairent le Forum de Nerva, la statue de Métius Epaphrodite, la colonne Trajane, l'Arc de triomphe d'Ancône, la villa Adrien, les deux Centaures de marbre noir , la tête colossale d'Antinous, le Méléagre du Belvédère, la sta-
tue équestre de Marc-Aurèle, le rhéteur Aristide, enfin rHercuîeappclérHerculeCommode.
Ce furent là les derniers soupirs de l'art proprement dit : un an après Commode, arriva Septime Sévère. Qu'on jette un coup d'oeil sur l'arc de triomphe bâti par lui, et qu'on n'exige pas que nous allions plus loin. De Marc-Aurèle à lui il n'y a que douze ans, mais ces douze ans sont un abîme où tous les souvenirs du beau antique se sont engloutis.
Maintenant , au moment d'abandonner l'art antique pour l'art moderne, la forme païenne pour le sentiment chrétien, voyons d'où vient que les Égyptiens et les Étrusques furent si promptement dépassés par les Grecs, et pourquoi ceux-ci sont restés , et resteront probablement toujours, les maîtres de l'art.
Une des premières conditions pour reproduire le beau est de l'avoir devant les yeux : or, sous ce rapport, les Égyptiens, ces premiers maîtres de l'art, n'étaient point, il faut
en convenir, favorisés par la nature : comme chez les Chinois, chez les Hottentots et chez les Lapons , leurs hommes et leurs femmes avaient un caractère de figure unique ; de là l'absence de variété. Ces hommes étaient gros et lourds ; ces femmes , ces mères fécondes , étaient des vierges fort peu attrayantes, et les uns et les autres avaient ce teint basané qui leur a fait donner le nom d'Égyptiens , ou brûlés par le soleil. Ces beaux Egyptiens, dont parlent les deux satiriques latins, étaient des Égyptiens d'Alexandrie, c'est-à-dire des Grecs nés de parents grecs.
D'un autre côté, grâce à l'imagination ardente des peuples d'Orient, qui ont plus de tendance à chercher l'extraordinaire que le beau, les Égyptiens comme les Perses, au lieu de se faire des dieux à leur image et de tendre à élever la nature divine par la perfection des formes, se choisirent des dieux fantastiques et monstrueux : Osiris avait une tête
d'épervier, Anubis avait un museau de cliien, Isis avait des cornes au front, et les spîiinx, ces étranges hermaphrodites du Nil, avaient, comme on le sait, la tête d'un homme, le sein d'une femme et les griffes d'un lion. Les Egyptiens n'avaient donc chance de trouver le beau ni sur leur terre ni dans leur ciel.
Ce n'était pas tout : de même qu'il était ordonné à leurs médecins de ne jamais s'écarter des recettes inscrites aux livres sacrés, il était prescrit aux ouvriers en peinture et en sculpture de ne jamais chercher un autre style que le vieux style : nous disons ouvriers et non point artistes, car c'étaient de véritables ouvriers, ceux-là qui se mettaient à tailler du porphyre et à barbouiller des tombeaux, non point par une inspiration de leur génie, mais parce que leurs pères en avaient fait autant avant eux. Quant aux progrès du côté de l'anatomie, il était bien convenu que ces malheureux manœuvres n'en pouvaient faire au-
cun, toute section d'un corps étant défendue; îes embaumeurs eux-mêmes, qui ne pouvaient pratiquer leur industrie qu'en faisant une incision sur le côté du mort , étaient , aussitôt l'opération terminée , poursuivis à coups de pierres et avec des cris et des malédictions par les parents et les amis de celui ou de celle qu'ils venaient d'embaumer *.
Aussi , depuis les siècles inconnus où elle commença jusqu'au jour où les Ptolémées barrèrent le Nil avec leur nouvel empire, la peinture égyptienne n'a-t-elle fait que peu de progrès : ce sont toujours les mêmes figures roides et profilées , dénuées d'anatomie , de grâce et de pittoresque , avançant roidement un pied sur l'autre, quelquefois même peintes tout en bleu, comme le petit Osiris sur fond noir retrouvé à Herculanum.
Toutes ces choses s'opposaient donc, comme
1 Diodore de Sicile, Winkelmann.
on le voit, à ce que les Égyptiens trouvassent le beau à la manière dont les Européens l'entendent.
Quant aux Etrusques, ils étaient dans des conditions meilleures : aussi firent-ils des progrès plus rapides : après le siège de Troie, et tandis que la Grèce était troublée par ces mille petites guerres civiles qui suivirent la grande guerre asiatique, les Etrusques demeurèrent en paix ; aussi peut-on fixer à peine à dix ou onze siècles avant le Christ les commencements de la peinture chez eux : en outre, leur gouvernement était démocratique, les douze peuples qui formaient le corps de la nation s'assemblaient à des jours indiqués et avec des droits égaux ; ces droits des peuples, qui se répartissaient sur les individus, donnaient à chacun une idée de sa propre valeur, et c'est dans cette conviction de la liberté et du pouvoir individuel qu'est le germe de toutes les grandes choses.
Mais une chose s'opposait chez les Étrusques à ce que Fart dépassât une certaine limite, c'était le caractère guerrier et mélancolique de la nation : comme chez les anciens Scandinaves, l'homme semblait chez eux fait pour la guerre, c'est-à-dire pour la destruction ; toutes leurs figures sont armées, et sur les tombeaux eux-mêmes, symboles dans tous les pays du repos éternel, les bas-reliefs représentaient toujours quelque scène sanglante et mortelle. C'est qu'ils avaient inventé les premiers les combats sur les tombeaux, et qu'ils avaient cru faire un hommage à la mort par la mort même.
Aussi étaient-ils la terreur des peuples voisins : quand les Tarquins revinrent à Rome, à leur tête, en avant de l'armée, marchaient les prêtres armés de serpents et de torches allumées ; leurs oracles étaient les plus sombres, et leurs livres sacrés, au dire de Cicéron, remplissaient de terreur ceux qui les consul-
taient; enfin, au lieu d'un seul Jupiter Tonnant, ils avaient neuf dieux lançant la foudre.
Et peut-être, malgré ces dispositions contraires au développement de l'art, les Etrusques fussent-ils arrivés, à force d'études, à atteindre, sinon le beau, du moins le grand, si cette prospérité qui suivit la guerre de Troie n'avait pas été interrompue par le voisinage des Romains. L'agression de Porsenna avait été injuste et violente : ils étaient venus attaquer le lionceau ; le lionceau se fit lion , et le lion les dévora. Après la mort d'Elius Volturrinus, tué à la bataille de Lucumo, c'est-à-dire vers la cent vingt-quatrième olympiade, l'an 474 de la fondation de Rome, l'Étrurie devint province romaine. Douze ans après , Marius Flavius Flaccus s'empara de Bolsène, la ville des artistes, et fit transporter, de cette seule ville à Rome, deux mille statues. Il arriva dès lors , des Étrusques transportés hors de l'Étrurie, ce qui devait arriver, presque en
même temps, des Grecs transportés hors de la Grèce : l'art étrusque s'arrêta court, et entra dans sa décadence avant d'avoir atteint son apogée.
Il n'en fut point ainsi des Grecs ; plus favorisés que leurs aînés sous le rapport du ciel et de la terre, habitant un climat que Minerve elle-même avait choisi comme le plus doux et le plus tempéré qu'elle eût trouvé dans le monde, ils se trouvèrent tout d'abord placés dans ce milieu favorable à tous les développements : l'art est comme les fleurs , il ne peut éclore que dans certains climats et sous une certaine température ; les Lapons et les Hottentots n'ont ni arts ni fleurs.
En Grèce, au contraire, au dire d'Hérodote, régnait une température mixte entre l'hiver et l'été ; Athènes et Corinthe , situées toutes deux dans la plus belle situation du monde , étaient entourées d'un air limpide , qui permettait à l'œil , même à des distances considé-
rables, de saisir, sans être gène par le brouillard du nord ou les éblouissements du midi , la proportion exacte des objets. Aussi le beau fut-il constamment le dieu qu'adorèrent les Grecs.
En effet , chez les Grecs , l'homme devenait divin dès qu'il était beau ; les prêtres de Jupiter Adolescent , ceux d'Apollon , ceux de Mercure étaient choisis parmi les jeunes gens qui avaient remporté le prix de la beauté ; les habitants d'Égeste , en Sicile , avaient fait élever un temple à un Crotoniate, nommé Philippe, parce qu'il était le plus bel homme qu'ils eussent jamais vu. Un des quatre souhaits que faisait, dans une vieille chanson grecque , Simonide à ses amis , était d'avoir une belle figure ]. A Sparte les femmes con-
1 Les trois autres étaient d'avoir une bonne santé, de posséder des richesses bien acquises, et de se livrer à la joie avec des amis.
servaient dans leur chambre à coucher des statues de Narcisse, d'Hyacinthe et de Castor et Pollux , pour avoir de beaux enfants. Démétrius de Phalère avait été surnommé par les Athéniens Charitoblépharos 1. Enfin, la laideur et la vieillesse étaient tellement odieuses aux Grecs , que chez eux les Parques étaient jeunes, les Euménides étaient belles, et que Minerve, la déesse de la sagesse, c'est-à-dire, de toutes les divinités, celle à qui il était le moins permis d'être coquette, jeta sa flûte dans le fleuve aussitôt qu'une nymphe lui eut dit que jouer de cet instrument lui déformait le visage.
Il y avait plus : comme, pour poser d'avance des bases positives à la beauté, les artistes grecs avaient établi des degrés de l'homme au dieu , afin que Ton pût sûrement monter de la terre au ciel , et redescendre du ciel sur la
1 Sur les paupières duquel siègent les grâces^.
terre; cette grande échelle angélique que Jacob, endormi sur la pierre de Bethel, n'avait vue qu'en songe , ils l'avaient publiquement dressée pour escalader l'olympe.
Télèphe était le type de l'enfant , Ganymèdc le type de l'adolescent , Méléagre le type du jeune homme. Jason le type du héros, Castor et Pollux les types du demi-dieu, Apollon le type du dieu ; de même qu'en redescendant de l'autre côté de l'échelle on trouvait Vénus d'abord , puis successivement les Grâces , les Muses, les Naïades, les Nymphes, et Psyché, type gracieux de la femme, comme Vénus était le type sublime de la déesse. Ainsi le peintre ni le statuaire ne pouvaient s'égarer, ils tenaient en main le fil d'Ariane, et ce fil les conduisait tout droit de la beauté humaine à la beauté céleste, en leur montrant les unes après les autres toutes les beautés intermédiaires.
Les Grecs avaient encore compris que la beauté n'est point une . et que plusieurs ex-
pressions de la beauté sont belles : ils avaient en conséquence reconnu l'impossibilité de fondre toutes les beautés en une seule, et avaient créé des types différents ; ainsi Vénus était la beauté voluptueuse, Junon la beauté fière, Diane la beauté chaste, Minerve la beauté sévère, Hébé la beauté ingénue, et les Muses la beauté expressive.
Enfin ils avaient été plus loin encore ; et pour reculer la beauté au delà de la nature, au delà des croyances, au delà du possible, ils avaient créé rhermaphrodite, afin de réunir, dé mêler, de fondre ensemble les beautés réunies de l'homme et de la femme, de la déesse et du dieu.
Aussi les Grecs furent-ils les rois du beau , et , étant les rois du beau , demeurèrent-ils les princes de l'art.
Mais, comme tout ce qui est humain , l'art grec accomplit sa période ; période brillante, lumineuse, magistrale. Nous l'avons accom-
pagne dans son vol , nous l'avons saiué à son apogée, nous sommes redescendus avec lui sur la terre , nous l'avons vu se diviser, s'éloigner, se perdre ; laissons-le donc enfoui avec ses statues, ses tableaux et ses médailles, jusqu'à ce que Nicolas de Pise le retrouve sur le sarcophage de la comtesse Mathilde , et passons à l'art chrétien qui doit lui succéder, mais qui ne doit pas l'atteindre.
Cependant, malgré les avertissements écrits par la main de Dieu sur les murs du festin , le monde païen continuait son immense orgie : c'est que ces torrents de nations qui s'étaient jetés dans le grand fleuve romain y avaient charrié plus de limon que d'eau pure ; c'est que l'empire, en héritant des arts, de la science et des richesses des peuples, avait aussi hérité de leurs vices : la corruption était entrée dans les cours, la débauche dans les villes, la mollesse dans les camps. Enfants dégénérés de leurs ancêtres, les hommes suaient
sous le poids de manteaux si légers que le vent les soulevait; filles dégénérées de leurs mères, les femmes passaient leurs journées aux bains et en sortaient voilées pour entrer dans des maisons infâmes ; fils dégénérés de leurs aïeux , les soldats sans cuirasse, couchés sous des tentes peintes, buvaient dans des coupes plus lourdes que leurs épées. Tout était devenu vénal , conscience des citoyens , faveurs des épouses, services des guerriers ; la morale jeune et pure de l'Évangile n'eût point été comprise de ce monde usé et corrompu ; la race primitive, arrivée au sacrilège, avait été détruite par les eaux; la race secondaire, arrivée à la corruption, devait être détruite par le fer et par le feu. Dieu se révéla à Constantin; Constantin prépare à la hâte son arche sainte, quitte Rome, aborde à Byzance avec la semence de chaque art, comme Noé avait abordé au mont Ararat avec le germe de chaque race; et comme Dieu avait ouvert les ca-
taractes du ciel , il lâcha sur le monde les écluses de la terre.
Alors du fond de contrées inconnues, que Ton croyait les unes désertes, les autres fabuleuses, au nord, au midi, à l'orient se lèvent à grand bruit des hordes innombrables de barbares qui se ruent à travers le monde, les uns à pied , les autres à cheval , ceux-ci sur des chameaux , ceux-là sur des chars traînés par des cerfs. Les fleuves les charrient sur leurs boucliers, la mer les apporte sur leurs barques; ils vont chassant devant eux les populations étonnées et soumises , comme les bergers chassent les troupeaux avec le bois de la houlette, et renversent nations sur nations, car Dieu a dit : m Je mêlerai les peuples du monde comme l'ouragan mêle la poussière de la terre, afin que de leur choc les étincelles de la foi chrétienne jaillissent sur toutes les parties du globe, afin que, non-seulement les temps, mais les souvenirs des temps soient abolis, et
que toutes choses soient faites nouvelles. »
Et il fut fait comme Dieu avait dit. Attila, Alaric et Genseric se partagèrent le monde ; l'un marcha sur Lutèce, l'autre sur Rome, l'autre sur Carthage. Et comme la lave du Vésuve avait recouvert Herculanum, Stabies et Pompéia , la lave de la barbarie recouvrit les nations.
Puis, lorsqu'eurent passé ces hommes qui, dans leur instinct sauvage devançant le jugement du monde , s'appelaient eux-mêmes le marteau de l'univers , ou le fléau de Dieu ; lorsque le vent eut emporté la poussière que soulevait la marche de leurs armées ; lorsque la fumée de tant de villes incendiées fut remontée aux cieux ; lorsque les vapeurs sanglantes qui s'élevaient de tant de champs de bataille furent retombées sur la terre en rosée fécondatrice ; quand l'œil enfin put distinguer quelque chose au milieu de cet immense chaos, il aperçut des peuples jeunes et
renouvelés se pressant autour de quelques vieillards qui tenaient d'une main l'Évangile et de l'autre la croix.
Ces vieillards c'étaient les Pères de l'Église.
Ces peuples, c'étaient les Francs, les Burgundes et les Visigoths se partageant la Gaule ; c'étaient les Ostrogoths, les Longobards et les Gépides se répandant en Italie ; c'étaien t les Alains, les Vandales s'emparant de l'Espagne ; c'étaient enfin les Pietés, les Scots et les Anglo-Saxons se disputant l'Angleterre.
Puis, de place en place, quelques colonies de vieux Romains, espèces de colonnes antiques plantées par la civilisation , et demeurées debout au milieu de la barbarie.
Maintenant voyons ce qu'était devenu l'art au milieu de cette grande catastrophe.
Le départ de Constantin pour Byzance, où il avait emmené avec lui tout ce qui restait de peintres grecs , avait laissé Rome libre de suivre la voie chrétienne dans laquelle ses
artistes naissants étaient entrés. A peine sortis des catacombes, où dans l'obscurité et le secret ils avaient, avec la pointe d'un couteau, tracé sur les murs funéraires des représentations informes et symboliques de leur croyance nouvelle, ils se trouvaient devenus tout à coup de persécutés triomphateurs, en face des vastes basiliques qui s'élevaient à Constantinople et à Rome en l'honneur de ce Dieu qui la veille encore avait ses martyrs. Mais plus le changement était grand , plus la lumière était vive, plus les artistes nouveaux, guidés par la foi plus encore que par le talent , se mirent ardemment a l'œuvre , et ce fut alors qu'on vit succéder à la peinture allégorico-biblique des catacombes , qui promettait la résurrection , la peinture triomphale qui annonçait que l'heure de cette résurrection était enfin arrivée. En effet, qu'on interroge la peinture des catacombes, partout c'est l'allégorie, c'est-à-dire l'espérance. Jonas
170 LA PEINTUHS:
sort du ventre de la baleine, Lazare se lève de sa tombe, la colombe rentre dans l'arche, le phénix renaît de sa cendre , le prophète Elie monte dans son char de feu, le bon pasteur ramène la brebis égarée au bercail. Qu'on interroge les basiliques , partout c'est la réalité, c'est-à-dire le triomphe. Jésus trône dans sa gloire, Jésus couronne sa mère, Jésus redescend sur la terre appuyé sur saint Pierre et sur saint Paul, ces deux colonnes vivantes de sa primitive Église.
Alors éclate le schisme qui va séparer l'art grec de l'art romain. Avant de discuter sur la forme immatérielle du Christ, on va disputer sur sa forme visible; Tertullien, saint Cyrille et saint Justin disent que par humilité le Christ a revêtu une apparence abjecte, tandis que saint Jean Chrysostome et saint Grégoire de Nysse prétendent au contraire que le Christ n'a voilé sa beauté divine qu'autant qu'il était nécessaire pour ne pas éblouir
ies yeux des hommes. La dispute dura cinq siècles et ne fut tranchée en Occident que lorsqu en s'appuyant sur l'autorité de saint Ambroise , de saint Augustin et de saint Jérôme, le pape Adrien Ier, élu en 772, décida que Jésus, comme un second Adam, était le modèle des formes accomplies.
Mais depuis longtempsles peintres avaient pris parti dans cette grande querelle : les Grecs, c'est-à-dire les Orientaux , pour Tertullien, saint Justin et saint Cyrille ; les Romains, c'est-à-dire les Occidentaux, pour saint Chrysostome et saint Grégoire de Nysse. Il en résulta deux types bien différents , bien séparés, bien distincts ; car tandis que les artistes romains cherchaient le beau, espérant monter jusqu'à la divinité , les artistes grecs cherchaient le laid , espérant descendre jusqu'à elle.
Ainsi, tandis que dans le cimetière de saint Caliste l'image du Christ, une des plus an-
tiennes qui soient sorties du pinceau chrétien, représente Jésus comme un homme de trente à trente-cinq ans, au visage ovale, à la physionomie douce et mélancolique, aux longs cheveux partagés sur le haut de la tête et retombant sur les épaules, les basiliques grecques nous offrent le portrait du Sauveur sous la forme d'un homme sans âge, amaigri, avec la barbe longue et avec le teint cadavéreux : type de laideur que les Byzantins n'ont jamais voulu embellir, abîme de dégradation d'où ils ne sont jamais sortis.
Il en fut de même pour Marie : les chrétiens occidentaux en firent une jeune et belle vierge, les chrétiens orientaux en firent une vieille et noire matrone.
Ainsi il est facile, même dans ces temps d'obscurité, de reconnaître les deux écoles : chaque fois que se présente une madone au teint noirâtre, aux mains amaigries, aux doigts démesurés, tenant dans ses bras quel-
que enfant aussi laid qu'elle; chaque fois que se présente un Christ en croix, informe, maigre et noir comme une momie, avec des flots de sang sortant de ses blessures, c'est l'œuvre d'un artiste grec ; chaque fois, au contraire, qu'on rencontre l'une ou l'autre de ces images saintes où l'artiste a essayé de peindre une belle vierge pleine de douleur ou un beau jeune homme plein de résignation, c'est l'œuvre d'un artiste romain : nous disons romain, bien entendu, sans circonscrire ce mot dans les murailles d'une ville, mais seulement dans les limites d'une école.
C'est à cette école qu'il faut rattacher les peintures dont le pape Léon Ier, contemporain de Valentinien III , fit couvrir une des murailles de la basilique de Saint-Paul, et qui représentent la série des papes depuis saint Pierre jusqu'à lui, c'est-à-dire une collection de quarante-six portraits; et celle que Jean Ier, Félix IV et Jean III firent exécuter dans les
catacombes, devenues la sépulture ordinaire des pontifes romains, et qui remontent, les unes à Tan 450, et les autres à la moitié du sixième siècle.
Ce fut malheureusement vers cette époque que Justinien reconquit l'Italie. Tout conquérant impose ses lois, ses dogmes et jusqu'à ses hérésies. Justinien ramena avec lui à Rome les descendants de ces artistes grecs que Constantin avait emmenés à Byzance; et, par l'influence qu'ils reprirent, si l'art italien ne fut pas étouffé, son progrès au moins fut suspendu par la lutte qu'il eut à soutenir contre la décadence grecque. Depuis deux siècles il soutenait la lutte ; puis, au bout de cette période, Léon l'Isaurien monta sur le trône.
Léon l'Isaurien était contemporain de ce Jezid qui venait de détruire toutes les statues en Syrie. Sans éducation aucune, ayant passé une partie de sa jeunesse avec les Juifs et
avec les Arabes, le nouvel empereur avait pris d'eux la haine des images, dont il regardait le culte comme une idolâtrie; en conséquence, après avoir commencé la destruction sur un crucifix qu'il trouva dans le vestibule de son palais, il envoya, dans toutes les provinces de son empire, dans toutes les îles de l'Archipel, des soldats chargés de brûler tous les tableaux et de briser toutes les statues qu'ils trouveraient dans les églises et dans les couvents, avec l'ordre d'arracher la barbe et de crever les yeux aux moines qui essayeraient de s'opposer à cette exécution.
Quelques moines fugitifs arrivèrent à Rome et racontèrent ce qui se passait dans la partie orientale de l'empire : à peine si on pouvait les croire, lorsque parvinrent à Rome les édits de Léon. Ces édits ordonnaient la destruction des images, et menaçaient, s'ils n'étaient exécutés, les récalcitrants de toute la colère de l'empereur.
Mais, en s'éloignant du lieu d'où elles partaient, les menaces de l'empereur perdaient de leur puissance : les Romains , les grands adorateurs de la forme, se révoltèrent contre Constantinople , chacun courut aux armes comme aux beaux jours de la république, une espèce de croisade stationnaire s'organisa : et pendant ce temps, comme, en attendant l'escadre et l'armée qu'on lui disait parties de Constantinople pour appuyer les volontés de Léon, le peuple n'avait rien à faire, il s'amusa à briser les statues de l'Iconoclaste.
Heureusement pour l'art, toutes ces persécutons n'aboutirent qu'à détacher Rome de Constantinople : tous les efforts des empereurs iconoclastes échouèrent contre la résistance des Occidentaux. Naples seule prit le parti de l'empire , et elle en fut punie par l'empreinte ineffaçable que les Byzantins laissèrent chez elle, et qui eut pour résultat
peut-être de la laisser sans école au milieu des écoles de Pise, de Sienne, de Rome, de Florence, de Bologne et de Venise.
Cependant peu s'en fallut que le même effet ne fût produit par l'hospitalité que les Romains donnèrent aux Grecs fugitifs, qui vinrent renforcer les Grecs conquérants restés en Italie depuis Justinien : des couvents tout entiers avaient émigré, et comme c'était à cette époque dans les couvents que s'étaient réfugiés la littérature, les sciences et les arts , l'influence des peintres grecs s'accrut au point que sans doute Adrien , effrayé par les productions monstrueuses qui sortaient de leur pinceau , rendit pour les combattre la déclaration que nous avons déjà citée, c'est-à-dire que le Christ était le modèle de toute perfection.
Mais pendant que Rome et Byzance luttaient ainsi pour savoir ce qui l'emporterait de la beauté et de la laideur, de l'art romain
ou de Fart grec , un troisième art s'était fait jour à travers cette couche de barbarie qui avait recouvert l'Allemagne , la France et la Lombardie; c'était, si l'on peut l'appeler ainsi, l'art gallo-germanique.
Celui-là, né dans l'ignorance complète des chefs-d'œuvre de l'antiquité aux premiers rayons de la religion chrétienne, devait se développer dans sa force et dans sa liberté septentrionale : ce fut ce qu'il fit , et les premières traces qu'il imprima, traces effacées aujourd'hui et dont il ne reste plus souvenir que dans l'histoire, furent les peintures que Théodore, roi des Goths, ordonna d'exécuter sous les portiques et dans les palais bâtis par ses ordres à Pavie, à Ra venue et à Monza. En leur succédant, les Lombards trouvèrent ces peintures comme des modèles à suivre , et , tout arien qu'il était , Astolphe, leur roi , récompensa , dit l'histoire , un peintre, nommé Aripert, qui avait peint à fresque les murailles
de son palais : de plus, la reine Théodelinde fit peindre sur les murs de Monza les principaux traits de l'histoire des Lombards. Ce fut aussi vers cette époque que les peintures de l'église de Saint-Nazaire de Vérone furent exécutées ; et , selon toutes les probabilités , ces peintures appartenaient à l'école lombarde, c'est-à-dire à l'art germanique. Cependant cet art, tout individuel qu'il est, n'acquiert d'importance réelle qu'à partir du siècle qui s'ouvre par le couronnement de Charlemagne : c'est qu'alors il ne se circonscrit plus dans les Gaules (où , au dire de Fortunatus , la palme était remportée par les nationaux sur les ultramontains , et où Grégoire de Tours et ses contemporains l'employaient à orner les églises de Saint-Perpetuus, les basiliques de Toulouse, de Saintes, de Bordeaux, et de Saint- Germain-des-Prés), ni dans la Lombarbie, où il a décoré tour à tour les palais des rois goths et de leurs successeurs; mais il se présente à
Rome avec Charlemagne, et, pour y acquérir son droit de bourgeoisie, il vient exécuter la grande mosaïque du palais de Latran et imprimer aux figures du Christ, de saint Pierre et de saint Paul, ce caractère primitif de l'art chrétien que commençaient à oublier les Romains et que n'avaient jamais connu les Grecs.
Malheureusement ce monument est le seul qui reste des réparations ordonnées par Adrien Ier et des fondations exécutées par Léon III : les travaux du même genre exécutés sous le portique de Sainte-Suzanne et dans l'église de Sainte-Croix de Jérusalem ont été remplacés par les fresques du Pinturicchio.
Mais à défaut de ces peintures que Charlemagne faisait exécuter dans son oratoire à l'aide de contributions levées à cet effet , et dont lui-même détermine le chiffre dans ses capitulaires ; à défaut de celles qu'il invitait Offa , l'un des rois de l'heptarchie , à faire
exécuter à son exemple dans les églises d'Angleterre ; à défaut enfin de celles qu'il ordonnait à ses missionnaires de faire exécuter encore en Saxe et en Germanie , afin qu'ils parlassent à la fois aux yeux et aux oreilles des hérétiques, restent la Bible latine conservée dans le cloître de Saint-Caliste à Rome, le Psautier de la bibliothèque de Vienne , les deux Bibles de Charles le Chauve, dont l'une est à Munich et l'autre à Paris , et enfin le Bénédictionnal de Godernann , évêque de Winchester , chef-d'œuvre de calligraphie et de miniature, qui est aujourd'hui la propriété du duc de Devonshire.
Mais alors il y a , dans les trois branches de l'art que nous avons successivement décrites, un temps d'arrêt pendant lequel chacun attend le résultat des prédictions qui annoncent pour l'an mille la fin du monde : toute la fin du dixième siècle s'écoule en prières et en pèlerinages, de toutes parts on interrompt
les travaux commencés , tant est grande la certitude que le présent n'a point d'avenir et que, si on continuait de travailler, l'on travaillerait pour le néant. Enfin l'année fatale passe , le ciel couvert de nuages s'éclaircit : c'est toujours la même nuit , mais c'est une nuit où brillent des étoiles.
Le onzième siècle retrouve les trois écoles le pinceau à la main. L'école gallo-germanique s'est fixée à Saint-Gall : c'est là que les traditions laissées par les deux peintres calligraphes Modestus et Sintramne sont recueillies par le moine Notker, peintre et poëte ; par le moine Ttitilon, peintre, poëte, ciseleur, musicien et statuaire; et enfin par le moine Jean , que l'empereur Othon ÏII fit venir à Aix-la-Chapelle pour y peindre une chapelle , travail dont il se tira avec un tel succès que, ne connaissant pas de récompense pécuniaire qui pût payer un pareil chef-d'œuvre, l'empereur le fit évèque de Liège.
Quant à l'école romaine , elle est de son coté à l'œuvre en l'année 1011 : ses élèves peignent, à la voix de Sergius IV, l'église d'Urbin, et à cette heure il est encore possible de distinguer sur ses murs quelques scènes tirées de l'Évangile et quelques compositions fournies par la légende de sainte Cécile : son caractère est bien particulier, les figures n'ont rien du costume oriental, les draperies y sont traitées avec une certaine mollesse ; aussi Lanzi n'hésite-t-il pas à l'attribuer au pinceau italien .
Quant aux Grecs, ils sont occupés à exécuter les mosaïques de Saint-Marc de Venise . de Saint-Jean de Florenee, et du Baptistère de Pise.
Au milieu de ces trois écoles , dont l'une par son progrès et l'autre par sa décadence nous entraîneraient trop loin , nous suivrons dans son développement l'école italienne, car c'est celle qui doit effacer toutes les autres par la lumière qu'elle répandra sur le monde.
Dieu a mis six jours à faire la Genèse , l'Italie a mis six siècles à accomplir la sienne. L'Italie est la terre privilégiée du ciel : la Grèce a eu le siècle de Périclès , la France aura le siècle de Louis XIV : l'Italie seule comptera trois âges, le siècle des Étrusques, le siècle d'Octave, et le siècle de Léon X.
Les peintures souterraines du dôme d'Aquilée succèdent , en \ 050 , aux peintures de l'église d'Urbin ; le chœur de la même église en renfermait d'autres qui furent recouvertes en 1755, mais dont les dessins existent : elles représentent entre autres choses les portraits du patriarche Popone, de l'empereur Conrad et de son fils Henri.
La Notre-Dame de Fiésoles est de la fin du même siècle, ou tout au plus du commencement du siècle suivant : malheureusement le visage de Notre-Dame en est retouché, mais les deux autres portraits qui se trouvent près d'elle sont mieux conservés.
Puis vient l'église Sainte-Marie l'Ancienne à Orvieto , avec ses peintures de 1499, ainsi que ces mille images de Notre-Dame attribuées à saint Luc; mais tout cela , dit Lanzi, est d'une médiocrité qui fait de l'exécution , non un art, mais un mécanisme , lequel glorifie peut-être la religion, mais défigure certainement la nature.
îc.