DIFFICULTÉS QUE PRÉSENTE LA PEINTURE DÉCORATIVE
QUALITÉS qu'elle RÉCLAME. — LE RUT DE CE LIVRE ET SA RAISON.
OURQUOI nous faut-il commencer ce livre par une constatation décevante? Pourquoi, dès les premiers mots de cette étude consacrée à un Maître Décorateur, faut-il reconnaître que la Peinture décorative, si elle n'agonise point encore, est du moins bien malade? L'aveu assurément est pénible, mais que sert-il de marcliander les mots? A quoi bon nier un mal trop évident? Mieux vaut, s'il est possible, en rechercher les causes.
Qui oserait prétendre, en effet, que l'Art chargé jadis de décorer nos demeures ne s'en est pas retiré peu à peu? Certes, on orne encore nos appartements, nos maisons, de tableaux, de statues et de mille bibelots qu'un mercantilisme fâcheux transforme trop souvent en valeurs mobilières; mais quel amateur capable de payer au poids de l'or la signature d'un maître connu, ou un vase ébréché, songe seulement que, pour le quart des sommes par lui dépensées, il pourrait décorer son logis d'une façon curieuse, originale, logique, et qui prouverait ses aptitudes artistiques et attesterait la personnalité de son goût, mieux qu'un assemblage souvent incohérent d'objets forcément disparates ?
Est-il moins évident que les artistes, de leur côté, semblent avoir totalement oublié que les maîtres les plus illustres dont s'honore l'Art français, que Le Sueur,
L'œUVRE DE P.-V. GALLAND.
Le Brun, Watleau, Boucher, Goypel, Lancret, Natoire, n'ont point démérité de l'estime de leurs contemporains en peignant des plafonds, des panneaux, des dessus de porte ou de glace, et môme qu'ils y ont acquis quelque gloire?
Peintres et amateurs, cependant, paraissent s'élre mis d'accord pour laisser tomber en désuétude une branche de l'art où nos ancêtres ont excellé.
Seul l'État a essayé de réagir contre ce funeste abandon. Encore ses tentatives pour renouer ces nobles traditions n'ont-elles guère été couronnées de succès, et les expériences répétées auxquelles on l'a vu se livrer ont uniquement prouvé que, sauf quelques rares exceptions, nos peintres les plus distingués ne possèdent plus ces puissantes qualités, qui ont permis à leurs devanciers de composer tant d'harmonieux ensembles et de décorations admirables.
A aucune autre époque, cependant, de plus belles occasions ne se sont présentées. En moins de vingt ans, nos peintres ont été appelés, à Paris seulement, à orner de peintures trois édifices fameux. Le Panthéon, l'Hôtel de Ville et la Sorbonne leur ont oITert, pour prouver leur talent, dans un milieu incomparable, d'admirables surfaces. Jaloux d'assurer le succès de si nobles entreprises, la Ville et l'État n'ont reculé devant aucun sacrifice. Dans la foule des concurrents, ils n'ont fait appel qu'à ceux dont la réputation était consacrée par de retentissants succès. Ils ne leur ont marchandé ni l'argent ni les distinctions flatteuses. Qu'ont produit ces encouragements, ces honneurs dont les artistes sont aujourd'hui si friands, cette publicité que certains estiment à l'égal de la gloire ?
Au Panthéon, on a vu d'énormes espaces se couvrir de compositions généralement remarquables, pour quelques-unes supérieures, mais sans rapport avec le style de l'édifice, sans lien entre elles, et, pour certaines, d'un caractère si dissemblable, qu'il n'est môme pas permis d'espérer que le temps, dont l'action parvient cependant à aplanir bien des conflits, puisse jamais accorder leurs singulières dissonances.
A la Sorbonne, dans certaines salles, l'effet est pis encore. Ce n'est plus entre peintres différents, réunis par un voisinage inattendu, qu'éclatent ces fâcheux désaccords. Tel artiste dont le nom est justement réputé semble, par la diversité des sujets choisis, de l'éclairage, du parti pris, de l'échelle adoptée, s'être efforcé de s'infliger à lui-même un démenti cruel.
Quant à l'Hôtel de Ville, en dépit d'une somme énorme de talent individuel, prodiguement gaspillé, c'est, de l'aveu de tous, le triomphe de la cacophonie. Grand et petit public, artistes de tout genre et de toutes écoles, savants, écrivains, critiques d'art sont unanimes sur ce point; qu'on ne croie pas que j'exagère; hier encore, un libre esprit doublé d'un critique écouté et instruit, M. de Fourcaud, professeur d'esthétique à l'École des Beaux-Arts, n'écrivait-il pas à propos de cet immense édifice : « Que l'on visite l'Hôtel de Ville, on sera épouvanté des résultats obtenus..... Revêtir une salle de peintures, c'est étabhr une série de rapports harmonieux s'unifiant dans l'architecture; c'est constituer un spectacle général si enveloppant par essence, qu'on n'ait même pas besoin de l'analyser; c'est saturer
l'atmosphère d'une impression, d'un ciiarme qui s'impose naturellement, dès qu'on traverse le local décoré. Toutes les données sont permises, pourvu qu'elles soient appropriées à l'endroit et combinées en vue de l'unité picturale et architecturale. Le meilleur décor est de beaucoup celui qu'on voit sans le regarder. — Les trois quarts des panneaux de l'Hôtel de Ville accaparent despotiquement les yeux et