PREPARATIFS DE FETE VENITIENNE
Projet de décoration murale (non exécuté).
l'on n'y voit rien — parce qu'il n'y a rien. Scènes allégoriques et réalistes, emploi de tons robustes et emploi de tons fades et délayés : désordre et misère. »
Ces échecs successifs dans une ville que l'Europe s'était habituée à considérer comme la capitale de l'Art, et qui, dans tous les genres, a produit une infinité d'artistes de premier ordre, ne sauraient uniquement résulter de malencontreux hasards. Cette persistante déconvenue dans un pays qui, depuis trois siècles, a su imposer à l'Étranger ses idées, ses modes et ses styles, a forcément des causes nombreuses et variées. Ce sont ces causes que, au commencement de cette étude, il n'est peut-être pas inutile de rechercher. Plus le mal paraît grand, plus il devient nécessaire d'en connaître l'étendue et d'en mettre à nu la racine.
L'ŒLVRE DE P.-V. GALLAND.
Aussi bien, il n'est pas besoin d'approfondir beaucoup pour découvrir que la décadence de la peinture décorative coïncide, chez nous, avec le développement d'un état d'âme particulier et découle en quelque sorte de nos mœurs nouvelles. Aucun art n'exige, plus que celui-là, une abdication voulue de toute fantaisie personnelle, une abnégation plus résolue, une subordination plus décidée des qualités individuelles à la mise en valeur de l'ensemble.
Comme le musicien de l'orchestre, le Peintre Décorateur doit se garder de tout excès de virtuosité, capable de faire briller l'exécutant aux dépens de la pensée maîtresse, qui ne doit jamais cesser de dominer l'œuvre.
Or rapprochez cette nécessité d'abnégation et de subordination volontaires, de l'irrésistible courant d'indépendance oulrancière qui, depuis quarante ans, s'est pris à soufïler sur le monde émancipé, et qui, dans la vie pubHque aussi bien que dans la vie privée, tend à balayer tout esprit d'assujettissement, à briser toute velléité de discipline. L'Individualisme surexcité ne consent plus à s'accommoder d'un joug, quelque léger, quelque doux, quelque saint qu'il puisse être. La Famille elle-même, si elle n'a pas cessé d'exister, a du moins répudié tout caractère de subordination chez l'enfant et d'autorité indiscutée chez le père. Ces autres grandes familles d'artistes, d'écrivains, qui jadis portaient ce nom si caractéristique d'Ecoles, et qui comportaient, avec une naturelle coordination, une apparence de hiérarchie fondée sur l'admiration et le respect, se sont brusquement éparpillées et dissoutes. Chacun prétend désormais ne relever que de soi et reprendre à son compte la devise de Paracelse :
Allerius non sil, qui suus esse polest.
Aussi, dans le domaine de l'Art, l'originalité, même sans valeur, paraît-elle, aux yeux de tous, être le premier de tous les biens et le plus enviable.
Comment, en présence d'une pareille disposition d'esprit, espérer qu'un artiste renonce de son plein gré à ce qu'il croit être sa personnalité? Comment exiger qu'il consente à s'absorber dans un travail d'ensemble et veuille bien subordonner son talent aux exigences d'une œuvre commune?
Ce n'est pas tout.
Une autre cause de la décadence que nous constatons réside dans l'imparfaite éducation de nos artistes et, comme conséquence, dans l'infériorité, au point de vue technique, de la plupart de nos peintres, pour peu qu'on les compare à leurs confrères des époques précédentes. Jadis l'Art pouvait, comme de nos jours, constituer une sorte de sacerdoce; il était aussi un métier qu'il fallait apprendre méthodiquement, au cours d'un long apprentissage, et qu'il était interdit d'exercer lorsqu'on n'en possédait pas à fond la pratique.
Interrogez Chardin, il vous racontera combien, de son temps, l'éducation des peintres était longue et pénible. « On nous met, disait-il, à l'âge de sept ou huit ans, le porte-crayon à la main. Nous commençons à dessiner, d'après l'exemple, des
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