‹ La peinture décorative au XIXe siècleChapitre 10 sur 70 · TOUT FAIRE · texte numérisé non relu

TOUT FAIRE

Une clameur énorme, sorte de rugissement formidable, courut de pont en pont et s'éleva jusqu'aux combles de l'atelier immense, pendant que le pauvre solliciteur tout décontenancé, ahuri, s'effondrant sur lui-même, s'empressait de s'esquiver et de gagner la porte. C'est alors que, se tournant pour surveiller la sortie de l'imprudent, Cicéri aperçut le jeune Pierre- Victor et l'auteur de ses jours, le premier portant son énorme carton et l'autre la fameuse lettre.

Tous deux, on le croira volontiers, ne laissaient pas que d'être quelque peu intimidés par la scène à laquelle ils venaient d'assister, M. Galland surtout. Homme d'une réserve extrême et d'une correction toute bourgeoise, l'estimable orfèvre se trouvait singulièrement dépaysé dans cet étrange milieu de rapins gouailleurs et de joyeux bohèmes.

Cicéri, voyant leur attitude hésitante, s'était empressé de ressaisir son plus gracieux sourire et, tout en boitant, s'était approché du père et du fils :

— Et vous, monsieur, demanda-t-il en arrondissant le bras, qu'y a-t-il pour votre service?

M. Galland tendit sa lettre.

— Fort bien ! repartit le peintre, après l'avoir lue très attentivement. Ce jeune homme est votre fils. Il veut, lui aussi, travailler avec moi; c'est une preuve de goût. Allons, mon garçon, montre-moi ce que tu as apporté là. Tudieu I voilà qui est parfait. C'est superbe, magnifique! C'est toi, mon gaillard, qui as fait cela? Et c'est vous, monsieur, qui avez appris à dessiner à votre jeune homme? Mes compliments bien sincères. Eh bien, mon jeune ami, je vais te donner un bon conseil. On me dit que ton père est orfèvre; va faire de l'orfèvrerie, mon garçon! Bien le bonjour, messieurs!

M. Galland, qui déjà se disposait à faire en termes émus l'éloge de son fils, à parler de ses rares qualités, à vanter ses étonnantes dispositions, fut tout interloqué par la fin assez inattendue de ce petit discours. Il sortit péniblement affecté de cette entrevue écourtée, où il n'avait pu placer un seul mot. Il était humilié dans son amour-propre d'artiste et de père; il se sentait amoindri aux yeux de son fils. Ainsi l'enseignement qu'il avait si soigneusement donné à cet enfant était tenu pour nul par ce peintre en renom.

— Jamais je ne remettrai les pieds dans cette maison, dit-il.

Pierre-Victor ne répondit rien, mais dès ce moment sa vocation était irrévocablement décidée. Cet atelier immense, éclairé par un jour blafard, avec ses grands murs gris, couverts de toiles énormes, avec ses ponts portant une armée de peintres fiévreusement occupés, avec ses escabeaux, ses châssis et son prodigieux assortiment de pots à couleur, avait produit sur son jeune esprit une sorte de fascination. Il n'était pas jusqu'à l'odeur singulière qui se dégageait de cette peinture fraîche, médiocrement capiteuse cependant, mélange écœurant d'huile, d'essence et de colle, qui ne lui eût en quelque sorte monté au cerveau. D'un coup d'œil il avait tout vu, tout saisi, et l'image de ce monde nouveau qui venait de lui être révélé demeura si fidèlement gravée dans son cerveau, qu'aux derniers jours de sa vie il lui suffisait d'en évoquer le souvenir, pour que la vision en revînt avec une précision incroyable.

— Je me souviens même, me disait-il un jour où nous causions de ce lointain passé, je me souviens que, pendant cet entretien mémorable, je comparais le faux col de mon père, lequel était fort grand, avec celui de Cicéri, qui était immense.

Ce détail n'est-il pas caractéristique? Il dénonce, en tout cas, l'œil d'un peintre. Jean Gigoux rapporte, dans ses Causeries, qu'en 1815, voyant défiler à Besançon les régiments qui se rendaient à Waterloo, il avait été surtout frappé par la vue des sapeurs et s'ingéniait à comparer la longueur de leurs barbes.

LAHOUH CAPTIF.

Dessin à la sanguine. — Projet de médaillon.

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