ET LES FÊTES NATIONALES
CONDUIT par Cicéri, Galland entra chez Henri Labrouste. Il avait seize ans. Son père, dégoûté des Décorateurs, était heureux de lui voir embrasser une autre carrière. L'architecture lui paraissait un art plus noble, plus imposant. Peut-être eût-il préféré un maître plus classique dans ses allures, car. Labrouste, à cette époque, ne jouissait pas encore de la grande et légitime autorité qu'il devait acquérir dans la suite. Ancien prix de Rome, justement remarqué pour sa restauration du Temple do Pœstum, chaudement appuyé par Vaudoyer, qui avait été son maître, associé par Duban k d'importants travaux, il avait eu ce grand bonheur de voir, presque tout de suite, sa haute valeur reconnue par ses confrères; mais la plupart de ceux-ci le tenaient pour un révolutionnaire, pour un dangereux novateur, et personne ne soupçonnait alors l'intluence si particulière, qu'il devait exercer par la suite, sur le développennent de notre architecture officielle. Labrouste, bien qu'en état d'insurrection contre ce qu'il tenait pour une fâcheuse routine, était au fond un homme très calme, fort réfléchi, grand observateur et, qui plus est, un professeur excellent. Chargé de divers grands travaux où la Décoration jouait un rôle capital, il sut démêler tout de suite les qualités maîtresses de son nouvel élève et s'appliqua à développer ses heureuses dispositions. 11 lui inculqua de bonne heure ce sentiment de la subordination du détail à l'ensemble, que Galland devait à son tour professer à ses élèves. 11 réussit à lui faire
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comprendre que dans les arts plastiques la moindre négligence dans l'exéculion peut prendre une importance inattendue. Une anecdote que Galiand aimait à raconter peint bien le caractère froid, précis et méthodique de Labrouste.
C'était au temps où ce dernier suppléait Duban dans la construction de l'Ecole des Beaux-Arts. Un jour, le maître travaillait devant l'élève et, avec une infatigable application, une tranquille persévérance que Galiand ne pouvait se lasser d'admirer, il recommençait pour la dixième fois le détail d'un motif, cherchant, pour compléter un encadrement de panneau, un profil dont le galbe le satisfît d'une façon absolue. Au moment où ce long travail aboutissait enfin, où le crayon du grand architecte caressait le contour si longuement poursuivi, un bruit formidable ébranla le plancher et les vitres. De nos jours, on eût cru à une explosion ! C'était simplement un tombereau de pavés qu'un charretier pressé venait de décharger dans la cour. A ce bruit inattendu, Galiand sursauta. Labrouste, au contraire, calme, impassible, acheva son trait, et quand il eut fini :
— On dirait que tu as eu peur? dit-il doucement à son élève.
— Quand on travaille, répondit celui-ci, un pareil bruit, et qui vous surprend, ne laisse pas que d'être désagréable.
— Rappelle-loi, mon enfant, que lorsqu'on exerce une profession, rien de ce f^ui la concerne ne doit paraître désagréable. Si la recherche d'un profil est une joie pour nous autres artistes, les pavés ont aussi du bon pour les architectes. Ce sont eux qui nous fournissent le pain quotidien. Aime bien ton art, mais ne méprise aucune des parties, même les plus matérielles, du métier qu'il comporte. C'est le commencement de la sagesse.
Galiand fit son profit de celte prudente recommandation.
Quand, après deux ans de travail assidu, toujours tourmenté par son idée de devenir Peintre Décorateur, il s'ouvrit à son maître de son invincible désir, celui-ci, bien que son élève commençât à lui être de quelque utilité, ne cherclia pas à le détourner de son projet. Se faisant une très exacte idée des aptitudes de son jeune collaborateur, il l'engagea k ne pas abandonner brusquement l'architecture, qui pouvait lui rendre par la suite d'inappréciables services; mais il consentit volontiers à ce que, pendant trois jours par semaine, il étudiât la peinture. Grâce à sa recommandation, Galiand put se faire inscrire à l'atelier de DroUing, et quelques jours plus tard (1" octobre 1840), sur l'invitation de son nouveau professeur, il subissait les épreuves déterminées par le règlement de l'École des Beaux- Arts et venait y suivre les cours du soir.
L'atelier de Drolling jouissait, à cette époque^ d'une certaine célébrité dans le monde des artistes. Prix d3 Rome en 1810, nommé, en 1833, membre de l'Académie des Beaux-Arts où il succéda à Guérin, puis professeur à l'École des Beaux-Arts en 1837, Drolling, à qui de malicieux contemporains prêtaient l'ambilion, sans doute excessive, de continuer David « avec plus de mouvement et d'éclat », Drolling, dis-je, avait obtenu de bonne heure les légitimes satisfactions
l/ŒUVRE DE 1».-V. G AL LA NI).
que son talent très réel lui permettait d'ambitionner. Un peu troublé par les retentissants succès des artistes romantiques, il cliercliait à réagir contre leurs doctrines qu'il jugeait subversives. Pour cela, il s'appliquait à faire des peintres et en faisait beaucoup. Afin de pouvoir mieux surveiller ses élèves, il venait de transporter