‹ La peinture décorative au XIXe siècleChapitre 22 sur 70 · ESQUISSE D UN TRUMEAU · texte numérisé non relu

ESQUISSE D UN TRUMEAU

Pour rhotcl de M. Grandval, à Marseille.

« J'ai pour principe d'exécuter mes commandes sans m'inquiéter du prix.

Je ne le dis pas aux clients, car il y en a qui marchanderaient. Dans l'atelier de tout artiste qui se respecte, les sacrifices doivent être journaliers, et jamais la question commerciale ne doit prévaloir. »

Une large compensation, toutefois, était réservée à Galland, compensation qu'il ne prévoyait pas en concluant ces affaires transpyréncennes. D'un séjour de trois mois qu'il dut faire à Madrid, il rapporta une connaissance précieuse, celle de Velasquez, qui du premier coup le conquit, relégua au second plan ses maîtres jusque-là préférés, et balança ses chers Vénitiens eux-mêmes.

« Les peintures de Velasquez sont d'une admirable facilité et faites toutes de premier jet...; les Ribera, les 3Iurillo ne se soutiennent pas à côté de ce maître, plus hardi et plus vrai que Van Dyck et tous les Flamands. »

Telle est l'impression qu'il s'empresse de consigner en sortant de sa première visite au musée de Madrid, et quelques jours avant son départ, étant retourné pour considérer une dernière fois les œuvres admirables de ce maître surprenant, il note au. bas de son carnet les lignes qui suivent :

« Rien de tout ce qui entoure les tableaux de Velasquez ne peut résister à la comparaison. Comme vérité et simplicité d'exécution, ]\lurilIo à côté de ce grand homme semble tout de convention; Ribera est sec, dur et noir; les maîtres italiens, les Romains surtout, sont faux de couleur .et maniérés de formes. J'en excepte, toutefois, l'École vénitienne... »

Mais l'Espagne n'était pas seule k le réclamer. 11 est appelé à Londres pour y exécuter, dans l'hôtel du baron de Rothschild, un plafond magistral représentant Apollon et les Muses. Un riche Marseillais, M. Grandval, le charge de décorer son habitation du Prado, et la villa qu'il vient de faine construire à Sainte-Marguerite; et il trouve moyen d'embellir ces deux habitations des compositions exquises que nous reproduisons. Séduit par leur déUcieuse fraîcheur, un compatriote de M. Grandval, M. Darier, lui demande de grandes tentures décoratives avec figures et ornements. En cette même année 1866, il est encore chargé d'exécuter huit dessus de porte représentant les Saisons et les Éléiricnls, pour le Palais royal de Stuttgart. Puis ce sont l'hôtel de M. Mathiews (1868) ; la villa des Roses, à Nice, appartenant au comte Derwis; l'hôtel de M"" de Cassin; celui de M. Herter, à New-York (1869); l'hôtel de Marjoribink, à Paris, qu'il enrichit successivement de décorations charmantes; et aussi l'hôtel Garfunkel, pour lequel il exécute de nouveau deux plafonds.

Telles furent, rapidement énumérées, les principales œuvres qui posèrent les assises de sa réputation. Ces assises étaient à la fois solides et durables.

Je n'aurais garde d'essayer de décrire, même sommairement, ces ouvrages d'importance diverse. Outre que les illustrations répandues à profusion dans ce volume peuvent me dispenser de ce soin, il faut bien reconnaître que si rien n'est plus facile que d'essayer cette description, par contre, rien ne serait plus monotone.

Galland, en effet, n'était pas maître du choix de ses sujets. S'il était contraint, par la nature et la disposition des surfaces que l'architecte lui livrait, de varier à

I/OEUVnE 1)E 1>.-V. GALLAND.

l'infini la forme et l'étendue de ses compositions, en outre, par la destination

PLAFOM) EXÉCUTÉ POUR l'iiÔTEL CAIL.

même des pièces qu'il était chargé d'embellir, il était obligé de se mouvoir, au

point de vue des motifs, dans un cercle singulièrement restreint. Limité h un petit nombre de transparentes allégories ou de représentations emblématiques, toujours les mêmes : Muses ou Saisons, suivant l'importance de l'emplacement et le nombre des figures permises; Sciences, Lettres, Arts, Éléments ou Jeux d'enfants, suivant

le plus ou moins de solennité du Salon à orner, il ne pouvait arriver à rajeunir ces « lieux communs » de la Peinture Décorative que grâce à une infatigable ingéniosité et à un charme subtil d'exécution, qui forcément échappent à l'analyse, et dont les phrases les plus expressives ne sauraient donner qu'une idée incertaine et confuse.

Nul artiste, en effet, n'eut, en notre temps, l'inspiration plus féconde et la conception plus rapide. La merveilleuse exposition du Palais de l'Industrie, qui suivit sa mort, fut à ce point de vue un objet d'étonnement pour tous, même pour ceux qui croyaient le connaître le mieux; et je ne puis résister au plaisir de consigner ici une anecdote qui montrera combien cette admirable faculté était chez lui primesautière et se manifestait avec une singulière intensité.

En 1868, on l'avait prié d'exécuter, pour le cercle des Mirlitons, une décoration de théâtre comprenant l'encadrement de la scène, le rideau et une toile de fond pouvant servir un peu pour toutes sortes d'exhibitions. Comme motif de cette toile de fond, il avait résolu de représenter une manière de vue de Venise, avec palais, ponts, gondoles, etc. Un jour, il était occupé à peindre cette toile, causant avec un de ses élèves, Géraldy; il commença de lui expliquer qu'on pourrait, dans le cadre qu'il venait de tracer, trouver la matière

ETUDE D ENFANT Pour le plafond de M. Garfunkel.

d'un charmant tableau de genre, et, s'animant peu à peu, sans se rendre compte au juste de ce qu'il faisait, il se mit à peindre au milieu de son décor le tableau qu'il décrivait, c'est-à-dire « la belle esquisse » (le mot est de lui) d'une Grande fêle vénitienne. Mais il faut le laisser raconter lui-même cette étrange séance.

« Cette esquisse, écrit-il dans son journal, m'est venue singulièrement; je disais à Géraldy, en lui montrant sur ma grande toile du Cercle qu'on pouvait faire quelque chose dans le même genre, avec amélioration ; et tout en parlant je me suis laisse entraîner, si bien que le soir j'avais fait cette importante composition que Géraldy découpa, et qu'il a remplacée par une pièce remise à ma grande toile. »

Mais l'imagination, chez Galland, ne se bornait pas à jouer son rôle traditionnel de « folle du logis » uniquement quand il tenait le pinceau à la main. Enchanté de son improvisation et persuadé qu'il en tirera quelque jour un tableau remarquable, il prend soin, dès le soir même, d'indiquer tout ce que l'on devait découvrir dans son esquisse assurément fort belle, mais, somme toute, un peu rudimentaire et confuse. Voici cette description curieuse, qu'on croirait tracée par un peintre romantique, bien plus que par un élève de Drolhng et de Cicéri.

« Sur une terrasse qui joint les deux corps de bâtiment d'un palais, des femmes et des hommes, jeunes et vieux, se livrent à tous les plaisirs de l'orgie. Au milieu d'eux, un troubadour, s'accompagnant sur une guitare, chante de joyeuses chansons. Les serviteurs vont et viennent. Des baisers sont échangés. Au bas, sous le pont qui porte la terrasse, sont amarrées des gondoles. Auprès des gondoliers, des gueux, des mendiants

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